‹ Progressive French reader. With copious notes, philological and grammatical; and numerous references to Ottos French conversation grammarChapitre 24 sur 177 · XIX. L'EMPEREUR ET LE SERGENT · texte numérisé non relu

XIX. L'EMPEREUR ET LE SERGENT

Joseph II, empereur d'Allemagne, n'aimait ni la représentation ni l'appareil.1 Un jour que, revêtu d'une simple redingote boutonnée, accompagné d'un seul domestique sans livrée, il était allé, dans une voiture à deux places, qu'il conduisait '2 lui-même, faire une promenade du matin,3 aux environs de Vienne, il fut surpris par la pluie, comme il reprenait le chemin de la ville.4

Il en était encore éloigné, lorsqu'un piéton, qui regagnait aussi 6 la capitale, fait signe au conducteur d'arrêter, ce que Joseph II fait aussitôt. — Monsieur, lui dit le militaire (car c'était un sergent), y aurait-il de l'indiscrétion à vous demander une place à côté de vous ? cela ne vous gênerait pas prodigieusement,6 puisque vous êtes seul dans votre voiture, et ménagerait mon uniforme, que je mets aujourd'hui pour la première fois. — Ménageons votre uniforme, mon brave, lui dit Joseph, et mettezvous là. D'où venez-vous ? — Ah ! dit le sergent, je viens de chez un garde-chasse de mes amis,7 où j'ai fait un fier déjeuner.8 — Qu'avez-vous donc mangé de si bon ? 9 — Devinez. — Que sais-je, moi; une soupe à la bière?10 — Ah! bien, oui,11 une soupe; mieux que ça. — De la choucroute ? 12 — Mieux que ça. — Une longe de veau ? — Mieux que ça, vous dit-on.13 — Oh ! ma foi, je ne puis plus deviner, dit Joseph. — Un faisan, mon digne homme, un faisan tué sur les plaisirs de Sa Majesté,14 dit le camarade, en lui frappant sur la cuisse. — Tiré sur les plaisirs de Sa Majesté ! il n'en devait être que meilleur. — Je vous en réponds.15

Comme on approchait de la ville, et que la pluie tombait toujours, Joseph demanda à son compagnon dans quel quartier il logeait, et où il voulait qu'on le descendît.16 — Monsieur, c'est trop de bonté, je craindrais d'abuser de . . . — Non, non, dit Joseph, votre rue ? — Le sergent, indiquant sa demeure, demanda à connaître celui dont 17 il recevait tant de politesse. — A votre tour, dit Joseph, devinez. — Monsieur est militaire,18 sans doute ? — Comme

dit monsieur. — Lieutenant ? — Ah ! bien, oui, lieutenant ; mieux que ça. — Capitaine ? — Mieux que ça. — Colonel, peut-être ? — Mieux que ça, vous dit-on. — Comment ! dit l'autre en se rencognant 19 aussitôt dans la voiture, seriez-vous feld-maréchal ? ^ — Mieux que ça. — Ah ! est-ce possible ? c'est l'Empereur ! — Luimême, dit Joseph, déboutonnant sa redingote pour montrer ses décorations. Il n'y avait pas moyen de tomber à genoux dans la voiture ; le sergent se confond en excuses 21 et supplie l'empereur d'arrêter pour qu'il puisse descendre. — Non pas, lui dit Joseph, après avoir mangé mon faisan, vous seriez trop heureux de vous débarasser de moi aussi promptement ; j'entends bien que vous ne me quittiez qu'à votre porte. — Et il l'y descendit.

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