‹ Prolégomènes a toute métaphysique qui aura le droit de se présenter commeChapitre 78 sur 98 · PROPOSITION · texte numérisé non relu

PROPOSITION

POUR m EXAMEN DE U CRITIQUE avec conclusion possible.

Je dois aussi des reraercîments an public instruit pour le silence dont il a longtemps honoré ma Critique; c'est une preuve de la suspension du jugement, et, par suite, une présomption que dans un ouvrage qui abandonne toutes les voies battues , et qui se fraie un chemin nouveau , oîi l'on peut ne pas se retrouver immédiatement , il peut cependant y avoir quelque chose de propre à rendre la vie et la fécondité à une branche importante, mais morte aujourd'hui, de la connaissance humaine, c'est l'attention de ne pas briser et détruire par un jugement précipité une greffe encore tendre. Je ne connais que d'aujourd'hui un exemple d'un jugement ajourné par ces raisons; il se trouve dans le Journal des Savants de Gotha. Tout lecteur en remarquera de soi-même la solidité (sans qu'il soit besoin de s'en rapportei" à un éloge qui, de ma part, serait suspect). Ce jugement se fonde sur l'î-

LA GlimQUE JUGÉE AHiÉS EXAMEN. 203

dée compréhensive et vraie d'une partie (tes premiers principes de moa ouvrage.

Je propose donc, puisqu'il est impossible déjuger du premier coup dans sa totalité et d'un regard rapide une construction de cette étendue, de Texaminer pièce par pièce pour ainsi dire, en partant des fondements, et de se servir pour cela des présents prolégomènes, comme d'une esquisse générale à laquelle on pourrait à l'occasion comparer l'ouvrage même. Cette demande, si elle ne tenait qu'à l'idée de l'importance attachée par la vanité ordinaire à toutes les productions personnelles , serait présomptueuse , et mériterait de n'être pas écoutée. Mais telle est la. situation de toute la philosophie spéculative, qu'elle est sur le point de tomber dans un profond discrédit, malgré l'intérêt constant qu'y attache toujours la raison humaine, qui, toujours trompée, essaie aujourd'hui, quoiqu'en vain, de prendre le parti de l'indifférence.

On ne présume pas que, dans notre siècle de réflexion, peu d'hommes de mérite doivent mettre à profit toute belle occasion de travailler d'ensemble à l'intérêt commun qu'a la raison de s'éclairer indéfiniment, pour peu qu'il y ait d'espoir de réussir. Mathématiques, physique, lois, arts, morale même, etc., ne remplissent pas entièrement l'âme ; il y reste toujours une place destinée à la seule raison spéculative pure, et dont le vide nous oblige à chercher dans des balivernes ou œuvres badines , ou dans les écarts de l'imagination, une apparence d'ocfcupatjon et d'aliment; mais ce n'est là, au fond, qu'une distraction

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destinée à étouffer le cri importun d'une raison qui demande quelque chose de conforme à sa destinée, où (elle trouve une satisfaction propre, et dont elle ne soit pas Tinstrumenl pour d'autres desseins, ou auproiit des inclinations. Une étude qui n'a pour objet que le domaine de la raison considérée en elle-même, où toutes les autres connaissances doivent aboutir comme à leurs fins et se réunir en un tout, une pareille étude a donc, comme je le présume avec raison , pour quiconque ne cherche qu'à étendre ses notions, un grand attrait, et je puis bien dire un attrait plus grand que celui qui s'attache à tout autre savoir théorique, que l'on ne changerait pas facilement pour celui-là.

Si je propose ces prolégomènes comme plan et comme fil conducteur de l'examen plutôt que l'ouvrage même, c'est parce que, tout en étant aujourd'hui encore pleinement satisfait de celui-ci, pour ce qui est du contenu, de la disposition des matières , de la méthode et de la forme relativement à chacune des propositions capitales (car il a fallu des années pour que je fusse tout à fait content non seulement du tout, mais quelquefois aussi d'une seule proposition par rapporta ses sources), j'ai pris à tâche de peser chaque proposition et de l'examiner avant de l'établir, et que je ne suis pas tout à fait content de mon exposition dans quelques sections de la théorie élémentaire , par exemple de la déduction des notions intellectuelles ou de celle des paralogismes de la raison pure , parce qu'une certaine diffusion y cause de l'obscurité, et qu'on peut y substituer dans l'examen pour le fond

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ce que disent ici les prolégomènes par rapport à cette section.

On croît volontiers qu'en fait de persévérance et de travail assidu les Allemands peuvent aller plus loin que d'autres peuples. Si cette opinion est fondée, c'est ici une occasion de conduire à son entier achèvement une œuvre dont l'heureuse issue n'est guère douteuse, et à laquelle tous les hommes qui pensent prennent un égal intérêt, quoiqu'elle n'ait pas encore abouti, et de confirmer cette honorable opinion, alors surtout que la science dont il s'agit est de telle nature qu'elle peut être portée d'un seul coup à la perfection, et recevoir une constitution définitive. Elle a, en effet, cet avantage de ne pouvoir absolument pas être étendue ou accrue par de futures découvertes , et de ne pouvoir même pas être changée (je ne parle pas ici de la netteté résultant d'une clarté supérieure ou de l'utilité à tous les points de vue possibles) , avantage que ne possède et ne peut posséder aucune autre science, parce qu'aucune ne concerne une faculté de connaître aussi complètement isolée, indépendante de toutes les autres, et sans mélange avec elles. Aussi le moment me semble-t-il encourageant pour moi, puisqu'on ne sait presque pas aujourd'hui en Allemagne de quoi l'on peut s'occuper encore en dehors des sciences utiles, si bien que ce n'est cependant pas un simple jeu; c'est aussi un travail qui doit aboutir à un résultat durable.

Je dois laisser à d'autres d'imaginer les moyens propres à réunir les efforts des savants pour un tel

but. Mon opinion n*est cependant pas de demander au premier venu une simple exécution de mes propositions , ou de me bercer de Tespoir qu'elle aura lieu; mais des objections, des répétitions, des restrictions, ou bien encore une confirmation, un complément et une extension, suivant Foccurrence, peuvent y contribuer, pourvu que l'affaire soit examinée en principe. Il est alors inévitable qu'un système, ne fût-il pas le mien , devienne pour la postérité un legs dont elle aura raison d'être reconnaissante.

Il serait trop long de faire voir ce qu'on peut attendre pour une métaphysique, pourvu seulement qu'on soit en règle avec les principes de la critique, et comment en conséquence la métaph;ysique ne peut paraître amoindrie parce qu'on lui a enlevé ses fausses plumes, mais comment elle peut , à un autre point de vue, sembler enrichie et convenablenaent dotée; mais d'autres grands avantages, qui devraient résulter de cette reforme, sautent aux yeux. La métaphysique commune avait déjà cette utilité, de rechercher les notions élémentaires de l'entendement pur, pour les éclaircir par l'analyse , et les déterminer par une explication. Elle devenait ainsi une culture de la raison, oîi celle-ci pouvait bien trouver à s'appliquer ensuite, mais c'était là toute son utilité; car elle détruisait ce mérite en favorisant la présomption par des assertions téméraires, la sophistique par de subtiles faux-fuyants et de vaines apparences, et la sèche r^se par la légèreté dans la manière d'aborder les problèmes les plus difficiles avec un peu de scolastique, sécheresse d'au-

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tant plus séduisante qu'il lui est plus facile de choisir quelque chose du langage scientifique d'un côté , du langage populaire de l'autre, et d'être ainsi tout à tous, mais dans le fait rien nulle part. La Critique, au contraire, donne à notre jugement l'unité de mesure servant à distinguer avec certitude le savoir véritable du savoir apparent. Celte certitude tient à ce qu'en métaphysique on fait un plein exercice d'un mode de penser dont l'influence.salutaire s'étend ensuite à tout autre usage de la raison, et inspire avant tout le véritable esprit philosophique. Ce n'est pas non plus un service de peu d'importance que celui qu'elle rend à la théologie, puisqu'elle l'affranchit du jugement de la spéculation dogmatique, et la met en parfaite sécurité contre toutes les attaques de ces sortes d'adversaires. En effet, la métaphysique commune, fout en promettant à la théologie un grand appui , n'a pu tenir parole, et, en offrant l'assistance de la dogmatique spéculative, n'a fait que se combattre elle-même comme ennemie. Une extravagance qui ne peut se produire dans un siècle éclairé qu'autant qu'elle trouve un asile dans la métaphysique scolastique, sous la protection de laquelle elle peut oser délirer pour ainsi dire avec raison, est chassée de ce dernier refuge par la philosophie critique. Ajoutons qu'il est important pour un professeur de métaphysique de pouvoir dire une fois avec un assentiment général , que ce qu'il expose est en fait une science^ et de rendre ainsi un véritable service à la république.

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