‹ Progrés de la Révolution á Troyes de 1790 á 1792; notice anecdoteque d'aprés des documents inéditsChapitre 1 sur 1 · PAUL NOUEL, S · texte numérisé non relu

PAUL NOUEL, S

Rue Notre-Dame, 41 et 43

fixé pour la nouvelle organisation municipale. Gomparot de Longsols employa ce délai à rédiger un Mémoire préliminaire afin d'éclairer les électeurs et de les prémunir contre les intrigues.

Ce Mémoire^ expression de la pensée d'un groupe relativement considérable des citoyens de la ville de Troyes, fut-il adressé à l'Assemblée nationale ; et, dans le cas où 1* Assemblée en aurait reçu communication, en a-t-elle tenu compte? Ce qu'on peut affirmer, c'est que, d'après le système électoral décrété parles députés, tous les citoyens actifs dechaque ville, bourp^, paroisse ou communauté, c'est-à-dire tous les citoyens nés français, âgés de vingt-cinq ans, domiciliés depuis un certain temps dans la localité, payant, tant en taille et capitation, qu'en vingtième, industrie et corvée, la valeur d'au moins trois journées de travail à vingt sols l'une, soit une somme de trois livres, pouvaient concourir à l'élection.

Les élections municipales furent fixées, à Troyes, pour le lundi 18 janvier. Camusat de Belombre avait su ménager les deux partis rivaux; il fut élu maire de Troyes par douze cent quatre-vingt-sept voix contre trois cent vingt-sept données à Corps-Dessain, ancien membre du Parlement Maupéou.

On devait, outre le maire, nommer quatorze officiers municipaux, trente notables, un procureur de la commune et son substitut. Les opérations électorales, entravées par les brigues des partisans du Comité, qui s'ingéniaient à ressaisir le pouvoir, n'aboutirent qu'après trois semaines d'intrigues personnelles et de scènes plus ou moins violentes. Le député, Camusat de Belombre, n'était pas encore arrivé à Troyes quand, le 8 février, l'assemblée des conseillers notables, convoquée en la manière accoutumée, pour deux heures après midi, tint séance par devant Pierre- Jean Fromageot, échevin, faisant les fonctions de maire, en présence des échevins, du syndic et du procureur du roi.

< Vous n'ignorez pas, Messieurs, dit Pierre-Jean Fromageot, que TOlre ordonnance d'hier a été reçue avec acclamation et que tous les citoyens, sans exception, se sont empressés de donner des marques de leur zèle en célébrant, par une illumination générale, Theureux événement du 4 de ce mois de février, qui assure à jamais le bonheur et la liberté des français.

c Ne devons-nous pas instruire TAssemblée nationale de ce qui s'est passé à ce sujet, et lui offrir les vœux et les hommages de tous nos habitants? Nous ne pouvons pas fînir nos fonctions dans des circonstances plus heureuses et plus agréables pour nous. Mais il nous reste encore un devoir à remplir, c'est celui de nous unir à la nation par un serment solennel. Nous en trouvons la formule dans celui qu'ont prononcé tous les membres de cette auguste Assemblée ; vous n'hésiterez pas sûrement; ce serment était déjà dans votre cœur, Messieurs, et nous prévenons le vœu que vous formiez depuis longtemps. >

A l'instant, la compagnie jura d'être fidèle à la nation, à la loi et au roi, et de maintenir de tout son pouvoir la Constitution décrétée par l'Assemblée nationale. En même temps, on arrêta que l'expédition de la précédente délibération ensemble et celle d'aujourd'hui seraient envoyées au président de l'Assemblée nationale. Ensuite on régla la manière dont se ferait la proclamation des officiers municipaux, ordonnée par le décret du 14 décembre 1789. Les commissaires des différentes sections pour le recensement du scrutin seraient priés d'avertir, dans leurs sections respectives, que la proclamation aurait lieu le lendemain, entre onze heures et midi, sur le perron de l'Hôtel de Ville, qu'elle serait annoncée par la trompette, lue et publiée par le secrétaire greffier en présence des officiers municipaux, et qu'il en serait dressé procès- verbal.

Pierre-Jean Fromageot, Comparot de Longsols, Jeanson Bajot, Noché de Rhèges, Berthelin, l'abbé Champagne, Noël de Courgerennes, Tetel, Pigeotte, Barbuat de Maison-

Rouge, Bourgoin, de Vigier de la Vergne, signèrent cette délibération, ainsi que l'adresse suivante au Président de l'Assemblée nationale :

€ Monsieur le Président,

€ Les derniers moments de l'exercice de nos fonctions d'officiers municipaux nous sont bien précieux, puisqu'ils nous donnent la faculté d'assurer encore l'Assemblée auguste que vous présidez des sentiments qui nous ont toujours animés. L'acceptation que sa Majesté vient de faire de la Constitution qui assure notre liberté a produit dans le cœur de tous nos concitoyens l'enthousiasme de la joie ; nous avons cru devoir manifester la nôtre en ordonnant sur le champ une illumination générale qui a eu lieu avant hier, ainsi qu'une distribution d'aumônes.

€ Il nous restait, Monsieur le Président, encore un devoir à remplir, c'était de nous unir à la nation par un serment solennel que nous avons l'honneur de vous adresser. Après le témoignage de notre zèle et de notre soumission pour les décrets de l'Assemblée nationale, nous n'avons plus qu'à proclamer nos successeurs et à former les vœux les plus ardents pour le bonheur de nos concitoyens. •

Le nouveau maire, Camusat de Belombre, écrivit de Paris, le 10 février, aux officiers municipaux, une lettre qui fut remise, le jour de la proclamation, à messieurs de la nouvelle municipalité; ceux-ci la renvoyèrent à l'ancienne. En voici la teneur :

€ Je vois avec une satisfaction infinie l'empressement que vous venez de mettre à donner une preuve de votre patriotisme. Je ne doute point que cela ne produise un très bon effet dans l'Assemblée nationale qui, malheureusement, n'avait pas de notre ville une idée aussi avantageuse que je l'aurais désiré. Ce dernier trait de votre zèle, et votre adhésion formelle à ses principes, l'engageront sans contredit à rendre

à vos sentiments la justice qui leur est due ; je m'y emploierai bien volontiers à y contribuer de tout mon pouvoir.

< Votre précédente lettre. Messieurs, m'a remis la liste des nouveaux officiers municipaux. Destiné avec eux à vous remplacer, je souhaite, pendant notre administration, voir consolider les fondements de la félicité publique ; il y aura beaucoup d'obstacles à vaincre, beaucoup de contrariétés à essuyer ; mais, quand on agit pour le bien général, le courage et la confiance ne doivent jamais abandonner. »

Toutes ces correspondances officielles, jointes aux manifebtatioiis publiques, démontrent qu'on était encore à l'époque des illusions généreuses ; on espérait voir s'établir en France le règne de la liberté sous la monarchie constitutionnelle ; mais, à mesure qu'avançait l'œuvre rénovatrice de l'Assemblée nationale, elle rencontrait un débris de l'ancien régime à détruire, une question accidentelle à résoudre, divers fj^its à régulariser pour ne pas comprimer l'élan vers les libertés nécessaires.

Ce mouvement irrésistible qui entraînait la population troyenne vers les idées nouvelles ne laissait pas de faire concevoir quelque inquiétude, t Nous étions fort inquiets, écrit des forges d'Estravaux, le 19 février à son père, l'aînée des demoiselles Coraparot de Longsols; nous imaginions bien que les municipalités vous occupaient, mais nous ne croyions pas que cela eût duré si longtemps, car il paraît qu'il n'y a encore rien de fait ; nous sommes plus habiles dans cette province-ci : tout est fini; c'est M. Chaudot de Gorre qui est maire à Vesoul ; il est fort désagréable pour vous et les autres officiers municipaux d'être obligés de souffrir les mauvais propos et les insultes dont vous paraissez assaillis; il me tarde bien de vous savoir débarrassé de tout cela. Vous avez enterré bien des vieillards cet hiver. Je crois que M™® Huez

ne doit pas être éloignée de sa centaine; peut-être l*atteindrat-elle? •

Les résistances contre -révolutionnaires des modérés n'avaient fait que rendre plus ardentes les compétitions des patriotes avancés, qui, tous, appartenaient au parti du Comité, c Vous devez sans doute éprouver des désagréments, écrit M. Martin Gomparot à son beau-père, si le Comité cherche à se représenter sous de nouvelles formes, cela serait un grand malheur pour votre ville ; il faut espérer que les gens de bien auront le dessus et que Troyes parviendra à faire des élections dignes d'elle, comme Ton y est parvenu dans presque toutes les villes de la Franche-Comté, notre province ; vous nous instruirez sans doute du résultat de vos élections municipales. >

L'élément révolutionnaire, devenu de plus en plus prépondérant à Troyes, profita de la division de la France en départements et de la confédération des gardes nationales de l'Aube pour organiser des manifestations contre le parti modéré, afin de lui fermer l'accès des nouvelles fonctions administratives.

Des lettres -patentes du 4 mars avaient approuvé les décrets antérieurs de l'Assemblée, qui décidaient l'abolition de l'organisation provinciale et ordonnaient qu'elle serait remplacée par la division départementale; en conséquence, la généralité de Champagne fut partagée en quatre départements, avec des dénominations empruntées à la géographie physique. Ces divisions administratives eurent à leur tête des administrateurs élus par les habitants. Le département : un conseil général de trente-six me nbres et un directoire départemental de huit membres ; le district : un conseil de douze membres et un directoire exécutif de quatre membres ; la commune : un conseil général et une municipalité composée d'un maire et d'oflSciers municipaux. Mais, sous Tinfluence de ces profondes modifications de l'ancien ordre social, la lutte des pouvoirs détruits contre le nouveau, régime se ranima plus vive sous forme de protestation ou de révolte, selon les circonstances locales.

Pour ne parler que de Tétat des esprits à Troyes, les conflits entre l'administration départementale et la municipalité les rendaient de plus en plus menaçants; les opinions modérées dominaient dans la première, dont plusieurs membres rêvaient comme Lafayette raffermissement d'une mpnarchie constitutionnelle et cherchaient, mais sans succès, à contenir la démagogie ; les partisans ardents^e la Révolution l'emportaient dans la seconde, qui disputait à sa rivale la plupart de ses attributions, entre autres la question du départ ou du maintien des troupes, le service et l'emploi des gardes nationales. Ce fut au milieu de ces hostilités tumultueuses, sans cesse renaissantes, que ceux dont la position et la fortune étaient menacées disparurent de la scène politique, notamment Camusat de Belombre et Comparot de Longsols.

€ Je suis persuadée que vous devez trouver le séjour de Troyes bien triste, écrit à ce dernier, le 2 mai, sa fille aînée; il faut n'y rester que le temps nécessaire pour mettre ordre à vos affaires et venir vous reposer ici ; vous en avez effectivement grand besoin. Vous savez que Fresnes-Saint-Mamès, agréablement situé sur la Romaine, affluent de la Saône, est chef-lieu de canton. •

L'état des esprits à Troyes rendait, en efïet, les relations d'autant plus difficiles que les autorités anciennes, paralysées ou discréditées, étaient impuissantes à rétablir le calme et la confiance; les incidents les plus vulgaires suffisaient à déterminer l'explosion des passions populaires depuis longtemps surexcitées.

Comparot de Longsols, désireux de se soustraire aux compétitions bruyantes qui fomentaient des troubles à

Troyes, s'était enfin rendu aux pressantes instances de son gendre, maître de forges à Estravaux, commune de Greucourt, en Franche-Comté ; il y goûtait les douceurs d'une paisible retraite, pendant qu'à Troyes on procédait au choix des citoyens qui devaient administrer h ville.

Parmi ceux-ci, qui se recommandaient par leur modération et leur expérience des affaires, figurait Abraham de Laffertey, ancien membre de l'assemblée d'élection ; il répondit, le 13 juillet, aune lettre de félicitations que lui avait adressée son ami Comparpt de Longsols.

€ Je suis assurément bien plus flatté du plaisir de m'entretenir avec vous que du compliment que vous me faites de mon élection au Département. Je regrette amèrement que ces messieurs n'aient pas fixé leur suffrages sur quelqu'un plus digne de cette place à laquelle je me crois très inférieur par la faiblesse de mes talents ; je n'ai à ofl'rir à la patrie que mon zèle, la droiture de mes intentions et mon attachement à la Constitution. Nous n'avons recueilli, des débris de l'ancienne administration, que M. Fromageot, ancien échevin et procureur syndic de l'assemblée d'élection, et le vicaire général Clergier, sous-doyen de la collégiale Saint-Étienne.

« Mes vœux auraient été comblés si nous avions pu réunir des personnes de ma connaissance infiniment capables ; mais la Providence ne prodigue pas k la fois tous ses trésors ; sans doute, elle vous tient tous en réserve pour des places aussi importantes où il y a autant à mériter de la patrie que dans celles du département.

€ Tout s'est bien passé à noire Assemblée ; beaucoup d'union entre le district et nous ; il en sera de même avec la municipalité, lorsqu'elle sera bien persuadée que la hiérarchie des pouvoirs est le moyen le plus sûr de maintenir la concorde et l'harmonie d'où doivent résulter le bien de tous et la tranquillité publique ; votre voisin, M. Bouquet, est chef de bureau; à la réception de votre lettre, je n'étais plus le maître de mon suffrage : j'avais des engagements qu'il ne m'était plus possible de rétracter. M. Bouquet a réuni plu-

sieurs voix; mais, malgré mon désir de Tobliger, la mienne lui aurait été inutile, puisqu'elle ne lui aurait pas acquis la pluralité.

f J'espère que l'organisation du pouvoir judiciaire vous ramènera à Troyes ; je vous verrai rentrer avec bien du plaisir dans une carrière où vous avez acquis une considération justement mérilée. La voix publique vous appellera sans doute à quelque place digne de vous. Vos talents reprendront leur activité, et nous aurons la satisfaction de vous les voir employer de nouveau pour le service de la patrie. »

Les élections judiciaires eurent lieu dans l'Aube au commencement d'octobre ; aucun des membres du bailliage de Troyes ne fut appelé à siéger au tribunal du district. Depuis leur lutte courageuse avec le prétendu Comité général provisoire, ils étaient en butte aux attaques passionnées du parti révolutionnaire. Abraham de Laffertey se faisait illusion quand, dans sa lettre à son cher camarade Gomparot de Longsols, il lui annonçait qu'une place importante lui serait probablement réservée dans la nouvelle magistrature ; il ne se doutait pas que les anciens magistrats succomberaient au milieu du déchaînement des haines populaires.

i Je suis surprise qu'on vous néglige, écrit à Gomparot de Longsols sa respectable sœur, et qu'on ne vous écrive plus ; mais que vous manderait-on de Troyes ? G'est toujours la même chanson ; les uns veulent garder les troupes ; les autres veulent les renvoyer. On a envoyé de part et d'autre des députés aux Etats; mais toujours régnent la division et la discorde. Voilà ce que j'en puis juger par le peu que j'en entends dire. On se plaint fort de certaines personnes que je ne vous nommerai pas, mais que vous pouvez douter. On se déchire les uns les autres; les mieux intentionnés sont fort embarrassés; voilà ce que j'en puis conclure. »

Les agitations de la ville avaient gagné les campagnes, où la faiblesse de la répression laissait les habitants se livrer aux actes les plus arbitraires. Claude Janny, bailli de Brienne, après avoir écrit, à son ami Comparot de Longsols, que les 14 juillet avaient été brillamment célébrées par le seigneur dans un banquet de cent cinquante couverts, ajoute :

c II paraît que partout les habitants abusent des décrets de TAssemblée, et que les seigneurs font des sacrifices pour leur tranquillité; il est cependant certain qu'ils ne peuvent agir qu*en vertu de titres positifs ; qu'ils n'ont qu'une action et qu'ils doivent respecter les possessions. Tel est l'esprit du décret du 11 décembre 1788, revêtu des lettres-patentes transcrites au Parlement le 18 dudit mois. •

Les préjugés, les intérêts, les passions, s'agitaient jusque dans les moindres villages, comme à Longsols où les idées nt)uvelles avaient ravivé des chicanes un instant assoupies, ainsi que le prouve la lettre suivante du* père Ravier, l'un des plus spirituels membres de la Congrégation de l'Oratoire à Troyes. Ce docte oratorien avait à soutenir un procès à propos de la reconstruction d'une ferme en Franche-Comté, province limitrophe de la Champagne.

c Au diable soient tous les procès et les plaideurs, s'écrie le Père Ravier, dans une lettre du 4 août à son ami Comparot de Longsols; il faut convenir que je joue de guignon. Ce n'était point assez que je fusse tracassé par les suppôts de la chicane, il a fallu que ces misères survinssent justement à point pour me priver du plaisir de vous voir, de ce plaisir que je n'espérais guère, mais que je désirais ardemment.

« Figurez-vous que ma belle-sœur, forcée de reconstruire une ferme, la municipalité du hameau où cette ferme est située a prétendu qu'elle anticipait sur le communal. En vain elle avait pour elle, et des titres et une très longue possession ; en vain montrait-elle qu'elle s'alignait régulièrement et qu'elle ne pouvait étendre son bâtiment de l'autre côté de la ruet Sommation, interdiction, assignation, lui ont fondu brusquement sur le corps.

c J'étais allé à DôIe, pour obtenir main-levée de Tinterdictiotl ; c'est là que j'ai vu de quoi faire trembler le plus déterminé plaideur. Enfin, après *bien des courses, des sueurs, des désagréments, craignant les suites d'un procès long et dispendieux, voyant qu'on avait affaire à des gens opiniâtres qui se seraient portés à des voies de fait, s'ils eussent succombé, la saison de bâtir s'écoulant rapidement, il a fallu céder à l'orage et faire des sacrifices à la paix, abandonner sa propriété, estropier un bâtiment, et éprouver cent désagréments pour en éviter mille.

« C'est pendant que je goûtais ces doux passe-temps que vous vous êtes donné la peine de venir me voir. Avouez que vous êtes bien maladroit, et moi bien malheureux ; encore si je pouvais me dédommager de cette privation, en allant vous pousser ma visite à Fresne-Saint-Mamès ; mais, que je crains de ne pouvoir me procurer cette satisfaction I

c J'attends un district pour inventorier notre maison oratorienne; et puis, j'attends un visiteur à qui il faudra rendre des comptes; et puis, nous attendons, nous, prêtres de l'Oratoire, la décision de notre sort ; et puis, nous avons ici des vendanges à faire; que sais-je? Les • et ptéis • ne finiraient pas. Les vacances venues, chaque professeur peut disposer de sa personne et de ses moments; seul, je suis obligé de tenir pied à la boule.

« N'importe, il faudra qu'il y ait bien des obstacles, si je ne parviens pas à bout de les surmonter ; oui, je trouverai une huitaine de libre, ou le diable s'en mêlera. Vous aurez la complaisance de me marquer si vous devez rester à Fresne ; et, en cas que vous deviez y séjourner jusqu'à la Toussaint, je ferai en sorte de m'y traîner. En attendant ce moment fortuné, je vous embrasse de toutes les forces de l'amitié, t

Gomparot de Longsols, quoique retiré, loin de Troyes, chez son gendre, en Franche-Comté, ne se préoccupait pas moins des mouvements anarchiques sourdement arrivés dans cette ville ; il avait pris le parti de se dessaisir d'effets mobiliers qui perdaient beaucoup de leur valeur, tant il avait à cœur de contribuer à l'apaisement des esprits.

€ Je vois avec peine, lui écrivit, le 2 septembre, Jacquinot de Joncreuil, bailli de Chavanges, que, pour payer le tiers de votre don patriotique, vous êtes résolu de vendre une partie de votre argenterie : elle ne se vend plus que quarante-sept à quarante-huit francs le marc; rien ne presse encore pour ce paiement; les trois quarts des contribuables n'ont encore rien payé; je vous conseille. Monsieur, de rester- tranquille à cet égard. Lorsque nous jugerons qu'il est temps de faire son offrande, nous ne laisserons pas la vôtre en arrière. »

Ce zèle de Comparot de Longsols, pour s'acquitter de sa contribution patriotique, aurait dû lui attirer une popularité plus persévérante au sein de la cité troyenne; il avait, d'ailleurs, rempli ses fonctions, en des circonstances périlleuses, avec dévouement et dignité; mais, l'opinion des masses qui, en 1788, s'était manifestée si vivement en faveur des conseillers du bailliage et siège présidial, s'était déclarée contre la plupart d'entre eux, sous l'influence des passions révolutionnaires toujours croissantes de la municipalité. Après cinq mois de lutte ardente entre cette dernière et l'Administration départementale, à propos du conflit de la garde nationale avec les régiments de chasseurs et de grenadiers, l'apaisement s'établit, du moins en apparence.

€ Notre ville est tranquille, écrit dans les premiers jours de septembre un collègue du seigneur de Longsols; la conservation des troupes est accordée ; il y a décision du Comité militaire, qui décide que la suppression des compagnies d'élite n'aurait pas lieu avant l'organisation constitutionnelle des gardes nationaux. Ci-joint, vous trouverez un exemplaire du Mémoire qui y a donné lieu. Le département s'était joint à nous par la députation de son président Picot de Dampierre. De notre côté, nous avions député Messieurs Lemaire, Lemuet et Corthier; du côté de la municipalité, on avait envoyé Messieurs l'avocat Sissous, fils d'un procureur de Troyes; Camusat deMesson, aumônier de la garde nationale; Gueslon le Jeune et Bertrand-Brajeux : ces messieurs n'ont réussi en rien.

La garde nationale, appuyée par la municipalité troyenne, s'arrogeait le droit de faire des arrestations arbitraires. Jacques Necker, le seul ministre qui jusqu'alors avait maintenu Louis XVI dans des dispositions favorables au mouvement de la nation, avait perdu sa popularité; devenu indifférent ou suspect au public, sans influence sur TAssemblée, il donna sa démission le 4 septembre, et, cinq jours après son départ, il arrivait, accompagné de son épouse, à Arcis- sur- Aube, pour se rendre à Genève, sa ville natale.

Les gardes nationaux, à l'instigation des adeptes de Danton, refusèrent de le laisser continuer son voyage. La municipalité, imprégnée des aspirations de l'époque, approuva cette arrestation, f Je suis bien surprise, écrit de Troyes, le 27 septembre, M"* Gomparot à son frère, encore en villégiature à la forge d'Estravaux , que l'on ait pris aussi M. Necker en guignon. On l'aimait tant, l'année passée, qu'on croyait être sauvé quand on l'avait pour ministre et qu'on avait pu le voir. Voilà comme tout change; il a été arrêté à Arcis-sur-Aube ; on voulait le mettre en prison. Je ne sais même s'il n'y a pas couru risque de la vie. On ne l'a point laissé partir, qu'on n'eût envoyé une députation à la nation pour savoir ce qu'il en fallait faire. G'est ce que j'ai ouï dire. »

Un vieux levain de jalousie fermentait toujours au cœur de la garde nationale contre les troupes; aussi le calme, à Troyes, était-il plus apparent que réel.

€ Rien de nouveau dans notre ville, écrit, le 22 octobre, à son parent Gomparot de Longsols, l'un des administrateurs du département, Jacquinot de Joncreuil, si ce n'est que les hussards en sont partis d'hier; il est arrivé, avant-hier, un détachement de cent dragons chasseurs qui les remplace ; du reste, notre ville est aussi tranquille que possible; nous

espérons vous revoir bientôt. Nos vendanges finissent mercredi proctiain; elles ne sont pas conséquentes, mais de bonne qualité. »

Le Directoire réclama vainement contre l'insuffisance des chasseurs destinés à réprimer dans les campagnes les troubles causés par la circulation des grains, non moins que par d'audacieuses entreprises contre les propriétés.

f Vous avez bien raison de dire que nulle part Ton n'est tranquille, écrit de Vesoul M™* Nortas-Chaudot à son cher compatriote Comparot de Longsols; les campagnes ne veulent rien payer; elles battent les gardes particuliers; on a été obligé d'envoyer des troupes contre les mutins dans deux villages pour les mettre à la raison. Nous avons ici, dans les prisons, deux officiers municipaux et un officier de garde nationale; ils étaient à la tête des factieux. >

En dépit de ces implacables rivalités qui subsistaient à l'état latent ou se manifestaient par des libelles, une Chambre littéraire s'était constituée pour contribuer aux progrès de la haute éducation intellectuelle et morale; elle s'efforçait de grouper tous les hommes d'étude.

Un des membres les plus distingués de cette sorte d'Académie, l'abbé Lefèvre, proposa l'admission de son ami Comparot de Longsols : f Le scrutin, lui écrit-il à la fin d'octobre, a été unanime en votre faveur dans sa dernière assemblée générale. Quoique votre abonnement ne commence qu'au 1®' janvier 1791, vous êtes le maître de venir à la Chambre dès aujourd'hui ; je vous fais passer un exemplaire de nos règlements, et je vous ferai remettre incessamment une clé de la Chambre. •

Cependant, l'exécution des mesures relatives aux ordres monastiques avait été confiée aux administrations départementales ou municipales. L'évaluation des revenus de chaque maison conventuelle servit de base pour les pensions attribuées aux religieux et aux religieuses. La plupart d'entre eux déclarèrent qu'ils désiraient continuer à vivre en commu-

nauté. D'autres profitèrent de la loi qui les laissait libres de rentrer dans la vie séculière.

Le clergé du diocèse de Troyes, quoique profondément irrité de la vente de ses biens, n'osa montrer trop d'acharnement à défendre des intérêts tout matériels ; mais, quand l'Assemblée nationale mit réellement la main à Tencensoir, en abolissant les ordres monastiques et en imposant aux prêtres le serment civique, elle suscita d'opiniâtres et nombreuses résistances, surtout dans les rangs du clergé secondaire.

Les anciens magistrats troyens, loin de se placer dans la politique contre-révolutionnaire, auraient voulu faire des tentatives de réconciliation entre la royauté constitutionnelle et le noUveau régime; ils gémissaient entre eux de voir les réformateurs se lancer dans des voies dangereuses et manquer de modération dans leurs mesures radicales.

Les paroisses de Troyes se virent réduites à quatre ; Saint- Pierre, Saint-Jean, Saint-Remi et Saint-Pantaléon étaient conservés; on y annexa quatre succursales : Saint-Nizier, Saint-Urbain, Saint-Nicolas et Sainte-Madeleine. Les fidèles de cette dernière plaidèrent avec beaucoup de vivacité pour la prééminence de leur église sur celle de Saint-Remi.

L'évêque légitime, Claude-Mathias- Joseph de Barrai, afiaibli par l'âge et les dissensions locales, avait abdiqué, le 23 janvier, en faveur de son neveu Louis-Mathias de Ban-al, qui remplissait les fonctions de coadjuteur depuis 1788; l'oncle et le neveu avaient quitté leur diocèse quand l'évêque constitutionnel, Augustin Sibille, ancien curé de Saint- Pantaléon, fut choisi par deux cent quarante-trois électeurs réunis dans la Cathédrale, sous la présidence du comte de Brienne ; les relations assez intimes qu'ils avaient eues avec la famille Comparot de Longsols continuèrent ; mais les troubles politiques et religieux les rendirent moins fréquentes.

Plusieurs membres de leur famille s'étaient acquis par leurs idées libérales une grande popularité dans le Dauphiné, leur province d'origine. Deux frères de l'évêque de Troyes, Joseph-Marie de Barrai, marquis de Montferrat, et André- Horace-François, vicomte de Barrai, occupaient alors un poste élevé; ils jouissaient d'une influence relativement considérable : l'un en qualité de président du département de risère, l'autre comme maréchal de camp.

Cette influence ne fut pas étrangère à l'avancement de l'un des neveux de Jean-Baptiste Comparot de Longsols, un jeune Ervisien, d'Espence de Railly, officier au 28® régiment du Maine. < Vous nie mandez, écrit le neveu à son oncle, qu'il a été question de moi à l'Évêché de Troyes dans le mois de mars de l'année dernière ; je suis assurément très sensible à la part que les honnêtes gens veulent bien prendre aux malheurs que j'ai éprouvés. C'est un adoucissement à mes maux qui augmentent sans cesse.

« J'accepte avec plaisir l'offre de Madame la comtesse de Barrai. J'ai cru que son offi'e méritait une lettre de remerciement. Je vous l'envoie, et je vous prie de la lire et de la lui faire parvenir. Je ne sais si le baume de la Mecque serait un remède efficace pour ma plaie au bras droit; je crains la paralysie; alors, je serai malheureux en tout point; avec mes maux me voir à Ervy, obligé de changer ma manière de vivre, après avoir eu pendant douze ans la même existence.. . I Adieu, mon cher oncle, continuez-moi votre amitié. »

L'oncle, en effet,' avait recommandé son neveu au comte d'Ambrageac, lieutenant-colonel du régiment du Maine, qui demeurait rue du Grand-Chantier, à Paris : « Mon beau-frère, d'Espence de Railly, lui écrivit-il, est un vieux militaire criblé de blessures, dont l'une, reçue au siège de Bergozem, n'a jamais été fermée ; il est accablé d'infirmités et hors d'état d'écrire; il vous prie de permettre que je le remplace en cette circonstance: son fils, revenu de Corse chez moi, est entre les mains du chirurgien major des gardes du roi; il a trouvé sa plaie en un état dangereux ; les fatigues d'un long voyage, les

mauvais pansements des chirurgiens de campagne, ont éloigné sa guérison.

c Celui qui le traite actuellement lui a fait plusieurs opérations douloureuses pour lui extirper des esquilles d'os et lui brûler avec la pierre infernale ou lui enlever des chairs mortes; je ne le laisserai point aller, que sa plaie^ ne soit entièrement cicatrisée.

c Je ne doute point que lorsqu'il sera en état de retourner au régiment, vous ne trouviez en lui un officier disposé à se conduire avec honneur et courage ; il est attaché à son corps par la mémoire de M. le comte de Rully, ses bontés, les vôtres et celles de tous messieurs les officiers; il lui tarde de se réunir à eux. >

Les nièces de Tévêque de Barrai ne furent pas non plus étrangères au mariage de Jean-Baptiste Comparot de Longsols, l'ami de leur vénérable oncle, avec une respectable demoiselle Flore Piers, sœur d'une religieuse carmélite qui, naguère, avait pris le voile à Troyes, sous le nom de Thérèse de Jésus.

c Mademoiselle, écrit, le 6 mars, le seigneur de Longsols à sa fiancée, le don que vous consentez à me faire de votre cœur et de votre main est pour moi le bienfait le plus grand que je puisse recevoir de la Providence; aussi, sans être dévot, ai-je remercié Dieu, ce matin, avec une ferveur dont je ne me serais jamais cru capable. Consentir à devenir l'épouse d'un honnête homme chargé d'une nombreuse famille, vouloir bien se faire la mère de ses enfants, est la plus belle œuvre de charité qu'on puisse exercer. Croyez bien que j'en sens tout le prix.

• Assurez bien, je vous en conjure, Mademoiselle, Monseigneur l'Évéque, Madame la comtesse de Barrai, votre famille, tous vos amis enfin , que je ménagerai bien soigneusement le trésor qu'ils veulent bien me confier. Je pourrais vous en répondre par titres en vous montrant le testament de deux dames Comparot, qui vous prouveront que les bons maris ne sont pas rares dans ma famille.

c Je vous prie de demander pour moi, à Madame la supérieure des Carmélites et à Mesdemoiselles vos sœurs, leur amitié pour celui qui va devenir leur frère et qui en a déjà tous les sentiments; de me présenter le plus tôt possible à Madame la supérieure, aux bonnes prières de laquelle je veux me recommander, et d'obtenir de Monseigneur TÉvéque, pour moi, la permission de la voir à visage découvert. J'aurai l'honneur de vous présenter, ce matin, vers onze heures, mon fils. J'ai prévenu ma petite Henriette de vos bontés pour elle et que vous auriez la complaisance de la venir prendre chez Madame Doé.

t J'écris à mes amis de la Franche-Comté ; je vous assure qu'ils auront pour vous le respect, la reconnaissance, toutes les attentions qu'ils vous doivent. Croyez à la joie générale avec laquelle vous allez être reçu dans ma famille, qui ne peut qu'être infiniment flattée de votre alliance. J'ai vu, hier soir. Madame de Corberon, ma mère; elle m'attendait avec impatience; elle recevra, lundi, votre visite avec grand plaisir. En outre, sachant les obligations que j'ai à votre bonne amie. Madame Camusat, j'ai eu l'honneur de la voir, hier soir, pour l'en remercier. »

Après la célébration des noces, les lettres de félicitations arrivèrent nombreuses au nouveau ménage.

De tous ces témoignages de sympathie, le plus autorisé fut Celui de l'évêque de Troyes, Louis de Barrai, un des membres les plus vertueux et les plus instruits de l'épiscopat français.

Ce prélat, d'un mérite exceptionnel, était entré en fonctions au moment où une partie de son clergé adhérait publiquement à la Constitution imposée par l'Assemblée nationale; non-seulement il avait refusé de prêter serment à cette Constitution, mais il avait exposé, avec autant de fermeté que de mesure, aux électeurs du département convoqués pour lui donner un successeur, les graves motifs de son refus; il vivait retiré à Paris, quand Jean-Baptiste Comparot de Longsols lui fit part de son mariage et l'assura de ses inaltérables sentiments de vénération profonde.

Le courageux évêque lui répondit de Paris, en date du 18 mars : c Je suis on ne peut plus touché, Monsieur, de la lettre que vous m'avez fait Tamitié de m'écrire et de tout ce que vous m'y témoignez d'obligeant. J'y répondrai toujours par le plus sincère attachement. Je n'aurai, je vous assure, jamais de plus grande satisfaction que de pouvoir vous en donner des preuves, ainsi qu'à votre chère moitié et à ses sœurs. Je suis bien sûr qu'elles chercheront toujours à contribuer à votre bonheur.

< Parmi tous les regrets que j'ai eu de quitter mon diocèse, elles y sont pour beaucoup. Je suis fort aise que la pauvre Fanny n'ait plus de fièvre. Pour moi, je suis toujours assez mécontent de mon estomac. J'ai consulté M. Portai; il m'a dit qu'il ne voulait point me faire de remède jusqu'à ce que je fusse dans une situation plus tranquille. Je ne sais pas quand cela pourra être ; il semble que nos affaires vont de mal en pis.

^ Les décrets de l'Assemblée nationale sont tous les jours plus afiBigeants ; il s'en fait un, aujourd'hui, qui déclarera que, le roi étant le pre.nier fonctionnaire de son royaume, il ne pourra en sortir sans être déchu de sa couronne. On avait fait courir le bruit que le prince de Gondé était à toute extrémité et qu'il avait reçu tous les sacrements.

t Cette nouvelle est absolument fausse.

€ On parle beaucoup de différents mouvements dans les provinces. Je doute que cela produise grand eflfet. Notre seule ressource doit être dans la Providence ; il faut espérer qu'elle ne nous abandonnera pas. Adieu, Monsieur, mille et mille amitiés à toute votre chère famille, et soyez persuadé qu'on ne peut rien ajouter à tous les sentiments avec lesquels j'ai l'honneur d'être, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur. »

Dès le départ de i*évéque Louis de Barrai, les ardentes polémiques soulevées par la question du serment civique s'étaient donné libre carrière ; il y avait, pour ainsi dire, deux clergés : l'un, composé des prêtres réfractaires ou non assermentés; l'autre, des prêtres constitutionnels ou assermentés; cette espèce de schisme engendra partout des désordres; les fureurs religieuses du seizième siècle semblèrent se réveiller.

Les résistances, que la voix de la conscience suggérait à la majorité du clergé troyen, irritaient les partisans du mouvement révolutionnaire.

Un vicaire de Saint-Nizier, l'abbé Prat, fut insulté, le 21 juin, par des compagnons tisserands, poursuivi avec acharnement, assailli dans sa maison et menacé d'être écharpé. La municipalité le fît emmener à l'Hôtel de Ville pour le mettre à l'abri des insurgés, qui troublèrent le Quartier-Bas depuis neuf heures du matin jusqu'à deux heures après midi.

Néanmoins, les émeutiers laissèrent encore des jours de calme s'écouler par intervalle. • Je vous fais mon compliment sur l'espèce de tranquillité qui règne dans votre ville, écrit, le 30 juillet, Claude Janny à son parent; ici, quoique de temps en temps on attaque les gardes nationales, elle paraît renaître; je désire que ce ne soit pas un feu qui couve sous la cendre.

c Je crois que M. Bourdot fera très sagement de se mettre en état d'avoir la pension décrétée, quand même il obtiendrait un emploi; il faut qu'il justifie de ses services par ses commissions ou certificats de ses supérieurs. Vous avez sans doute oublié que, lorsque mes lettres sont adressées en mon nom personnel, elles sont taxées; il n'y a que lorsqu'elles le sont en nom collectif, qu'elles sont franches. Voici comment vous mettrez mon adresse : Messieurs les

députés du département de l'Aube, rue Verdelet, n® 22, à Paris. »

M. Bourdot, auquel s'intéresse si vivement le député Claude Janny, habitait Ricey-Bas, rive gauche de la Laignes; c'était un ami de Comparot de Longsols ; aussi, à la nouvelle de l'affreux malheur qui venait de frapper ce dernier, essaya-t-il de le réconforter.

Comparot de Longsols avait reçu une lettre pleine de larmes de son gendre; celui-ci lui apprenait qu'au passage en barque de Prantigny, il avait assisté, le cœur brisé d'angoisse, au naufrage de sa femme et de son enfant.

€ Je vois votre cœur plongé dans l'excès de l'amertume, lui écrit-il le 31 juillet, vous connaissez le mien; vous ne doutez pas qu'il soit déchiré. Mon Dieu, vous êtes bon et la justice même, mais que vos décrets sont quelquefois aussi terribles qu'incompréhensibles ! Celui qui vous frappe en ce moment, mon cher monsieur, est bien de ce genre ; il pouvait l'être encore davantage; j'en suis troublé par l'effroi et par la douleur. Je n'essaierai pas à vous consoler, ayant moimême besoin de consolation. Je prie Dieu qu'il vienne à votre secours ; c'est en lui seul que vous le trouverez d'une manière digne de lui. >

Les parents et les amis s'associèrent à la vive et profonde affliction de l'ancien conseiller au bailliage : « Toute la ville vient nous voir; tout le monde pleure, écrit, le 31 juillet, M™® Piers-Comparot à son époux, on avait appris la désolante nouvelle à Troyes par la tourière des Ursulines. »

€ Je n'ai point de parole qui puisse vous exprimer la douleur que je ressens, écrit M*'® Félicité Comparot à son frère ; il n'y a que la religion qui puisse nous soutenir dans de si rudes épreuves ; je prie Dieu de tout mon cœur de ne pas permettre que vous succombiez à un si terrible assaut. »

f Je voudrais bien racheter la bague dont j'avais fait présent à cette chère fille, écrit le l*"" août M™° de Corberon-

Comparût à son fils; elle m'avait coûté cent écus; je pense qu'en vous remettant les trois cents livres, je ne ferais tort à personne, sauf à vous, après moi, de la reprendre, si elle vous convient. Adieu, mon cher fils ; mon chagrin et le vôtre ne me sortent pas de la tête, ni jour, ni nuit. >

c Je t'écris au nom de tout ce qui nous environne et partage notre désolation, écrit Noché de Rhèges à son collègue. Gomment ma femme et moi èntreprendrions-nous de te donner des consolations dont nous avons besoin nous-mêmes. Je voudrais être auprès de toi; mais j'apprends que tu pars. On succomberait à la douleur, si une Providence qui nous soutient ne nous donnait des forces au moment qu'elle nous accable.

c Je ne te parle pas de tes amis ; il en est cependant auxquels tu dois quelque attachement. M. Guenin, tous ces messieurs et dames d'Âulnay étaient hier de moitié dans nos regrets. Je me suis chargé de te les exprimer au plus tôt; il est à peine jour, tout dort ; on fait quelque afireux rêve ; je n'ai pu y tenir et je t'écris dans l'obscurité. »

c Je ne savais point du tout les malheurs qui vous sont arrivés, écrit de Paris, le 20 août, le député Claude Janny à son parent ; je vous croyais réuni avec votre famille ; j'ai été on ne peut plus pénétré de douleur, lorsque j'appris la perte que vous avez faite; je ressens tout le chagrin que vous avez. Ce sont des épreuves que la Providence nous envoie, que nous ne pouvons empêcher, et qu'il faut tâcher de soutenir ; malheureusement, elles sont répétées pour trop terribles.

« Il paraît que nous ne finirons notre acte constitutionnel que la semaine prpchaine; après quoi je compte partir et être à Troyes le 7 de septembre prochain... Votre district se conduit comme bien d'autres. Mais il paraît que les puissances voisines n'entreprendront rien ; elles attendent la fin de l'acte constitutionnel qui n'est pas encore au moment d'être terminé; quoiqu'il en soit, je ne changerai rien à mon départ et soyez persuadé que j'irai vous voir. »

Cette lettre donne à entendre que Louis XVI flottait perpétuellement entre le désir de satisfaire aux volontés du peuple et les idées de droit divin qu'il avait reçues dès le berceau, et que, nullement rassuré sur la légitimité de ses concessions, il négociait secrètement avec les puissances étrangères pour obtenir leur intervention ; aussi Mirabeau, Tennemi le plus redoutable des anciens abus, le défenseur éloquent de la monarchie constitutionnelle, était-il mort désespéré, le 2 avril 1791. < J'emporte avec moi le deuil de la monarchie > avait-il dit au milieu des angoisses de l'agonie; et l'événement prouve qu'il avait vu juste.

L'infortuné monarque s'abandonna désormais tout entier aux idées de la contre-révolution; cette politique nouvelle ne fut pas heureuse. Claude Janny, de retour à Brienne le 17 septembre, l'annonce à Comparot de Longsols : < Je désire de tout mon cœur que vous jouissiez enfin de la tranquillité intérieure, si vous ne pouvez pas encore jouir de celle qu'on souhaite depuis si longtemps. Les parisiens ont été bien enchantés de l'acceptation de la Constitution, ce qui, je crois, ne dérangera rien au plan si longtemps médité; on dit même que les petits assignats perdent moins ; mais l'argent ne reparaît pas encore.

€ On pense à Paris que les puissances étrangères n'abandonneront pas leur plan et qu'on n'a que faiblement confiance en l'acceptation du roi. La mauvaise qualité et la cherté du pain ne font pas des partisans à la municipalité. Un auteur vient de publier un Mémoire qui s'attire beaucoup d'adhésions ; il veut que l'Assemblée nationale donne un état des finances. On a chanté ici un Te Deum et il y a eu feux de fagots, canons tirés et illuminations dans les rues.

« Une semaine après ces réjouissances publiques, j'ai reçu une lettre de sottises et de menaces ; d'abord elle m'a fait impression ; mais, depuis, j'ai pris le parti de la rnépriser.

ce qui m'a empêché de vous répondre. La nouvelle des ambassadeurs paraît se confirmer ; cependant on craint toujours, surtout d'après les lettres imputées aux princes, que je n'ai pas encore vues. D'après le discours que le roi est venu faire à TÀssemblée nationale, ou Constituante, on se flatte que tout ira bien. L'argent se vend cependant encore 16 ou 17 pour 100 francs. Nous avons à Brienne, je vous le répète, et dans les environs,^ allumer des feux de fagots, après avoir lu la Constitution et chanté un Te Deum d'actions de grâces. Dans un autre te nps, ce seront sans doute d'autres objets qui occuperont les populations.

« On a porté une légère atteinte aux clubs qui ne sont pas, dit-on, contents ; il faut espérer que cela pourra changer ; il paraît que les nouvelles ne sont point consolantes pour certaines gens et que M. de Noé n'a pu empêcher le mouvement dans votre ville, ni les menaces. Ici, on a mis dans le feu un homme de paille qu'on a eu l'intention d'appliquer à l'abbé Maury.

ff Le club a adressé des plaintes à la municipalité de ce qu'elle ne faisait pas imprimer, publier et afficher ses délibérations et de ce que les décrets n'étaient pas lus exactement aux prônes. On lui a répondu d'après les décrets. J'ai reçu une deuxième épitre dans le même genre à peu près que la première. Je m'attendais à une troisième qui n'est pas encore venue ; si l'on se borne à cela, je serai fort heureux. »

Les circonstances devenaient de plus en plus menaçantes à Troyes comme dans la plupart des autres villes de France. L'Assemblée nationale avait déclaré, le 30 septembre, sa mission terminée, et le lendemain, l®"" octobre, l'Assemblée législative s'était réunie au milieu de l'allégresse universelle; sa tâche était d'appliquer la constitution monarchique votée par sa devancière et de faire vivre la royauté parlementaire ; mais, composée presque entièrement d'honmes nouveaux, pour la plupart jeunes et ardents, elle avait un autre idéal de gouvernement que la Constituante.

€ J'entends parler de motions du club, de listes affichées

dans une salle. Tout cela est épouvantable, écrit le 10 octobre, Charles Noché à son ami Comparot de Longsols ; l'impulsion donnée s'arrêtera difficilement. Quelles que soient les affaires au dehors, celles du dedans sont bien inquiétantes pour Tavenir. On ne nomme donc toujours point de maire ? Quelles nouvelles du curé? Revient-il? Je jette au feu toutes lettres de nouvelles, et je te conseille d*en faire autant. •

L'ancien procureur syndic sentait que les idées révolutionnaires engendraient un monde démocratique tout hostile au monde féodal et ne croyait pas à l'apaisement des passions politiques rendues plus violentes à Troyes par les discussions religieuses.

Troyes, en effet, s'était transformé en un foyer de querelles, où la religion et la politique rivalisaient d'ardeur passionnée dans les journaux et dans les clubs, au grand détriment de l'ordre moral. La lutte des assermentés et des non assermentés y avait allumé un brandon de discorde non moins enflammé que celui des jansénistes et des molinistes d'autrefois; une fièvre de discussion s'était emparée de tous les esprits; on lisait avec une confiance avide les publications des partisans de la Constitution civile du clergé et celles, non moins acerbes, de leurs adversaires; on courait aux réunions des districts ; et, comme les émotions de ces asse.nblées peu tumultueuses ne suffisaient pas, on cherchait, dans les clubs, des orateurs pleins d'enthousiasme et de véhémence.

On eut dit que la foi religieuse, unique passion du peuple pendant tant de siècles, avait fait place, chez lui, à la foi révolutionnaire, sentiment nouveau, aussi spontané, aussi inflexible, qui devait le rendre aussi impitoyable contre les résistances en matière de révolution qu'il l'avait été jadis contre les hostilités en matière de religion.

Cependant, les prêtres non assermentés eurent le droit de dire la messe dans les églises réduites à l'état de simples orat ires; l'opinion populaire, soutenue par la municipalité, voulut les en empêcher, malgré l'intervention de l'administration départementale en leur faveur. Les marguilliers de Saint-

Rémi s'ombragèrent de ce que l'oratoire de Sainte-Madeleine était devenu l'église de prédilection pour les prêtres non assermentés; ils adressèrent, le 20 octobre, aux administrateurs du département, une plainte ainsi conçue :

c Les marguilliers de la fabrique de Saint-Remi de Troyes ont rhonneur de vous exposer que, depuis fort longtemps, l'oratoire de la Madeleine est devenu l'église de prédilectioa pour les prêtres non assermentés ; ils y viennent assidûment célébrer la messe, en sorte que le nombre en est si considérablement grand qu'à peine les autels y suffisent.

c Les marguilliers auraient vu cette affectation d'un œil indifférent, si ces ecclésiastiqnes se bornaient simplement à la célébration de leurs messes, puisque la loi les autorise aie faire ; mais, au lieu de se soumettre à cette loi, ils ont affecté de confesser, de relever des femtnes en couches, de donner la Sainte-Eucharistie et autres fonctions ; ils ont acquis une habitude tellement pernicieuse à ces cérémonies que, dimanche dernier, 9 octobre, ils ont donné la communion à plus de cinquante personnes.

c C'est alors que les marguilliers ont pris en considération des infractions à la loi qui tendent à établir un schisme inévitable dans la paroisse Saint-Remi et même dans toute la ville. Ce schisme commence déjà à subsister, si l'on fait réflexion que des gens de tous les quartiers de la ville se font un devoir journalier de venir au saint sacrifice célébré par . eux.

• Pour détourner ces exercices publics et désastreux, les marguilliers ont cru devoir faire enlever les confessionnaux, excepté un seul ; mais cette action n'a fait qu'accroître davantage la résistance. Enfin, ils ont pris le parti de les priver d'ornements et autres choses nécessaires pour la célébration de l'office; ils s'en sont procuré ailleurs, jusqu'à une coupe de la Sainte Communion pour administrer ce sacrement aux fidèles et qu'ils emportent à chaque fois.

« Vous l'avouerez. Messieurs, c'était pousser la tolérance des marguilliers à une épreuve à laquelle elle ne pouvait plus

résister; ils viennent donc à vous pour implorer l'exécution de la loi, en faisant punir, comme perturbateurs du repos public, des gens qui se jouent avec audace des devoirs qu'ils doivent à la société.

c C'est pourquoi ils vous font part que, mardi dernier 11 octobre, sur les huit heures et demie du matin, H. Deheurles, ci-devant curé de Saint-Denis, célébrant sa messe en l'oratoire de la Madeleine, à l'autel Saint-Louis, a fait les relevailles d'une femme, a même osé bénir du pain et adonné la communion à cette messe ; ils vous font également part de ce que, dimanche dernier, M. Doublet, ci-devant vicaire de Saint-Martin-ès- Vignes, a donné la communion à plus de trente personnes vers sept heures et demie du matin. Ce sont ces derniers faits qui, étant plus récents, méritent plus votre attention et sur lesquels vous pouvez avoir plus facilement la preuve, en faisant entendre les témoins.

€ Les exposants vous observent, en outre, que ces ecclésiastiques ont déjà perdu l'esprit à six personnes de la paroisse Saint-Remi, entre autres à la servante d'un nommé Duchat, fabricant, rue du Bois, qui, dans ses accès de folie, s'écrie qu'elle est au milieu des anges et qu'elle danse avec les saints du paradis, en appelant à grands cris messieurs Violette et Ghorniau qu'elle croyait apercevoir. Les marguilliers vous prient de prendre cette requête en grande considération, en vous déclarant qu'ils s'en rapportent à votre prudence pour mettre fin à toutes ces actions qui conduiraient infailliblement à la perte totale de la religion. •

Cette plainte, signée par MM. Huot, Lorin, Viard, Loncle et Brocard, fut certifiée conforme à l'original par Gobin, procureur syndic du district de Troyes, le 24 janvier 1792.

En conséquence, Auguste Gueslon, juge de paix du deuxième arrondissement de cette ville, ordonna, le mardi 7 février, aux huissiers ou aux gardes nationaux, d'assigner à comparaître devant lui, le jeudi 9, la femme Gendret, marchande, rue du Bois; Louis Fèvre, compagnon tisserand chez Charles Huot, fabricant, rue du Bois ; Jérôme Charbonnet ;

Antoine Georges, compagnon tisserand, rue de la Petite- Tannerie; Pierre Boulin, compagnon tisserand chez Yiard, rue du Bois ; Jeanne Âumonne, pour faire leurs déclarations, à trois heures de relevée, sur les faits contenus en la plainte des marguilliers de Saint-Bemi contre les prêtres Deheurle, Cortier, Doublet, Violette et Chorneau, accusés d'avoir exercé, en l'église Sainte-Madeleine, un ministère qui ne leur appartenait pas.

En outre, Joseph-Pierre MicheUn, archer, garde de la prévôté générale des Monnaies de France, en vertu de la cédule délivrée par Auguste Gueslon, juge de paix du deuxième arrondissement de Troyes, à la requête du procureur de la commune de cette ville, y demeurant en son ' hôtel, situé aux Faux-Fossés, donna a3signation à la fille Catherine Guenin, domiciliée chez Huot, fabricant de toiles, pour comparaître, le jeudi 9 février, en la maison du juge de paix du deuxième arrondissement sus-mentionné, rue du Temple, paroisse Saint-Jean, prêter serment et déposer la vérité sur les faits de la dite plainte.

Ces conflits entre les prêtres constitutionnels et les non assermentés entretenaient le scandale; la municipalité troyenne crut pouvoir le faire cesser en ordonnant la fermeture provisoire de tous les oratoires de la ville, malgré l'avis contraire du Ministre de la Justice.

Les troubles religieux n'en continuèrent pas moins à fomenter la lutte; les prêtres réfractaires, c'est-à-dire ceux qui ne prêtaient pas le serment demandé, employaient toutes les ressources de leur zèle pour soulever le peuple des villes et des campagnes contre la constitution civile du clergé; les partisans de cette constitution répandaient de nombreux écrits pour en démontrer les avantages, La propagande révolutionnaire se développait à la faveur de ces désordres.

f II paraît que lesprit républicain voudrait dominer à Troyes, écrit de Brienne, le 2 décembre, Claude Janny à son parent Comparot de Longsols; je doute qu'il puisse réussir. Alors, il pourrait arriver que nous soyons plus près que je ne le pensais d'un mouvement que je redoute; il me semble que le Directoire de notre département est attaqué vivement par la multitude. M. le comte de Brienne a été continué maire; il part, le 9 du mois prochain, pour Paris. Mon journal m'a manqué; au moyen de quoi je ne sais rien des opérations de l'Assemblée législative. Je suis débarrassé de toutes mes fonctions honorifiques, grâce à Dieu. >

Quelques semaines après cette lettre, Claude Janny avait

reçu la visite inattendue d'un administrateur départemental.

i J'ai vu, écrit-il, le 22 décembre, un homme que je n'aurais

jamais soupçonné; je l'ai reçu debout dans mon antichambre;

il m'annonça tenir de vous que je pourrais lui remettre votre

généalogie, ce qui me surprit beaucoup; je lui répondis que

je pourrais bien trouver quelque chose, ce qui me prendrait

beaucoup de temps à chercher, et peut-être inutilement. J'ai

voulu savoir quel usage il en voulait faire. Quand il m'en eut

expliqué la raison, je lui dis qu'il y avait ici des gens qui se

prétendaient héritiers, qui devaient aller à Paris et qui

reviendraient aussi riches qu'auparavant; ce qui arriva; je

lui conseillai de ne pas s'occuper de cette succession ; je ne

Pai pas revu depuis cette singulière rencontre.

c II paraît que le département a approuvé la motion de la suppression de notre École militaire; ce qui, je crois, est fort mal vu en administration, puisque les dépenses de bâtiment étant faites, il est inutile de se constituer en frais superflus dans un temps où l'on ne peut subvenir aux dépenses indispensables. Je crois, d'ailleurs, les motifs de l'auteur absolument mal fondés. Le département a pensé aussi différemment de notre district sur l'établissement d'un juge de paix à Lesmont : l'un veut qu'il y en ait un ; l'autre le trouve mal placé; et il est appuyé par beaucoup de municipalités. >

Les menaces et les violences des partisans de la Révolution n'empêchaient pas plusieurs citoyens généreux de venir en aide, sous l'inspiration de Tévêque légitime, Louis de BarraU à de nombreux membres du clergé diocésain, que la fidélité à leurs principes avait réduits à un état voisin de Tindigence. Gomparot de Longsols, Tun des intimes de la famille de TEvêque, dut seconder, avec autant de discrétion que d'habileté, la répartition des cotisations recueillies mystérieusement par des zélateurs inconnus les uns aux autres; mais les parents du charitable prélat, que les événements avaient éloigné de son siège, étaient parfois dupes de leur bon cœur.

f Un certain individu chétif, qui avait à peine l'honneur d'être connu de vous, Madame, écrit, le 28 décembre, Gomparot de Lougsols à la comtesse Joséphine de Barrai, aurait été fort honnêtement éconduit un certain vendredi, si vous ne l'aviez pas charitablement pris sous votre protection ; sans vous, il s'ennuierait fort dans sa triste solitude; il aurait eu bien de la peine à soutenir la cruelle épreuve dont vous avez sûrement entendu parler, l'été dernier. Vous aviez bien voulu répondre de lui; vous l'avez placé sous votre égide; vous lui avez supposé sans doute beaucoup de bonnes qualités qui lui manquent ; votre zèle et votre bonté l'ont fait voir dans un jour si avantageux, que l'indécise et timide Flore, mon épouse, s'est laissée persuadée.

t Malgré les traverses extraordinaires que j'ai essuyées depuis cetre époque, et dont elle a partagé la peine avec moi, elle me dit qu'elle est contente; elle le dit d'un ton à le faire croire. Dieu veuille que cela dure; mais, du train que vont les choses, il pourrait fort bien arriver qu'elle eût fait une mauvaise affaire; car, quand on est ruiné, et que le râtelier est vide, le trivial proverbe ne se vérifie que trop.

f Un très respectable prélat de votre connaissance, lorsqu'il a la bonté de nous donner de ses nouvelles, ne nous console pas toujours à cet égard. Heureusement, Mjsidame la comtesse, vous ne perdez point l'espérance; vous relevez et fortifiez,

au contraire, la nôtre; et les nouvelles de nos amis absents viennent à Fappui de ce que vous vous promettez. Nous désirons le retour de Tordre, la paix, la tranquillité, autant pour les personnes auxquelles nous sommes attachés, pour nos parents, nos amis, nos voisins, que pour nous.

€ Nous les désirons pour nous trouver réunis à tous ceux qui ont été obligés de nous quitter, que leur sûreté et leur honneur ont fait fuir, dont nous attendons avec impatience l'heureux retour, qui doit confondre nos ennemis et les faire rentrer dans le néant d'où ils sont sortis. Nous jouirons plus que d'autres du bonheur qu'ils nous ramèneront, si vous n'avez pas oublié la Champagne, et si vous n'en êtes pas sortie, sans conserver le désir de revenir vous promener sur les bords riants de la Seine.

f Que les trois sœurs que vous comblez depuis si longtemps de vos témoignages d'amitié auraient de plaisir à vous revoir et à vous embrasser, en descendant de votre voiture. Je vois Manon en pleurer de joie. En attendant ce jour, permettez que nous vous présentions les vœux ardents que nous faisons tous, même la petite Henriette, pour que tout contribue à votre satisfaction et à votre bonheur, ainsi qu'à celui de toute votre famille. Vous nous rendrez la justice de croire que nous vous sommes attachés, et que les liens de notre reconnaissance sont trop solides pour qu'ils ne soient pas du cœur.

f Nous n'avons pas de nouvelles bien intéressantes ici. Quelques malveillants voudraient exciter de la rumeur; mais leur mauvaise intention n'est pas secondée. La municipalité de Saint-Martin-ès-Vignes avait prié là supérieure des Ursulines de rouvrir son église. La municipalité de Troyes a persécuté la première, dit-on, pour révoquer un acte de justice. On prétend que, dimanche et lundi, des gardes nationaux en uniformes et armés ont été servir les messes à Saint-Nicolas; ils se sont dispersés dans l'église pour empêcher les ecclésiastiques non assermentés de donner la communion. On ne laisse plus que la porte principale de la Madeleine ouverte. On ignore à quel dessein. On veut prendre

une de ses cloches pour la transporter à Saint-Remi, où l'on doit aussi placer les cloches de Tabbaye de Saint-Loup.

€ La bonne Flore me charge, Madame la comtesse, de vous dire pour elle tout ce qu'il y a de plus respectueux et de plus tendre. Elle se trouve toujours fort bien dans le petit réduit dans lequel vous Tavez placée. Les temps humides lui sont très contraires; elle a souvent des maux de tête et des nuits fort agitées ; elle attend les gelées qui lui rendront, à ce qu'elle espère, la tête plus libre. Mademoiselle Manon a la poitrine un peu fatiguée ; elle ne fait pas pour sa santé ce qu'elle ferait faire aux autres; Mademoiselle Fanny est toujours aussi vive et aussi ambulante que vous l'avez laissée. »

Cette lettre, aussi touchante qu'instructive, ne resta pas sans réponse. Louis de Barrai, qui garda son titre d'évêque, et, par correspondance avec ses diocésains, s'occupa de leurs intérêts spirituels, en même temps que du sort des membres fldèles de son clergé, saisit l'occasion de la nouvelle année pour prouver à l'ancien magistrat de Troyes qu'il conservait de lui un excellent souvenir.

« Soyez, je vous prie, persuadé de toute ma reconnaissance, lui écrit-il de Paris, le 2 janvier 1792, et du vif intérêt que je prendrai toujours à tout ce qui pourra contribuer à votre bonheur et à celui de votre chère moitié, à laquelle je vous prie de dire les choses les plus tendres de ma part. Je désire bien ardemment que les malheureuses circonstances où nous nous trouvons me permettent de retourner à Troyes et de vous renouveler tous les sentiments avec lesquels j'ai l'honneur d'être votre très humble et très obéissant serviteur. J'espère que vous ne m'oublierez pas auprès de Mesdemoiselles vos belles-sœurs. »

Les malheureuses circonstances dont parle le prélat éloigné de son siège, loin de s'améliorer, prenaient des proportions de plus en plus alarmantes.

t Malgré toutes les espérances qu'on nous donne, écrit, le 24 janvier, Claude Janny à son ami, Comparot de Longsols, je ne suis cependant sans inquiétude. On ne sait à quoi s'en tenir sur les. nouvelles. La nation déclarera- t-elle la guerre ou ne la déclarera- t-elle pas? Seront-ce les puissances étrangères qui viendront ou bien resteront-elles tranquillement chez elles? Les émigrés sont- ils renvoyés ou ne le sont-ils pas? Les préparatifs sont-ils vrais ou faux? Paris serait, parait-il, assez calme, s'il n'y avait pas tant de brigands dans les rues et qui cherchent à enlever les dépôts chez les notaires, si les condamnés ne trouvaient pas le moyen d'échapper au supplice, s'il n'y avait pas tant de fabricateurs de faux assignats, si l'on n'avait pas tant de peine à recevoir ses liquidations et si l'argent n'était si cher, et par conséquent si rare.

* On a mis la Constitution en vaudeville, qui fait le pendant de l'Almanach du père Gérard. Je viens de recevoir des pièces de toute espèce que Ton nous donne pour nos ctrennes. Tant qu'on ne fera que s'amuser, il n'y aura rien à craindre; mais cela ne rétablit pas la tranquillité et vide la bourse, qui aura pourtant besoin de s'arrondir. »

« Nous avons eu à Brienne du mouvement, par rapport à du grain qu'on a arrêté, dit-il dans une lettre du 31 janvier; on ne veut point de seigle, et on l'arrête. Les i npôts produisent aussi du mouvement; car, sur un franc de revenu, on fait payer dix-huit sols neuf deniers.

« Je ne sais ce qui arrivera, mais je crains bien l'effet de tous les mouvements; il est temps que l'on s'entende et que la paix se rétablisse. Il paraît que M. l'abbé Fauchet, député à l'Assemblée législative, avait été mal instruit sur un des magasins qu'il avait dénoncé. Toutes les denrées augmentent .considérablement; il n'y aura bientôt plus moyen de vivre. Les gazetiers ne sont pas d'accord sur le compte de M. l'abbé Maury. Un numéro qui m'a manqué me laisse ignorer quel a été l'objet d'une députation au roi, dont la réception a donné beaucoup d'humeur. Je ne sais s'il est avantageux de changer si souvent de ministres. »

• Je désire que les bonnes nouvelles que vous m'écrivez, ajoute- t-il dans une lettre du 11 février, se confirment; mais je vois avec peine que l'on cherche à atténuer le reste d'autorité et de respect qu*on avait conservé au Pouvoir exécutif. Les bâtiments et le terrain de Tabbaye de Clairvaux viennent d'être adjugés, moyennant trois cents et tant de mille livres. Notre maire de Brienne est venu y passer deux jours; il n'a pas eu le temps de s'y reconnaître.

• Nous sommes assez tranquilles, depuis qu'on a arrêté le grain et que la municipalité l'a fait vendre à un franc deux sols, au-dessous du prix courant. Je n'ai pas été content de ce qu'on ait ordonné l'exécution du décret d'accusation contre quelques émigrés, ni de ce que le décret sur les biens de tous les émigrés ait été sanctionné; il me semble que le Pouvoir exécutif est au moins aussi embarrassé que le législatif; le mal va toujours en empirant de toutes les manières.

< L'argent est à un prix fol. Les impôts font bien des mécontents. Les piques, si bien reçues, remettront sans doute la tranquillité, quoiqu'on ait ordonné de n'en faire usage que d'après la loi. »

Devant les préparatifs militaires et les excès que l'autorité départementale était impuissante à réprimer, la municipalité troyenne avait commandé cinq cents piques. Mais cette municipalité se méfiait des gardes nationaux; elle arrêta môme qu'ils remettraient leurs fusils de munition dans les vingt-quatre heures, pour en armer les volontaires.

La situation était devenue tellement révolutionnaire que les constitutionnels eux-mêmes passaient pour traîtres ou suspects.

€ Le dimanche 19 août 1794, raconte Comparot de Longsols, j'étais, à six heures du soir, chez M. Guenin, pour faire une visite i sa belle-sœur, lorsqu'on vint me dire, de la

part du lieutenant-général, qu'il y avait insurrection ; que toutes les compagnies des quatre bataillons de la garde nationale étaient en grande partie sous les armes, rangées en bataille dans la cour de l'Hôtel de Ville ; que celles qui n y étaient pas arrivées s'y rendaient ; qu'on était venu me commander ainsi que lui; qu'il fallait que je me rendisse sur le champ à la place d'Arènes. Plût à Dieu que je fusse resté tranquille ! Mais je crus faire acte de bon citoyen.

t Je courus chez moi p:)ur prendre mon uniforme et mes armes. Je me rendis le dernier à la place d'Armes, d'où la compagnie partait, et je tne trouvai à la queue avec M. Paillot. En sortant de la petite rue de Saint-Jean, près du cimetière, pour entrer dans la place de la Belle-Croix, des enfants de dix ans commencèrent à nous insulter, en disant : c Ah I la queue est bonne; ils sont f . . . . les aristocrates; ils vont danser! •

• Nous entraînes, au milieu des huées, dans la cour de l'Hôtel de Ville; nous nous trouvâmes placés au bout de la cour, devant le bureau où s'assemblait le Conseil général, ayant à côté de nous la compagnie des Faux-Fossés, qui nous insulta. Bientôt, la fermentation se développa dans les esprits. Les officiers municipaux nous conseillèrent de sortir des rangs, moi, M. Paillot et M. Deverneret, parce qu'il y avait du danger pour nous.

t Nous entrâmes par la fenêtre dans le bureau de la municipalité. Le maire nous engagea à déposer nos armes. J'étais armé d'un fusil d'oflicier, un baudrier de buffle, un briquet, une giberne garnie de cartouches et une baïonnette : le tout m'avait coûté au moins cent francs. Dans le Conseil général, ces Messieurs nous promirent que nos armes nous seraient rendues; puis, on nous conseilla de nous évader.

« Le sieur Bourlier-Delaprairie, conseiller municipal, maître de p^ste, nous indiqua un passage communiquant par denière dans la maison de Gaulard, officier des grenadiers; nous y passâmes et le trouvâmes renvoyé comme nous. Le tumulte ne tarda pas à augmenter; le peuple, le bataillon de

Toiontaires nouTellemeDi fonDé et oommandé par le lieutenant'Colonei Pierre Peuch-jt, réuni depuis plusieurs jours au Petit' Séiiiinaire jusqu'à sott départ, insulta la garde nationale, qui reçut Tordre de rester tranquille et qu'on renvoya ; nous entendîmes des vociférations.

€ Le if)Ciin de l'Hôtel de Ville, fermé par Tordre de Dorpçemont, un des trente membres du Jury d'accusation, se mêlait aux coups violents, aux charges de levier qui frappaient la porte coebèrede la maison; il eût été dangereux d'opposer la résistance qui dépendait de nous. Nous sautâmes, par dessus un toit, dans la cour de M. Aval. Gaulard avait été inutilement avertir la municipalité; il avait reçu du maire, Joseph-Maurice Lalobe, la réponse qu'il ne pouvait rien, et qu'eux-mêmes étaient menacés.

c J'arrivai chez moi, à neuf heures du soir; je trouvai ma femme et mes enfants dans la plus violente inquiétude. Les visites domiciliaires et le pillage des armes dans toutes les maisons des plus honnêtes citoyens commençaient avec ardeur. Je fis ouvrir mes grandes portes; je recommandai à mes domestiques de laisser entrer partout. Je mis en évidence trois fusils, mon épée de deuil, deux cannes à sabre et à épée.

c Bientôt, la maison de M. Sourdat fut assaillie, pleine de sans-culottes; la porte du cabinet fut enfoncée. Tout ce qu'il y avait de chandelles dans la maison fut allumé. La maison étant pleine depuis la cave jusqu'au grenier, il fallut sauver les enfants, déjà couchés, et ce que l'on put des effets les plus précieux. On vint aussi m'avertir que les personnes marquantes de la ville, et moi particulièrement, étaient personnellement menacées. Ma belle-sœur était avec nous, elle se trouva mal de frayeur.

« Je crus qu'il était prudent de quitter ma maison; j'allai, avec ma fem ne et mes enfants, demander asile à un ami. Monsieur et Madame . . . nous accueillirent, en nous donnant à souper et à coucher. Le quartier fut visité; on y enleva les armes. Mais, jusqu'au lendemain, vers deux heui'es, il y eut

plus de vingt visites chez moi, où nous étions rentrés dans la matinée du lundi. La plus violente visite domiciliaire fut celle à la tête de laquelle était un cordonnier, nommé Chappey, fils du chantre de la Madeleine; il proférait des menaces épouvantables et voulait entraîner la femme de chambre, qu'il menaçait d'écharper. Je lui parlai tranquillement, froidement; ses camarades l'emmenèrent avec eux.

€ Nous apprîmes qu'on venait de massacrer l'abbé Fardeau, chanoine, ancien curé de Saint-Aventin, et qu'il y avait une liste de proscription de cinquante individus, et que j'étais du nombre. Cependant, le coup fut paré; le peuple fut occupé des arbres de liberté qu'on commanda de planter dans tous les quartiers.

€ Le mardi, je rentrai chez moi, à neuf heures du matin. Ce fut alors qu'arriva l'éboulement aux fondations de la maison bâtie par le sieur Michaud, sur l'emplacement des Jacobins. Quelqu'un, qui m'aperçut dans la rue, m'avertit qu'il était nécessaire que M. Paillot, M. Duverneret et moi, nous ne nous montrassions pas. M. Paillot se sauva à Rosières. Je sortis de chez moi et restai caché, pendant huit jours, dans un asile ténébreux et inconnu. »

Troyes semblait livrée à la domination brutale de la multitude au moment même où l'on redoutait la guerre étrangère avec les vengeances de l'émigration. Des bandes de volontaires, entraînés par d'ignobles démagogues, allèrent dans l0s couvents chercher les religieuses, les conduisirent à l'Hôtel de Ville où elles durent prêter serment devant la municipalité qui tolérait toutes ces violences. Une lettre empreinte d'une pieuse résignation fut adressée en ces douloureuses circonstances à quelques-unes de ces innocentes personnes.

t Vous m'avez donné quelques moments de consolation, dit l'auteur de cette lettre, en me donnant de vos nouvelles.

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