‹ Profils et types de la littérature russeChapitre 56 sur 148 · LA POLOGNE · texte numérisé non relu

LA POLOGNE

papale. (De là le nom de Uniales.) Le peuple ne comprit rien à ces subtilités, résista et le paya cher. Une ère de persécution s'ouvrit contre ces manants : leurs propres maîtres vendaient leurs biens, ou les affermaient à des juifs qui pressuraient ces malheureux ; les églises mêmes furent souvent a/fermées à des juifs qui n'ouvraient les portes aux baptêmes, enterrements, mariages que contre un paiement arbitraire. La langue polonaise devenait la languedes nobles, des riches, la langue du bon ton; le papisme devenait la religion bien poiUée; de là les haines accumulées chez le peuple, qui confondit dans une même exécration le catholicisme, les Jésuites, la Pologne et les seigneurs. Les Cosaques s'insurgèrent et furent à l'avanl-garde de toutes les révoltes contre l'invasion polonaise. Les cruautés commises de part et d'autre sont incroyables. Knfin, le parti catholique romain en fit tant que rUkraine, écrasée tant de fois (notamment en 1638), se souleva une fois encore, et cette révolte l'affranchit : elle se réunit à la Russie en 1654. — IjC doute n'est donc pas possible. — « Parmi les peuples d'Europe qui ont perdu toute force vitale sous l'influence de la hiérarchie romaine, les Polonais occupent le premier rang » (H. von Sybkl). — « A la fin du xvi* siècle, les Jésuites prédominaient en Pologne; et à Varsovie comme à Madrid l'axiome politique fut de mettre toutes les forces de l'Etal au service de l'Église romaine, de faire guerre à mort à rhérésie... La persécution fut scandaleuse. L'Etat fut vile pourri [verfauH). Les Jésu'rtes privèrent les dissidents de tous droits*. La haine éclata contre eux à Thorn (1724); le clergé catholique fit exécuter le maire Uusner, neuf des principaux bourgeois, et confisqua à son profit le temple protestant » (Wëber, Wellgisch,), On sait que la ligue de liadom (I7b7) se forma pour obtenir la'liberté du culte, l'ad-

1. « En 1763, révoque grec (le Mobilev, Koniski, adressa une supplique à Catherine : cent cinquante églises de 9on diocèse avaient été lati- DÎsées de vive force. Les protestants appelèrent, pour le même motif, Frédéric à leur secoars » (H. von Syb^l).

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mission aux emplois el la restitution des temples. Les Ultramontains, sous couleur de patriotisme, formèrent la contre-ligue de Bar, afln de reprendre le tout (1768); ce, avec Tappui de la France qui perd rarement l'occasion de commettre une bêtise.

La plupart des ouvrages sur la question polonaise ont embrouillé, de parti-pris, une question très simple : le Polonais a été traqué puis dévoré parce qu'il était ultramontain. Mais alors, pourquoi la catholique Autriche s'est-elle ameutée? L'historien H. von Sybel a démontré, avec preuves à l'appui, que la catholique Marie-Thérèse ne gémit sur le partage de la Pologne que parce qu'elle partageait avec deux puissances hérétiques!

Le fanatisme religieux m'explique seul le courant de haine contre les Polonais qui circule dans la littérature russe. J'étais surpris de cette antipathie; pourquoi haïr ici plutôt que là? Pourquoi préférer ostensiblement le barbare^ le sauvage au Polonais civilisé? A propos du beau roman de Gogol, Taras Boulba, un littérateur russe, Khotsianov, fait en ces termes l'aveu brutal de cette préférence :

Oui, le Polonais est plus haï que le Mohjij^oI, car le Mongol c'est Touragan dévastateur, mais suivi d'accalmie, si courte elle soit; tandis que la Pologne, sans bruit, étend sur la terre ses ténèbres. Le barbare saccage villes et villages; mais dès qu'il a ravi à sa victime une proie matérielle, il s*apaise ; il brûle les églises, mais laisse chaque chrétien croire en Dieu et l'adorer à sa guise, prier dans sa langue, garder ses coutumes, bref, le Mongol ne touche pas au monde moral et religieux du vaincu. Mais jamais la Pologne ne laisse en repos sa victime; elle anéantit la liberté individuelle ; sans relâche, diaboliquement, elle s'efforce d'asservir le monde moral et religieux des Russes, de leur imposer sa langue, sa foi...

Taras Boulba résume merveilleusement ces féroces guerres de religion. Le vieux chef tue sans hésiter son propre fils qui ose aimer une catholique; et quand il vide sa cave et

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régale ses Cosaques, quel toast porte- t-il? « Buvons, camarades, buvons avant tout à la sainte religion orthodoxe; qu'enfîn le temps advienne, où elle se répandra par le monde! » Quand Oslap, son fils aine, pris par Tennemi, va être supplicié. Taras se rend à Varsovie et se mêle à la foule sur la place : « Je veux voir comment on le suppliciera! » Il ne perd pas un détail de Texécution et murmure : a Bien, mon fils, très bieni » en voyant sa fermeté. Taras aurait même pu sauver son fils, si Torthodoxie ne l'eût emporté : semant Tor et déguisé en seigneur étranger, il pénètre jusqu'à la prison de son fils; encore un peu de patience et la porte va s'ouvrir; mais le geôlier ayant dit : Tenez, voici où sont ces chiens I Taras lui clame, furieux :

Tu mens, fils du Diable! G*est toi. le chien! Gomment? Tu oses dire qu*0Q ne respecte pas notre foi! C'est votre foi hérétique qu*on ne respecte pas ' !

Chevtchcnko reprendra la même thèse, et présentera dans ses Francs-Tireurs (raft;iaMaKii) un dramatique et sombre tableau de ces guerres entre Polonais et Petits-Russiens; là aussi, le chef russe tue ses fils séduits par le catholicisme. Du reste, maintes chansons de la Petite-Russie perpétuent la rancune envers les Polonais insolents et pillards, envers leurs prêtres convertisseurs, envers leurs juifs rongeurs. « Et si Dieu te donne un enfant^ bonhomme, garde- toi de quérir la bénédiction du pope! Va d'abord porter au juif fermier six écus pour qu'il permette d'ouvrir l'église et de baptiser. » Le récit ne serait point populaire si les juifs et les Polonais n'y étaient finalement hachés menu. Les contes exigent toujours une solution expiatoire.

Les années se sont écoulées sans amener la réconciliation

1. CoDclusiou de Khotsianov : « Ou voit qu'il est impossible d*aimer res enfants plus que Taras ue les aimait. »

cordiale ; de part et d'autre on a trop de morts à pleurer, sans doute, mais l'oubli serait déjà venu —

De quelque nom d'ailleurs que le regret s'appelle, L'homme, par tout pays, en a bien vile assez ! —

si la sempiternelle question religieuse ne se posait toujours.

Les Polonais ont reproché au peuple français de les avoir abandonnés, et à la diplomatie française de les avoir leurrés; ils ont sur le cœur l'assertion célèbre : « L'ordre règne à Varsovie! » Le reproche parait fondé, car notre diplomatie eût dû agir plus franchement; mais les Polonais instruits savent que la France se débat depuis longtemps entre le courant libéral (voltairien, républicain, etc., peu importent les rubriques) et le courant monarchique (catholique, etc.); que le peuple français ne pouvait guère aimer et suivre ses gouvernants qui lui « promettaient la Charte en faisant les plus grands serments », puis faisaient dix pas en arrière dès qu'il en faisait deux en avant ; que ces mêmes gouvernants, désireux de garder leurs places et leurs rentes, n'osaient jamais s'engager à fond, même pour plaire à la papauté; — d'où les allures louches de notre diplomatie, dont nous, Français, fûmes victimes comme les Polonais.' Malgré des sympathies très vives, il semblait absurde aux insurgés de 1830 de renverser une monarchie catholique ti Paris pour rétablir une monarchie catholique à Varsovie; les chefs louvoyèrent entre ces sympathies et cette constatation flagrante; nos avocats s'échauffèrent à leur propre éloquence; l'aristocratie polonaise entassa comme à plaisir les maladresses et souvent les crimes'... La Pologne avait vécu.

' 1. Je fais allusion à la curée d'argent et de places qui dégoûtait môme les ennemis; à la vente des forlcresse^ : le noble polonais rcçiil l'argent et laissa massacrer ses soldats. Le premier Polonais venu citera les noms au lecteur incrédule. — Que dire du refus obstiuê d'émanciper le pauvre peuple qui se battait et mourait si héroïquement!

Nous avons, entre autres témoignages de Texaspération des Russes, des plus lettrés, des meilleurs, les vers magnifiques que Pouchkine, porte-voix de ses compatriotes, nous jeta à la ligure. Je traduis de mon mieux cette pièce célèbre.

lUeBCTIIMKUM'b PCK'ciH

Pourquoi tout ce tapage, avocats populaireà?

Sur le tsar, sur le Russe anathème ! Pourquoi? La Pologne expirante exalte vos colères?

Ah, permettez! Le Slave ici se bat chez soi.

Ce problème sanglant savez-vous le résoudre?

C'est la guerre civile et c'est la haine à mort Jusqu'à Técrasement du faible par le fort Sous un éclatant coup de foudre!

Car ce n'est pas d'hier qu'on se hait ; tant de sang

N'a pas submergé la rancune ; Car le peuple vaincu s'est redressé, puisant

Des forces dans son infortune.

Qui l'emportera tôt ou tard ?

Ou le Russe fidèle ou le Polak vantard '^

Guerre entre nous! Vers la Baltique Trop longtemps la Yistule a coulé catholique.

Laissez-nous ! Vous n'avez point lu

Nos Tables de la Loi, cet ordre ;

La Fatalité l'a voulu,

Laissez nos nations se mordre.

Moscou — Praga. — Pour vous, des mois Vous ne comprenez pas l'odieuse antithèse; Vous pleurez sur Praga, martyre polonaise; Le Ruttse est l'égorgeur, digne de tous les maux 1

Parce que, ayant tenu Moscou comme une proie

Qu'il déchiquetait triomphant.

Votre empereur a vu Moscou qui se défend Faire de sa conquête un sombre feu de joie ;

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Parce que nous avons broyé le piédestal D'un faux dieu qui dut fuir, pourchassé comme un fauve ; Parce que, grâce à nous, l'Europe est libre et sauve, — Vous trouvez que le Russe a le sabre brûlai...

Insultez la Russie, avocats démocrates,

Mais de loin, et soyez prudents!

Si jamais vous osiez sur lui porter les pattes, Le tsar d'un coup de pied vous casserait les dents.

Sa Majesté fait votre envie.

Car il est terrible et loyal,

Car il tient dans son poing royal

La moitié du monde asservie.

Tremblez de troubler son repos !

Il a rimmensilé pour empire : il confine Au pôle Nord, au Sud, à la Prusse, à la Chine; Il commande, et la gloire entraine ses drapeaux; Tenez-vous-en, bavards, à vos menaces vaines ; La géante Russie écraserait vos haines ; Vos pères ont péri par milliers dans nos plaines, —

Vous y heurteriez leurs tombeaux 1

Littéraîremeat, cette poésie mériterait déjà Tattention; elle est d'ailleurs sincère; car à la nouvelle de Tinsurrection de 1830, Pouchkine, Texcellent homme, veut partir volontaire, veut tuer beaucoup de Polonais '! On en tua beau-

1. H adressa une demande qui fut sagement rejetée. — A la même époque Lermontov écrit cette épigramme méprisante :

Vil étranger, qui crois donner le change,

Affublé d'un déguisement !

A la sotte querelle on connaît l'Allemand, Et sent le Polonais à la plate louange.

Lermontov a du reste repris le thème de Pouchkine, et Vu paraphrasé en vers médiocres. « L'astuce envieuse de la vipère... L'amour du peuple servant au tsar de bouclier... Le soleil impérial qui fait tort au soleil divin », etc., sont des métaphores de mauvais goût. Lermontov enûn resta à côté de la question; la couronne de» Romaoov n'était pas en cause, et « la grande âme de Fabricius » encore moins.

coup, en effet; et lugubre estcette histoire de luttes vaines, d'héroïsme gaspillé. Le génie militaire d'un Chlopicki, d*un Dvernicki ne pouvait sauver la nation : le véritable ennemi était à Tintérieur. Tout en gardant pieusement le culte delà patrie et des héros morts pour elle, les Polonais avouent que la conquête russe fut, en somme, un bienfait matériel; en treize ans, par exemple (1872-1885) la population de Varsovie s'est accrue de deux cent mille âmes. Ils gardent surtout rancune aux Allemands.

Un autre moyen de latiniser la Russie était de prendre le trône. Londres changera bien de religion au gré de ses rois, plusieurs fois sous le mêmel Pourquoi pas Moscou? Les circonstances semblèrent provoquer la tentative.

Ivan IV avait laissé deux fils; sous le nom de l'ainé, Fédor, prince faible, « qui convertit son palais en oratoire, et mourut en odeur de sainteté » (Poucukink), régna un ministre, Boris Godounov, lequel, pour plus de tranquillité, lit tuer le second fils, Dmitri, et cloîtra leur mère. A la mort plus ou moins naturelle de Pédor, Boris se fît offrir le trône, et Taccepta. Ce ne fut pas un souverain vulgaire; Karamzine «atteste

son zèle civilisateur, sa compassion pour le peuple, son activité, sa générosité, sa conduite pendant la famine (1601-3), où il sut prendre toutes les mesures possibles ;

mais ce fut un souverain mal chanceux. La superstition populaire attribua à son vice d'origine les maladies, la sécheresse et Thumidité, punitions célestes... Une rumeur circula: l® Dmitri n'est pas mort peut- être; 2° pourquoi serait-il réellement mort? Il y a eu erreur ou substitution; au lieu de l'enfant royal on a tué un petit propre-<\-rien ; 3® s'il n'est pas mort, il a grandi, il est d'Age à régner, donc il va revenir. — Les esprits ainsi disposés, Dniilri ne pouvait pas ne pas revenir. Il apparut. On eut beau le tuer cinq

fois, il réapparut une sixième fois, et le merveilleux des contes arabes le cède à cette fabrication et émission de faux Démétrius, à leurs aventures authentiques.

Un moine défroqué est hébergé par le prince Sendomir, présenté à la Diète polonaise^ reconnu, acclamé, misa la tête d'une armée ; il entre à Moscou, devient empereur et asseoit sur son trône Marina, fille de son premier protecteur, une catholique. Cette bravade le perd ; il meurt assassiné. — Ces événements extraordinaires, ce rêve réalisé. sollicitèrent la poésie; et si Schiller n'était mort trop jeune, il eût donné peut-être en Dénié trias son chef-d'œuvre, l/ébauchft est déjà grandiose. Le rideau se lève sur la Diète polonaise : l imposteur raconte qu'il vivait sans pressentir sa destinée ; mais un jour il tue par jalousie un prétendant de la belle *Mariua ; la hache est levée, il va expier ce meurtre.

A ce moment on aperçoit une croix d'or et de pierres fines suspendue à mon cou depuis le baptême. J'avais toujours gardé ce gage sacré de la rédemption chrétienne et, sur le point de quitter la vie, je le pressai pieusement sur mes lèvres.

On s'étonne, on s'enquiert ; enfin le dernier doute est levé par son psautier, dans lequel une note marginale, en grec, le désignait comme Démétrius authentique !

Le théâtre offre peu de scènes plus dramatiques que l'entrevue de l'imposteur et de la veuve d'Ivan. Reine, elle a subi l'outrage de la tonsure; mère, elle a vu l'assassin de sou fils parader sur le trône. Mais voici la vengeance : confrontée avec l'imposteur, elle le reconnaîtra et Godounov est perdu. — Les scènes d'amour sont prêtes aussi : Démétrius est épris de la belle Polonaise qu'enivre l'espoir d'être impératrice. Quelle féerie savamment machinée! Avec son rare instinct dramatique Schiller avait voulu personnifier dans Marina l'ambition politique de la Pologne.

Fille dangereuse, où me conduis-tu? Ma faiblesse paternelle ne résiste pas à tes instances... Tu veux régner; sacrifiant tout pour

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toi, je m'épuise en armements; je livre au hasard les biens certains. La Fortune est perfide, le succès est douteux.

Pouchkine, écrivant son Boris Godounovy eut une inspiration non moins géniale : Démétrius, en dépit de ses velléités d'indépendance, est un instrument entre les mains de cette coquette ambitieuse; son chemin lui est tracé : de là à là! Il entend Tordre brutal : Je te paie, je te nourris, il faut que tu marches! Bref, Pouchkine a personnifié dans cette fille l'Eglise romaine elle-même, ayant, créé Timposteur, l'ayant dressé, mis au point, et tremblant, au moment de le lancer sur la Russie, qu'une fausse manœuvre, qu'une tenue roturière, qu'une parole imprudente ne ruinent l'œuvre si savamment, si patiemment élaborée. Elle a surexcité son audace, et maintenant son audace Teffraie : il va trop loin, surtout trop vite; la nation conquise le suivra-t-elle?

Mon père, n'ayez peur. Les Russes sont fidèles

A leurs rois plus qu'à leur clergé; \jSl résignation chez eux coupe les ailes A tout transport. Je change, — et le peuple a changea. Mon décisif exemple entraînera la masse :

Je l'enjôle et la jette entre les bras d'Ignace î

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