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Projet de pénitencier

Tous ceux qui l’ont vu le considèrent, en général , comme une expression du système pensylvanien ; parce qu’ils y retrouvent la séparation des prisonniers entre eux.

J’attache quelqu’importance à établir que, lorsque je Fai conçu, je n’ai eu aucunement pour but de satisfaire aux exigences d’un programme qui n’était encore connu de personne : — c’était, en effet , à une époque qui est déjà loin de nous. — Mais j’avais observé que, lorsque des prisonniers causaient du désordre dans une maison centrale , on prenait le parti de les transférer dans une autre; que beaucoup d’entre eux s’appliquaient alors à se faire croire dangereux , afin d’avoir occasion de changer de prison , et qu’à leur entrée dans chaque maison nouvelle, ils excitaient, sinon des troubles,, du moins une sorte de fermentation ou seulement d’éveil , qui venait interrompre les bonnes habitudes d’ordre , quand elles étaient établies auparavant. — De là j’avais été amené à penser que ce pourrait être une bonne chose que

de créer une ou deux prisons disciplinaires , où l’on, enverrait tous les détenus qui se conduiraient mal dans les maisons centrales ; de telle sorte que , celles ci purgées des plus mauvais sujets , il fût devenu plus facile d’y organiser une tenue régulière , une bonne éducation industrielle , peut - être même une meilleure éducation morale.

Personne alors ne m’a indiqué comment ces prisons disciplinaires pourraient être entendues ; et, livré à moi-même, pour arrêter le programme dont le projet devait être l’expression , je n’avais pu hésiter à croire qu’il fallait que la séparation des prisonniers en fût la base. — Les cellules de punition, où, dans notre système, on séquestrait déjà les détenus dangereux, étaient une indication dont il ne m’était pas permis de m’écarter ;'je devais vouloir , d’ailleurs , que la prison disciplinaire fût positivement un lieu d’intimidation , où l’individu le plus perverti n’eût jamais le désir d’aller , pour rencontrer des hommes de sa trempe , avec lesquels il aimât à faire alliance — Je ne rappellerai pas ici tous les autres motifs qui durent me porter vers le parti de la séparation , alors pourtant que personne n’en parlait encore chez nous $ mais on comprend sans peine qu’ils abondaient tellement, à l’égard de ces prisonniers d’exception , qu’il ne faudrait pas dire que j’eusse eu aucun mérite à avoir ainsi devancé l’état où la question est arrivée plus tard.

L’application présentait peut être quelques difficultés.

Livré à moi seul, comme je viens de l’annoncer, je devais être d’autant plus consciencieux à ne m’affranchir d’aucunes des conditions que je soupçonnais pouvoir être 'la conséquence de ce nouveau système d’emprisonnement.

L’est ainsi que je m’étais, avant tout, imposé celle de faire assister tous les détenus , sans exception, aux offices divins, depuis la cérémonie

du dimanche jusqu’à la prière de chaque jour: — je jugeais impossible , en effet , que dans un pays où l’on donne un prêtre au condamné qui monte à l’échafaud , on voulût admettre qu’un établissement pourrait être créé pour renfermer des prisonniers , sans leur donner la faculté et même leur faire une obligation d’assister , dans toute l’étendue du mot., aux célébrations du culte j de se livrer aux pratiques qui , sans violenter les consciences , sont imposées à tous les fidèles $ d’entendre enfin les exhortations de la morale évangélique. — Et c’était peutêtre parce que les hommes dont j’avais à m’occuper devaient être de plus mauvais sujets que d’autres , c’est-à-dire avoir souvent plus d’imagination ( puisqu’il y a malheureusement une imagination pour le crime ) , que , séparés de leurs camarades , et livrés à une vie sérieuse , ces mêmes hommes me semblaient devoir être plus disposés à recevoir de vives impressions religieuses (1).

Je m’étais ensuite donné pour seconde condition de placer les prisonniers dans des logements transparents et tout ouverts sur des galeries 5 afin qu’aucunes de leurs actions n’échappassent à la surveillance j afin surtout que les rapports des gardiens avec eux fussent rendus visibles. J’excitais ainsi dans ces agents , tout ce qu’ils pourraient avoir d’activité d’inspection $ tandis que, si les cellules étaient fermées , ces mêmes agents se tiendraient bien souvent dans les corridors, sans s’inquiéter de ce qui se passerait à l’intérieur de ces cellules, et qu’ils n’arriveraient à voir ( et dans une seule à la fois ) , que s’il y avait préalablement de leur part volonté et action d’en ouvrir la porte ou le guichet.

J’ajouterai enfin que cette fibre ouverture des logements était encore commandée pour faciliter en même-temps , et l’enseignement des individus auxquels il faudrait montrer Une profession, et la surveillance des ouvrages de ceux qui seraient déjà en état de travailler ; en un mot, qu’elle devait être le meilleur moyen d’arriver au plus grand développement in dustriel qu’il fût possible d’atteindre dans ces sortes de prisons.

Je suis resté convaincu delà puissance de tous ces motifs, bien que des personnes aient paru craindre qu’il y eût une sorte d’inhumanité à soumettre ainsi des hommes à un regard continuel ,' qu’ils ne sauraient éviter. — Je n’ai pas compris pourquoi la société ne placerait pas le condamné dans la maison de verre du philosophe grec, Le sage la dési rait, parce qu’aucune de ses actions n’avait besoin du voile des murailles : le condamné l’habiterait , parce que nous devons vouloir qu’il ne s’accoutume pas à faire du mal derrière les murailles ; mais qu’il s’accoutume au contraire à ne rien faire qui puisse redouter la vue du dehors — Donnons lui donc la maison de verre ; il sera toujours temps et bien facile d’y mettre un rideau , si le caractère d’un prisonnier permettait de suspendre passagèrement cette surveillance continuelle, qui serait la règle de la maison , et que le directeur rétablirait à l’instant même où il le jugerait convenable.

Je m’étais imposé comme troisième condition, d’arriver à ce que chaque logement offrit la plus grande somme de garanties pour la conservation de la santé du détenu. — Je ne regardais plus comme possible en effet, qu’au XIXe siècle, on voulût emprisonner , n’importe à quel étage , des hommes dans de véritables cachots j — et de ce que j’étais arrivé à la nécessité de séparer complètement les prisonniers , je me suis cru obligé, en revanche, de rendre leurs habitations tellement ouvertes qu’ils s’y trouvassent au milieu d’un océan d’air , comme les cultivateurs dans les champs. — C’était , on le voit, me placer bien loin de la pensée qui a présidé à la composition des prisons pensylvaniennes : — et serait-ce parce que les esprits se sont, en quelque sorte ? déjà accoutumés à savoir des hommes enfermés dans d’étroites cellules, qui ne sont assainies, comme à Trenton, que par une ventilation factice, qu’on m’aurait objecté d’avoir dépassé le but , en soumettant les prisonniers à une ventilation trop énergique ? J’ai répondu à cette objection dans un rapport adressé à Monsieur le Ministre de l’Intérieur ; mais je ne peux qu’insister ici sur l’avantage incontestable qu’on aurait toujours à être maître d’obtenir au-

tant d’air qu’on en désirerait , quand on serait maître en même-temps d’en diminuer l’action , et même de la faire cesser tout-à-fait.

J’avais entendu donner à chaque condamné^ ainsi qu’on l’a vu, non seulement de l’air en abondance, mais encore un lieu de promenade (2)$ et de même que j’avais senti la nécessité de varier la dimension des logements, afin de permettre de varier les industries, de même jûivais voulu que les préaux eussent aussi des dimensions différentes , à cause , d’une part , de la différence de force et de constitution des individus , et puis aussi à cause de la différence relative de salubrité des étages. — Je m’étais attaché enfin , pour arriver au complément de toutes les garanties de salubrité , à rechercher une disposition qui donnât à tous ces logements une bonne exposition ; de telle sorte qu’il n’y en eût aucun dont l’intérieur 11e pût recevoir, chaque jour, les rayons du soleil (3).

Je m’abstiendrai d’énumérer les autres conditions auxquelles je m’étais imposé de satisfaire. — Je me bornerai à dire que je poursuivais mes recherches et la rédaction de mes plans , lorsque j’appris que l’administration avait décidé que des quartiers de correction cellulaires seraient annexés à plusieurs de nos maisons centrales existantes.

Cette nouvelle dut m’empêcher de présenter mon projet , et si plus récemment je me suis déterminé à le faire , c’est qu’au milieu des discussions qui sont nées de l’exploration des prisons étrangères , on a trouvé que ce projet présentait de l’intérêt , en ce sens qu’il semblait résoudre les objections les plus graves qui avaient été faites contre le régime de la séparation continue.

Après avoir suivi tous les débats sur cette question des prisons , je suis d’ailleurs resté convaincu que , dans le cas où , soit par conviction , soit par crainte de hasarder des dépenses considérables , les chambres n’accepteraient pas une réforme radicale immédiate, on ne pourrait échapper à la nécessité d’avoir, en France, plusieurs établissements dans lesquels les prisonniers seraient séparés les uns des autres.

Et en effet, si les meilleurs esprits n’ont pas été d’accord sur le mode à adopter afin de rendre nos maisons de détention plus efficaces pour empêcher la marche progressive des récidives, personne n’a mis en doute l’existence du mal, et personne non plus, je le crois du moins, ne se refusera à admettre qu’il y ait dans la population des prisons, beaucoup d’hommes qui ne peuvent rester confondus avec la masse des autres condamnés ; parce qu’ils sont au milieu d’eux des artisans de trouble et de désordre j que, voués au mal, ils neutralisent les efforts de l’administration, quand ils ne parviennent pas à exciter des révoltes , et qu’une fatale affinité les unit ensemble pour préparer , dans la prison , ces associations qui se multiplient d’une manière effrayante.

D’un autre côté, si les abus criants de nos bagnes ont fait regarder leur suppression comme indispensable, ne serait-ce pas à l’égard des condamnés aux travaux forcés surtout , qu’on devrait rechercher si le régime d’une séparation absolue pendant l’expiation de la peine , ne serait pas un des meilleurs moyens de rassurer la société, contre les craintes, malheureusement trop fondées , qu’inspire la classe des forçats libérés ? Et dans le cas où l’on hésiterait, même pour les bagnes , à tenter d’un seul coup une réforme bien tranchée , ne devrait-on pas , en procédant par voie d’essai, créer, à quelque distance de la Capitale, une maison où l’on renfermerait les condamnés aux travaux forcés des départements de l’Est et du centre de la France?

Je ne me permettrai pas, du reste, d’entrer plus avant dans l’examen de questions dont la discussion semble épuisée par les nombreux écrits qui ont été publiés, et si j’ai hasardé quelques indications qui ne sont pas du domaine de l'architecture, je me hâte d’aborder la description de mon projet.

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