‹ Profils et types de la littérature russeChapitre 125 sur 148 · Scène VIL · texte numérisé non relu

Scène VIL

L'horloger. — Voici votre Catherine. Faites-en ce que vous voudrez. Son corps est ici, prenez-le; mais son âme n'est plus à vous; elle est devant le grand Juge, qui est plus charitable que vous!

(Il dépose le corps et s*enfuit.)

— Ma mère, c'est vous qui l'avez tuée!

— Tais-toi, tu oublies à qui tu parles. Je le dirai deux mots à la maisonl

Elle va lui laver la tête.

(Saluant le peuple.) Merci de VOS services, braves gens!

La toile tombe toute seule, d'ahurissements

\. Ou pourrait nie dire : « Qui u'enteod qu'une cloche n'entend qu'un son. » Voici donc ropinion de M. Léou Sichler : « Dans VOrage^ la vérité alliée au sentiment dramatique le plus puissant ressort dans toute sa vigueur » . (Hist. de la LUI. russe, p. 324.)

Je mets daos le même sac les cinq actes, en vers, avec prologue, du Voyvode ou Le Songe sur la Volga,

Un voyvode exploite sa situation pour se permettre tous les méfaits. Le prologue nous apprend que la province est indignée. — Non content d'avoir eu plusieurs épouses tuées sous lui, il a séquestré la femme (Oléna) de Doubrovine, lequel s'est réfugié dans les forêts et s'est fait chef de bande; puis il a jeté le grappin sur Marie, la bien-aiméc de Bastrioukov. Celui-ci s'associe avec Doubrovine pour tenter de reprendre par ruse ou force la jeune Marie; — ces brigands se font arrêter du premier coup. — Averti par un songe (d'où le titre), le voyvode revieut inopinément, les fait mettre aux fers, l'Injustice triomphe, la Tyrannie dresse sa face blême

Mais soudain entre le Vengeur, le nouveau voyvode nommé par le tsar. Le cri de l'innocence est parvenu à Moscou ! Doubrovine reprend sa femme, Bastrioukov emmène sa fiancée.

C'est un ridicule feuilleton. Plus de cinquante personnages, aussi inutiles que possible à Taction; entre autres, un bouffon, un ermite de la forêt, des mendiants-chanteurs, tous les ingrédients du romantisme le plus sot.

Le style est cependant un peu plus soigné que d'habitude ; Ostrovski semble avoir pris son drame au sérieux. Mais ses personnages ne se parlent guère qu'en proverbes.

Mais alors, Ostrovski ne mérite pas sa renommée? Pardon! Plusieurs de ses pièces sont très intéressantes, pleines de traits finement observés, et l'une est remarquable; CBOH .iio;ii!, coMTPMCfl, c'est-j\-dire Lavons notre linge en famille. C'était sa première comédie; et il eût dû s'en tenir à ce genre où il évoluait avec aisance, sans vouloir courir après Shakespeare et chercher midi à quatorze heures.

Comment un écrivain fécond, créateur, habile, a-t-il pu commettre des bévues si énormes? La cause est toute simple : Ostrovski n'est pas un lettré ; — « son éducation

première fu t assez négligée ; — il ne termina passeséludes » ' . Voilà ! Il n'est pas imbu de ces formes classiques dont l'immortelle grâce préserve une œuvre de la vulgarité. Pour être un grand écrivain, le génie ne suffit pas, car l'inspiration est intermittente par nature, saccadée; elle Jaillit, comme la source, avec des sanglots. Pons exity et exprimitur pluribus vents sed imparibus. Quand la nature faiblit, Tart intervient, travaille correctement et procure au génie le repos nécessaire. Voilà pourquoi Corneille est ridicule dès qu'il n'est plus sublime; pourquoi Racine est sans doute faible çà et là, mais n'est jamais mauvais.

Je distingue donc dans les pièces d'Ostrovski celles où il a forcé son talent, et où il est tombé à plat, et celles où il a été fidèle à lui-même et où il est remarquable. La petite bourgeoisie, les Pen'ichonSy les Cocarels^ les Gargarets, les marchands fripons, les philistins ambitieux, vaniteux, égoïstes, les maris complaisants, les femmes trop serviables, les jeunes gens paresseux et coureurs de dots, etc., etc., se sont reconnus dans ses comédies, lesquelles déguisent si peu la vérité, que plusieurs n'ont pas été jouées*. Ostrovski est né à Moscou (en 1826) ; il en parle le langage un peu haché mais pittoresque, et connaît tous les recoins de la cité.

Plus qu'une élude sur ces comédies plaira, je pense, un résumé bonasse, acte par acte ; car une analyse critique ne saurait intéresser le lecteur que si le lecteur connaît l'ouvrage en litige. Ce n'est pas ici le cas, ou je me trompe fort. Dans mon exposé sommaire et impartial, les uns verront des historiettes plus ou moins récréatives, les autres trouveront d'eux-mêmes matière à commentaires, à

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