FRAGMENTS
Commencement de cet écrit d'après le troisième manuscrit.
INTRODUCTION
Le problème de l’Académie royale des sciences en contient implicitement deux :
1° Si la métaphysique, jusqu’à la fin des temps de Leibniz et de Wolf , n’a fait en général qu’un pas dans ce qui constitue son but essentiel et le fondement de son existence ; car ce n’est qu’à cette condition qu’on peut s’enquérir d’un autre progrès, celui qu’elle pourrait avoir fait depuis un certain temps.
2° La seconde question est de savoir si ces prétendus progrès sont réels.
Ce qu’on appelle métaphysique (car je n’en ai pas encore une définition déterminée) doit certainement avoir été en possession (Besitze) de quelque chose, à quelque époque que ce soit, dès qu’on lui eut donné
as
un nom. Mais la possession qu’on lui destinait en la constituant, et qui ne regarde que son but, et non celle qui a pour objet les moyens de l’atteindre, est celle dont on demande compte aujourd’hui, lorsque l’Académie veut savoir : Si celte science a fait des progrès réels.
La métaphysique contient dans l’une de ses parties (l’ontologie) des éléments de la connaissance humaine a priori tant en fait de notions que de principes, et doit, d’après le but qu’elle se propose, les contenir. Mais sa partie de beaucoup la plus considérable trouve son application dans les objets d’une expérience possible ; telle est, par exemple, la notion d’une cause, et le principe du rapport de tout changement à cette cause. Mais jamais on n’entreprit dans l’intérêt de la connaissance de ces objets de l’expérience, une métaphysique où ces principes soient bien expliqués, quoique souvent ils soient si mal prouvés par des principes a priori , que si l’inévitable procédé de l’entendement d’après ces principes toutes les fois que nous jugeons en matière expérimentale, et si une expérience qui leur donne continuellement raison, ne faisaient pas mieux, on aurait mauvaise opinion de ce principe par preuves rationnelles. On se sert toujours de ces principes en physique (si l'on entend par là, en prenant le mot dans son acception la plus générale, la science de la connaissance rationnelle de tous les objets de l’expérience possible), comme s’ils rentraient dans la circonscription (de la physique), sans les en séparer, sous prétexte qu’ils sont des principes
a priori, et sans en faire une science particulière, parce que le but qu’on se proposait en les étudiant ne se rattachait qu’aux objets de l’expérience, à l’égard desquels seulement ils pouvaient nous être expliqués; mais ce n'était pas là le but propre de la métaphysique. On n’aurait donc jamais songé, pour cet usage de la raison, à une métaphysique comme science distincte, si la raison n’y avait attaché un intérêt supérieur. A cet égard, la recherche et la liaison systématique de toutes les notions élémentaires qui servent de fondement à notre connaissance a priori des objets de l’expérience, n’était qu’une préparation.
Le vieux nom de cette science f*tTà râ <?»oaâ, est déjà un signalement du genre de connaissance auquel elle visait. Ou veut par son moyen s’élever au-dessus de tous les objets d’une expérience possible (tram physicam ), pour connaître, si faire se peut, ce qui n’en peut absolument pas être un objet. La définition de la métaphysique, suivant le but proposé, qui contient la recherche et une science de cette nature serait doue : Une science de s’élever de la connaissance du sensible à celle du surseusible (je n’entends ici par sensible que ce qui peut être un objet de l’expérience). On fera voir plus tard que tout ce qui est sensible est pur phénomène, et non l’objet de la représentation en soi. Or comme le fait n’est possible que par des principes empiriques de connaissance, la métaphysique contiendra des principes a priori, quoique les mathématiques en aient également, mais qui ne se rapportent jamais qu’à des objets d’une intuition sensible, possible (ou
réelle), qui ne peut pas servir à s’élever au sursensible. De sorte que la métaphysique diffère des mathématiques en ce qu’elle est considérée comme une science philosophique qui est un ensemble de la con* naissance rationnelle par notions a priori (sans leur construction). Comme enfin, pour étendre la connaissance au-delà des limites du sensible, il faut avant tout une pleine connaissance de tous les principes a priori qui sont appliqués au sensible, la métaphysique, si l’on veut la caractériser, non pas tant par son but que par les moyens d’arriver à une connaissance en général par des principes a priori , c’est-àdire d’après la simple forme de son procédé, doit être définie le : système de toute connaissance rationnelle pure des choses par des notions.
Or, on peut prouver avec une entière certitude que jusqu’à Leibniz z t Wolf inclusivement, la métaphysique n’a pas fait la moindre acquisition par rapport à son but essentiel, pas même celle de la simple notion de quelque objet sensible, au point d’avoir pu prouver en même temps théoriquement la réalité de cette notion, ce qui eût été le plus petit progrès possible vers le sursensible , auquel cependant eût toujours manqué la connaissance de cet objet en dehors de toute expérience possible. Quoique la philosophie transcendantale, en ce qui regarde ses notions a priori (qui valentpour des objets d’expérience), eût reçu par-ci par-là quelque extension, comme cette extension n’est pas celle qu’ambitionne la métaphysique, on ne peut dire avec raison que cette science ait fait jusqu'à
cette époque quelque progrès dans le sens de sa destination.
Nous savons donc de quels progrès de la métaphysique il s’agit dans la pensée de l’Académie, et nous pouvons distinguer la connaissance a priori dont l’examen n’est qu’un moyen, — celle, à savoir, qui, toute fondée qu’elle est a priori , peut cependant trouver dans l’expérience les objets de ses notions, qui dès lors ne comprend pas la fin de la métaphysique, — par opposition à celle qui constitue cette fin, ou dont l’objet dépasse toutes les bornes de l’expérience, et à laquelle la métaphysique, commençant par la première, conduit moins encore qu’elle ne la veut dépasser, puisqu’elle en est séparée par un abîme immense. Aristote , avec ses Catégories, se tient presque uniquement à la première, Platon , avec ses Idées, tend à la seconde. Mais , après cet examen préliminaire de la matière dont s’occupe la métaphysique, la forme qu’elle doit suivre doit aussi nous occuper.
La seconde chose demandée implicitement par la question de l’Académie royale, c’est de prouver que les progrès que la métaphysique peut se flatter d’avoir faits sont réels. Dure exigence, qui ne peut que mettre dans l’embarras les nombreux soi-disants conquérants dans cette région, s’ils veulent la comprendre et y réfléchir.
En ce qui concerne la réalité des notions élémentaires de toute connaissance a priori qui peuvent trouver leurs objets dans l’expérience, ainsi que les principes par lesquels ces objets peuvent être subsumés à
ces notions, l’expérience même peut servir de preuve à leur réalité, quoiqu’on ne voie pas comment, sans être dérivées de l’expérience, elles peuvent avoir leur origine dans l’entendement pur, par conséquent a priori ; par exemple, la notion d’une substance, et la proposition que dans tous les changements la substance reste, que les accidents seuls arrivent ou passent. Le physicien admet sans hésiter que ce pas de la métaphysique est réel, et non purement imaginé, car il en fait usage avec un entier succès dans toute contemplation de la nature, procédant par expérience, assuré qu'il est de n’être contredit par aucun fait, non point parce qu’une expérience ne lui a jamais donné de démenti jusqu’ici, quoiqu’il ne puisse pas prouver non plus comment ce principe doit se rencontrer a priori dans l’entendement , mais parce que c’est un fil conducteur dont l’entendement ne peut se passer pour établir une expérience.
Mais ce qui fait que le propre de la métaphysique est de trouver une pierre de touche pour éprouver la notion de ce qui sort du champ de l’expérience possible, de ce qui étend la connaissance par celte notion, quand celte connaissance est réelle ; cela, dis-je, pourrait presque désespérer le métaphysicien le plus résolu, pourvu seulement qu’il entendît ce qu’on lui demande. Car s’il s’élève au-dessus de la notion par laquelle il peut simplement concevoir des objets mais sans pouvoir les prouver par aucune expérience possible, et si cette pensée n’est possible que parce qu’elle saisit la notion de telle sorte quelle ne s’v contredit
point; alors il peut concevoir tout ce qu’il voudra, avec la certitude qu’il ne rencontrera aucune expérience qui le contredise, parce qu’il a imaginé un objet, par exemple un esprit, avec une détermination telle qu’il ne peut être absolument aucun objet de l’expérience. En effet, peu. lui importe qu’aucune expérience particulière ne confirme son idée, puisqu’il a voulu concevoir une chose avec des déterminations qui s’élèvent au-dessus de toutes les bornes de l’expérience. De pareilles notions peuvent donc être tout à fait vaines, et par conséquent les propositions qui en admettent les objets comme réels entièrement erronées; et il n’y a cependant aucune pierre de louche propre à découvrir cette erreur.
La notion même du sursensible, à laquelle la raison s’intéresse à tel point que la métaphysique n’existe en général, au moins comme tentative, qu’à cause d’elle, a toujours été et sera toujours. Cette notion est-elle une réalité objective, ou une simple fiction, c’est ce qui, par la même raison, ne peut se décider théoriquement par aucune épreuve ou critère. Car si, à la vérité, on n’y trouve pas de contradiction, mais si, d’un autre côté, tout ce qui est et qui peut être n’est pas non plus un objet de l’expérience possible, on ne saurait établir ou contredire par aucune preuve que cette notion du sursensible soit capable de fonder qu’elle ne soit pas en général parfaitement vide, et que le prétendu passage du sensible au sursensible n’en soit par conséquent pas trop éloigné pour qu’on puisse le réputer réel.
Mais avant que la métaphysique soit parvenue à faire cette distinction, elle confond des Idées qui peuvent avoir seulement pour objet le sursensible, avec des notions a priori , avec lesquelles cependant les objets de l’expérience sont d’accord, puisqu'elle n’a pas eu la pensée que l’origine de ces Idées pouvait être différente d’autres notions pures a priori. D’où 11 est arrivé une chose particulièrement remarquable dans l’histoire des aberrations de la raison humaine, c’est que cette raison s’étant reconnue capable d’acquérir une grande étendue de connaissances a priori de ce qui peut être un objet d’une expérience possible (non seulement en physique, mais aussi en mathématiques), et qu’ayant démontré par le fait la réalité de ces progrès, elle n’ait pu voir pourquoi elle ne peut pénétrer avec bonheur plus avant à l’aide de ses notions a priori , c’est-à-dire jusqu’aux choses ou à leurs propriétés.
Mais un autre phénomène remarquable a dû enfin tirer la raison du sommeil auquel elle se livrait sur l’oreiller d’un savoir qu’elle croyait étendre par des Idées en dehors de toutes les bornes d’une expérience possible; c’est la découverte que les propositions a priori qui se bornent à l’expérience, non seulement forment un tout d’un bel ensemble, mais constituent également un système de la connaissance de la nature a priori, tandis que celles qui dépassent les limites de l'expérience, quoiqu a la vérité elles semblent être d’une origine semblable, sont en partie opposées entre elles, en partie contraires à celles qui se rapportent
à la connaissance de la nature, et se détruisent les unes les autres; elles semblent ainsi enlever à la raison toute confiance en matière théorique, et introduire un scepticisme illimité.
A ce mal pas donc d’autre remède que de soumettre la raison pure elle-même, c’est-à-dire la faculté générale de connaître quelque chose a priori , à une critique précise et détaillée, de telle façon que la possibilité d’une véritable extension de la connaissance par cette faculté, en ce qui regarde le sensible, soit reconnue et qu’il en soit de même pour le sursensible; ou, si l’extension de la connaissance à cet égard ne devait pas être possible ici, que la limitation soit établie, et qu’en ce qui touche l’intelligible comme fin de la métaphysique, la possession dont elle est capable ne soit pas assurée par des preuves qui se sont trouvées si souvent trompeuses, mais par une déduction du droit de la raison à l’égard de ces déterminations. Les mathématiques et la physique , autant qu’elles contiennent une connaissance pure de la raison, n’ont besoin d’aucune critique de la raison humaine en général. En effet, l’épreuve de la vérité de leurs propositions est en elles-mêmes, parce que leurs notions ne vont pas au-delà des objets correspondants qui peuvent être donnés par l’expérience, au lieu qu’en métaphysique elles sont destinées à un usage qui doit dépasser ces limites, et s’étendre à des objets qui ne peuvent absolument pas, du moins dans la mesure de l’usage ambitionné pour la notion, être donnés en accord avec elle,