‹ Prolégomènes a toute métaphysique future qui aura le droit de se présenter comme scienceChapitre 62 sur 83 · ÉPREUVE · texte numérisé non relu

ÉPREUVE

d’un jugement sur la critique

avant l’examen.

Un jugement de cette espèce se trouve dans le Journal des Savants de Goetting , appendice du troisième fragment, 13 janvier 1782, p. 40 et suiv.

Lorsqu’un auleur, qui possède bien l’objet de son ouvrage, qui s’est appliqué à faire passer dans l’exécution de son travail le résultat d’une réflexion généralement personnelle , tombe entre les mains d’un censeur qui, de son côté, y voit assez clair pour reconnaître les moments qui sont la raison propre du mérite ou du défaut de l’ouvrage, qui ne s’attache pas aux mots mais va aux choses, et ne s’arrête pas simplement aux principes d’où l’auteur est parti, la sévérité de ce critique peut bien déplaire à l’auteur, mais le public y est insensible , puisqu’il y trouve son profit ; l’auteur lui-même peut être satisfait d’avoir l’occasion de rectifier ou d’éclaircir des assertions examinées d’abord par un connaisseur, et, de cette manière, s’il croit avoir raison au fond , de faire disparaître avec le temps la pierre d’achoppement qui aurait pu nuire par la suite à son ouvrage.

Je me trouve dans une tout autre position avec mon censeur. Il ne semble pas voir du tout de quoi il est précisément question dans la recherche dont je me suis occupé (avec ou sans succès). Que ce soit fatigue

et difficulté de réfléchir mûrement d’un bout à l’autre d’un ouvrage de longue haleine, ou humeur chagrine à la vue de la réforme imminente d’une science où il croyait depuis longtemps avoir tout tiré au clair, ou, ce que je répugne à penser, une notion réellement étroite qui l’empêcherait de s’élever jamais au-dessus de sa métaphysique scolastique ; toujours est-il qu’il parcourt avec impétuosité une longue série de propositions auxquelles on ne peut rien comprendre sans connaître ses prémisses, qu’il distribue en tout sens un blâme dont le lecteur aperçoit aussi peu la raison qu’il comprend peu les thèses qui en sont l’objet , et qu’il ne peut par conséquent ni instruire le public, ni me porter le moindre dommage dans le jugement des connaisseurs. Je passerais complètement sous silence cette critique si elle n’était pour moi une occasion de donner quelques explications qui pourraient prévenir en quelques cas ‘un malentendu dans l’esprit du lecteur de ces prolégomèues.

Afin cependant que le critique saisisse un point de vue sous lequel il puisse présenter le plus clairement possible aux yeux tout l’ouvrage d’une manière défavorable à l’auteur, sans qu’il ait besoin de faire quelque examen particulier, il commence et finit par dire que « cet ouvrage est un système d’idéalisme transcendant, ou, comme il le traduit, d’un idéalisme supérieur (1). »

(1) Non, certes, pas supérieur. De hautes tours et les hommes métaphysiquement grands qui leur ressemblent, autour desquels deux' il se fait d’ordinaire beaucoup de veut, n’existent pas pour moi. Ma place

Au premier coup d’œil jeté sur ces lignes je vis ce que devait être ce compte rendu ; c’est-à-dire quelque chose de comparableà ce que ferait quelqu’un qui, entièrement étranger à la géométrie, aurait trouvé un Euclide, et chercherait à porter un jugement sur cet ouvrage, et, après avoir rencontré un grand nombre de figures en le parcourant, s’exprimerait à peu près en ces termes : « Ce livre est. une instruction systématique en fait de signes ; l’auteur se sert d’une langue à lui pour donner des préceptes obscurs, inintelligibles, qui ne peuvent servira rien de plus qu’à ce que peut faire tout homme doué naturellement d’un coup d’œil sûr, etc. »

Voyons cependant ce qu’est l’idéalisme qui se trouve répandu dans mon ouvrage, quoiqu’il ne soit pas à beaucoup près l’âme du système.

La thèse de tous les idéalistes avoués, depuis l’école d’EIée jusqu’à Berkeley, se trouve dans cette formule : « Toute connaissance par les sens et l’expérience n’est que pure apparence ; il n’y a de vérité que dans les idées de l’entendement pur et de la raison. »

Le principe qui régit et détermine constamment mon idéalisme, est au contraire que « Toute connais-

est le bathos fécond de l’erpérience, et le mot transcendantal dont j’ai tant de fois indiqué la signification, et qui n'a pas même été compris par mon censeur (tant il a tout vu légèrement), ne signifie pas quelque chose qui dépasse toute expérience, mais ce qui, tout en la précédant (a priori), n'est cependant destiné qu’à rendre possible une connaissance expérimentale. Si ces notions dépassent l’expérience, alors leur usage, qui diffère de l'immanent, c’est-à-dire de celui qui est restreint à l’expérience, prend le nom de transcendant. Toutes les confusions de cette espèce ont été suffisamment prévenues dans l’ouvrage ; mais le censeur trouve son avantage dans les malentendus.

ta

sance des choses par simples notions intellectuelles, ou de raison pure, n’est que simple apparence, et la - vérité n’est que dans l’expérience. »

Si c’est précisément là le contraire de l’idéalisme proprement dit, comment donc ai-je été conduit à me servir de cette expression dans un dessein tout opposé, et comment le critique a-t-il pu le trouver partout?

La réponse à cette question tient à ce qu’on aurait pu très facilement apercevoir par l’ensemble de l’ouvrage, si on l’avait voulu. L’espace et le temps, avec tout ce qu’ils contiennent, ne sont ni des choses, ni des propriétés en soi des choses ; elles n’appartiennent qu’à leurs phénomènes ; jusque-là je ne suis d’accord avec les idéalistes que sur un seul point. Mais eux, et surtout Berkeley , regardaient l’espace comme une pure représentation, qui, de même que les phénomènes qu’il comprend, ne nous serait connu, avec toutes ses déterminations, qu’au moyen de l’expérience ou de la perception. Je fais voir, au contrai résout d’abord que l’espace (ainsi que le temps, auquel Berkeley n’a pas fait attention) avec toutes ses déterminations peut être connu de nous a priori , parce que l’espace, aussi bien que le temps, est en nous avant toute perception ou expérience, comme forme pure de notre sensibilité, et en rend possible toute intuition, par conséquent aussi tous les phénomènes. D’où il suit que, la vérité reposant sur des lois universelles et nécessaires, comme sur ses critères, l’expérience, chez Berkeley , ne peut avoir de critères de la vérité, parce que rien n’est donné par lui pour fondement a priori aux phénomènes

qui la constituent ; d’où il suivrait qu’elle n’est qu’une vaine apparence. Suivant nous au contraire l’espace et le temps (en Iiaisou avec des notions intellectuelles pures) prescrivent a priori h toute expérience possible sa loi, qui donne en même temps le critérium certain pour y distinguer la vérité de l’apparence (1).

Mon prétendu idéalisme (proprement critique) est donc d’un caractère tout à fait propre, tel, c’est-à-dire qu’il ruine l’idéalisme ordinaire; tel que par lui toute connaissance a priori , même celle de la géométrie, en reçoit tout d’abord une réalité objective qui, sans la preuve de mon idéalité de l'espace et du temps, ne peut pas être affirmée, même des réalistes les plus zélés. Dans cet état de choses je voudrais donc, pour prévenir tout malentendu, pouvoir appeler d’un autre nom ma notion, mais je ne puis la changer totalement. Qu’il me soit donc permis de l’appeler désormais, comme on l’a déjà fait plus haut, un idéalisme formel, ou mieux encore un idéalisme critique, pour le distinguer de l’idéalisme dogmatique de Berkeley, et de l’idéalisme sceptique de Descartes.

Je ne trouve rien de plus à remarquer dans la critique de cet ouvrage. L’auteur juge en gros d’un bout

(I) L’idéalisme proprement dit a toujours un but mystique, et ne saurait en avoir un autre; le mien n’a pour but que de faire comprendre la possibilité de notre connaissance a priori touchant des objets de l’expérience ; ce qui est un problème qui n’a pas encore été résolu jusqu’ici, pas même proposé. Par là tombe donc tout l’idéalisme hyperphysique, qui conclut toujours (comme on peut le voir déjà par Platon) de nos connaissances a priori (même des connaissances géométriques) à une autre intuition (l’intellectuelle), comme celle des sens, parce qu’on ne peut absolument pas concevoir que des sens doivent percevoir ausai a priori.

à l’autre ; manière habilement choisie, parce qu’ainsi on dit ce qu’on sait sans laisser apercevoir ce qu’on ignore : un seul jugement développé, de détail , s’il avait porté, comme cela devait être , sur la question principale, aurait peut-être mis à découvert mon erreur, peut-être aussi le degré de connaissance du critique dans cette espèce de recherches. Ce n’a pas été non plus un artifice mal imaginé pour ôter aux lecteurs qui ont l’habitude de ne se faire une notion des livres que d’après les journaux, l’envie de lire de sitôt le livre même, que de débiter d’un seul trait à la suite les unes des autres une multitude de propositions qui, dépourvues de leur liaison avec leurs preuves et leurs explications (surtout quand elles sont aussi opposées que celles-ci à la métaphysique scolastique) , doivent nécessairement sembler des absurdités, de fatiguer la patience du lecteur jusqu’au dégoût, et, après m’avoir attribué la proposition sententieuse que l’apparence constante est la vérité, de finir cependant par cette dure mais paternelle leçon : A quoi donc sert de contredire le langage reçu, à quoi bon, et d’où vient la distinction de l’idéalisme? C’est là un jugement qui finit par faire consister le caractère propre de mon livre (quand il devait être d’abord une hérésie métaphysique) en un simple néologisme, et qui montre clairement que mon prétendu juge n’en a pas entendu la moindre chose, et qu’il ne s’est pas non plus très bien compris lui-même (1).

(1) Le censeur se bat en plus d’un endroit avec son ombre. Quand j’oppose la vérité de l’expérience au rêve, il ne fait pas attention qu’il

Le critique parle cependant comme un homme qui doit se croire des connaissances importantes, supérieures, mais qu’il tient encore en réserve; car je ne connais rien de nouveau en métaphysique qui puisse justifier un pareil ton. En quoi il a grand tort, puisqu’il prive le monde de ses découvertes. Car il n’est pas douteux que beaucoup d’autres ainsi que moi, n'ont cependant pas su trouver, malgré tout ce qui a été publié de beau depuis longtemps déjà dans cette partie, que la science ait par là fait le moindre progrès. Le monde peut bien ne pas trouver mauvais qu’on aiguise des définitions, qu’on donne des béquilles à des preuves boiteuses, qu’on ajoute aux cenlons de la métaphysique de nouvelles pièces, ou qu’on en renouvelle la forme, mais il ne le demande pas. Il est rassasié d’assertions métaphysiques : on veut la possibilité de cette science, les sources d’où la certitude en peut être dérivée, et des critères qui permettent de distinguer avec certitude l’apparence dialectique de la raison pure d’avec la vérité. Le critique doit posséder la clef de tout cela, autrement il n’aurait jamais pris un ton si haut.

Mais je soupçonne que le besoin de la science ne lui est peut-être jamais venu dans la pensée, car autre-r

ne s’agit pan là du somnio objective sumpto de la philosophie de Wolf, qui est purement formel, et où l’on ne considère point la différence du sommeil et de la veille, différence qui ne peut pas même être l'objet d’une élude dans une philosophie transcendantale. Du reste, il dit de ma déduction des catégories et de la table des principes intellectuels, que ce sont u des principes connus de logique et d’ontologie, exprimés en langage idéaliste. » Le lecteur n’a qu’4 voir là-dessus ces prolégomènes pour être assuré qu’on ne pouvait porter un jugement plus pitoyable et même plus faux historiquement.

ment il aurait dirigé son jugement sur ce point, et un essai, même défectueux, aurait, dans une occasion si importante, provoqué son attention. S’il en est ainsi, nous voilà redevenus bons amis. 11 peut réfléchir aussi profondément sur sa métaphysique qu’il le jugera convenable, personne n’est obligé de l’en empêcher ; seulement il ne peut juger de ce qui est en dehors de la métaphysique, sur les sources qui s’en trouvent dans la raison. Que mon soupçon ne soit pas sans* fondement, c’est ce qui résulte de ce que mon censeur ne dit pas un mot de la métaphysique de la connaissance synthétique a priori, qui était le problème par excellence, de la solution duquel la destinée delamétaphysique est attachée, et qui fait tout l’objet de ma Critique (comme aussi de ces prolégomènes). L’idéalisme sur lequel il s’est achoppé, et auquel il s’est attaché, a été érigé en système (quoiqu’il ait aussi d’autres raisons en sa faveur) comme l'unique moyen de résoudre ce problème; et alors mon censeur aurait dû prouver ou que ce problème n’a pas l’importance que je lui attribue (comme je le fais encore maintenant dans les prolégomènes), ou qu’il ne peut être résolu par ma notion des phénomènes, ou bien encore qu’il peut l’être mieux d’une autre manière; mais rien de tout cela dans son article. Mon censeur n’entend donc rien à mon ouvrage, et peut-être rien encore à l’esprit et à l’essence de la métaphysique même, à moins, ce que je suppose plus volontiers, que sa précipitation de critique, irritée de la difficulté de se faire jour à travers tant d’obstacles, n’ait jeté une ombre fâcheuse

sur l’ouvrage qu’il avait sous les yeux, et ue l’ait empêché d’en saisir les points essentiels.

Il s’en faut bien qu’un journal savant, malgré la sévérité et le discernement qui peut présider au choix des collaborateurs, puisse affirmer sa considération, d ailleurs méritée , dans le champ de la métaphysique aussi facilement que dans d’autres parties. Les autres sciences et connaissances ont leur unité de mesure. Les mathématiques ont la leur en elles-mêmes , l’histoire et la théologie dans les livres profanes ou sacrés, la physique et la médecine dans les mathématiques et l’expérience, la jurisprudence dans les lois, et jusqu’aux affaires de goût dans les modèles de l’antiquité. Mais quand il s’agit de ce qu’on appelle métaphysique, l’unité de mesure est la première chose à découvrir (j’ai essayé de la déterminer, ainsi que son usage). Qu’y a-t-il donc à faire jusqu’à ce qu’elle soit trouvée, alors cependant qu’il faut juger des ouvrages de ce genre? Si ces ouvrages sont dogmatiques, on peut faire ce qu’on voudra; personne en cela ne tranchera d u mait re su r u n au tre , sans rencon t rer q uelqu ’ un qui rende la pareille. Mais siles ouvrages sont critiques, non à la vérité par rapport à d’autres écrits, mais au regard de la raison même, de telle sorte que l’unité de mesure du jugement ne puisse être prise , mais qu’elle ne soit que cherchée, alors l’objection et le blâme peuvent être permis, mais avec des dispositions à l’accommodement , parce que le besoin est le même de part et d’autre, et que le défaut d’une connaissance forcée ne permet pas une autorité magistralement décisive.

Or, pour rattacher mon apologie à l’intérêt de la philosophie même, je propose un examen décisif sur la manière dont toutes les questions métaphysiques ayant un objet commun doivent être décidées. Ce n’est là d’ailleurs que ce qu’ont fait avec succès les mathématiciens pour donner à leur méthode l’avantage dans une discussion, c’est-à-dire une invitation faite à mon % censeur de démontrer à sa manière , mais comme il est de droit, par des principes a priori , quelque proposition vraiment métaphysique affirmée par lui, c’està-dire une proposition synthétique et procédant de notions a priori, ou bien encore une des propositions les plus indispensables, telle, par exemple, que le principe de la permanence de la substance, ou de la détermination nécessaire des événements cosmiques par leur cause. S’il ne le peut pas (en quoi le silence est un aveu), il faut qu’il accorde que, si la métaphysique n’est absolument rien sans une certitude apodictique des propositions de cette espèce, sa possibilité ou son impossibilité doit être décidée d’abord par une critique de la raison pure, ce qui l’oblige par conséquent, ou à reconnaître que mes principes de la Critique sont justes, ou à prouver qu’ils ne le sont pas. Mais comme je prévois que , si peu soucieux qu’il ait été jusqu’ici de la certitude de ses principes, cependant , comme il s’agit d’une épreuve rigoureuse, il n’en trouvera pas un seul dans le domaine entier de la métaphysique avec lequel il puisse marcher hardiment, je veux bien lui faire cette condition généreuse , qu’on ne peut attendre que dans une discussion, à savoir de prendre pour moi Yonus probandi, et de s’en exonérer.

11 y a dans ces prolégomènes, et dans ma Critique , t. II, p. 84-106, huit propositions toujours opposées entre elles deux à deux, mais dont chacune appartient nécessairement à la métaphysique qu’il est obligé ou d’admettre ou de refuser (quoique aucune d’elles n’ait été admise d’aucun philosophe de son temps). Libre à lui de prendre celle de ces huit propositions qu’il voudra, de l’admettre sans la preuve que j’en donne, de n’attaquer qu’une seule de ces preuves (pour qu’il n’y ait pas perte de temps sans profit pour lui et pour moi), et par là ma preuve du contraire. Mais si je puis néanmoins justifier cette preuve, et faire voir de quelque manière que , suivant des principes que toute métaphysique dogmatique doit nécessairement reconnaître , l’opposée de la proposition adoptée par moi peut n’être pas moins clairement démontrée , il se trouve par là décidé qu’il y a en métaphysique un vice héréditaire, qui ne peut s’expliquer ni se corriger qu’à la condition de s’élever jusqu’au lieu de son origine, la raison pure elle-même, et qu’ainsi ma Critique doit être acceptée, ou remplacée par une meilleure; qu’elle doit au moins être étudiée, seule chose que je demande pour le moment. Si, au contraire, je uepuis justifier ma preuve, et s’il se trouve ainsi fermement établi du côté de mon adversaire une proposition synthétique a priori par principes dogmatiques, mon attaque de la métaphysique commune aura donc été sans fondement, et j’offre de reconnaître alors pour légitime le blâme déversé par mon censeur sur ma Critique (quoique ici la conséquence soit loin

d’être légitime). 11 faudrait pour cela, si je ne me trompe, procéder ab incognito, autrement je ne vois pas comment, au lieu d’un problème qui me serait posé par un anonyme, mais cependant pas sans provocation, je ne serais pas honoré ou accablé d’une multitude de questions.

Page 1