‹ Progressive French reader. With copious notes, philological and grammatical; and numerous references to Ottos French conversation grammarChapitre 38 sur 177 · XXVIII. LA JEUNE SIBÉRIENNE · texte numérisé non relu

XXVIII. LA JEUNE SIBÉRIENNE

Vers la fin du règne de Paul Ier, une jeune fille, Prascovie Lopouloff, partit à pied de la Sibérie, pour venir à Saint-Pétersbourg demander la grâce de son père. Parmi les situations pénibles de son voyage, il en est une 1 qui mérite d'être connue pour sa singularité. Elle marchait un soir le long2 des maisons d'un village, pour chercher un logement, lorsqu'un paysan, qui venait de lui refuser très-durement l'hospitalité, la suivit et la rappela. C'était un homme âgé, de très-mauvaise mine. Prascovie hésita si elle accepterait son offre, et se laissa cependant conduire chez lui, craignant3 de ne pas obtenir un autre gîte. Elle ne trouva dans l'isba4 qu'un femme âgée, et dont l'aspect était encore plus sinistre que celui de son conducteur. Ce dernier ferma soigneusement la porte, et poussa les guichets des fenêtres. En la recevant dans leur maison, ces deux personnes lui firent peu d'accueil : 5 elles avaient un air si étrange, que Prascovie éprouvait une certaine crainte, et se repentait de s'être arrêtée chez elles. On la fit asseoir. L'isba n'était éclairée que par des esquilles de sapin enflammées, plantées dans un trou de la muraille, et qu'on remplaçait lorsqu'elles étaient consumées. A la clarté lugubre de cette flamme, lorsqu'elle se hasardait à lever les yeux, elle voyait ceux de ces hôtes fixés sur elle. Enfin, après quelques minutes de silence :

" D'où venez-vous ? lui demanda la vieille.

— Je viens d'Ichim, et je vais à Saint-Pétersbourg.

— Oh ! oh ! vous avez donc beaucoup d'argent pour entreprendre un si grand voyage ?

— H ne me reste que quatre-vingts copecs en cuivre, répondit la voyageuse intimidée.

— Tu mens ! s'écria la vieille ; oui, tu mens ! On ne se met pas en route,6 pour aller si loin, avec si peu d'argent ! " La jeune fille avait beau protester que c'était là tout son avoir,7 on ne la croyait pas. La femme ricanait avec son mari. " De Tobolsk à Pétersbourg avec quatre-vingts copecs, disait-elle. C'est probable, vraiment ! " La malheureuse fille, outragée et tremblante, retenait ses larmes 'et priait Dieu tout bas de la secourir. On lui donna cependant quelques pommes de terre, et, dès qu'elle les eut mangées, son hôtesse lui conseilla de s'aller coucher.8 Prascovie, qui commençait fortement à soupçonner ses hôtes d'être des voleurs, aurait volontiers donné le reste de son argent pour être délivrée de leurs mains. Elle se déshabilla en partie avant de monter sur le poêle 9 où elle devait passer la nuit, laissant en bas, à leur portée, ses poches et son sac, afin de leur donner la facilité de compter son argent et pour s'épargner la honte d'être fouillée.

Dès qu'ils la crurent endormie, ils commencèrent leurs recherches. Prascovie écoutait avec anxiété leur conversation. " Elle a encore de l'argent sur elle, disaient-ils ; elle a sûrement des assignations.10 — J'ai vu, ajouta la vieille, un cordon passé à son cou, auquel pend un petit sac; c'est là où est l'argent." C'était un petit sac de toile cirée, contenant son passe-port qu'elle ne quittait jamais. Ils se mirent à n parler plus bas, et les mots qu'elle entendait de temps en temps n'étaient pas faits 12 pour la rassurer. "Personne ne l'a vue entrer chez nous, disaient les misérables, on ne se doute pas même qu'elle soit dans le village." Ils parlèrent encore plus bas. Après quelques instants de silence, et lorsque son imagination lui peignait13 les plus grands malheurs, la jeune fille vit tout à coup paraître auprès d'elle la tête de l'horrible vieille qui grimpait sur le poêle. Tout son sang se glaça dan3 ses veines. Elle la conjura de lui laisser la vie,

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l'assurant de nouveau qu'elle n'avait point d'argent ; mais l'inexorable visiteuse,14 sans lui répondre, se mit à chercher dans ses habits, dans ses bottines, qu'elle lui fit ôter. L'homme apporta de la lumière. On examina le sac du passe-port, on lui fit ouvrir les mains ; enfin le vieux couple, voyant ses recherches inutiles, descendit, et laissa notre voyageuse plus morte que vive.

Cette scène effrayante, et plus encore la crainte de la voir se renouveler, la tinrent longtemps éveillée. Cependant, lorsqu'elle reconnut à leur respiration bruyante que ses hôtes s'étaient endormis, elle se tranquillisa peu à peu, et, la fatigue l'emportant sur15 la frayeur, elle s'endormit elle-même profondément. H était grand jour lorsque la vieille la réveilla. Elle descendit du poêle, et fat tout étonnée de lui trouver,16 ainsi qu'à son mari, un air plus affable. Elle voulait partir; ils la retinrent pour lui donner à manger. La vieille en fit aussitôt les préparatifs avec beaucoup plus d'empressement que la veille. Elle prit la fourche et retira du poêle le pot au chtchi,17 dont elle lui servit une bonne portion: pendant ce temps, le mari soulevait une trappe du plancher, sous lequel était le seau du kvasse, et lui en servit une pleine cruche. Un peu rassurée par ce bon traitement, elle répondit avec sincérité à leurs questions, et raconta une partie de son histoire. Ils eurent l'air d'y prendre intérêt, et voulant justifier leur conduite précédente, ils l'assurèrent qu'ils n'avaient voulu savoir si elle avait de l'argent que parce qu'ils l'avale* t mal à propos soupçonnée d'être une voleuse, mais qu'elle pourrait voir, en comptant sa petite somme, qu'ils étaient bien loin euxmêmes d'être des voleurs. Enfin Prascovie prit congé d'eux, ne sachant trop 18 si elle leur devait des remercîments, mais se trouvant fort heureuse d'être hors de la maison.

Lorsqu'elle eut fait 19 quelques verstes hors du village, elle eut la curiosité de compter son argent. Le lecteur sera sans doute aussi surpris qu'elle le fut elle-même, en apprenant qu'au lieu de quatre-vingts copecs qu'elle croyait avoir, elle en trouva cent vingt. Les hôtes en avaient ajouté quarante.

Xavier de Maistre (1764-1852).

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