Projet de loi sur l'administration de l'armée
Le projet de loi sur l’administration de l’armée a été déjà, dans son ensemble, l’objet d’observations si nombreuses, si autorisées, émanant de personnes si compétentes, que je m’abstiendrai de revenir sur la discussion générale. Ce projet élaboré, soutenu et arrêté par le Sénat m’avait paru devoir être la base, sinon exclusive, au moins complète des études de la commission.
Dès les premiers temps même, j’avais i’acmneur d’adresser à M. le général de Ghanal, président de la commission dont je faisais partie, une lettre établissant bien ma manière d’envisager cette question. Je demande la permission de la communiquer, tout d’abord, à la Chambre. J’y expose non- seulement mon opinion, qui peut être secondaire, mais l’opinion de la pluralité des médecins de l’armée. Ce n’est donc pas l’avis seul d’un petit nombre, ou de quelques-uns de ceux qui se trouvent à la tête du service, mais c’est l’avis d’ensemble du corps médical tout entier.
Voici ce que j’écrivais, en février 1878 :
« Veuillez me permettre, monsieur le président, de répondre par écrit à l’appel que vous avez bien voulu me faire pour notre prochaine séance, en vous exprimant, en peu de mots, mon opinion sur l’opportunité d’examiner, en séance, le projet de loi adopté par le Sénat et présenté à la Chambre.
o C’est ce projet de loi qui me semble devoir être apprécié dans son ensemble et dans toutes ses parties, avant d’y substituer tout autre système d’organisation, si avantageux qu’il puisse être.
« Je crois même que la commission devrait fonder sur les résultats de cet examen les bases de ses propositions nouvelles ou modifiées.
afin de bien savoir ce qu’elle veut, avant d’appeler dans son sein les ministres de la guerre et de la marine, ainsi que les autorités compétentes de l’administration ou de l’intendance et du corps de santé de l’armée, qui auront besoin de se mettre ainsi en rapport avec la commission de la Chambre.
« C’est, du reste, ce qui avait été fait complètement, à diverses reprises, et à tous les titres, auprès de la commission du Sénat, dont le projet de loi représente, pour ainsi dire, la résultante de toutes les recherches, de toutes les opinions.
« Faire différemment, pour faire mieux ou pour faire autre chose, serait, dans ma conviction, recommencer une œuvre accompüe à grand’peine, perdre un temps précieux, lasser l’attente générale et ajourner encore indéfiniment la solution dernière d’une question si difficile et si controversée.
« Qu’elle soit enfin résolue ainsi ou modifiée, suivant le projet de loi du Sénat, et la commission de la Chambre donnera satisfaction aux plus légitimes espérances de l’armée.
t Mais si cela ne pouvait être pour l’ensemble du projet, je demanderais, du moins, en mon nom et au nom de la plupart des médecins militaires, que les dispositions spéciales du service de santé (art. lô, 17, 18 et 19) fus-
sent pleinement adoptées par la commistioi.. de la Chambre, sauf de légères modifications à réserver, i
Je ne rentrerai donc pas dans la question générale des attributions diverses et multiples de l’intendance militaire. Je ne rentrerai pas davantage dans la question spéciale du contrôle, qui a été si complètement exposée et avec tant de talent par l’honorable rapporteur de la commission.
J’arrive immédiatement à la question qui me paraît tout à fait de ma compétence, à la question distincte du corps de santé.
Le principe dit d’autonomie , dont il est parlé depuis le commencement de cette discussion, toutes les fois qu’il a été fait allusion au service de santé de l’armée, ce principe n’est pas nouveau; il a été déjà posé trèsanciennement, et même dès les premières guerres de la République et de l’Empire. Mon père, en particulier, m'en a entretenu dans quelques circonstances.
Les choses ne pouvaient être autrement à une semblable époque, et la raison en est fort simple. Lorsque la République mettait sur pied quatorze armées, il fallait bien improviser des moyens de secours et les disséminer dans toutes les parties du territoire, alors que ces quatoize armées ne parvenaient à recruter
des médecins que d’une manière imparfaite et insuffisante. Je reconnais qu’il eût été assez difficile ou bien imprudent de confier la direction d’un grand service médical à des médecins qui, pour la plupart, étaient inexpérimentés ou trop jeunes; car. à l’exception de ceux placés à la tête des services, à l’exception de ces hommes éminents qui se sont fait connaître tout d’abord, et qui ont parcouru de si belles carrières, la généralité des médecins militaires improvisés n’auraient point été capables de diriger un service médical de quel que importance. Il était donc difficile, à cette époque, de procéder autrement qu’on ne l’a fait.
Mais qu’est-il résulté de cette situation?
Il en est résulté une sorte de tradition qui s’est malheureusement prolongée, qui dure encore aujourd’hui, et avec laquelle il importe de rompre, car les conditions subsistant alors se sont fort améliorées ou ont même cessé d’exister.
Les garanties offertes, de nos jours, par le corps médical de l’armée sont si bien reconnues qu’il est inutile d’insister sur ce point. En effet, aucun médecin, si jeune qu’il soit, n’est admis dans les rangs de l’armée, à titre de stagiaire, par exemple, à l’école supérieure du Val- de- Grâce, sans être pourvu du di-
plôme du doctorat en médecine ; par conséquent, tous les officiers de santé militaires, depuis le plus novice, le plus jeune, jusqu’à celui qui est parvenu au grade de médecin inspecteur, tous possèdent le titre de docteur ; tous, à cet égard, ont une espèce d’assimilation entre eux, assimilation technique si vous voulez, mais qui leur est propre; ils n’appartiennent pas moins à l’armée; ils ne different que par le grade, par l’expérience, par l’autorité, par les attributions, soit en temps de paix, soit en temps de guerre, et ils ont obtenu aussi l’assimilation militaire.
Cela posé, j’examinerai successivement les conditions dans lesquelles se trouve le corps de santé, eu égard à l’administration de l’armée ou à l’intendance.
Je n’ai pas besoin d’affirmer à la Chambre mes sentiments de profonde considération pour MM. les intendants, car, dans ma longue carrière, j’ai eu de fréquents rapports avec plusieurs d'entre eux, et je puis dire m’en être loué, quels que fussent mes devoirs officiels de service.
Messieurs, on l’a déjà dit, les nations étrangères ont profité des malheurs et des calamités de la guerre, surtout des moyens ou des améliorations qu’on a pu introduire déjà dans le service de santé. L’Allemagne a su parti-
CHAMBRE DES DÉPUTÉS g
culièrement en profiter, pour constituer chez elle le système d’autonomie du corps médical de l’armée. 11 faut en dire autant de l’Angleterre, de l’Autriche, des États-Unis d’Amérique, de l’Italie et même de la Russie.
Je pourrai donc, s’il y a lieu, et si le temps le permet, communiquer à la Chambre des indications, parfaitement précises et formelles, de la constitution du corps de santé des armées allemandes, et de quelques autres nations européennes. Je pense que d’u"e manière générale la Chambre voudra bien accepter cette allégation première, en attendant les preuves que j’aurai l’honneur de lui fournir plus tard.
L’une des grandes difficultés d’action de l’autorité administrative sur le corps médical résulte, en temps de paix, et bien plus encore en temps de guerre, de la situation même des officiers de l’intendance vis-à-vis des officiers de santé. Les officiers de l’intendance sont ordinairement éloignés du centre des hôpitaux et des ambulances qu’en toute occasion ils doivent réglementairement diriger et administrer. Cette situation est tellement regrettable, surtout pour les mouvements rapides d’une armée, qu’il devient impossible, dans des conditions semblables, de pourvoir aux exigences du service en temps utile, et d’assurer par conséquent , soit aux blessés, soit
aux malades, les soins indispensables, et, à plus forte raison, quand il s’agit de les recueillir dans les ambulances et de les transporter à destination.
Voilà le premier point que je tiens à rappeler. On a voulu, d’après ces données règlementaires et obligatoires, — je ne recule pas devant l’expression, — réduire les attributions du corps médical à des conditions extrêmement minimes.
Ainsi, pour le service médical, il a semblé qu’à part la tâche d’examiner les malades, de leur prescrire des médicaments, un régime alimentaire, de les suivre dans leur traitement, il n’y avait pas d’autre devoir à accomplir ; et pour le service chirurgical, il a semblé aussi que, après les opérations nécessaires et les soins consécutifs, il n’y avait absolument rien à faire de plus.
f Eh bien, c’est une erreur, et une grande erreur. Je crois de mon devoir de revendiquer pour les officiers du service de santé le mérite de travaux, en hygiène surtout ou en médecine préventive, comme on l’a dit, qui leur font le plus grand honneur, en attestant leur autorité dans la science. J’en pourrais citer des exemples nombreux, depuis l’origine du corps de santé, vers la fin des guerres de la République, jusqu’au régime actuel.
Les citations que je voudrais faire, à cet égard, pourraient se multiplier à l’infini et exigeraient un temps dont il ne m’est pas permis de disposer. Il me suffira de dire qu’il faut, non-seulement pour le corps médical de l’armée, mais pour la médecine française, revendiquer en faveur des médecins militaires une situation indépendante, tout à fait légale, l’autonomie du corps devenue indispensable au bien de l’armée, à la santé des soldats, et à tous les perfectionnements susceptibles d’application à un service de cette importance.
C'est à la médecine militaire, en effet, qu'il faut attribuer, aujourd’hui, une partie des recherches les mieux faites sur l’hygiène, notamment sur l’hygiène des camps, sur l’hygiène des hôpitaux, ou sur l’hygiène dite nosocomiale, ce qui est la même chose. C’est également à la chirurgie militaire que l’on doit rapporter quelques-uns des grands progrès qui se sont accomplis, soit en France, soit à l’étranger, dans la pratique de l’art.
Ainsi, en faveur de la chirurgie, nous pouvons revendiquer un point sur lequel la Chambre me permettra d’appeler son attention.
Autrefois la jchirurgie militaire, entraînée dans les marches rapides de l’armée, n’avait pas toujours à sa disposition les ressources
matérielles nécessaires et ne se trouvait point dans les conditions hygiéniques convenables pour assurer aux opérations chirurgicales le succès désiré. Dans une telle position, la chirurgie restait souvent ou impuissante, ou hors d’état de satisfaire à toutes les exigences de son libre exercice.
Lorsqu’elle a pu, au contraire, comme dans le service des hôpitaux, comme dans les grandes ambulances, réunir les avantages appropriés au traitement méthodique des blessures, elle a, dès lors, diminué considérablement le nombre des grandes opérations et surtout des amputations; elle a pu faire ce que nous avons appelé, dès 1841, la. chirurgie conservatrice, dont l’origine est ancienne, mais dont l’application tend à se généraliser de plus en plus. Aujourd’hui, en effet, on vise surtout à conserver, le plus possible , les membres mutilés, à l’aide des moyens même les plus actifs, et je m’honore d’avoir contribué à faire prévaloir cette tendance salutaire.
Il ne faut donc pas croire, comme on l’a supposé pendant longtemps, que la chirurgie ne procède que par les sacrifices les plus pénibles, les plus douloureux. J’insiste sur ce point et je puis en parler en connaissance de cause, après une pratique déjà bien longue.
Cette question se rattache directement à
celle de l’hygiène dans l'armée et spécialement dans les hôpitaux. Elle a une telle importance que, en 1862, alors que j’avais l’honneur d’être vice-président de l’Académie de médecine, elle a été soulevée par nos confrères civils qui voulurent bien faire appel à l’expérience de leurs collègues militaires. Les faits ont été signalés par moi, à cette occasion, dans une Notice sur l'hygiène des hôpitaux militaires ; mais ce n’est pas ici le lieu de la résumer ; il me suffira d’y faire allusion.
La question dominante dans l’hygiène hospitalière est relative à l’encombrement; c’est la crainte de créer ou de provoquer, par une agglomération de malades ou de blessés, en trop grand nombre dans les hôpitaux, des conditions tellement défavorables à la guérison, qu’elles peuvent entraîner de véritables désastres de mortalité.
On a précisément fort insisté sur ce point, au sujet de ce qui s’était passé lors de la cam pagne de Crimée, comme l’a rappelé l’autre jour, avec beaucoup d’à-propos et de raison, l’honorable M. Marmottan.
Voilà le grand danger, voilà le fatal écueil de la pratique des hôpitaux et des ambulances. Il faudrait trouver dans l’administration militaire, dans son pouvoir, dans son influence et dans son bon vouloir, comme dans les
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moyens improvisés par le corps médical laimême, les ressources nécessaires pour prévenir cet encombrement, pour l’éviter ou le faire cesser quand il existe. Mais là aussi existe la difficulté. C’est un point sur lequel j’appelle avec instance l’attention de la Chambre.
On a essayé, du reste, d’y parvenir, comme je le disais, par de nombreuses modifications apportées aux préceptes mêmes de l’hygiène, depuis les bâtiments, les constructions, jusqu’au régime des malades et des blessés.
11 a bien fallu, d’après les dispositions réglementaires qui ont organisé le service administratif de l’armée, en lui subordonnant le service de santé, et il est inutile de s’en formaliser, comme on y a été entraîné, il a bien fallu, dis-je, se conformer aux règles établies, aux conditions imposées, si regrettables qu’elles fussent. Il a dû en être ainsi dans bien des circonstances, pour ce qui concerne l’immixtion de l’intendance dans le service médical. Elle était obligatoire de par les règlements, et c’est la modification de ces règlements que nous venons solliciter.
Il est dit, par exemple, dans diverses ordonnances, notamment dans celle de 1862 :
« L’inspection divisionnaire faite chaque année par l’intendant divisionnaire a pour objet, en ce qui concerne les services administra-
tifs, d’apprécier le zèle, Pinteiligence et la capacité du personuel qui concourt, soit à la direction, soit à l’exécution de ces divers services. > C’est là un point qui a été signalé déjà et que je crois devoir rappeler à l’attention de la Chambre.
Il en est de môme des attributions du service essentiellement médical touchant à l’hygiène ou à la médecine préventive. Cetto immixtion s’applique à une foule de situations donc je u'ai pas à faire ici le dénombrement complet.
Du reste, la plupart des questions afférentes à l’hygiène, lorsqu’elles sont soulevées par des médecins de l’armée, doivent être soumises à l’intendance, qui les tranche, sinon en dernier ressort, du moins eu égard aux conditions du moment.
Ainsi la désignation de l’emplacement d’un hôpital ou d’une ambulance, le choix des locaux, leur étendue, le nombre de lits, leur répartition, et, par conséquent, les modifications utiles ou nécessaires, sont autant de conditions difficiles dans l’application pratique.
Il arrive néanmoins quelquefois que l’autorité ou la compétence médicale, est consultée directement par l’autorité supérieure.
Exemple : pendant la Commune, je me trou-
vais à Versailles, comme président du conseil de santé, avec les présidents des autres comités de la guerre, lorsque j’eus l’honneur d’être appelé chez le Président de la République. L’illustre M. Thiers me demanda mon avis sur l’opportunité d’organiser des baraquements autour de Versailles et jusqu’aux environs de Paris, pour dégager et désemplir les casernes du trop plein des hommes qui s’y trouvaient. Il avait, à cet égard, un système de campement assez étendu, qu’il fit appliquer quelques jours après. M. le Président voulut donc bien m’exposer les points principaux de ce système de baraquements^ et me demanda ce que j’en pensais. C’était à la fin de l’automne, dans une saison mauvaise. Après avoir écouté M. Thiers avec la déférence que je lui devais, je crus devoir lui faire observer que, dans des conditions semblables, il fallait redouter l’invasion d’épidémies, sinon graves, du moins assez lâcheuses pour rendre le service difficile, pour exposer un très grand nombre d’hommes à être envoyés à l’hôpital ou aux ambulances, et enfin, pour provoquer un amoindrissement tel de l’effectif des troupes, qu’il serait trèsregrettable de faire appliquer immédiatement cette mesure, qu’on aurait pu ajourner au printemps pour en faire l’épreuve dans des con-
ditions meilleures. M. Thiers , dont la résolution était arrêtée, ne tint pas oompte de mes observations respectueuses , et les baraquements furent décidés. 113 s’étendirent assez loin, et ne tardèrent pas à provoquer quinze jours, trois semaines ou un mois 3près, des accidents nombreux de diverse nature. Les inspecteurs généraux présentèrent enfin sur cette situation des observations multipliées au Chef du pouvoir exécutif lui même.
On dut fermer, au bout do quelques semaines, ces baraquements et replacer dan3 les casernes les hommes qui se trouvaient campés. Voici le motif de ces mesures, prises par l’autorité du Président : on avait eu à déplorer à Versailles ce qu’on appelle en chirurgie la pourriture d'hôpi'al, altération putride et ulcéreuse des plaies sous l’influence de l’encombrement ou de l’aglomération d’un très- grand nombre d’hommes dans les hôpitaux.
Je passe sur certaines questions qui mériteraient d’être exposées avec quelques détails, comme l'habillement du solda", et sur les conditions dans lesquelles l’intervention médicale peut avoir sa valeur. Je me contenterai d’énoncer deux ou trois faits et je vous demande, messi'urs, la permission de citer ce que j’ai pu voir. Il y ava t au’refo’s dans la tenue militaire un détail qui a eu d’assez fâcheux in-
convénients ; je -veux parler de la constriction du cou par le col d’uniforme, doublée de la pression par le bouton de chemise et par l’agrafe de la capote. Il en était résulté une affection bien connue que j’ai décrite aussi sous le nom d'adénite cervicale, et sur laquelle j’ai communiqué à l’Académie un assez long travail. Cette cause locale déterminait parmi les soldats un grand nombre d’engorgements cervicaux entraînant, pour une très-large part, des congés de convalescence et même de réforme. Je crus devoir pour cela proposer la suppression du col d’uniforme ; ma proposition fut adoptée dans l’infanterie, et depuis cette époque la troupe porte de petites cravates au lieu du col de crin rigide qui existait alors. Dès lors, les cas d’adénite cervicale sont devenus rares, et maintenant ils n’existent plus que sous l’influence de causes générales ou locales, différenciées par tous les chirurgiens.
Il en est de même de la plupart des questions qui se rattachent à l’équipement et à l’habillement du soldat. Tout, depuis la coiffure jusqu’à la chaussure, exige l’attention de l’autorité médicale. Elle est devenue indispensable aujourd’hui, pour apprécier les modifications à introduire, surtout pour adopter des modèles ou des types qui représentent, sinon la perfection, au moins les conditions les plus fa-
vorables en ce qui concerne le vêtement et l’équipement du soldat.
Je pourrais encore vous parler de la question de l’alimentation des troupes, qui, jusqu’ici, a été exclusivement soumise à l'administration militaire; c’est une question qui, cependant, requiert, dans bien des circonstances, des connaissances d’hygiène assez précises, pour qu’il ne soit pas possible de faire li de l’intervention des médecins, aussi bien en temps de paix qu’en temps de guerre. C’est ainsi que j'ai contribué autrefois à la suppression du sale usage de la gamelle commune qui provoquait chez les soldats des ulcérations de la bouche, appelées stomatite ulcéreuse, se manifestant même sous forme épidémique. Disons toutefois, que depuis longtemps déjà, dans les hôpitaux militaires, on a fait intervenir les officiers de santé en chef, pour déguster, chaque jour, les aliments.
Je pourrais vous citer, messieurs, des circonstances critiques où l’intervention du médecin a été absolument nécessaire. Dans beaucoup de cas, il a fallu pourvoir au remplacement de certaines parties de l’alimentation. Ainsi, pendant le siège de Paris, il a fallu substituer l’usage de la viande de cheval à la viande de boucherie, et prévoir les difficultés a craindre de l’adoption d’une te' le mesure, durant cette sinistre époque.
Ce n’était pas U première fois qu’un pareil expédient se produisait, et si Ja Chambre veut bien me le permettre, je rappellerai un fait qui honore la mémoire de mon père.
Après la bataille d’Essling, qui, on le sait, fut de courte durée, il y eut cependant un assez grand nombre de blessés réunis dans l’ile de Lobau. Je me garderai bien de faire ici ie procès de l’intendance militaire, car, en cette circonstance comme dans bien d’autres, elle fut débordée dans ses prévisions et mise dans l’impossibilité d’agir. Qu’en élait-il résulté ? C’est qu’il n’y avait pas de quoi suffire à l’alimentation des blessés. Il fallut recourir à un grand moyen, tuer les chevaux inutiles; le chirurgien en chef donna le premier l’exemple ; mais il n’avait pas le matériel nécessaire pour faire cuire cette viande de cheval, et alors il eut recours. aux cuirasses des cavaliers, en gui3e do marmites. On fit de la sorte du bouillon de cheval, et beaucoup de blessés furent sauvés. Voilà des cas dans lesquels il est indispensable que l’intervention .rtéiica'e procède par voie d’initiative.
Vient la question du transport des malades et des blessés ordonné par l’administration militaire et à laquelle doit participer forcément le service de santé. Eh bien, cette question comporte différents points d’une cer-
taine importance. Il faut remonter à l’origine et à la création des ambulances, et ici encore je suis forcé de rendre hommage à qui de droit pour rappeler qu'en 1792, à l'armée du Rhin, le chirurgien major Larrey inventa les ambulances volantes, qui avaient pour mission d’enlever les blessés au milieu de l’action, sous le feu de l’ennemi, et de les préserver par conséquent de celte terrible conséquence des blessures : l’hémorrhagie qui provoque si souvent la mort.
Anciennement, on n’examinait les blessés qu’à la lin d’une bataille. Alors seulement on les relevait, de manière à leur venir en aide et à les secourir. La création des ambulances volantes avait donc pour but de les sauver de ces hémorrhagies mortelles et d’assurer autant que possible leur conservation.
Eh bien, j’ai le regret de dire que cette institution, si appréciée autrefois, a perdu aujourd’hui son caractère primitif. Ces ambulances volantes et les voitures qu’elles comportent ont été complètement dénaturées; on en a fait des chariots tellement pesants que les roues s’enfoncent dans la boue, et que la traversée des chemins difficiles est devenue impraticable En conséquence je crois que, lorsqu’on voudra avoir un service médical bien organisé par lui même, ce sera là un des points à examiner,
surtout en vue d’une grande guerre et des services que peuvent rendre de semblables moyens de transport.
Mais les voitures d’ambulances volantes ont été introduites en Amérique, en Prusse et en Italie, en même temps que d’autres ressources pour enlever les blessés sur les champs de bataille; il n’y a plus qu’à reproduire et à perfectionner en France ce système d’origine toute française.
J’en dirai autant de ce qu’un illustre chirurgien d’armée, prédécesseur de mon père, le baron Percy, avait fait vers la même époque. Il avait imaginé un corps de soldats brancardiers, infirmiers ou soldats spécialement exercés au transport des blessés. Ils auraient rendu de grands services, s’ils avaient été conservés.
Ce que je disais du service des ambulances volantes, j’ai le regret de le dire des soldats brancardiers.
L’application en a été méconnue ou négligée tout-à-fait jusqu’à ces derniers temps, et c’est seulement depuis peu que l’on a institué ou rétabli l’emploi des soldats brancardiers.
Après cet exposé, si la Chambre me permet d’en venir à certaines pièces officielles, nous verrons combien ce que je disais tout à l’heure, sur le danger de l’encombrement, est à redouter, surtout au milieu des maladies épidé-
CHAMURE DES DÉPUTES là
miques. Elles ont sévi d’une manière si grave, si persistante pendant la longue durée de la campagne de Crimée, qu’elles sont aujourd’hui bien connues de tous les médecins militaires, d’après certains prodromes ou signes précurseurs faciles à apprécier. Un peut même , jusqu’à un certain point, pressentir l’imminence de ces épidémies. C’est là encore une considération essentiellement médicale liée à tous les arguments à faire valoir en faveur de la direction du corps de santé par les médecins.
Telle est l’importance de cette question, qu’à notre école de santé militaire du Valde-Giàce il existe un cours spécial d’épidémiologie, fait actuellement par M.le docteur Léon Colin, médecin en chef, qui a publié même un volume considérable sur les maladies épidémiques.
Un seul mot peut faire comprendre le grave intérêt de cette question. Elle entraîne trop souvent à sa suite la terrible mortalité dont M. Marmottan vous parlait l'autre jour; mortalité telle que, durant la guerre de Crimée, sur 95,000 décès il y en a eu 75,000 dus aux épidémies. Je n’insiste par sur ces matières, je craindrais, messieurs, qu’elles ne fussent trop étrangères à la Chambre.
De divers cotés. Parlez ! parlez !
M, le baron Larrey Ce fait, qui avait pro-
duit une impression si pénible sur tous les esprits, semblait devoir imposer une transformation, sinon complète, au moins partielle, de l’organisation actuelle.
Je ne veux pas faire, je le répète, le procès de l’intendance, débordée alors comme en mainte occurrence ; mais il est des influences de telle nature qu’il faudrait en tenir compte humainement vis- à-vis de la médecine au profit de l’armée.
Il se présenta, quelque temps après la campagne de Grimée, une circonstance qui permit d’essayer le système de la direction médicale du service de santé : ce fut l’époque de l’installation et de l'inauguration du campdeChàlons, en 1857. On était en temps de paix, dans des conditions choisies, favorables. Or, avec l’appui et l’autorisation du chef de l’armée, qui commandait au camp, je fus chargé par le ministre de la guerre de diriger tout le service de santé, sans que l’intendance eût à intervenir dans cette direction.
M. l’intendant de la garde se trouva donc écarté de la mission qui m’était confiée; mais, pour ménager de légitimes susceptibilités de sa part, j’eus soin, dans tous les cas opportuns, de le mettre au courant des mesures proposées, acceptées ou exécutées : je signale à dessein la proposition de la mesure, son ac-
ceptation et sa mise à exécution, parce que le plus souvent, ces trois phases se suivaient à des intervalles très -rapprochés, avantage qu’il serait désirable de pouvoir obtenir en campagne devant l’ennemi, mais, il faut l’avouer, c’est p esque impossible. Je vais, messieurs, vous faire connaître les résultats constatés.
J’avais l’honneur d’assister au rapport de l’empereur, où se réunissaient le major général de l’armée avec le général aide de camp de service, et tous les matins, à heure fixe, on y traitait les questions relatives à l’état sanitaire du camp, à l’hygiène active des troupes, aux améliorations nouvelles et aux proportions pratiques. Cela touchait aux conditions d’emplacement ou de campement, d'exercices ou de manœuvres, aux préceptes de la médecine préventive et à des détails, à des particularités que je n’ai pas à énumérer ici.
Vers la fin de notre séjour au camp, les pluies survinrent ; le temps devenu très-humide exposait les hommes à des refroidissements et à certains accidents qu’ri s’agissait d’arrêter. Je demandai des feux de bivouac et d’autres précautions qui furent adoptées immédiatement, mais il s’en présentait une plus difficile dans l’exécution. Des affections intestinales s’étaient déclarées ; bon nombre
d’hommes entraient à l’hôpital et aux ambulances du camp. Je proposai alors d’accorder des ceintures de flanelle à tous ceux qui se trouvaient campés au nombre de 22,000. Il semblait que cela dût être difficile; mais non, car sous la réserve d’une dépense personnelle de la part du général en chef, les ceintures de flanelle furent accordées tout de suite, confectionnées en deux jours et trans • mises au camp où elles furent aussitôt distribuées.
Eh bien, dans aucune circonstance, si active que puisse être l’administration, si parfaite que soit sa bonne volonté, je mets en fait que les formalités nécessaires à l’envoi, à l’examen, à l’acceptation et à l’exécution matérielle d’une fourniture comme celle-là auraient dépassé de beaucoup les limites de temps dont nous pouvions disposer. (Très-bien! très-bien!)
Cet exemple, je crois, est assez frappant, pour que, ajouté à beaucoup d'autres, il fasse reconnaître l’utilité, la nécessité de la direction médicale du service de santé militaire. (Marques d’approbation.)
J’arrive maintenant, messieurs, à une guerre qui pourrait faire, je ne dirai pas le pendant, mais plutôt la suite de la campagne de Crimée, je veux parler de la campagne d’Italie, et je m’excuse encore ici d’être obligé de dire
ce que j’ai pu faire... (Parlez ! parlez 1), puisque j’avais l’honneur d’être médecin en chef de l’armée en même temps que chirurgien de l’empereur.
Nous avions le souvenir des avantages obtenus au camp de Châlons, où, sur 22,000 hommes, nous n’en avions perdu que quatre dans l’espace de deux mois : un de la lièvre typhoïde, un de phthisie, le troisième par un accident, et le quatrième enfin d’apoplexie foudroyante provoquée par l’ivrognerie. Voilà les seuls décès survenus pendant ce Japs de temps. Ce sont des faits assez notoires, c’est pourquoi je les ai mis en relief. Je passe sur beaucoup d’autres détails parce que je craindrais vraiment de fatiguer l’attention de l’Assemblée. (Mais nonl mais nonl — Parlez! parlez !)
J’avais dû, comme médecin en chef de l’armée , recueillir tous les documents officiels utiles à la publication historique et médicale de cette campagne. J’avais amassé une quantité considérable de matériaux, classés dans six volumineux cartons, que je confiai à l’un de mes camarades du Va!-de-Grâce, le docteur Chenu, distingué dans le corps médical par son aptitude pour les travaux de statistique. C’est avec tous ces matériaux qu’il a pu faire un ouvrage en deux gros volumes in-quarto,
auxquels il a joint différentes recherches et un atlas formant de cet ouvrage une histoire absolument complète de la campagne d’Italie.
Si vous le permettez, messieurs, je pourrai donner à la Chambre connaissance de quelques-unes des pièces officielles relatives à cette campagne et aux mesures que j’avais le devoir de proposer à l’intendance. (Marques d’assentiment.)
Cela sera peut-êlre préférable aux appréciations et aux commentaires que je pourrais présenter à la tribune. Ce sera, en quelque sorte, présenter l’exposition exacte et précise des rapports du corps médical avec le service administratif.
Ne vous effrayez pas à l’aspect de ce volume... (l’orateur montre un énorme in-quarto), j’ai eu soin de ménager les citations.
Je vous demande d’abord la permission de vous lire quelques lignes adressées par moi à l’auteur de la statistique :
« Mon cher Chenu,
n L’impression de votre grand ouvrage de statistique sur la campagne d’Itaie avance sans doute à travers toutes les difficultés d’un travail aussi considérable.
« Je me félicite, en attendant sa publication, de vous avoir confié tous les documents que
j’avais recueillis, comme médecin en chef de l’armée : correspondance officielle, rapports périodiques, mouvements des ambiances et des hôpitaux, observations cliniques des blessures, etc.
« Mon intention, vous le savez, mon cher ami, était d’écrire moi-môme l’histoire médicochirurgicale de la guerre de 1859 et de mettre en relief deux faits généraux qui dominent pour nous cette histoire :
i C’est, d’une part, l’application de l’hygiène militaire à l’état sanitaire des troupes et à la prophylaxie de l’encombrement ou des épidémies, par la dissémination des malades et des blessés.
* C’est, d’autre part, le principe de la chirurgie conservatrice substituée au sacrifice des membres, dans un grand nombre de mutilations , malgré l’insuffisance des ressources matérielles et do l’effectif du personnel de santé.
( De graves questions se rattachent à ces deux points fondamentaux, et j’espère, mon cher Chenu, que, présentées par vous avec les démonstrations de la statistique, ces questions doivent réserver à votre ouvrage sur la camdagne d’Italie, comme à votre rapport sur la campagne de Crimée, non-seulement de belles pages pour le corps de santé, mais encore d’u-
tiles enseignements pour son organisation et pour son avenir. »
J’arrive maintenant, messieurs, à quelques extraits de ma correspondance avec l’intendance générale de l’armée d’Italie. Je dirai tout de suite que M. l’intendant général Pâris, accablé d’une multitude de préoccupations, dans une campagne aussi rapide, pouvait à peine suffire à l’examen des questions d’hygiène que je croyais devoir lui soumettre, sans pouvoir toujours les résoudre, et cependant elles avaient leur importance. Vous allez en juger d’après mes dépêches.
L’une des premières fut celle-ci :
« Le bouillon donné à nos malades dans les hôpitaux civils de Gênes, n’étant pas fait de la même manière qu’en France, reste clair, fade et sans goût; il semble même n’être que du bouillon maigre au lieu de représenter du bouillon gras, et plusieurs malades s’en sont plaints à nous. J’ai l’honneur de vous prier de vouloir bien autoriser pour chaque hôpital civil de l’Italie, où nos soldats sont admis, la quantité de viande et de légumes nécessaires à la confection du bouillon, d’après les usages de nos hôpitaux de France. »
Il était fort à propos, et ce fut fait, de remédier à cet inconvénient.
Voici une circulaire adressée aux médecins en chef des corps d’armée :
« L’inspecteur du service de santé, médecin en chef de l’armée d’Italie, prie M. le médecin en
chef du corps de lui adresser, chaque
jour, le mouvement sommaire des malades, des ambulances et des régiments , et chaque décade (le 1er, le 11 et le 21 du mois) le même mouvement plus complet, en y joignant les observations ou propositions générales et utiles à l’ensemble du service, etc. »
« Le contrôle général des médecins de l’armée nous est indispensable pour la répartition de tous les services, avec les dates de nomination et d’arrivée pour les mutations déjà faites, pour les notes personnelles ou particulières, et pour les diverses propositions ultérieures, etc. »
Suit un détail qui parait invraisemblable au premier abord, mais qui n’est que trop vrai. Il est porté à la connaissance du président du conseil de santé : « Je m'empresse, au huitième jour de mon départ, de vous donner des nouvelles de mon arrivée. L’entrée en campagne s’organise chaque jour dans tous les corps de l’armée. L’imminence d’une grande bataille rendra nécessaires toutes les ressour-
ces matérielles de la chirurgie ; et, en fait d’instruments, je tiens beaucoup à ce que la boite à résections soit fournie d’urgence à chaque ambulance divisionnaire.
a Veuillez, je vous prie, mon cher président, nous en assurer l’envoi immédiat, s’il n’a pas encore été fait par les soins de l’administration de la guerre. Personne ici ne peut m’en donner la certitude. »
Eh bien, nous avons attendu presque au dernier jour, à la veille d’une grande bataille, celle de Magenta, que ces boîtes si nécessaires nous fussent remises.
« A l’intendant général.
i Les différents hôpitaux d’Alexandrie que j’ai visités, au nombre de cinq jusqu’à présent, et de la contenance de 2,000 malades au plus, ne suffiront point sans doute aux besoins de la campagne.
« Parmi les locaux dis . onibles à dés'gner pour la formation d’un nouvel hôpital, la caserne San Stefano me parait être le lieu le plus convenable et le plus vaste, puisque sa contenance serait de 1,200 à 1,500 lits.
« Mais tous ces hôpitaux, desservis par des médecins sardes, auraient besoin, dès aujourd’hui, d’être confi5s à la direction médicale
d’un médecin principal de notre armée, comme le sont déjà les hôpitaux de Gênes. J’ai l’honneur de vous désigner M. Gazalas, etc... » Je dirai, entre parenthèses, que M. Gazalas, mon ancien camarade, est aujourd’hui sénateur.
La pièce suivante a trait aux ambulances : « Les ambulances du 2* corps sont aujourd’hui à Sale, et peut-être à la veille d’un engagement avec l’ennemi, mais elles n’ont qu’un seul caisson pour toute ressource dans ce corps d’armée. Les brancards et les couvertures manquent aussi, et cette pénurie pourrait avoir de déplorables conséquences, si l’on n'y remédiait promptement.
« J’ai l’honneur, monsieur l’intendant général, de vous informer en toute hâte de cette grave situation, en vous priant de vouloir bien ordonner d’urgence l’envoi du matériel nécessaire à ces ambulances. *
Or, on était déjà au 18 mai, et quelques jours après, le 4 juin, avait lieu la bataille de Magenta.
Toujours à l’intendant général :
« L’ambulance du grand quartier général n’a pas encore quitté Gênes, ainsi que vous le pensiez, pour se rendre à Alexandrie; et j’ai l’honneur de vous le rappeler, afin que vous puissiez donner des ordres en conséquence.
« Un officier est cependant venu me deman* der hier, de votre part, les noms des médecins attachés à cette ambulance, et je me suis empressé de lui donner les indications dont il avait besoin. »
Aux médecins en chef des corps d’armée :
« Le transport des bagages des médecins des ambulances vient enfin d’être assuré, après avoir offert certaines difficultés d’exécution. M. l'intendant général, auquel je me suis adressé avec instance, a prescrit à Mil. les intendants divisionnaires de pourvoir à ce besoin indispensable par tous les moyens dont ils peuvent disposer. Quant aux soldats d’ordonnance, ils seront facilement accordés... »
Puis à l’intendance, un détail que j’ose à peine lire :
n Je n’ai personne auprès de moi, pas même un planton ou un soldat d’ordonnance; je suis obligé de suffire seul à l’expédition des dépêches que je fais porter par un domestique civil. J'attendais l’arrivée de l’ambulance du grand quartier général, pour avoir à ma disposition un sergent infirmier nommé Bessié, auquel je tiens plus qu’à tout autre, parce qu’il a été pendant longtemps à mon service et je viens d’apprendre qu’il a été envoyé à Liyourne. »
Vous voy;z, messieurs, par ces détails, combien la situation laissait à désirer.
Voici encore à l’intendance, pour le service de la chirurgie :
« Les appareils à fractures dont sont pourvus les caissons d’ambulance ne suffiront peutêtre pas à la multiplicité de blessures tou • jours graves et compliquées. *
Elles sont devenues communes à l’armée.
* Mais aGn de ne point augmenter non plus sans utilité le matériel nécessaire pour le traitement des fractures, il suffirait d’établir, soit à Gènes, soit à Alexandrie, un approvisionnement d’appareils ou bandages, d’attelles, de gouttières, de planchettes, etc. .. »
Et plus loin :
« Le personnel des officiers de santé de l’armée deviendra bientôt insuffisant pour tous les besoins du service, surtout par la nécessité de pourvoir à l’organisation des grands hôpitaux de Gênes, d’Alexandrie et de Turin.* ***•••■
« L ambulance du grand quartier général, dont la personnel est à Alexandrie, peut être appelée à marcher d’un jour à l’autre.
® Mais pour se constituer entièrement elle a besoin :
« 1° D’un officier comptable ;
« 2° D’un détachement d’infirmiers exercés aux pansements ;
« 3° D’un caisson et d’une sacoche d’ambulance garnis ;
i 4° De moyens de transport pour les o.ficiers non montés. »
Autres dépêches à l’intendant général •.
« L’évacuation de la partie des blessés de Voghera sur Alexandrie exclusivement peut avoir de graves inconvénients pour l’état sanitaire des hôpitaux de cette ville. J’ai l’honneur de vous prier de vouloir bien autoriser et ordonner la translation sur Gênes de tous les blessés ou malades en état de supporter ce nouveau voyage.
« Le service médical de l’ambulance de Voghera où se trouve encore un assez grand nombre de blessés n’est pas suffisamment assuré. Les officiers de santé sont exténués de fatigue, ils n’ont pas d’iufirmiers et se plaignent de ne pouvoir donner à leurs malades des soins plus complets. »
« Le choix d’un nouvel hôpital, sinon de nouveaux hôpitaux, à Gênes, tarde bien à s’accomplir; et cependant le besoin de plusieurs milliers de lits peut se présenter d’un jour à l’autre, si une grande bataille réclame tout à coup l’évacuation d’un nombre incalculable de
CHAMBRE DBS DÉPUTÉS
blessés. Leur installation dans des baraques suppléera peut-être à l’insufiisance des hôpitaux, et deviendra même préférable à l’encombrement des salles, si l’on ne peut faire mieux. Mais je crois de mon devoir, monsieur l’intendant général, de vous exprimer combien je me préoccupe d’une situation qui doit exciter aussi toute votre sollicitude.
« Le service des infirmiers à l’hôpital divisionnaire d’Alexandrie laisse beaucoup à désirer. Ils manquent d’habitude du service, sont tous Piémontais et ne peuvent comprendre les réclamations de nos malades.
« La sœur supérieure de cet établissement est fort intelligente et apprécie très-bien les inconvénients de cette situation. Elle me demande elle-même de faire attacher un iniirmier français à chaque division de malades et plus particulièrement à celle des officiers, pour diriger les infirmiers sardes dans l’exécution de leur service. J’ai l’honneur de vous prier de vouloir bien prendre telle mesure que vous jugerez opportune pour satisfaire à une demande qui me semble justifiée. »
Passons à une lettre que j’avais l’honneur d’adresser au maréchal Vaillant, major général de l’armée :
* Le supplément de 300 médecins militaires demandé par M. le général Roguet à Son Excellence le ministre de la guerre, serait eifectivement trop considérable, si l’on ne tenait compte que des difficultés de satisfaire à cette demande avec les ressources insuffisantes du personnel médical de toute l’armée, i
J’indique alors les moyens qui me paraissent possibles et opportuns pour y parvenir, et j’ajoute : * Mais ce personnel resterait même insuffisant encore, s’il n’était secondé activement, dans les hôpitaux, par un nombre égal de sous-aides provisoires ou auxiliaires, empruntés aux élèves des Facultés. On ferait un appel à cette jeunesse des écoles, toujours prête au dévouement, et qui serait rétribuée comme elle le mérite. i
« Les évacuations de malades ou de blessés ont été faites, jusqu’à ce jour, avec tant de précipitation, qu’elles ont besoin d’être régularisées pour le service médical des hôpitaux.
« J’ai l’honneur de vous prier de vouloir bien ordonner, si cela est possible, que chaque hôpital soit averti d’avance des diverses évacuations à recevoir, comme des évacuations à faire, afin d’assurer aux malades et aux blessés les premiers soins nécessaires, etc. »
« Les hôpitaux du collège national, du séminaire, de Sainte- Marthe et de Sainte Marie sont encombrés outre mesure. 11 devient urgent de réduire au moins d’un tiers le nombre des lits, pour prévenir l’infection typhique, aumoment surtout de l’affluence des malades et des blessés évacués de Yoghera.
« Les médecins sardes auxquels le service des hôpitaux d’Alexandrie a été confié, jusqu’à ce jour, ont donné à nos malades et à nos blessés des soins assidus dont nous ne saurions trop les remercier. Mais, dans leur ignorance absolue de nos règlements hospitaliers, de notre tarif alimentaire, de notre formulaire pharmaceutique, sinon de nos habitudes pratiques en médecine et en chirurgie, ces mes • sieurs ne peuvent , malgré leur zèle, nous rendre tous les services que nous serions en droit d’attendre de leur part, comme médecins traitants. Bien peu même parlent ou comprennent la langue française et savent à peine interroger utilement nos malades qui s’inquiètent souvent d’être soignés par des étrangers. »
Je demande en définitive le placement d’un médecin françris dans chaque hôpital, et le nombre des hôpitaux a été considérable; il est parvenu au chiffre général de trois cents
hôpitaux grands, moyens et petits dans toute l’Italie, sans compter les maisons particulières où l’on recevait aussi des blessés ou des convalescents.
* Les mémoires de proposition pour l’avancement ou les décorations en faveur des médecins de l’armée, ne me semblent pas devoir être établis sans que j’y attache mon avis, du moins comme médecin en chef de l’armée.
t J’ai l’honneur de vous prier, monsieur l’intendant général, de vouloir bien régulariser ma position à cet égard, vis-à-vis de MM. les intendants divisionnaires qui ne la connaissent peut-être pas, afin que l’avis des médecins des corps sur les mémoires de proposition soit confirmé par le mien, b
« Le retard regrettable de la dernière évacuation de malades sur Gênes ne se reproduira pas, espérons-le, et il s’explique sans doute par l’encombrement du chemin de fer.
« Mais je vous sais gré de m’avoir informé d’un inconvénient aussi fâcheux en vous priant de me faire savoir s’il se reproduit encore. *
Cette lettre est adressée au médecin en chef des hôpitaux de Gênes.
Voici d’autres documents dont je donne
aussi lecture à la Chambre, comme portant avec eux leur enseignement :
t Monsieur l’intendant général, de nouveaux locaux ont été visités dans la place de Gênes, par M. le médecin principal Boudin, qui désigne le couvent de Turchine, la caserne de Carignano et le couvent de San-Sylvestre pour les convertir en hôpitaux. »
Il y en a eu jusqu’à une dizaine à Gênes, 22 à Milan, 38 à Brescia, qui n’en possédait que 4 seulement ; l’administration- italienne nous a secondés avec un zèle admirable et une prodigieuse activité, si bien qu’en quelques jours, on a pu transformer en hôpitaux des écoles, des casernes, des couvents, des monastères, la plupart enfin des établissements publics.
Il n’y a pas jusqu’aux églises qui n’aient été mises à contribution pour recevoir des blessés ou des malades. Mais à cet égard, je ne recommanderai pas l’emploi des ég'ises pour une pareille destination : l’espace est beaucoup trop vaste et l’aération excessive a des inconvénients sérieux, notamment pour certaines blessures.
« La désignation d’un médecin principal à Milan me parait nécessaire pour surveiller l’ensemble du service des différents hôpitaux
italiens, sinon pour en organiser un, plus tard, dans des conditions toutes françaises; mais le choix à faire m’embarrasse, faute de personnel, et aussitôt qu’un nouveau médecin principal, venu de France, se présentera au quartier général, j’aurai l’honneur de vous le proposer comme chef de service à Milan,
« Quelques médecins militaires, récemment arrivés de France à Gênes, n’ont pu se rendre au grand quartier général, pour y recevoir des destinations précises. J’ai l’honneur de vous rappeler combien il serait utile cependant que la mesure arrêtée entre nous, à cet égard, fût régulièrement suivie, afin de mieux assurer tous les besoins du service médical ; mais si les déplacements devaient être trop nombreux ou trop éloignés, on pourrait au moins ne retenir que provisoirement à Gênes les médecins nouvellement arrivés.
« L’évacuation sur France de tous les malades blessés dont la guérison complète ne pourrait être obtenue avant trois mois, est une mesure qui me paraît de première nécessité, pour prévenir l’encombrement des hôpitaux d’Italie et ses funestes conséquences.
* J’ai l’honneur de vous proposer de nouveau l'adoption et l’application régulière de cette
mesure. L’évacuation des vénériens et des galeux, non pas sur France, mais sur un des hôpitaux du littoral, aurait beson d’êtro régularisée aussi, pour diminuer à la fois les chances d’encombrement et de coir.agion.
« Un dépôt de convalescents me paraît indispensable à Milan, pour y évacuer tous les fiévreux ou blessés dont la guérison définitive ne nécessite plus que quelques soins tout à fait secondaires. Ce dépôt offrira en même temps l’avantage précieux de débarrasser tous les hôpitaux d’un trop plein qui doit toujours nous faire craindre l'encombrement. Il permettrait enfin de diriger do là des hommes sur leurs corps respectifs bien plus facilement qu’à leur sortie directe de l’hôpital. »
Vous voyez, messieurs, que la question de l’encombrement me préoccupe sans cesse, et que, sous toutes les formes, elle se reproduit dans la plupart de mes dépêches.
« Les médecins autrichiens, prisonniers à la citadelle, sont au nombre de huit. Je me suis empressé de les visiter aujourd’hui et de leur faire connaître les bienveillantes intentions de l’empereur, qui a ordonné leur mise en liberté, après la guérison de leurs compatriotes blessés, auxquels ils devront donner
des soins. Ces médecins seront , bien entendu , soumis à l’autorité médicale milanaise.
« Vous jugerez sans doute équitable, monsieur l’intendant général, que, pendant leur séjour à Milan, les médecins autrichiens reçoivent un secours qui leur permettra de pourvoir honorablement à leur subsistance. »
Suit un détail d’instruments de chirurgie ou d’appareils qui nous font défaut et que je suis obligé de demander à plusieurs reprises pour les obtenir.
« Plusieurs médecins de l’ambulance du grand quartier général ne sont pas montés, malgré toutes leurs démarches pour obtenir des chevaux, et depuis notre départ d’Alexandrie, ils sont obligés de faire les étapes à pied ou sur des caissons. Cette situation est nonseulement peu convenable pour nous, elle est aussi nuisible au bien du service. Qelle assistance, en effet, peut- on attendre aux stations d’arrivée d’un personnel harassé par la chaleur et la fatigue de la marche, ou arrêté en arrière, tantôt sur les voitures, tantôt sur des véhicules d’emprunt? L’espoir donné à ces médecins de les monter en route semble s’évanouir pour eux à chaque étape. Ne serait-il pas possible d’obvier à cet inconvénient par
telle mesure qu'il ne m’appartient pas d’indiquer?
a Plusieurs médecins de l’armée sont arrivés à Gênes depuis le 12 et ne se sont pas encore présentés au grand quartier général (ils ont sans doute été retenus par ordre sur un point quelconque de leur route). J’ai l’honneur de vous prier de rappeler combién il est né cessaire que les désignations de service, à moins d’urgence exceptionnelle, soient proposées par le médecin en chef de l’armée, pour être approuvées ensuite par l’intendant général. »
Messieurs, je vais suspendre ces citations, car je crains de fatiguer l’attention de la Chambre. (Parlez 1 parlez I)
Je continue donc, puisque vous voulez bien m’y inviter.
« Le personnel de santé de la garde impériale, et spécialement celui des ambulances, se trouve en souffrance, par suite de mutations successives, de désignations nouvelles données à quelques-uns des médecins de ce corps, sans que l’on ait pourvu à leur remplacement. Il m’est d’ailleurs impossible de remplir les places vacantes dans la garde par des officiers de santé empruntés aux autres corps de l’armée. »
Nous voici, maintenant, au lendemain de Solferino.
» Les nombreux blessés de la bataille de Solferino ont fourni à l’ambulance du grand quartier général, établie à Gastiglione, l’occasion de montrer un zèle et un dévouement dignes des plus grands éloges.
« L’insuffisance du nombre des infirmiers militaires a été encore bien regrettable pendant et après la bataille de Solferino. A Gastiglione, par exemple, où affluaient la plupart des blessés, pour être évacués sur Brescia, il a fallu requérir des soldats et des ouvriers d’administration pour supppléer au dénùment d’infirmiers, quoiqu’il y eût avec les nôtres des infirmiers autrichiens. »
Je m’arrêterai, messieurs, s’il vous convient, dans la série de ces lectures...
Sur divers bancs. Mais non ! — Parlez ! — G’est très- intéressant !
M. le baron Larrey. Je ferai donc encore quelques citations de mes dépêches :
« Les médecins ou chirurgiens de l’armée autrichienne, faits prisonniers en pansant les blessés, seront rendus à la liberté sans condition et d’après leur demande ; ceux qui ont donné leurs soins aux blessés de la bataille de Solferino, réunis dans les ambulances de Castiglione, sont autorisés à rentrer les premiers en Autriche. Cette faveur leur est accordée
par l’empereur, sur la proposition du médecin en chef de l’armée, chirurgien ordinaire de Sa Majesté. »
Par conséquent, j’ai eu seulement à donner à M. l’intendant général, avis de mesures que lui-même ne pouvait pas prendre.
t L’empressement qu’on a mis après les batailles de Magenta et de Solferino, à évacuer les malades sur les hôpitaux, en quelque sorte improvisés, a donné lieu à un encombrement qui a été préjudiciable aux blessés , malgré tous les efforts du personnel. Si un cas semblable venait de nouveau à se présenter, je vous prierais de conserver les blessés dans les ambulances, autant que le service le permettrait, etc. . . »
a ...M. le colonel d’état-major Bernier-Marigny, d’après ce que m’a fait l’honneur de me dire M. le maréchal commandant en chef le corps d’occupation, a entrepris la recherche de tous les blessés recueillis dans les maisons particulières, pour en ordonner le transport dans les hôpitaux. Mais le colonel a dû rencontrer souvent certaines résistances, soit de la part des blessés eux- mômes, soit de la part des familles qui les ont accueillis, soit surtout de la part des médecins italiens chargés de les soigner, et qui manquent ordinairement de
l’autorité nécessaire pour faire exécuter leurs ordres.
* Le moyen simple, il me semble, et bien facile, de seconder le colonel dans sa mission, serait de lui adjoindre un médecin militaire, du grade de major au moins, réunissant aussi les conditions nécessaires pour faire prévaloir son avis médical. Si vous approuvez ma proposition, j’aurai l’honneur de désigner à cet effet M. le médecin major Fropo. »
Enfin, après la campagne, voici ce que j’ai dû écrire à M. l’intendant général :
« Ma mission de médecin en chef de l’armée d’Italie me semble à peu près terminée, aujourd’hui que le personnel médical vient d'être entièrement disséminé ou dissous.
«J’ai visité complètement les nombreux hôpitaux de Brescia, de Milan et des principales villes environnantes, en indiquant partout les modifications de traitement que je crois utiles à la guérison des blessés ou des malades, etc. »
Je borne là, messieurs, ces extraits sur la campagne d’Italie, parce qu’encore une fois ce serait trop les multiplier et j’arrive à la fatale guerre de 1870-1871.
Mais je crois encore que la démonstration la meilleure de la situation faite au service de
santé en campagne ressortira de citations précises et textuelles.
Tous les matériaux et documents que j’ai pu recueillir sur cette triste guerre n’ont pas été imprimés. C’est pourquoi, si vous le voulez bien, messieurs, je pourrai vous communiquer différents extraits manuscrits, des lettres et des dépêches que j’ai eu le devoir d’adresser à diverses personnes, notamment à M. l’intendant général Wolff.
Au début de la campagne, étant à Metz et obligé de quitter cette ville pour aller jusqu’à Ghàlons , j’ai dù remettre le service provisoirement à l’un des médecins principaux de l’armée du maréchal Bazaine. Je crus alors pouvoir indiquer au médecin en chef de l’armée prussienne, que je connaissais d’ailleurs, la situation des blessés français, afin de les recommander à sa bienveillance, en lui disant que nous aurions pour les blessés prussiens les mêmes soins que j’attendais de son propre mouvement et de son humanité pour les nôtres. Il est inutile de donner ici lecture de cette lettre confraternelle adressée au chirurgien général Grimai.
Mais j’aurai à lire quelques dépêches quj montreront bien mieux que les explications les plus développées toute la gravité de la situation.
i 0 CHAMBRE DES DÉPUTÉS
Après ma mission à Châlons, pour retourner à Metz, je me trouvai forcément retenu à Montmédy, avec M. l’intendant généra', d’autres intendants et divers officiers. Nous étions comme emprisonnés, pendant le bombardement, mais nous avons pu ensuite rentrer assez rapidement à Paris par la Belgique, et immédiatement je me mis aux ordres de M. ie ministre de la guerre, qui jugea utile de me retenir à Paris, pour toute la durée du siège, dans mes fonctions de médecin en chef de l’armée.
Ici, je ne procéderai pas comme pour la campagne d’Italie; je vais grouper les pièces par ordre méthodique, de manière à faire voir les points qui ont entre eux quelque connexité de service.
J’écrivis d’abord à M. l’intendant général pour lui demander de faire prendre les mesures convenables, afin d’empêcher les hommes peu malades ou convalescents d’occuper alors nos établissements hospitaliers.
Yoici une autre proposition, qui a été mise à exécution :
« La üanslation des malades ou des blessés dans les caves offre, de jour en jour, pour les hôpitaux et les ambulances les plus exposés au bombarde ment, les avantages qu j’avais
eu occasion de constater, surtout au bombar dement de Montmédy.
« Les résultats de cette mesure ont été no tamment favorables à quelques-uns des établissements des 7°, 8a et 9° secteurs. Mais comme cette situation ne saurait se prolonger longtemps pour les ambulances de la rive gauche qui se trouvent trop à découvert et à plus forte raison pour celles qui sont privées de la ressource d’un abri sûr, j’ai l’honneur d’insister auprès de M. l’intendant militaire pour que les malades les plus menacés soient évacués sur des asiles de la rive droite et, au tant que possible, dans des maisons pourvues de caves. »
J’arrive à quelques remarques sur la répar tition du personnel médical.
* Beaucoup d’officiers de santé militaires, de médecins civils et d’élèves en médecine attendent, depuis plus ou moins de temps, des emplois dans le service des hôpitaux et des ambulances.
« S étant adressés à l’intendance divisionnaire, puis à l'intendance générale, d’où ils sont renvoyés chez moi, ils souffrent de leur inaction et de leur attente prolongée, en me priant, avec instance, de leur assigner un poste quelconque.
« Je suis tout prêt à les satisfaire, mais encore faut -il que je sache préalablement et d’une manière certaine, quels sont les besoins du service, les emplois vacants ou les nouvelles dés’gnations à faire, soit collectives, soit individuelles, afin que je puisse y pourvoir par des choix appropriés, sans prolonger davantage une attente préjudiciable aux intérêts de chacun et aux nécessités de la situation...
« Le service de santé, au point de vue chirurgical principalement, a besoin d’être assuré dans tous les postes, mais pour y réussir une mesure préalable me semble nécessaire. Ce serait de faire demander, par le commandement, à tous les chefs de corps, si le nombre des médecins placés sous leurs ordres répond à toutes les nécessités de la guerre et si leur répartition est faite suivant les prévisions de la défense. »
Vous savez, messieurs, que pendant le siège de Paris, les principaux postes du commandement avaient reçu le nom de secteurs. Je demandai qu’un médecin-major, de première classe, autant que possible, fut chargé du service médical de chacun de ces secteurs. L’intendant général approuva cette proposition et il en est résuhé de très-grands avantages our la régularité du service et des communi-
cations à faire ou à recevoir, comme au point de vue de l’ordre dans la distribution du personnel de santé.
t ... Le personnel de santé des établissements en voie de formation comprend : l’hospice de Bicêtre pour les varioleux, l’école d’AIfort pour les convalescents et la maison de santé d’Ivry pour des blessés.
« J’ai l’honneur, monsieur l’intendant général, de vous adresser aujourd’hui même, d’après la demande de M. l’intendant militaire de Prêval, la désignation du personnel de chacun de ces établissements, faite avec la plus grande réserve possible, en insistant de nouveau sur l'utilité de placer partout un médecin militaire comme chef de service... »
« La répartition du personnel médical dans les régiments de marche a été faite complètement en dehors de moi et ne m’a môme pas été notifiée, de sorte que je ne connais pas la composition exacte ou actuelle des médecins du 22e pour la modifier, conformément à la dépêche que vous m’avez fait l’honneur de m’adresser hier... »
Il s’agit encore d’une question relative au déplacement du personnel de santé envoyé dans des directions différentes, sans que j’en aie reçu avis. Mais, je le répète, messieurs,
il était difficile de penser à tout et par conséquent l’intendance devait être exonérée d’unr; si grande responsabilité; il lui était matériellement impossible de tout faire. D’un autre côté, je me trouvais dans un très-grand embarras, comme vous le comprenez.
« ...Le nombre et le choix des infirmiers font défaut dans la plupart des hôpitaux et des ambulances, dont j’ai visité ces jours-ci les blessés. Il n’y a quelquefois qu’un seul infirmier par salle, et à peine cet infirmier parvren v il à connaître un peu le service, qu’il est placé ailleurs. »
J’insiste alors sur la nécessité de me tenir au courant de ces mutations, en ce qui touche spécialement le service des hôpitaux et des ambulances.
Voici une lettre que j’ai eu l’honneur de répondre à l’infortuné général Clément Thomas, sur l’emploi des soldats brancardiers :
« Mon général,
« La formation de soldats brancardiers pour le transport des blessés serait de la plus grande utilité à la veille de nouveaux combats, comme j’ai eu l’honneur do le dire à M. le gouverneur général en chef, à M. le président de la com-
mission supérieure des ambulances et à M. l’intendant général de l’armée... > (Le président de U commission des ambulances était M. Jules Ferry.)
« C’est, du reste, une organisation d’origine ancienne, bien établie chez d’autres nations et notamment chez les Prussiens, mais qui, sauf l’assistance des sociétés de secours, nous manque à peu près entièrement, par l’insuffisance du nombre des infirmiers militaires et par l’abus d’emploi des hommes de la troupe, qui dégarnissent toujours les rangs, pour relever et conduire à distance leurs camarades atteints par le feu de l’ennemi.
« La garde nationale, qui compte encore des bataillons dépourvus d’armes, mais pleins de dévouement, pourrait peut-être fournir le per • sonnel le plus complet à l’emploi et à la répartition des brancardiers, à la suite des corp. de troupes, pour le transport des blessés du champ de bataille d’abord aux voitures ou aux bateaux d’ambulances et ensuite aux établissements hospitaliers.
* ... Les moyens de transport militaires pour nos blessés, depuis le terrain de combat jusqu’aux hôpitaux et aux ambulances, seraient insuffisants, le jour d’une grande action ou d’un engagement sérieux, sans l’assistance civile des sociétés de secours.
« Mais tout en reconnaissant les précieux services que ces sociétés rendent à l’armée, ne pourrait-on obtenir d’elles, pour la neutralité de leurs équipages, une manifestation moins ostensible de drapeaux et d'insignes ou d'en-, seignes qui donnent à leur cortège en marche un aspect théâtral et une mise en scène d’un effet regrettable? »
A l’intendant général :
« ... Le transport des varioleux à Bicétre s’opère dans de très-mauvaises conditions pour la santé publique, d’après ce que m’annonce une lettre de M. le médecin-major Boyreau. »
Il y avait à Bicétre 1,200 à 1,500 varioleux ; cela peut donner une idée de ce qu’était cette formidable épidémie, dans les conditions où l’on se trouvait à l’époque du siège.
t ... Trente ou quarante voitures de place prises au hasard transportent chaque jour ces varioleux à l’hôpital temporaire et prennent des voyageurs au retour. Chaque voiture est hermétiquement fermée, pendant le trajet, pour ne pas exposer les malades à l’influence du froid et à la répercussion variolique. Or, il en résulte que chacun de ces véhicules se trouve imprégné des émanations de l’épidémie et peut en propager le développement de Bicêtre à Paris.
« Le moyen de remédier à cette fâcheuse influence serait cependant facile. Il suffirait de requérir des voitures devenues tout à fait disponibles actuellement, telles que les omnibus des voyageurs de chemins de fer, et de les employer exclusivement, jusqu’à nouvel ordre, au transport des varioleux. «
»... L’évacuation des malades des hôpitaux sur les ambulances vient d’être de la part de M. le sous-intendant militaire Blaizot l’objet d’une note-circulaire, en date du 24 octobre, adressée à MM. les officiers comptables des secteurs. J’ai reçu copie de cette note, etc.
«... Or, monsieur l’intendant général, sans m’étonner que cette circulaire ait été faite en dehors de toute appréciation du médecin en chef de l’armée, j’ai l’honneur de vous faire observer qu’elle prescrit d’abord une mesure contraire à l’hygiène, par l’accumulation du plus grand nombre déplacés possible dans chaque ambulance, et qu’elle semble contester ensuite le droit des particuliers, en ordonnant l’évacuation des convalescents sur les ambulances privées. . . »
Ces ambulances étaient dues à la charité particulière. Beaucoup de personnes ouvrant leurs maisons à des blessés, n’étaient nullement désireuses de faire profiter de cette hos*
pitalité des malades d’un intérêt moindre à leurs yeux, et encore moins des convalescents. C’était là une source de tiraillements et même de grandes difficultés entre l’administration militaire et la liberté privée.
t L’évacuation des convalescents de Paris sur la province les expose quelquefois à de pénibles vicissitudes, avant de parvenir dans leurs départements. On en a signalé des exemples assez regrettables, pour paraître exagérés, lorsqu’on a dit, notamment, que des malades, à peine en état de supporter le voyage, étaient quelquefois conduits à l’extrémité de la France malgré leurs réclamations , alors qu’ils traversaient en'chemin de fer la ville de leur pays ou de leur destination.
* Voici cependant l’un des faits de ce genre les mieux avérés que me signale l’un de mes plus honorables confrères, le docteur Marjolin : un de ses blessés devant s’arrêter à Foitiers, a été conduit jusqu’à Bayonne, quoiqu’il ait demandé avec les plus vives instances à descendre de wagon, en temps utile.
« Quoiqu’il en soit des explications que l’on pourrait opposer à de pareils faits, je crois qu’il est de mon devoir, les connaissant, d’avoir l’honneur de les signaler à M. l’intendant de la première division, pour prévenir désor-
CHAMBBE DES DÉPUTÉS 59
mais, autant que possible, des frais de route onéreux pour le budget de la guerre et plus encore des prolongations de voyage nuisibles à la santé des convalescents évacués de Paris sur la province. »
« La multiplicité des ambulances, devenue infinie, assure aux malades et aux blessés des secours innombrables sur tous les points de Paris et semble devoir le transformer en un immense hôpital... j>
On ne faisait pas, en effet, quelques pas dans les rues de Paris, ceux qui s’y trouvaient à cette époque peuvent s’en souvenir, sans rencontrer une ambulance.
« ... mais il ne suffit pas que ces ambulances se multiplient chaque jour indéfiniment, il importe qu’elles offrent, pour les quantités les plus variables de lits, des conditions de première installation désirables et môme nécessaires. Les emplacements des ambulances doi vent être d’abord d’un accès facile, extérieurement aux voitures, et intérieurement aux brancards, qui ne peuvent toujours passer par des corridors ou par des escaliers trop étroits.
» L’installation des lits convient au rez-dechaussée ou au premier étage des maisons, mais non au-dessus, et jamais sous les toits, à cause des difficultés pour le service, de la fati-
gue pour les malades, de l’infection des locaux et des dangers d’incendie. *
« Le nombre des lits, dans la plupart des ambmances, dépasse, non les proportions de l’emplacement... » (Je tiens, messieurs, à appeler toute votre attention sur ce point.) « ... mais les proportions de l’hygiène, ce qui est bien différent, car il ne faut pas confondre la place matérielle des lits avec leur occupation par des malades ou des blessés, dont l’état morbide ou traumatique dégage toujours des émanations fétides plus ou moins prononcées.
t Je crois, monsieur l'intendant général, qu’il y aurait lieu d’autoriser les médecins majors chefs de secteurs, à prescrire la suppression partielle, mais réservée, de quelques lits dans les ambulances où il y en a trop, sans exposer, d’une part, ces messieurs à des refus administratifs, et, d’autre paît, l’administration elle-même à un acte d’autorité plus compétente de la commission supérieure.
a Les ambulances annexes de nos grands hôpitaux militaires, comme le Yal -de- Grâce, le Gros- Caillou et Saint-Martin, gagneraient beaucoup, pour les facilités du service et la promptitude autant que la régularité des éva-
ül
ouations, si vous vouliez bien faire accorder aux médecins majors chefs de secteurs, avec l’assentiment du médecin en chef de chacun de ces hôpitaux, les autorisations compétentes :
« 1° D’indiquer le genre de malades susceptibles d’être dirigés plutôt sur telle ambulance que sur telle autre ;
« 2° De restreindre sagement le nombre des admissions dans celles dont l’état sanitaire serait en souffrance, par le fait de la constitution médicale, ou par une cause morbide plus ou moins grave ;
« 3° D’évacuer sur les ambulances privées, déjà disposées à les recevoir, les blessés ou malades approchaut de la convalescence et ayant besoin d’un régime approprié ou meilleur.
t ... L’abus de séjour des hommes guéris dans les ambulances est devenu l’objet de la surveillance la plus active de la part des médecins chefs de secteurs.
« Mais nous devons reconnaître que cette surveillance facile et régulièrement exercée dans les ambulances militaires, offre plus de difficultés dans les ambulances municipales, internationales et privées.
i J’ai pris la tâche d’aller moi -même dans un grand nombre de ces ambulances, pour y renouveler aux médecins civils les recom-
mandations déjà faites contre l’abus du séjour prolongé des militaires guéris. »
Je passe à une question qui n’est pas sans intérêt :
« Les armes des malades ou des blessés, dans les ambulances, où elles restent quelquefois déposés auprès d’eux, peuvent devenir un Eérieux embarras, et même un danger réel qu’il serai t opportun de prévenir. Ce n’est pas seulemen t la gêne matérielle qui en résulte, dans les salles, auprès ou au-dessus des lits; ce n’est pas non plus la difficulté d’entretenir et de surveiller les armes, c’est surtout la crainte des accidents qu’elles peuvent occasionner, si, par exemple, un homme, saisi de vertige ou d’un accès de colère, s’empare de l’une de ces armes et en menace ses voisins. Un homicide ou une tentative de meurtre, dans de telles condition?, pourrait avoir les conséquences les plus graves, au point de vue médico-légal, et des exemples en ont été observés. Que seraitce donc, s’il survenait une collision entre plusieurs hommes, et, bien plus encore, si une émeute, un soulèvement dans la rue envahissait une ambulance, pour s’emparer des armes, comme je l’ai vu autrefois, à la révolution de Juillet? »
J’étais bien jeune à cette époque-là ; je corn-
mençais mes études médicales. Le 28 juillet, au moment où nous étions occupés, autour de mon père, à l’aider dans des opérations chirurgicales, on annonça qu’un certain nombre de citoyens combattants voulaient envahir l’hôpital, après avoir appris qu’on y avait recueilli 300 hommes avec armes et bagages.
La première précaution que prit le chirurgien en chef fut de faire mettre tous ces hommes en tenue d’hôpital et de les faire coucher dans les salles de tiévreux devenues disponibles ; toutes les armes avaient été cachées.
Il y eut un moment extrêmement critique. Mon père descendit dans la rue, lit une vive allocution à tous ces combattants dont il était bien connu et parvint à les dissuader de pénétrer de force dans l’hôpital, pour a’e : parer des armes déposées en lieu tùr. Il fut même accueilli avec beaucoup de sympathie par tous ces hommes qui s’empressèrent de relever les barricades, de faciliter l’accès de l’hôpital et d’assurer le transport des blessés.
Vous voyez, messieurs, quel fut le résultat d’une détermination étrangère nécessairement à toute direction administrative, comme il arrive dans un grani nombre de circjnstances, lorsque le service môiical se trouve tn présence des difficultés les plus grandes.
Passons à d’autres dépêches :
t Monsieur l’intendant général,
« Les officiers d’administration de certaines ambulances ou leur représentant s’attribuent maintes fois des prérogatives qu’ils n’ont aucun droit d’avoir sur les médecins, en se constituant les délégués ou les intermédiaires de l’intendance, pour diverses parties du service.
« C’est ainsi, par exemple, que ces mes* sieurs s’opposent quelquefois à la réduction du nombre des lits, si nécessaire qu’elle soit, au point de vue de l’hygiène, dans une salle encombrée, malgré la demande des médecins traitants, ou malgré l’aveu du médecin major, chef de secteur, et même malgré la recommandation de l’inspecteur médecin en chef de l’armée.
« C’est encore ainsi qu’ils décident souvent des évacuations, saüs avis médical sur leur opportunité ou sur les précautions à prendre pour les malades et sur les soins à leur donner durant le trajet à parcourir. »
L’intendant général a tenu compte de cette observation, et on a donné des ordres en con. séquence.
« Le nombre des ambulances privées tend à diminuer de jour en jour, et c’est un grand
bien, malgré les services qu’elles ont pu rendre, parce qu’elles étaient trop souvent la source ou plutôt le foyer de toutes sortes d’abus difficiles à détruire et même à découvrir. Je viens de constater ce résultat dans l’inspection spéciale que m’avait confiée M. le ministre de la guerre. Je crois devoir en faire part à M. l’intendant militaire de la première division, qui jugera peut-être, comme moi, opportun de faire diriger actuellement les évacuations de malades ou de blessés sur les grandes ambulances plutôt que sur les ambulances privées, »
Je lirai une lettre à M. l’amiral Fleuriot de Langle, qui avait bien voulu me demander mon avis sur les ambulances de rempart :
* Monsieur l’amiral,
« Les ambulances de rempart, au sujet desquelles vous m’avez fait l’honneur de m’écrire, constituant un service tout spécial, organisé par les soins de la municipalité, ne forment que des dépôts de secours ou des postes médicaux tout à fait à part, et soustraits, en quelque sorte, à l’inspection générale des ambulances militaires.
c C’est pourquoi, monsieur l’amiral, j’ai dû
différer de vous répondre, pour communiquer à la commission supérieure de l’Hôtel de Ville vos justes critiques sur les ambulances de rempart, qui sont beaucoup trop nombreuses en effet et doivent être modifiées dans leur installation aussi bien que dans leur fonctionnement. »
Voici une lettre que j’ai eu l’honneur d’écrire à M. Jules Ferry, maire de Paris, président de la commission des ambulances :
i Monsieur le président,
« Une réunion de la commission supérieure serait peut être fort utile, au milieu des effets déplorables du bombardement sur les ambulances de la rive gauche. La nécessité d’en évacuer plusieurs d’urgence, le danger auquel beaucoup d’autres sont exposées, la difficulté de pourvoir à leur remplacement sur la rive droite ou vers le centre de Paris et la recherche des locaux ou des ressources disponibles à cet effet, l’opportunité enfin d’approprier aux besoins imprévus la tâche des hôpitaux répartiteurs, telles sont les considérations d’après lesquelles il me semble désirable de réunir la commission.
« Volve double autorité, monsieur le prési-
dent, conune maire de Paris, nous permettrait d apprécier la valeur des divers projets d’ambulance que la ville pourrait seule faire mettre à exécution. Ainsi se présenterait celui que j ai eu 1 honneur do vous soumettre, par une dépêche, d’approprier les caveaux des halles centra'es aux évacuations des malades et des blessés; ainsi se reproduirait la question des écoles municipales accordées d’abord, reprises ensuite au service et redevenues enfin, pour beaucoup d’entre elles, forcément disponibles. Il y aurait lieu aussi d’examiner un plan fort ingénieux d’ambulances mobiles sur la Seine, imaginé par un ancien chirurgien de la marine qui m’en adresse communication et que j’ai fait connaitre à l’intendance militaire. Mais par un sentiment de réserve, je n’insisterai pas davantage sur les motifs de cette réunion.
« Veuillez agréer, monsieur le président, etc. »
La commission s’est réunie.
A l’intendant général :
1 La répartition des pharmaciens dans les ambulances laisse beaucoup à désirer, et je partage entièrement, à cet égard, les vues que vous me faites l’honneur de m’exprimer par votre dépêche d’hier.
' Je vais charger les médecins-chefs de sec-
teur de s’enquérir avec soin de cette situation dans toutes les ambulances militaires de leur circonscription, et je pourrais prier M.le pharmacien piincipal Fournez d’apprécier les besoins d’un service de sa compétence, si vous le jugez à propos, monsieur l’intendant général, et si vous ne préférez pas requérir vousmême, à cet effet, l’intervention de l'honorable chef de la pharmacie centrale.
« N’oublions pas, du reste, que chacun des membres de la commission supérieure doit, dans l’inspection médicale de son secteur, s’assurer du service de la pharmacie dans chaque ambulance.
« Veuillez agréer, etc. »
« Des infirmeries régimentaires mobiles seraient utilement établies dans les principaux corps de troupes, comme le médecin en chef du 14e corps d’armée en a pris l’initiative, afin de ne pas envoyer aux hôpitaux ni aux ambulances les hommes atteints seulement d’affections légères et de leur assurer un abri meilleur que celui des tentes ou des baraques, insuffisantes à les préserver des intempéries, de l’air froid ou humide.
* Les résultats obtenus de cette mesure par M. le médecin principal Baizeau sont assez satisfaisants pour être encouragés auprès de
l’administration et du commandement , afin que tous les régiments puissent avoir une installation convenable pour leurs malades et leurs blessés.
« Il suffirait d’approprier à cet usage, pour chaque corps, une baraque aussi bien fermée que possible, composée de deux pièces, l’une plus petite pour la visite et le dépôt du matériel, l'autre assez grande pour une dizaine d'hommes et garnie de quelques objets les plus nécessaires, mais en même temps ies plus transportables en cas de déplacement. (Cette mesure a été adoptée depuis et bien organisée en Allemagne.)
« La société de secours aux blessés militaires, ayant cru pouvoir disposer de plusieurs ambulances privées, y a fait évacuer des malades ou des blessés qu’elle ne devait diriger que sur celles de sa propre administration.
* C’est là, monsieur l’intendant général, un abus qui a déjà fixé notre attention et qui, je crois, a motivé un ordre formel de votre part. Il y aura peut-être lieu d’en instruire la commission supérieure des ambulances, afin de fixer, d’une manière précise, les attributions spéciales de la société de secours à l’égard des évacuations.»
Maintenant, messieurs, j’ai une série de
pièces qui, au point de vue médical, ont une grande importance; elles sont relatives à l’encombrement, mais le peu de mots que j’ai dits sur ce point spécial suffit à vous les indiquer. Je craindrais de lasser l’attention de la Chambre et je me sens moi-même un peu fatigué.
A droite. Reposez-vous !
M. le baron Larrey. Je vous remercie, j’aurai bientôt terminé.
Au point de vue des épidémies, j’ai proposé à M. l’intendant général de faire établir un plan topographique de Paris indiquant les positions qu’occupaient les ambulances. Cette carte a été faite; elle a eu une très-grande utilité en nous permettant de rechercher et de trouver vite l’emplacement de chacune des ambulances.
Je demande aussi l’éloignement de tous les hommes qui, n’ayant que des indispositions légères, encombrent les hôpitaux et deviennent un grand obstacle à un service régulier. Cet abus était constant et s’est trop prolongé.
Vous savez, messieurs, quel froid intense il a fait pendant le siège, surtout à un certain moment ; cette question a soulevé de ma part plusieurs observations, notamment celle-ci :
* L’abaissement de la température , à la aison des pluies et aux approches de l’hiver,
tend certainement à aggraver la constitution médicale et à compliquer les maladies comme les blessures, si on ne prend, de bonne heure, les piécautions nécessaires pour y remédier.
« Le chauffage mesuré des salles dans les hôpitaux et les ambulances, surtout au rez-dechaussfe, l’assainissement des tentes, l’addition d’une couverture et au besoin des chemises de flanelle pour les malades les plus grave? ment atteints, des capotes d’hôpital pour ceux qui n’en ont pas et de petits paillassons pour les dysentériques (obligés de se lever sans cesse, les pieds nus), sans parler des boissons chaudes et des autres détails laissés à l’appréciation du médecin traitant ; telles sont, monsieur l’intendant général, les précautions sur lesquelles je crois utile, dès à présent, d’appeler votre attention contre les effets du froid. ®
11 s’agit à présent d’hommes atteints de maladies organiques, occupant des lits qu’on pouvait donner de préférence et plus à propos à des malades du moment; j’ajoute que ceux qui étaient atteints d’affections chroniques se trouvaient très-mal d’une pareille promiscuité et étaient exposés ainsi à des aggravations, à des accidents presque inévitables.
Suit une question qui se rattache encore à l’histoire du siège et que beaucoup d’entre
tous, messieurs, ont pu sans doute apprécier comme moi.
« Monsieur l’intendant général,
t Les cabarets et les cantines où s’abreuvent et s’enivrent trop souvent nos soldats et surtout les gardes mobiles de Paris, semblent réclamer une surveillance plus active que jamais, pour réprimer le plus possible la falsification des denrées liquides et les progrès de l’ivrognerie.
« M. le médecin en chef de la garde mobile m’en informe particulièrement et j’ai l’honneur, monsieur l’intendant génénal, d’appeler aussi sur ce fait votre sollicitude, en vous priant de saisir vous-même le commandement supérieur et la préfecture de police des conséquences graves de tels abus, pour la discipline militaire, pour la sécurité publique et pour la santé de l’armée. »
Voici une question de médecine légale militaire sur les cas simulés :
« Monsieur l’intendant général.
« Les lésions ou maladies simulées dans les ambulances sont l’objet d’une vigilante attention delà part des médecins de secteurs, aux-
quels j’ai recommandé la recherche de tous les cas de ce genre. Les simulateurs aussitôt découverts, sont renvoyés à leur poste, avec annotation sur leurs billets d’ambulance.
« Je crois devoir, monsieur l’intendant général, vous signaler de tels faits, trop préjudiciables au service de la défense, pour n’être pas réprimés par un ordre sévère du commandement supérieur. »
Vient après une série de dépêches sur l’épidémie de variole qui a été si grave, dont j’ai déjà eu l’honneur de dire quelques mots à la Gham* bre, et sur les dangers d’encombrement qui devaient en résulter.
* Monsieur l’intendant général.
« L’hôpital des varioleux de Bicètre, que j’ai visité de nouveau hier, a un effectif de 1,336 malades et ne pourrait se maintenir dans de telles conditions, sans former un foyer épidémique dangereux pour les troupes voisines. Mais l’établissement d’Alfort est prêt à recevoir, dès aujourd’hui, des varioleux et à évacuer ses convalescents sur l’hospice d’Ivry, que je suis allé voir également et qui pourrait partager ses nombreux bâtiments, si bien organisés, entre les vénériens et les convalescents, etc. »
« La variole qui sévit toujours dans l’armée pourrait se manifester dans les bataillons mobilisés de la garde nationale, si on ne prenait les précautions nécessaires pour assainir les locaux précédemment occupés par les soldats de la ligne ou de la mobile et où se trouvent cantonnés actuellement ces bataillons.
« Les nouveaux arrivés, m’annonce le médecin en chef de Bicêtre, trouvent même dans ces campements de la paille qui a servi à leurs prédécesseurs et qui devient dès lors pour eux un intermédiaire très-actif de contagion.
« Ce témoignage si autorisé mérite la plus plus sérieuse attention et j’ai l’honneur de le communiquer à M. l’intendant général, en le priant de transmettre a qui de droit les recommandations nécessaires à’ l’assainissement des locaux occupés par la garde nationale mobilisée. »
Je fais appel, sur ce sujet, non -seulement à l’intendant général, mais encore aux médecins en chef de la garde nationale et de la garde mobile.
Puis viennent les mesures de vaccination et de revaccination adressées par des circulaires aux médecins en chef des secteurs.
J’arrive aux questions relatives au scorbut,
aux érysipèles et à Ja pourriture d’hôpital qui a sévi particulièrement à Versailles.
J’écrivais alors à M. le ministre de la guerre :
« Monsieur le ministre, j’ai l’honneur de vous adresser, sous forme de rapport, quelques remarques relatives à la prophylaxie de la pourriture d’hôpital.
« L’hôpital civil de Versailles, où sont reçus maintenant des blessés destinés à l’hôpital militaire, m’a paru offrir, au point de vue de l’hygiène, certaines indications que j’ai soumises à mon honorable confrère le médecin en chef. Il a bien voulu les accueillir avec empressement et prendre les mesures nécessaires pour enrayer aussi le développement de la pourriture à l’hôpital civil.
« La plus importante de toutes ces mesures, c’est que les hommes atteints de cette redoutable complication des plaies ne soient jamais en contact ou en rapport avec les autres blessés. Leur évacuation sur l’ambulance deTrianon doit être aussi prompte que possible et leur isolement absolu, etc. »
Ici se présentent les fièvres typhoïdes, en assez grand nombre pour m’avoir inquiété sérieusement vers la fin du siège. Toutes ces fièvres, en se multipliant, devaient nous faire craindre, par suite de l’encombrement,
l’invasion du typhus. J’ai même prié les médecins de ne pas employer le mot de * typhus ».
J’adressais, à ce sujet, la circulaire suivante à chacun des médecins en chef des hôpitaux et des secteurs :
t Mon cher camarade, l’affection typhique dont vous m’annoncez l’apparition dans les salles de médecine de votre hôpital, pouvant constituer rapiaement un foyer d’infection redoutable, réclame la prompte application de toutes les mesures d'hygiène les plus propres à en prévenir le développement, mais aussi une extrême réserve dans l’appréciation et même dans l’appellation de la maladie.
« Le mot de « typhus » implique tellement l’idée de l’épidémie la plus contagieuse, qu’il ne saurait être employé sans les plus graves inconvénients, alors même que les symptômes observés justifieraient, comme vous me le rappelez si bien, le diagnostic et la dénomination, au point de vue médical.
* Permettez-moi, mon cher camarade, de vous en démontrer la preuve et les conséquences par un exemple bien avéré. Le typhus de la gueire de Grimée avait fait, comme nous le savons tous, de grands ravages à Constantinople, et beaucoup de malades furent sagement évacués sur France. Il en vint bon nombre à Paris, et notamment au Val-de- Grâce, dont
j'étais alors le médecin en chef. De nouveaux cas de l’épidémie apparurent : « C’est le typhus », dirent quelques médecins , mais à peine ce mot fut -il prononcé que l’inquiétude menaça de se propager parmi les autres malades, parmi les infirmiers eux-mêmes et jusque dans le public. Je recommandai aussitôt à tous mes collaborateurs de l’hôpital de calmer les craintes, en n’employant plus désormais cette expression, et d’y substituer celle beaucoup plus vague et presque insignifiante « d’affection typhique ». Nous eûmes soin en même temps d’assurer les règles de l’hygiène des salles, et surtout la réduction du nombre des lits. Toute inquiétude cessa dès lors, malgré la gravité de la situation, malgré la mortalité même, et il ne fut plus question de typhus.
« Voilà pourquoi, mon cher médecin en chef, je vous recommande aussi instamment de communiquer cette dépêche à mes honorables confrères civils, en les priant, au besoin, de ne plus employer, même en ville, un terme qui ajouterait la contagion morale à la contagion morbide, tandis que le mal semble se réduire à une simple épidémie, en s’appelant pour tous « affection typhique ».
Reslent quelques dépêches relatives à la
mortalité dans les différentes épidémies, et aux mesures à prendre pour les inhumations. Je fais allusion à une proposition qui fat faite alors, et sur laquelle on voulut bien me consulter, relativement à un procédé aujourd’hui usité en Italie, c’est à-dire à la crémation. Toutes ces questions ne sont- elles pas essentiellement de la compétence médicale ?
Enfin, messieurs, je termine, et j’ai cru convenable d’en agir ainsi, par des propositions à l’intendant général, de récompenses bien méritées par le personnel de santé, nonseulement par les médecins de l’armée, mais aussi par les médecins de la marine; et je dis, pour eux, à M. l’intendant général :
« Les médecins de la marine chargés de la direction du service de santé des forts, pendant toute la durée du siège, ont rendu de si utiles services à la défense nationale, avec un dévouement absolu, modeste et désintéressé, qu’après avoir dignement supporté les peines, ils dohent être justement signalés pour les récompenses.
* J’ai l’honneur, monsieur l’intendant général, de recommander à votre haute intervention auprès de M. le ministre la marine, la juste part à faire en faveur des médecins placés sous ses ordres. J’en connais quelques-
uns, mais je ne les connais pas tous, et je craindrais d’être partial, en vous désignant les uns plutôt que les autres.
* C’est pourquoi, vis-à-vis de l’autorité, j’écarte mes préférences, et c’est ainsi que j’ai cru devoir faire, dans la limite de mes attributions, auprès de mon éminent collègue M. lteynaud, inspecteur général du service de santé de la marine. »
Telles sont, messieurs, les questions principales que j’ai cru devoir signaler à votre attention , au point de vue de la compétence médicale. Mais je m’aperçois que ce plan est déjà beaucoup trop vaste, et qu’il ne me permet pas de plus longs développements.
J’arrive donc enfin aux conclusions:
Les faits que j'ai eu l’honneur de communiquer à la Chambre, d’après toutes les dépêches que j’ai citées, témoignent assez de la part d’initiative et d’activité que le corps médical de l’armée doit prendre dans toutes les questions relatives à l’hvgiène des troupes, des hôpitaux et des ambulances.
Ce sont toutes ces considérations qui m’ont décidé, de prime abord, à formuler la proposition de confier au service médical la direction du service de santé qui me semble devoir lui appartenir à tant de titres. Cette opinion a été
soutenue par plusieurs de nos honorables collègues, et beaucoup d’autres s’y sont ralliés formellement. Je me réserve, dans la discussion des questions spéciales et des faits particuliers, de suatenir, s’il y a lieu, les propositions que comporte un débat de cette importance pour l’armée.
Permettez-moi, messieurs, de ne pas descendre de la tr.bune sans remercier la Chambre de sa bienveillante attention pendant ce trop long discours. (Très-bien ! très-bien ! — Applaudissements sur divers bancs.)
Paris. — lmp- A. Wittersheim et O, 31t quai Voltaire»