‹ Projet d'un recensement du mondeChapitre 4 sur 16 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Les Congrès de Statistique et l’incomparabilité des nationales. — Moyen d’y remédier.

Toutes nos connaissances ethnographiques, comme en général toutes les connaissances des sciences inductives, n'ont qu’une valeur approximative. Non-seulement dans le domaine encore incertain de la démographie, mais même sur le terrain de la physique expérimentale, où nous parlons sans hésitation de lois naturelles bien établies, l’esprit humain n’est arrivé qu’à des hyi)othèses, des possibilités. Los faits les plus certains, comme p. e. le fait même du lever quotidien du soleil, no sont que des probabilités. L’homme n’étant à même ni de prévoir, ni d’épuiser tous les cas possibles ne peut progresser dans la voie do l’induction (ju’en se basant sur ce qu’il a éprouvé, observé. Plus les observations sont nombreuses, plus la fraction de probabilité par la([uolle nous devrions exclusivement, à proprement parler, nous exprimer, deviendra grande, s’apparochera do l’unité — symbole inaccessible de la vérité absolue. On voit donc que toute observation détachée nous permet de faire un pas de plus vers les hauteurs où trône la vérité; que chaque ex[)érience do physique, chaque observation démographique a son importance pour le développement et la consolidation de nos connaissances.

C’est en nous plaçant à ce point de vue que nous sommes le mieux à même d’apprécier, selon leur mérite, l’importance des grands dénombrements, où, d’un seul coup, on fait l’observation de milliers, de millions de faits ethnographiques, démographiques et même économiques.

C’est donc avec beaucoup de raison qu’on a dit que les recensements représentent le mécanisme le plus magnifique que les gouvernements |)uisseiit agencer pour arriver à la connaissance de l’état statistique des peuples.

Mais voici encore un point de vue bien supérieur à celui-ci, le plus élevé auquel la science démographique puisse en général parvenir: à savoir, le point de vue général de la statistique internationale, point de vue qui nous permet de considérer les recensements des pays, non plus comme but, mais comme moyen. A cette hauteur les efforts extrêmes que font les gouvernements pour etrectuer les recensements de leur pays apparaissent comme une coopération plus ou moins consciente vers un but supérieur, le but suprême de la démographie : arriver par les recense-

ments nationaux des peuples à un recensement international du monde, à une connaissance générale (jui englobe dans son ensemble toute l’humanité, —ou du moins toute l’humanité civilisée !

Ensuivant dans leur marche les progrès que l’humanité a faits, quelle satisfaction n’éprouve-t-on pas en constatant, comment cette faible créature terrestre a pu parvenir à maîtriser les forces dont elle était auparavant l’esclave; commentelle a pu s’acquérir des connaissances qu’elle n’aurait osé attribuer au[)aravant qu’à clos existences supérieures. Or à côté des recherches astronomicpies et des magnifiques découvertes de la physique ce sont sans doute les observations internationales, qui par leurs résultats remplissent l’homme du plus noble orgueil. Ce n’est pas par exemple sans éprouver une profonde émotion qu’on admirera les bulletins météorologiques du ministère de la guerre de Washington où, sur une toute petite carte l’on trouve journellement pour ainsi dire la photographie de Vétat quotidien du monde entier! En ayant ainsi en mains un rapport journalier et fidèle de l’origine et de l’extension des orages, delà marche des nuages, delà distribution do la lumière et de l’ombre, de la chaleur et du froid sur tout notre globe ; en se voyant ainsi rapproché de l’état omniscient des dieux immortels qui embrassent d’un seul coiq) d’oeil l’état des mondes entiers : quelle satisfaction ne doit-on pas éprouver de voir le travail cie l’humanité arrivé à un si haut point do perfection et l’homme lui-même planer à de si vertigineuses hauteurs.

La statistique internationale a l’ambition de tendre vers le même et sublime but que la météorologie. Or, le haut degré de perfection où la météorologie internationale est parvenue cc's dernières aimées n’a pas encore été atteint par la statistique internationale. On trouvera cela bien naturel, si l’on réfléchit que

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la bonne volonté d’un seul savant suflit pour que nous soyons renseignés sur l’étal niéléorologique d’un continent éloigné, lan- <lis que ce n’est qu’à l’aide des gouvernements (jne peuvent se faire les observations relatives à TtUat des peuples. El comme bien des siècles s’écouleront sans doute avant que la civilisation, — cette base indispensable de la statistifpic, — ait fait le tour du monde, nous aurons, certes, à attendre encore longtemps, jusqu’à ce que la statistique internationale puisse embrasser le monde entier.

En parlant donc d’une statistique internationale du monde, il est bien naturel que c’est celle du monde civilisé qu’il faut entendre. En effet c’est à la réalisation de celte statistique que tendent les efl’orls des Congrès depuis le moment où ils ont été constitués jusqu’à nos jours. Tel a été le premier mot que leur créateur Quételet a prononcé à leur ouverture et tel sera aussi le dernier qu’ils prononceront.

Et cependant, si nous nous examinons à quel point les données statistiques des différents pays ont été rendues comparables par l’initiative des congrès, tendant pendant vingt-sept ans à atteindre ce seul but, on devra nécessairement reconnaître {juc celte comj)arabilité n’a fourni jusqu’à présent que de très faibles résultats.

Tous ceux qui s’occupent de recherches internationales de statistique pourront affirmer avec nous, combien de peine colite la comparaison de quelques données seulement. Même sur le terrain des recensements, cultivé avec tant de zèle par les Congrès, il n’y a que bien peu de données qu’on puisse sans façon comparer l’une à l’autre.

Quelle peut être la raison de cette anomalie?

La réponse la plus plausible et la plus usitée en face de cette question est que les conclusions des Congrès ne sont pas obligatoires, et que les gouvernements sont'libres de suivre leurs conseils ou de les ignorer.

Or nous savons que les chefs des bureaux de statistique des diiïércnls pays sont tous de zélés partisans des Congrès, et quils legaident jiresque sans exception comme une espèce île point d’honneur d’elfectuer autunl i(ue possible leurs résolutions. Un simple coup d’oeil jeté sur l’état de la statistique, et surtout sur les lecenscments antérieurs et postérieurs aux Congrès juslifiera la justesse de cette assertion. Dans les séances de

Bruxelles, par exemple, on avait adopté 15 points qui seraient à vérifier par les recensements. Il vaut la peine de rechercher dans quelle mesure les gouvernements ont adopté ces propositions dans le court espace de quelques années. En voici le résultat, tel qu’il est tiré des rapports présentés au Congrès de Londres tenu sept ans après celui de Bruxelles.

La France (1856) avait adopte 4 points

La Prusse (3 Déc. 1858) . .

Le Würltemberg (3 Déc. 1858)

La Bavière (3 Déc, 1858) . .

L’Angleterre et l’Irlande (31, Mai L’Autriche (Déc. 1857) . . .

La Saxe (3 Déc. 1858) . . .

La Hollande (31 Déc. 1869) .

La Suède (31 Déc. 1856) .

La Belgique (31 Déc, 1856) .

Le Danemark (1 Jun, 1860) .

en moyenne 9 points.

On avait donc déjà adopté dans ce temps là en moyenne neuf des quinze propositions, c’est-à-dire presque les deux tiers. Au moment où nous sommes, l’adhésion aux lésolutions dos Congrès est encore bien plus grande, comme on le reconnaîtra par le tableau synoptique contenu dans le troisième chapitre de ce travail.*) Si, malgré les progrès réalisés à cet égard, les plaintes élevées contre l’incomparabilité des recensements se maintiennent encore, et cela à très bon droit, il faut nécessairement que la

cause en soit quelque autre part.

Et cette autre cause existe en vérité. Vu qu’il serait impossible d’arriver à des observations comparables si chaque pays observait d’autres faits ou les mêmes faits d’après une métliode différente, les Congrès se sont occupés de l’unification des observations. Cela était parfaitement juste, — mais ce n’était pas attendu qu’on no tenait pas suffisamment compte du fait que ce ne sont pas tes levées, les observations elles-mêmes qu’on veut comparer, mais les résultats à élaborer et qu’il y a un grand travail, celui du dépouilloneiit qui se glisse encore entre les levées

et les comparaisons internationales

11 y a toujours ou dos voix aux Congrès qui ont juge les choses de cette manière; aussi avons-nous entendu à diverses

«) On doit naturellement omettre les pays où le recensement s’est fait avant le Congrès de 1873.

reprises des rapporteurs qui ne se sont pas contentés de dresser les questionnaires, mais qui y ont aussi ajouté les tableaux de dépouillement. Mais les Congrès eux-mémes n’ont pas suivi cette direction avec la conscience du but à atteindre. Au contraire, on trouve qu’une série de propositions qui tendaient à diriger leurs travaux dans cette voie sont malheureusement restées en suspens.

C’est ainsi que nous trouvons à l’egard des recensements déjà dans le compte rendu de Bruxelles un § VI. qui déclare »qu’il y a lieu de résumer les données du recensement de chaque pays d’après des formules uniformes qui rendent ces données comparables entre elles« ; mais nous rechercherions en vain dans les comptes rendus des Congres suivants une rédaction detinitive et réalisable de ce voeu. — Sept ans après, au Congrès do Londres, nous rencontrons encore une fois cette question : c’est en se référant directement à la résolution citée de Bruxelles que M. Hamtuack proposa, alors des formulaires nécessaires à son exécution et qui, — quoique trop restreints, — auraient fourni néanmoins une base très précieuse pour les délibérations et les résolutions do ce Congrès.*) Mais oni)réferane pas prendre de résolutions à cet égard. — A la même session du Congrès M. Farr proposa de même de prendre des résolutions sur une nomenclature uniforme des métiers et d’élaborer d’une manière uniforme la statistique des professions: mais le temps de délibérer sur cette question étant malheureusement venu à manquer, cotte proposition se voit encore do nos jours privée do la sanction du Congrès. — A celui de StPétersbourg, nous voyons MM. Sémenow et Anoutschin reprendre la question de runification des dépouillements en proposant des résolutions tout à fait formulées quant au dépouillement uniforme des données relatives au se.xe, à l’àge à l’état civil et aux professions. -- A la même occasion M. Maikow présenta de même un mémoire sur runification de la nomenclature des professions; mais c’est encore en vain que nous en recherchons les vestiges dans les résolutions de ce Congrès. — A celui de Budapest enfin M. Engel présenta un mémoire sur l’élabortion des données démographiques on Prusse, — mais cette fois la question n’était malheureusement pas à l’ordre du jour. **)

*) V. pag. H-. **) Nous lerons observer à cet égard qu’en Allemagne on a en général toujour.s traité les deux questions simultanément: les étals du Zollveiein et a présent les états de l'empire s’entendent toujours non-seulement quant aux questionnaires, mais encore quant au dépouillement de leurs recensements communs.

Nous pouvons donc constater comme un fait avéré que les C4ongrès de statistique se sont à la vérité bien et assez minutieusement occupés do la douzaine de questions qu^il y avait à poser aux peuples à recenser, mais aucunement des millions de réponses qu’on en recevrait.

Or, comme ce sont ces réponses qu’on veut comparer et non point les questions, il faut reconnaître qu’on procédant de cette manière on ne pouvait jamais parvenir à se procurer des résultats comparables!

Ce que les Congrès ont fait jusqu’ici était absolument nécessaire; ils ont travaillé aux fondements de l’édifice de la statistique internationale : mais à présent il reste nécessairement à l’achever. Il faut que les Congrès poursuivent, non point par hasard, mais avec une claire conscience du but qu’il veulent atteindre, la méthode, de toujours ajouter à côté des questionnaires les tableaux de dépouillement, et qu’ils soumettent à une délibération systématique toutes les résolutions antérieures, qui ne se sont occuj)écs que de la manière do poser les questions. Tout ce qui s’est donc fait jusqu’à présent à cet égard peut être regardé comme une préparation nécessaire, mais néanmoins seulement comme une préparation de la véritable oeuvre dos Congrès.

Vu que dans les semaines qui vont suivre une grande jtarlie du monde civilisé procédera à un nouveau recensement, j’ai cru qu’il vaudrait la peine d’essayer la rédaction d’un schème uniforme d’après lequel les données ethnographiques des recensements pourraient être dépouillées uniformément dans tous les pays. C’est le but pour lequel j’ai entrepris l’étude statistique qui va suivre.

Cet ouvrage se place sur le terrain des décisions des Congrès, la plus grande autorité pour toute étude statistique. Nous

*) J’tiviiis déjà exprimé ees vues en 1879 daiifj un discours sur la Statistique internationale et les (longrès tenu à l’Académie hongroise des sciences-, je les ai de nouveau exposées à l’occasion de la conférence des directeurs des bureaux communaux de statistique, tenue à Berlin le 4—0 Octobre 1879, où je proposa is alors de convenir non-seulement de la forme ({uestionnaires, mais encorede la forme des tableaux dans lesquels on publierait les résultats des recensement de 1880 des grandes villes (Voir pages 6 et 11 du compte-rendu de la conférence mentionnée).

donnerons donc avant tout une revue critique (Chapitre II.) de toutes les résolutions des Congrès relatives aux recensements, pour arriver ainsi à lu base de notre proposition : le cadre inlevnational d'un recensement dit monde civilisé. Mais avant do passer à l’élaboration de pareils tableaux, j’ai cru qu’il serait bon de passer en revue tout ce qui s'est fait à cel égard dans les différents pays. C’est la raison pour laquelle on trouvera dans le 111 Chapitre un tableau synoptique des faits relevés dans chacune des états de l’Europe et aux États-unis, tandis que le Chapitre IV présentera au lecteur un extrait de la vaste bibliothèque polyglotte, qui renferme les résultats des recensements de tous les pays mentionnés. On verra par le III Chapitre à quel point on est tombé d’accord en vue de satisfaire aux résolutions des Congrès quant aux levées : mais le IV" Chapitre démontrera, combien nous sommes loin encore, malgré tant d’efforts, de pouvoir comparer les dépouillements

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