Chapitre VI
Art. 28.—La Direction statue sur le cas non prévu par le présent réglement et en cas d'urgence, elle prend telle mesure qu'elle juge n‘csssiire dans l'intérêt de l'exposition.
Je ne veux point soulever ici la ques.
tion de savoir si Montréal est assez riche pour, payer sa gloire, assez puissant pour organiser un établissement de l’espèce ; ce serait presque vous faire injure, | et Deu m'en préserve, D'ailleurs un) homme d'état me disait dernièrement :
‘“ Si Montréal veut avoir une académie, il n’a qu’à la payer de ses propres demers.” Ce qui pour moi siguifis tout simvlement quil pourrait au besoin se passer de to“te intervention pécaniaire pour cet objet, Mais je pose la question d’une manière plus rationelle et j2 me damande:
Est-ce bien le bon moment pour songer à | pareille création ?
Et je réponds :
L'époque ne serait être mieux choisie :
‘ce n’est que depuis quelques années seulamant, que nous avons ces grandes as.
sises internationales des arts, ces exhibi- “ions universelles entre toutes les industries et entre toutes les nations du monde civilisé, si propres à vulgariser les manifestations de l’art chez tout peuple qui s’en montre soucieux. Non,les siècles prec4dents n'avaient point à leur disposition cette immense publicité des expositions uaiverselles où l2s champions de l’art s'en vont rivaliser de tous les pays, et dont M. Ernest Chesneau, dans son ouvrage remarquable: Les nations rivales dans l'art, a dit avec tant de bon sers:
« Evidemment, les peuples encore enfants, «en ce qui touche à la culture des beaux- «arts, retireront des fruits précieux des « enseignements que leur apporte l'exposi- « tion de toutes les écoles d’art européen- «nes. Ils apprendront nos procédés, et «mieux que cela, comment on peut re- « garder à interpréter les phénomènes ex.
« lérieurs avec le sens et par le moyen de «l'art, Ceux chez qui cette faculté rési-
« dait latente et non encore révélée, à l'6- « lat seulement de vagues aspirations, re.
«cevront en ‘le semblables circonstances « la confirmation de leurs instincts et s’on- «gegeront à leur tour dans cette voie de «jouissances délicates qu satisfont aux « plus nobles appêtits de l'homme, Autre- « fois les écoles, dit le même auteur, vi- « vaient éloignées l’une de l’aure, dans un ‘isolément à peu près complet, Sur un «fond primitif transmis par tradition à «travers la longue nuit du moyen âge, re- «cueilli dans les manuscrits où s'étaient « conservées les formules de l'art bysantin ‘au Nord et au Midi, en Italie comme en « Allemagne, des hommes d'un génie plus «actif surent asseoir les premières bases «d’un art nouveau. Ils exorimèrent naï- « vement alors leurs conctptions particu- « lières de la vie morale et de la vie physi- « que, traduisant au moyen de la forme et «de la couleur les spectacles nalurels «qu'ils partageaient avec les hommes « dont ils étaient entourés. Ces premiers « maitres laissaient quelque: élèves initiés «par eux à leurs procédés, Ceux-ci, à « leur tour, rentrés dans leur village, con- «tinuaient, à l’aide de ces proce lés, à ex.
primer leurs émot ons propres et non « plus celles de leurs initiateurs. Leur ré.
« putation se fondait, mais dans un rayon «étroit ; on venait à eux, mais de peu de «distance, pour apprendre les moyens « pratiques de l’art, et, les moyens acquis, « chacun les appliquait d’une façon vrai.
« ment originale, Il y avait assurément «un lien, le lien qui formait école, entre « ces diverses g‘nerations d’artistes; mais «ce caractère d'école ne lenait pas moins « à la communauté d’origine, c’est-à-dire à « une certaine communauté de mœurs, de « passions, de sentiments, qu'à la commu- «nauté de principes recueillis à une mbè- « me source.”
« C'est dans cet isolement relatif que se « sont formées les écoles du No:d, alle- « mande, flamande, hollandaise ; les écoles « du Midi, l’école de Sienne, l’école floren- «tine, l’école romaine, l’école bolonaise, « l’école vénitienne, vivant côte à côte sur un petit espace de terre, et cependant « marquées si franchement au sceau du « génie local. C’est d’un tel état de choses « que sortirent les Albert Dürer, les Rem- «brandt, les Ruysdaël, les Rubens, les « Raphaël, les Léonard, les Michel-Ange, «les Titien, les Véronése, tous ces grands
« noms qui éclairent l'histoire de l'art et « brillent d'un éclat personnel si vif, Au- «jourd'hui les choses ont bien changé.
« L'enseignement est collectif, non-seule- «ment pour les artistes d'une même na- «tion, mais encore pour les écoles du «monde entier, Les établissements pu- « blics consacrés à l'éducation spéciale de « l’art admettent les élèves de toutes les «nationalités; bien plus, beaucoup d'ar- «tistes étrangers viennent soliiciter les « leçons ‘de nus peintres... exposent à «nos salons annuels, participent à (ous «nos concours, à toutes nos récompenses «et ne gardent de leur origine étrangère « que la forme de leur nom. D'autre part, «la majorité des artistes dans les écoles « étrangères, sans aller si loin, garde les « yeux tournés vers la France, périodique- «ment vient visiter nos expositions, y « puiser plutôt encore des procédés et des « modèles définitits qu'un guide général et «une manière d'observer.»
Ces salons où les peuples du monde entier se donnent rendez-vous, sont donc un avantage inappréciable pour les artistes de tous les pays, sans en excepter le Canada dont les communications avec l'Eu.
rope deviennent de jour en jour moins difficiles et moins dispendieuses.
Ajoutez-y que nous vivons a une époque de renaissance des arts : partout on voit les plus louables efforts tendre à élever le niveau des arts; partout des aspirations vers les formes élevéss et grandes de l’art se font jour; partout on voit surgir des écoles nouvelles, foncées et fomeniées par des magistrats pleius de zèle. Le Canada seul resterait-il stationnaire au milieu de ce mouvement général? Non, Messieurs,la eulture des arts fleurira dans ce pays d'autant mieux que les préoccupations de la guerre, presque incessantes en Europe, y sont moins connues ; l'esprit public tout entier peut se tourner librement et sans entraves vers les études.
Certes, Messieurs, le moment est propice, vous êtes assurés d'avance de rencontrer dans le pays, à tous les degrés de l'échelle sociale, tous les encouragements qu’une nation éclairée doit aux arts : depuis le Gouverneur-Général jusqu'au plus modeste curé de campagne. Vous connaissez tous la sollicitude de Son Excellence pour la littérature et les arts. Eh bien ! Messieurs, m'ayant cru obligé de lui communiquer mon projit de lecture,
Elle s'empre;sa de me réponire par l'or.
gane de son secrélaire, dans les termes suivants :
«Ottawa, 23 janvier 1873, « Monsieur,
« Son Excc!lence le Gouverneur-Général «m’& chargé d'accuser la réception de vo- «tre lottre du 18 courant, l’informant que « vous vous proposez de donner une lectu- «re, à Montréal, en vue d'exposer à l’au- « ditoire un plan pour l'organisation d’une « Académie des Beaux Arts et d’un Musée, « dans celte cité. Son Excellence désiré « que je vousexprime son espoir pour que « vous réussisslez daus vos efforts pour une «aussi louable entreprise, et que, prenant «comme Elle le fait, un grand intérêt à « tout ce qui appartient à l’art et à la litté- «rature, Elle apprendra avec beaucoup de « plaisir que vous avez rencontré de l’en- «couragement de la part de ceux à qui « ous voulez être utile,
« J'ai l'honneur d'être, « Monsieur, « Votre très-obéissant serviteur,
« (Signé) FLEeTcner,
« Secrétaire,
«Au Révérend P, J. VERBIST, « Curé de St. Pétronille de Beaulieu.»
La haute protection de Son Excellence le Gouverneur-Général nous est donc acuise.
D'autre part, il faudra bien aussi que l'Etat vous tende la main , que le gouvernement, soit fédé,al, soit local, se montre généreux et intervienne pour une large part dans la création et l'entretien d’un foyer d’études artistiques, qui répondra aux aspirations et aux besoins du pays.
Le département de l’Instruction Publique et des Beaux Arts n'aurait aucune raison d’être, s’il ne fournissait avec empressement son contingent à l’œuvre nationale :
car c’est à l’Etat qu’incombe avant tout le devoir ue procurer à la jeunesse studieuse des écoles où les élèves, passant d'un maitre à l’autre, puissent se réveiller un jour maitres eux-mêmes. C'est le devoir de tout gouvernement libéral d'éveiller et de féeconder les études dans les limites du possible, de fournir un puissant appui aux talents naissants, qui ne demandent qu’un peu d'aide pour trouver leurs voies et
s'affrauchir des premières difficultés, et à ce devoir, le gouvernement ne faillira pas.
Je me souviens que dernièrement, le souverain d'un très-grand pays demandait à une femme intelligente : ‘ Que faut-il donc faire pour donner aux arts une vive et sérieuse impulsion ? ” La dame fit une belle révérence et répondit : ‘* 11 faut les aimer,”
Cet amour, celte admiration, cette sym pathie je la trouve ici ; jo n'en veux d'au-
tre preuve que l'accueil bienveillant dent j'ai été l'objet, que cet empressement de tant de personnes distinguées, ei de touie cette intéressante jeunesse, l'espoir de l’avenir ; cet aqcueil, cet empressement que J'attribue uniquement à la cause que je suis venu plaider,
Merci, Messieurs, pour votre concours empressé, Puisse ma faible parole être une étincelle féconde : l’amour de l’art et l'enthousiasme national feront le reste.