‹ Prolégomènes a toute métaphysique future qui aura le droit de se présenter comme scienceChapitre 73 sur 83 · TROISIÈME STADE DE LA MÉTAPHYSIQUE · texte numérisé non relu

TROISIÈME STADE DE LA MÉTAPHYSIQUE

Passade pratico -dogmatique au surse lisible.

Avant tout il ne faut pas perdre de vue que, dans ce traité, où l’on s’est conformé au programme de l’Académie, la métaphysique est uniquement envisagée comme une science théorique, ou, suivant une dénomination habituelle encore, comme une métaphysique de la nature. Sa marche vers le sursensible ne doit donc pas être entendue comme un acheminement à une science rationnelle, moralement pratique, qu’on peut appeler une métaphysique des mœurs, puisque ce serait confondre des choses d’ordres tout différents (ptT‫oiî tiç ôi).o ytvoç), quoique la dernière métaphysique ait aussi pour objet quelque chose de sursensible, la liberté, non quant à ce quelle a de naturel, mais

par rapport à ce qui sert en elle de fondement pratique à l’action et à l’omission.

Or l’inconditionné, suivant toutes les investigations du deuxième stade, ne peut absolument pas se trouver dans le monde sensible, quoiqu’il doive nécessairement être admis. Mais il n’y a point de connaissance théorico-dogmatique du sursensible {noumenorum non datur scientia). Un progrès pratico-dogmatique de la métaphysique semble donc contradictoire, et ce troisième stade être impossible.

Mais parmi les notions relatives à la connaissance de la nature, quelle qu’en soit l’espèce, nous en trouvons une d’un caractère particulier : c’est que nous pouvons concevoir par la raison que quelque chose est dans l’objet, mais cela seulement que nous avons mis dans la notion, qui n’est pas à proprement dire une partie constitutive de la connaissance de l’objet, mais cependant un moyen ou fondement de connaissance donné par la raison. Ce moyen sert donc bien à la connaissance spéculative, à la condition seulement qu’elle ne soit pas dogmatique. Telle est la notion d’une finalité de la nature, qui peut être aussi un objet de l’expérience. C’est donc une notion immanente, et non une notion transcendante comme celle de la structure des yeux et des oreilles, mais dont, en ce qui regarde l’expérience, il n’y a pas de connaissance plus étendue que celle qui était reconnue par Epicure, à savoir que la nature ayant fait des yeux et des oreilles nous nous en servons pour voir et pour entendre, mais que ce n’est pas une preuve que la cause même qui les a

produits ait eu le dessein de former cette structure d’après le but indiqué, dessein qu’en effet on ne perçoit pas, que nous ne supposons dès lors que par voie de raisonnement, afin seulement de reconnaître une finalité dans de tels objets.

Nous avons donc une notion d’une téléologie de la nature, et mêmea priori , parce que nous ne l’introduisons pas d’ailleurs dans notre représentation des objets naturels, mais parce que nous avons dû la tirer uniquement de cette intuition empirique. La possibilité a priori de ce mode de représentation, qui n’est cependant pas encore une connaissance, se fonde donc sur ce que nous constatons en nous-mêmes une faculté de liaison suivant des fins (nexus fïnalis ).

Quoique les doctrines physico-théologiques (des fins naturelles) ne soient jamais dogmatiques, et puissent moins encore fournir la notion d’une fin suprême, c’est-à-dire de l’inconditionné dans la série des fins, reste cependant la notion de liberté, telle quelle se présente dans la cosmologie, comme causalité inconditionnée sensiblement même, notion qui a été attaquée par le scepticisme, mais pas réfutée cependant, et avec elle la notion d’une fin. Celle-ci a même une valeur moralement pratique inévitable, quoique sa réalité objective, comme en général celle de toute finalité d’objets donnés ou conçus, ne puisse pas être affirmée théoriquement d’une manière dogmatique.

Cette fin suprême est le souverain bien de la raison pratique, en tant qu’il est possible dans le monde. Mais il ne doit pas être cherché uniquement dans ce

que la nature peut procurer, dans le bonheur (qui est la plus grande somme possible de jouissance), mais dans ce qui est le plus nécessaire, à savoir la condition sous laquelle seule la raison peut reconnaître le bonheur à des êtres raisonnables, c’est-à-dire aussi dans leur conduite la plus conforme à la morale.

Cet objet de la raison est sursensible ; c’est un devoir d’y marcher comme à une fin dernière. Il est indubitable qu’il doit y avoir un stade de la métaphysique pour ce passage, et dans ce passage un progrès. Cependant c’est chose impossible sans théorie, car la fin n’est pas entièrement eu notre pouvoir ; nous devons donc nous faire une notion théorique de la source d’où elle peut provenir. Une théorie de ce genre ne peut cependant avoir lieu d’après ce que nous connaissons dans les objets, mais en tout cas d’après ce que nous y mettons, parce que l’objet est sursensible. — Celte théorie n’est donc possible qu’au point de vue pratico-dograatique, et ne peut garantir à l’Idée de fin dernière qu’une réalité objective suffisante à cet égard.

Quant à la notion de fin elle est toujours de notre façon, et celle de fin dernière doit être donnée a priori par la raison.

Trois de ces notions factices, ou plutôt théoriques, sont des Idées transcendantes, quand on les traite par la méthode analytique, à savoir le sursensible en nous, au-dessus de nous, et après nous.

1°. La liberté, dont le commencement doit exister parce que nous ne connaissons ( a priori , par conséquent dogmatiquement, mais seulement dans un but

pratique, qui seul rend la fin dernière possible) de ce sursensible des êtres cosmiques, que les lois, sous le nom de lois morales, suivant lesquelles l 'antinomie de la raison pratique pure doit être en même temps reconnue comme autocratie , c’est-à-dire comme faculté d’accomplir encore ici-bas ces lois \ce qui concerne la condition formelle de cette faculté, la moralité), malgré tous les obstacles que les influences de la nature peuvent exercer sur nous comme êtres sensibles, mais grâce à notre condition d’êtres intelligibles que nous sommes en même temps. Cette faculté est la foi en la vertu comme principe propre à nous conduire au souverain bien en nous.

2° Dieu, le principe universellement suffisant du souverain bien au-dessus de nous, qui, à titre d’auteur du monde moral, subvient aussi à notre impuissance par rapport à la condition matérielle de cette suprême fin d’une félicité d’accord avec la moralité dans le monde.

3° L 'immortalité , c’est-à-dire la continuation de notre existence après nous, comme enfants de la terre, avec les conséquences physiques et morales à l’infini qui résultent de leur conduite morale.

Ces moments delà connaissance pratiquement dogmatique du sursensible, établis d’après une méthode synthétique, ont tout juste leur point de départ dans le possesseur illimité du souverain bien primitif; ils s’avancent (par liberté) au dérivé dans le monde sensible, et finissent avec les conséquences de cette fin objective dernière des hommes dans un futur monde

intelligible, sont donc systématiquement liés dans cet ordre : Dieu, le libre arbitre et l’immortalité.

Quant à l’intérêt de la raison humaine dans la détermination de ces notions par rapport à une connaissance réelle, il n’a besoin d’aucune preuve, et la métaphysique qui n’est devenue une question nécessaire que pour y répondre n’a besoin d’aucune justification pour y avoir travaillé sans relâche. — Mais à l’égard de ce sursensible, dont la connaissance est sa fin dernière, a-t-elle fait, depuis Leibniz et Wolf, quelque chose, qu’est-ce quelle a fait, et que peut-elle faire en général ? Telle est la question à laquelle il s’agit de répondre, si elle a pour but l’accomplissement de la fin essentielle d’une métaphysique en général.

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