INTRODUCTION
Dix-sept ans se sonl écoulés depuis que M. Perkin a réussi à obtenir, par des procédés industriels, la première matière colorante dérivée des carbures d’hydrogène contenus dans le goudron de houille. Deux ans plus tard, M. Verguin en découvrait une autre. La magnificence de ces produits a immédiatement fixé l’attention. La faveur dont ils ont d’abord joui, leur facile débit, leurs prix plus que rémunérateurs ont excité parmi les fabricants et les chimistes une vive émulation : une nouvelle industrie était née et elle était viable. Que de progrès accomplis depuis les tâtonnements et les succès des premiers jours, et quelle pléiade de matières colorantes sont venues s’ajouter au violet Perkin et à la fuchsine, complétant cette gamme riche et variée dont l’éclat rivalise avec celui de l’arc-en-ciel ! Les violets, les bleus et les verts d’aniline, le noir d'aniline, le violet Hofmann, le violet de Paris, le vert
lumière, la safranine, et, dans ces derniers temps, les bleus de diphénylamine, ont fait successivement leur apparition : brillantes conquêtes qui ont été dépassées peut-être par la conquête de l’alizarine artificielle. Toutes sont dues à la science, et l’on chercherait vainement un. second exemple d’un essor aussi rapide et d’un développement aussi fructueux des arts pratiques, sous l’influence du souffle vivifiant de la théorie. Ce point de vue reviendra quelquefois sous ma plume dans l’exposé que je vais faire, et où je m’attacherai à retracer brièvement les progrès qui ont été accomplis dans la fabrication des matières colorantes artificielles, depuis l’Exposition universelle de 18(37.
Parmi ces matières colorantes , il convient de distinguer divers groupes : les unes se rattachent à l’aniline (phénylamine), à la toluidine, à la pseudotoluidine et à leurs dérivés alcooliques, c’est-à-dire aux dérivés méthylés, éthylés et phénylés de ces bases. D’autres dérivent de la naphtaline. 11 en est qui se rattachent aux phénols. Enfin l’alizarine et la purpurine artificielles prennent une place à part : elles dérivent de l’anthracène.
La rosaniline, les violets Hofmann, le violet de Paris, les verts de méthylaniline, se rattachent au premier groupe, ainsi que les bleus de rosaniline (bleus de Ch. Girard et Delaire) et la safranine. Les bleus de rosaniline e forment par l’action de l’aniline sur la rosaniline; ils constituent un dérivé triphénylé de celte dernière matière, et, dans la réaction qui leur donne naissance, c’est le groupe phénylique de l’aniline qui vient se substituer à l’hydrogène de la rosaniline. Depuis quelque temps, on a réussi à obtenir de belles matières colorantes bleues, en prenant pour point de départ la diphénylamine et ses dérivés alcooliques. Ainsi, la préparation des bleus a suivi en quelque sorte la même évolu-
lion que celle des violets. Pour produire ces derniers, on a commencé par éthyler la rosaniline (Hofmann), comme on la phénylait pour obtenir le bleu. Aujourd’hui, on obtient les violets en oxydant la méthylaniline (Ch. Lauth), et les bleus en opérant directement sur la diphénylamine et sur ses dérivés.
Le vert lumière, qui remplace le vert à l’aldéhyde, se rapproche beaucoup des violets par sa constitution, et, de fait, une matière colorante verte se produit, en même temps que le violet Hofmann, par l’action de l’iodure d’éthyle sur la rosaniline.
Un prépare actuellement le vert en faisant réagir un éther méthylique, tel que le nitrate ou le chlorure, sur la base du violet. Nous indiquerons plus loin les relations de composition qui existent entre tous ces corps.
Quant à la safranine, bien qu’elle appartienne au groupe de matières dérivées des monamines aromatiques, elle possède une constitution différente de celle des bases précédentes, et paraît se rapprocher de la mauvéine, qui n’est autre chose que le violet Perkin.
La rosanaphtylamine est une triamine qui possède sans doute une constitution analogue à celle de la rosaniline. Elle dérive de la naphtylamine, comme celle-ci dérive de l’aniline et de la loluidine. Elle est donc analogue aux triamines phénylées.
Un autre groupe de matières colorantes artificielles se rattache aux phénols, et ici, comme dans le cas précédent, il convient d’établir quelques sous-divisions suivant la nature du phénol dont dérive la matière colorante.
Le phénol ordinaire, ou acide phénique, sert toujours de matière première à la préparation de l’acide picrique, cette belle substance jaune dont l’emploi en teinture, indi-
que pour la première fois par M. Guinon, est toujours trèsrépandu.
L’acide rosolique est un autre dérivé du phénol. Son emploi dans l’industrie remonte à un certain nombre d’années. Il constitue essentiellement la matière colorante connue sous le nom de coralline jaune, et qui, préparée à l’état de pureté, a pris le nom d’aurine.
La coralline rouge est l’amide rosolique. M. Jules Persoz l’a décrite autrefois sous le nom de péonine. L’azuline de MM. Guinon, Marnas et Bonnet, aujourd’hui remplacée par d’autres matières bleues, était l’anilide rosolique.
Enfin les combinaisons de l’acide rosolique avec les bases ont fait leur apparition sous forme de laques. Parmi ces dernières, la coralline magnésienne donne un produit d’un beau rouge.
Entre tous ces dérivés du phénol, dont la préparation à l’état de pureté était difficile ou impossible, faute de données certaines sur leur nature, la science est parvenue à établir un lien théorique qui a rendu plus faciles leur étude et leurs diverses applications.
Le crésol , l’homologue supérieur du phénol , fournit un dérivé dinitré, analogue à l’acide picrique , et donl un sel alcalin est livré au commerce sous le nom d’orange d’aniline.
L’orcinc ou oxyerésol donne, comme on sait, par l’action de l'ammoniaque, l’orcéine, qui est la base de l’orseille. Depuis que MM. Yogt et Henninger ont produit Porcine, par synthèse, on s’applique à rendre leur procédé accessible à l’industrie, et à fabriquer ainsi de toutes pièces la matière colorante de l’orseille.
Enfin le naphtol ou phénol naphtylique a fourni une matière colorante d’un grand éclat, le jaune de Manchester ou
MATIÈRES COLORANTES ARTIFICIELLES. f»
jaune de Marlius, du nom de son inventeur. Ce dernier l’a obtenu d’abord comme un dérivé de la naphtylamine. Aujourd’hui, on l’obtient directement, selon les indications de MM. Darmstadter et Wichelhaus, en faisant agir l’acide nitrique sur l’acide sulfo-conjugué du napbtol. Le jaune de Manchester est le dinitronaphtol.
Ajoutons que les phénols ou diphénols dont il vient d’être question peuvent être produits artificiellement, à l’aide des hydrocarbures correspondants, grâce à un procédé indiqué par MM. Wurtz, Kekulé et Dusart.
Je termine cette rapide énumération par la mention de l’alizarine et de la purpurine artificielles. Ces deux principes colorants de la garance se rattachent l’un et l’autre à l’anthraquinone, produit d’oxydation de l’anthracène. Ils constituent donc un groupe particulier. Je décrirai avec soin la préparation de l’alizarine artificielle.
Les matières premières que l’industrie emploie pour la fabrication de ces riches produits sont retirées, sans aucune exception, du goudron de houille. L’exploitation de ce produit, qui était autrefois un embarras et une cause de perte, est devenue l’objet d’une industrie puissante et la source de bénéfices importants.
Le goudron est donc une matière précieuse qu’on conserve avec soin, et qu’on soumet à une série d’opérations savamment combinées pour l’obtention et la séparation des divers carbures d’hydrogène, tels que benzine, toluène, xylène, cumène, naphtaline, anthracène, pour la préparation du phénol et même celle de l’aniline, qu’on peut directement retirer du goudron.
Nous commencerons donc ce rapport par quelques indications relatives à la préparation industrielle de tous ces corps, qui sont autant de matières premières pour l’industrie des
matières colorantes, et nous nous attacherons surtout à mentionner les nouveautés ou les perfectionnements récemment introduits dans les procédés anciens1.
1 L’auteur de ce Rapport doit un grand nombre d'informations précieuses à M. Charles Girard. Il le prie d’agréer ses remerciements, et souhaite vivement que ce chimiste distingué fournisse une carrière qui soit en rapport avec l'importance de ses découvertes et des services qu’il a rendus à l’industrie.