‹ Promenade à travers deux siècles et quatorze salonsChapitre 1 sur 6 · M. LÉOPOLD DOUBLE · texte numérisé non relu

M. LÉOPOLD DOUBLE

Il y a toujours eu des collectionneurs ; les anciens euxmêmes, à en juger d'après les lettres de Cicéron à Attîcus, étaient de fervents amateurs de statues, de tableaux, de manuscrits et de beaux meubles ; et les prix qu'ils les payaient dépassaient jusqu'aux formidables enchères dont s'ébahit le public aux grands jours de la salle Drouot. Démétrius Poliorcète, par respect pour un tableau de Protogène, renonçait au siège d'une ville, au succès d'une campagne ! Hélas, les ruines de nos bibliothèques sont là pour nous rappeler que ce beau trait appartient à l'histoire ancienne.

Cédant à la force invincible des choses, à la fatalité du progrès, lès collections tendent aujourd'hui à se démocratiser : il y a de notre temps moins de grandes colleaions que dans les derniers siècles ; en revanche, il y en a beaucoup plus de petites. Pour l'art, est-ce un bien, est-ce un mal ? c'est une question à laquelle nous laissons à chacun le soin de répondre, suivant ses opinions du moment.

La collection dont nous allons nous occuper est une

des rares grandes réunions d'objets d'art de la même époque,

du même genre, qui subsistent encore aujourd'hui ; pour

rhistoire du mobilier des deux derniers siècles, de ces arts aimables qui ornaient le foyer de nos pères, c'est peut-être la plus complète, par suite la plus harmonieuse.

Mais nous avons à parcourir deux siècles et quelque quatorze salons; sans plus de préambule, entrons dans le sujet, poussons la porte, et nous voilà dans Tescalier.

C'est d'abord un vestibule de marbre, au fond duquel se déroule, entourant une gigantesque potiche de vieux chine, un grand escalier de pierre. Deux nègres pour lesquels a dû poser Zamore, le fantoche de Louveciennes, sont là pour nous accueillir. Sans doute, la rivale de la Du Barry, la marquise de Pompadour, a passé devant nous par ici, car voici sa chaise à porteurs, de cuir vert doublé de velours amarante, enrichie d'ornements en bois sculpté et doré ; les bretelles des porteurs sont encore là toutes prêtes : la cage est complète, il n'y manque que l'oiseau. Ah I si par hasard, quelque nuit, l'âme volage de la marquise venait se reposer sur ses coussins brochés, peut-être en regardant devant elle éprouveraitelle un remords. Voyez en face de la chaise, sur les paliers de marbre vert, ces deux fontaines en plomb doré : c'est le remords de la favorite; au temps jadis, dans ce brumeux lointain, où Antoinette Poisson se trouvait encore toute fiera d'être devenue madame d'Etiolés, ces deux fontaines, l'œuvre du grand sculpteur Falconet, décoraient la salle à manger de l'hôtel qu'avait créé pour elle l'amour de son mari : cet hôtel, qui ressemblait à une petite maison, était un délicieux nid perdu dans la verdure, alors presque au bout de Paris, dans cette rue aujourd'hui marchande et tapageuse.

qui conserve, comme une ironie, le nom champêtre de rue du Sentier.

Ces deux fontaines, de plomb doré, sont, nous Pavons dit, de la main de Falconet; Tune est surmontée d'une figure de chasseur, Tautre d'une statue de nymphe ; à leurs pieds sont des roseaux, des chiens, des oiseaux d'eau.

Et maintenant montons au premier étage; jetons en passant un coup d'œil sur la vieille hallebarde qui repose inutile au long d'un pilier; l'écusson, la devise des Montmorency, iwXovci)? (invariablement), la décorent fièrement; passons, nous sommes d'un siècle où l'on varie beaucoup, où les hôtels n'ont plus de Suisses, ni la France de Montmorency.

Appuyons-nous sur cette rampe en fer forgé de grand style Louis XIV : appuyons-nous sans crainte; elle a porté de plus lourd poids : celui de la main royale de Louis le Grand, montant, nous dit la légende, de son pas alourdi par le malheur, l'escalier du banquier Samuel Bernard , à qui le grand roi, faisant taire devant les besoins de la France le cri de son orgueil indigné, allait demander le secours de ses millions pour résister à l'étranger.

Traversons la petite serre de marbre qui donne sur l'escalier, et nous voici dans le salon des Sèvres; un coup d'œil seulement au plafond qui est de Boucher, aux dessus de porte, et regardons un peu les Sèvres. Les Sèvres sont ici nombreux ; nous n'avons pas la prétention d'en faire un catalogue, et nous nous bornerons seulement à signaler les principales pièces.

A tout seigneur, tout honneur. Présentons donc d'abord

les vases de Fontenoy qu'ont reproduits maintes et maintes fois Teau-forte, la gravure sur bois et même la chromolithographie. Ils ont été exécutés pour le roi Louis XV vers 1752. Sur un fond rose Du Barry se détachent des médaillons en forme de boucliers qui représentent des épisodes de la ba taille de Fontenoy, par Morin, des couronnes militaires et des trophées d'armes. Leur hauteur est de 45 centimètres.

Un autre vase, de vieux Sèvres (vieux Vincennes), mérite aussi une mention spéciale; c'est un grand vase de forme antique, à fond bleu, d une hauteur de 3o centimètres, et qui est reproduit dans l'histoire de la porcelaine de M. A. Jacquemart.

Quatre autres paires de vases de Sèvres sont disséminées dans les appartements, où nous les retrouverons tout à l'heure.

Passons maintenant à quelque chose d'aussi précieux peut-être que les vases de Fontenoy : c'est un service de table complet^ vieux Sèvres, pâte tendre, décors à oiseaux et à camées, fond vert d'eau, et de plus de cent pièces : les amateurs comprendront ce que cela veut dire.

Nous disions donc plus de cent pièces ; mais le nombre des pièces n'est pas le seul mérite de notre service ; au temps jadis, quand les grands seigneurs commettaient quelque peccadille littéraire, ils mettaient tout leur orgueil à faire imprimer les productions de leur esprit sur les plus coûteux papiers, avec les plus fines vignettes. Eh bien 1 un d'entre eux, non-seulement grand seigneur, mais, qui plus est, grand homme, eut une plus triomphante idée : il fit tirer les vignettes de ses œuvres, non sur papier de Chine ou de Hollande, mais sur pâte tendre de Sèvres. Ce grand homme, c'était BufFon, et ce service, c'est ce qu'il appelait son édition de Sèvres.

Pour se faire une idée du prix de ce service, on n'a qu'à jeter les yeux sur une assiette, à peu près de même style. C'est une échappée du service de la grande Catherine de Russie dont elle porte le chiffre E. II (Ekaterina II) et la couronne impériale. Cest une des dernières venues de la collection, et elle a été payée à la vente de M. Thibon, il y a deux ans, le chiffre de trois mille cent francs.

A côté de ce service de BufFon, en voici un autre, non moins précieux peut-être, c'est un service Arlequin; toutes les pièces, une centaine encore, sont différentes, et toutes sont signées des artistes les plus célèbres de Sèvres, des Bachelier, des Morin, des Vieillard^ des Chapuis, des Gomery, etc.

Il y a encore, à côté de ces deux grands services, les restes d'un troisième, hélas! bien mutilé; on n'en a conservé que les pots de crème sur leur plateau et que trois assiettes; mais ces trois assiettes en valent bien des douzaines et même bien des milliers : c'est ce qui subsiste du service de madame Du Barry. Faits sur les dessins de Boucher, ces pots de crème et ces assiettes ne pouvaient représenter que des Amours (c'est un mot qu'en ce siècle-là on n'emploie jamais qu'au pluriel). Les Amours ont leur accompagnement obligé de fleurs en bouquets, en corbeilles, en guirlandes ; au milieu brille le chiffre de la comtesse, un D en or, un B en fleurs ; puis des roses à foison, des œillets, des jacinthes et même quelques pâles myosotis, chastes emblèmes de candeur, que le peintre distrait, sans doute pensant à quelque autre, n'a pas craint de mêler aux roses de la Du Barry. Saluez, amoureux de Sèvres; saluez, amis de Thistoire, vous aussi, fervents de la politique, car ce fut sur une de ces assiettes que l'enchanteresse de Louveciennes saisit cette fatale orange, qu'elle

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fit, au grand dommage de la France^ sauter en même temps que Choiseul.

Mais à côté de ces souvenirs du règne un peu léger du roi bien-aimé, quelle est cette petite tasse, à Paspect modeste, virginalement blanche, avec quelques dauphins, quelques fleurettes discrètement jetées? Ceci n'est plus un souvenir, c'est presque une relique : c'est la tasse de la reine infortunée, la pauvre Marie-Antoinette. Quand on la lui offrit, elle arrivait en France, et son front insouciant n'avait encore à porter que la légère couronne ornée de dauphins qui se retrouve dans le décor de cette pièce. A côté, voici une autre tasse, une dormeuse bleu turquoise, dont le couvercle est formé d'une couronne royale ; ce n'est plus la tasse de la dauphine, c'est celle de la reine. Et voici maintenant mieux encore : celle de la mère : celle-ci en effet a pour décor les trois enfants de France encore vivants alors ; le plus jeune a sa nourrice. Madame Poitrine ; ce sera Louis XVII, le plus innocent, assurément, comme le plus malheureux des rois.

Mais chassons ces souvenirs du passé, et examinons rapidement quelques autres pièces de Sèvres pour lesquelles l'intérêt historique ne supprimera pas l'intérêt technique.

Un coup d'œil d'abord à ce gracieux brûle-parfum vert et or, décoré de ruines et de paysages par Gomeiy; un coup d'œil aussi à ces deux tasses, Tune bleu clair, l'autre bleu foncé, toutes deux décorées de la main du peintre Morin; un quai, quelques matelots, au fond la grande mer d'azur, c'est tout et ce sont de vrais tableaux. Une troisième à décor ultra-riche, avec son couvercle et un petit plateau à jour ; une autre encore où Chapuis a peint la fable de La Fontaine : le Renard et la Cigogne^ méritent toute l'attention.

Des tasses encore ; en voici par vingtaines ; passons-les, la

journée est courte et la visite longue; arrêtons-nous seulement devant ce grand service à thé, connu sous le nom de Service des métier s. Smv dids\}it pièce, bol, pot au lait, tasse ou soucoupe, Vieillard a peint les instruments emblématiques d'un de ces jolis métiers qui florissaient Tété aux environs de Paris et de Versailles; ici les outils du jardinier fleuriste, là tout le matériel d'une laiterie, puis Tattirail du joueur de macarons, et même au fond d'une soucoupe tout le bagage d'un de ces montreurs de lanterne magique, qui égayaient en ce temps-làl'esplanade de la foire Saint-Laurent ou la pelouse de la fête aux Loges.

Enfin réservons pour le bouquet un splendide plateau de vieux Sèvres, assurément le plus grand et le plus beau connu, qui, dans sa monture de vermeil, brille comme un suzerain entouré d'une vraie cour d'autres plateaux.

Certes, il a fallu bien des soins, bien des soucis pour garder intacts tous ces frêles objets; mais le Sèvres est comme l'enfance : sa fragilité fait sa force.

Avant de quitter ce salon, que les Sèvres ne nous empêchent pas de regarder une des plus belles tapisseries de Beauvais, d'après les dessins de Boucher (dont nous retrouverons d'ailleurs le pendant dans une autre pièce), et quelques chaises, recouvertes en soie rose, restes du mobilier de la princesse de Lamballe.

Le salon suivant, orné de quatre grands panneaux par Aligny, représentant des vues de propriétés de famille, notamment celle du château de Saint-Prix, est plus particulièrement réservé aux porcelaines de Saxe.

Sur une immense console Louis XIV, en bois doré, recouverte d'une brèche violette, et qui occupe tout un côté de la pièce, c'est d'abord un vaste surtout de porcelaine; au milieu, un gra nd groupe de femmes soutient une corbeille de fleurs (ces fleurs sont en vieux Sèvres); tout autour des nymphes, des bergers couchés, présentent de petites bonbonnières; les quatre Saisons, personnifiées par des Amours, s'élèvent entre des plateaux et des drageoirs, et Vénus ellemême, sur son char attelé de colombes, présente à la plus belle, à vous. Madame, la pomme, ce fruit fatal, qui perdit Paris comme Adam.

Ce surtout est la pièce principale d'un service de Saxe de la bonne époque, décor à oiseaux et à fleurs que renferme une armoire d'ébène située dans le même salon.

Pour le compléter, voici, dans un vieil écrin, tout un service à café, décor à petits personnages, un des meilleurs qui soient sortis de la manufacture éleaorale de Meissen.

Comme antithèse, comme repoussoir à la Vénus et aux Amours du surtout, tout une bande de macaques a élu domicile sur une grande pendule; singes et guenons, habillés à la dernière mode du siècle passé, gravement y donnent un concert; violons, violoncelles, flûtes, hautbois, tous les instruments y sont représentés ; on y voit même un instrument peu connu : un singe facétieux a jugé bon d'adapter son appendice caudal à un clavecin et d'en faire ainsi un piano à queue.

Tout ce petit monde se donne des mines galantes ; la prima donna a des airs penchés, le violon des yeux aimables, et, dirigeant tout l'orchestre, d'un air magistral se dresse le chef de musique. La musique d'ailleurs existe réellement, car tous nos singes ne sont que la garniture d'un orgue qui fait entendre à volonté douze airs de Lulli ; la chaccone et le

menuet retentissent tour à tour, vieille et vénérable musique d^autrefois qui sort d'un orgue caché. L'orgue et les singes viennent du château de Rambouillet, où ils eurent l'honneur de distraire le duc de Penthièvre et la princesse de Lamballe.

La pendule qui décore la cheminée de cette même pièce présente un aspect étrange : elle est d'ailleurs connue depuis longtemps, car voici ce qu'en écrit dans ses Mémoires l'indiscret curieux Bachaumont : « 4 juillet 1 784. On va voir chez M. Furet, horloger, trois pendules très-curieuses : la première représente une négresse en buste dont la tête est supérieurement faite. Elle est historiée très-élégamment et avec beaucoup de richesse. Elle a, suivant le costume, deux pendeloques d'or aux oreilles. En tirant l'une, l'heure se peint dans l'œil droit et lesminutes dans l'œil gauche. En tirant l'autre pendeloque, il se forme une sonnerie en airs différents qui se succèdent, etc. » (Bachaumont, tome 26. Londres, 1786.)

Quant au meuble de ce salon (tapisseries des Gobelins, sur bois sculpté et doré), il provient authentiquement de la chambre du roi à Versailles ; il est connu sous le nom de meuble des dieux^ à cause des sujets qu'il représente, parmi lesquels les amateurs des vieux Gobelins estiment surtout une Vénus couchée, regardée comme la perfection du genre. Citons encore le lustre et les quatre grands candélabres en bronze doré qui portent le glorieux écusson de Turenne.

Le grand salon ne nous offrira plus de pendules bizarres à sonnerie plus ou moins harmonieuse : en revanche, il ren-

ferme trois morœaux hors ligne : un lustre de cristal de roche (le plus beau des quatre qu'on trouve dans Tappartement), enrichi de fleurs de lis, mêlées à d'autres fleurs de toute espèce, moins politiques mais aussi charmantes, une console offerte à Marie- Antoinette à l'occasion de la naissance du dauphin, enfin la célèbre pendule des trois Grâces, de Falconet.

Parlons d'abord de la console; elle est en bois sculpté, d'un délicat style Louis XVI ; l'ornementation consiste en colliers d'enfant, en dauphins, en couronnes de fleurs de lis ; en bas un enfant se pose, en jouant, sur le front cette couronne qui plus tard doit tant peser. Sur la tablette de marbre griotte deux flambeaux de bronze doré au mat, signés de Martincourt, le digne maître de Gouthières, sont encore un souvenir de l'épouse de Louis XVI : les aigles à deux têtes de la maison d'Autriche, les torches de l'hyménée rappellent qu'ils furent offerts en présent de noces à l'archiduchesse d'Autriche, devenue Madame la Dauphine.

Quant aux trois Grâces de Falconet, taillées dans un seul bloc de marbre blanc, elles reposent sur une cheminée en marbre bleu turquin, toute rehaussée d'ornements en bronze doré, pampres, vignes en feston, têtes, etc., qui ne sont rien moins que l'œuvre de Gouthières. Les trois Grâces, debout, groupées autour d'un vase qui supporte un cadran tournant circulairement, sont entièrement nues : Diderot a dît qu'elles montraient tout, sauf l'heure; elles montrent tout, c'est vrai; elles montrent même que le nu peut être chaste, plus chaste cent fois que Vhabillé. Deux grands vases de jmarbre blanc les accompagnent, laissant s'échapper tout un buisson de fleurs de bronze.

L'ameublement de ce grand salon est encore en tapisseries des Gobelins : il se compose de fauteuils et de trois ca-

napés; ce sont des scènes pastorales de Boucher; et sur les bois dores sont sculptés différents instruments de musique qui varient avec chaque meuble. Dans les coins, de ces vieilles encoignures en laque de Goromandel, de monture Louis XV, qu'avait mises à la mode à Versailles, au retour de son ambassade dans l'extrême Orient, le trop aimable abbé de Choisy. Elles cèdent sous le poids de deux gigantesques vases de vieux Saxe à fonds verts, décors chinois, qui n'ont rien moins qu'un mètre cinquante de hauteur. Quant à ces grands X de bois doré, recouverts de velours rouge et de passementerie d'or, qui s'étalent majestueusement sous les hautes cantonnières des Gobelins, saluez-les : ce sont ces fameux tabourets des duchesses, jadis si enviés dans les salons de Versailles.

Négligeons les vieilles boiseries, aussi finement travaillées que les bois des fauteuils; mais jetons un coup d'œil sur les cinq dessus de porte qui sont de Bon Boulogne; un représente des enfants musiciens, un autre, des enfants moissonnant, un troisième enfin, une bande de bambins jouant à la bataille, et va nous servir de transition pour passer à la pièce suivante.

Cette pièce en effet est plus spécialement consacrée aux choses de la guerre : deux grands trophées d'armes ft-appent tout d'abord la vue; ici plus d'amours, plus de bergères, mais des épées, des casques et des poignards.

L'un de ces deux trophées est destiné à ces riches armes d'Orient constellées de rubis et de topazes, faites pour chatoyer au grand soleil des mêlées d'Asie; voici d'abord un

équipement complet de cavalier circassien, d'acier incrusté d'or, un fusil à mèche d'une longueur démesurée, et qui servait à Tippo-Saïb, de poétique mémoire, pour chasser le tigre ou l'Anglais. Cette lame, qui ondoie comme un serpent, a, comme le serpent, son venin; c'est un kriss malais des plus beaux, et dont la poignée représente, incroyablement fouillée dans l'ivoire, la déesse de la destruction ; ce grand poignard à fourreau d'argent vient de Trébizonde; puis voici la série des poignards d'Anatolie, des couteaux de sultane, fines lames de Damas, enrichies des versets sacrés du Coran, poignées découpées dans le jade et l'onyx, surchargées de pierreries, qui, semblables aux fleurs des tropiques, brillent et tuent en même temps.

Le second trophée est consacré aux armes d'Occident; ici encore nous allons retrouver des souvenirs historiques. Une grande épée toute dorée, trop bien dorée pour servir, surchargée de devises héroïques, est celle du maréchal d'Ancre, du parvenu Concini. Quand sur l'escalier du Louvre tomba le Florentin haï, ce fut la part de butin, la dépouille opime d'un de ses assassins, le sieur de Sarroque, tandis que les autres complices prenaient, Boyer son écharpe. Buisson sa bague estimée 6,000 livres, La Chesnaye son manteau de velours. Quant aux chefs, Vitry s'adjugeait la principale terre du maréchal, la baronnie de Lésigny-en-Brie, et de Luynes, le royaume et le roi de France.

Tirez par sa poignée d'ivoire en forme de tête de lion ce poignard sombre, qui cache dans un fourreau de cuir noir sa lame triangulaire, et vous y verrez briller l'écusson d'^un autre Florentin, celui du duc magnifique^ Laurent de Médicis. Tout près, avec son fourreau de velours rouge, une dague normande du treizième siècle; la poignée, les ornements du fourreau sont de fer incrusté d'argent ; la lame

est cannelée, à jour, pour que le sang coule mieux ; c'est ce qu'on appelle une miséricorde, et celle-là a du servir à donner plus d'un coup de grâce.

Des épées sont là qui veulent aussi qu'on parle d'elles ; c'est d'abord une grande épée de combat de l'époque de Henri II, toute chargée de têtes d'ange en argent; puis une autre, bien bizarre, qui, si ce n'était sa grande taille faite pour un chevalier de six pieds, ne messiérait pas à quelque membre vénérable de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres ; en effet, cette épée-là n'est ornée que de médailles romaines : des Nérons, des Agrippines, des Claudes; c'est une épée-médaillier. Négligeons les autres, épées de cour Louis XV et Louis XVI, d'un peu d'acier et de beaucoup d'or, et occupons-nous des armes à feu

Cette petite arquebuse de bois rare incrusté d'ivoire appartenait à une duchesse de Lorraine; et le bibjiophile Jacob, M. Paul Lacroix, l'a jugée digne d'un article dans les Merveilles de V Art^ ainsi que la plupart des autres armes, article auquel nous ne pouvons mieux faire que de renvoyer le visiteur. Voici d'autres arquebuses, tout une série de pistoles, pistolailles ou pistolets du quinzième et du seizième siècle ; passons-les rapidement en revue et admirons un peu plus longtemps ce hausse-col du seizième siècle, couvert de dessins gravés et d'émaux, dans le goût de Benvenuto Cellini. Cette pièce rare a d'ailleurs été décrite par le savant et regretté directeur du Musée d'artillerie, le colonel Penguilly l'Haridon ; elle manque dans la plupart des collections d'armes françaises ou étrangères.

Un très-vieux casque doré, de forme sarrasine, mérite également toute l'attention des amateurs. C'est une de ces riches coiffures de guerre que les armuriers de Venise fabriquaient pour les chefs orientaux, avec lesquels la reine de

TAdriatique était, on le sait, à cause de son commerce, en relation d'intérêts et par suite d'amitié.

Le meuble de cette pièce ressemble à ceux qui garnissent les pièces précédentes ; il est comme eux en tapisserie des Gobelins et en vieux bois doré; il décorait, au château de Maisons, sous le surintendant des finances René de Lon« gueil, une chambre destinée au roi qui voulut bien l'occuper. Mauvaise idée qu'avaient jadis tous les surintendants d'éblouir ainsi leurs souverains; Longueil eut le sort de Fouquet, sauf la prison de Pignerol.

Quant à la pendule, elle aussi a son origine royale. Près d'un fût de colonne de marbre fleurdelisé d'or se tient majestueusement debout le roi Louis XV, vêtu en empereur romain ; à ses pieds sont ses drapeaux et son casque qu'il vient de déposer ; il va reprendre, sur le coussin de marbre rose où ils reposent son sceptre, sa main de justice et sa couronne, tout enrichie de pierreries véritables. Autour de la pendule régnent de petits bas-reliefs de bronze doré, rappelant les victoires du règne, Fontenoy, Berg-op-Zoom, le passage de l'Escaut; enfin un autre bas-relief nous montre le roi lui-même imposant la paix et ramenant les Arts et l'Abondance. Cette pendule est tout bonnement une flatterie de madame de Pompadour; elle fut faite par ordre de la marquise en l'honneur des triomphes de son bien-aimé.

Avant de sortir de ce salon, regardons en passant le grand bureau Louis XV, de bois de rose et de bronze doré, qui occupe tout le fond, et qui nous masque une bibliothèque de livres anciens, mais qui n'ont rien de Pompadour, c'est la bibliothèque de Mgr Double, évêque de Tarbes en 1844.

Retraversons le grand salon et, du côté opposé à ce cabinet d'armes, nous allons trouver, double opposition, le salon des Amours de Saxe. En effet, partout ici voltigent les Amours bouffis que Meissen, au dix-huitième siècle, lâcha, nichée volage, effrontée, sur la France et sur l'Allemagne, Dans la pendule, dans le lustre ^, se cachant dans des gerbes de fleurs, dans les rocailles des appliques, dans les branches des candélabres, sur les meubles, se blottissant même dans les chenets, partout des Amours.

Les fauteuils et les canapés sont encore ici des Gobelins, ainsi qu'une belle tenture, signée Audran aux Gobelins, qui représente Don Quichotte et Sancho dansant che^ Don Antonio. Deux encoignures ornées de fleurs de lis sont signées de Riesener.

Une simple portière de soie nous sépare d'un petit boudoir, dont le principal ornement est un coquet plafond de Boucher; il ornait à Brimborion le boudoir de madame de Pompadour : c'est l'apothéose de la marquise, son arrivée au ciel ; il est vrai que ce ciel-là est l'Olympe païen ; Jupiter accueille favorablement la nouvelle venue; galamment les dieux se pressent autour d'elle; seule, Vénus, la reine de beauté, d'un mouvement amer détourne sa tête blonde.

Dans une aile en retour il existe, séparé du reste de l'appartement, un véritable laraire : ici l'on respire l'atmosphère que respirait la dernière reine de France; sur tous

1 Ce lustre, ainsi qu'un autre et qu'une lanterne placés dans d'autres pièces, est entièrement garni de fleurs en vieux Sèvres. Nous les trouvons tous les trois, dans le livre-journal de Lazare Duvaux, comme vendus en 1750 à madame de Pompadour.

ces meubles, sur toutes ces soies jaunies plane le souvenir de Marie-Antoinette. Voici la pendule qui ornait les appartements du Petit-Trianon ; c'est un vase antique en bronze doré sur un socle de lapis-lazuli ; un mouvement circulaire fait passer successivement toutes les heures devant le dard d'un serpent; sur tout le bronze de la pendule, quelque chose

brille et scintille seraient-ce des larmes de la reine? non,

ce ne sont que des diamants.

Sur une commode en marqueterie ornée de sujets galants, et décorée du chiffre de la reine, un cabaret de porcelaine, venu du vrai Vienne au Petit-Vienne, rappelle la ten dresse filiale dont on fit un si cruel reproche à la fille de Marie-Thérèse. Ce fauteuil tournant de canne et de bois dorés avait été emporté par la tourmente révolutionnaire jusqu'au Musée de Varzy, dans la Nièvre. Sur un tréteau pliant un riche coffret de maroquin rouge, aux armes de France et de Lorraine, renferme les dentelles de la reine, et sa chaise longue en brocatelle rose, placée près de sa table à ouvrage, semble encore lui tendre les bras. Aux murs une tenture complète des Gobelins, dont le sujet, une fête indienne, est dû aux cartons du décorateur Bérain ; de chaque côté de la cheminée, deux appliques en bronze doré par Gouthières représentent des nids de colombes et des enfants tenant des cœurs.

Près des grands meubles de la reine, dans l'embrasure des fenêtres décorées de balcons en fer forgé qui viennent du château de Saint-Cloud, modestement est rangé le minuscule mobilier du jeune Louis XVII; un petit fauteuil, un petit secrétaire, sur les tablettes duquel sont encore des grammaires aux armes écartelées de France et de Dauphiné: c'était le ménage enfantin du futur roi de France; il provient de madame de Campan.

Puis, pour couronner ces souvenirs, inclinons-nous devant ce cadre doré; sur un fond de velours bleu de roi, c^est le portrait de la reine, en argent repoussé, entouré d'un cadre en serrurerie, exécuté de main de roi, par Louis XVI lui-même.

Le premier étage est parcouru; d'autres encore nous attendent; mais ne fatiguons pas le visiteur et contentonsnous d'une rapide promenade dans les différentes salles du second étage.

Un salon tendu en vieilles tapisseries des Gobelins nous arrêtera d'abord, et, afin de faire quelque peu diversion, l'ennui étant, dit-on, né un jour de l'uniformité, nous quitterons un instant les siècles aimables de Louis XV et de Louis XVL C'est du seizième siècle qu'est ce bahut, venu du château d'Ecouen, où il servait aux Montmorency; du seizième siècle aussi ce petit coffret d'ébène, doublé de soie cramoisie, rempli de boîtes de vermeil et d'ivoire, d'instruments au chiffre du roi François II; c'est en effet la pharmacie de chambre du fils de Catherine; méfiez- vous; peut-être la reinemère a-t-elle laissé au fond de ces flacons desséchés, de ces boîtes d'ivoire jauni, quelque parfum à la Florentine,

Un peu d'attention aussi pour cette dentelle, grand rideau daté de i SSy, représentant le Temple de la Fortune^ comme nous l'apprend une inscription brodée; cette dentelle est Tœuvre du Vinciolo, célèbre maître venu d'Italie pour apprendre son art aux dames de la cour de France, et qui compta parmi ses élèves la reine Marguerite de Navarre et la reine d'Ecosse Marie Stuart.

Le salon suivant est une salle à manger; un murmure d'eau nous y accueille; c'est la fontaine de Marguerite de Valois, de la populaire reine Margot, qui, enlevée à son château d'Issy, égrène ses gouttelettes sur le marbre de ses vasques.

Un grand plafond rond, les Saisons de Boucher, et une tapisserie de Boucher souvent reproduite dans les ouvrages d'art, entre autres dans les Arts au dix^huitième siècle, de M. Paul Lacroix, font la décoration de cette salle à manger.

Quant aux chaises, elles sont recouvertes de tapisseries des Gobelins, et leur bois, richement sculpté et doré, est signé de Falconet, qui commença sa carrière par sculpter des meubles pour vivre.

La salle à manger nous entraîne tout naturellement à une armoire d'argenteries anciennes; tout un service du vieux Paris y est renfermé; la description n'en serait pas variée, mais il faut citer cependant une écuelle de vermeil, le chef-d*œuvre de Thomas Germain ^ aux armes du cardinal Farnèse.

Le grand salon de ce deuxième étage est tendu de tapisseries de Beauvais ; ce sont des scènes d'animaux, sur lesquelles se détachent de petits médaillons d'après Boucher, avec les offrandes à l'Amour de rigueur et les bergères inévitables. Le plafond et les dessus de porte sont de Fragonard, et viennent, comme les fontaines de l'escalier, de l'hôtel de madame de Pompadour. La garniture de la cheminée, composée de pendule, flambeaux, brûle-parfums, grands candélabres, vaut peut-être les trois Grâces de Falconet; ce sont du reste des Grâces aussi, mais de bronze et de la main de Clodion.

1 Cette pièce porte le poinçon de Thomas Germain et la date 1739.

Mais la principale curiosité de ce salon, c'est la vitrine des boîtes et des tabatières, devant laquelle nous allons faire halte un instant.

Là régnent en triomphateurs Van Blarenberghe et Petitot. De Petitot nous ne dirons rien : tout le monde connaît ce grand artiste qui fit revivre dans ses fins médaillons tout ce qu'il y eut d'illustre sous le règne de Louis XIV. Il est représenté ici par trois portraits : un Turenne, une Anne d'Autriche et un Louis XIV jeune, tous trois montés sur d'anciennes tabatières d'or, enrichies de diamants, comme jadis en donnaient les rois.

Van Blarenberghe, quoique plus moderne que Petitot, est moins universellement connu *, mais, pour les amateurs, il est peut-être plus estimé-, ses petites miniatures, qui tiendraient bien à l'aise sur un écu, se vendent couramment une vingtaine de mille francs.

Il est représenté ici par plusieurs de ces aquarelles : la plus importante est une boîte de baptême à deux faces : le Retour du baptême et le Choix d'une nourrice^. De lui encore est cette Fête du moulin de Javelle^ le pendant de la Fête de la foire Saint-Germain^ vendue en 1872 à la vente Allègre, sous le N** 264, pour la somme respectable de 3 1 ,600 francs ; cette Visite à la ferme ^ et enfin cette curieuse miniature qui rappelle le fameux noyau de cerise de M. Le Carpentier.

Imaginez-vous sur un espace à peine grand comme une

pièce de quatre sous un énorme rocher, des carrosses, cent

personnes, Catherine II et sa cour, et tout cela vivant, remuant, même ressemblant ; ajoutons que la boîte que décore

* Reproduite en chromolithographie dans les Arts et les Sciences au dix-hui^' tième siècle, par A. Lacroix. Paris, Didot, 1878.

la miniature est d'or émaiilé, et porte en diamants la couronne impériale de la grande Catherine.

Voici maintenant d'autres boîtes ; celles-ci sont émaillées en plein •, d'autres sont en vernis Martin, en pierres précieuses; en voici de l'orfèvre Germain; puis ce sont des souvenirs d'amitié, perfide amitié, sous un portrait, en cachant un second qui ne paraît qu'en touchant un secret, des boîtes à mouches, de petits nécessaires de dames, etc.

A côté de ces élégants bijoux, de cette boîte bleue et argent entre autres qu'ont maniée les belles mains de la Du Barry, regardez ce bijou de forme étrange : c'est une grosse topaze entourée de pierreries et destinée à être suspendue au col : au milieu de la topaze, sur une petite plaque émaillée, on voit un poignard, une palme, une croix. Ce bijou, c'était l'insigne du grand inquisiteur Torquemada : Torquemada à côté de la Du Barry, quelle antithèse !

Mais que les boîtes ne nous fassent pas oublier cette table en acajou luxueusement décorée de bronzes rocailles ; c'était la table habituelle où travaillaient dans leur salon de Bellevue les filles de Louis XV, mesdames Victoire, Sophie et Adélaïde de France.

Quant à ce mobilier de tapisserie de Beauvais, il vient aussi d'un château royal, et porte encore imprimé au feu la marque du garde-meuble de Fontainebleau.

A côté de ce grand salon, on a transporté comme d'un coup de baguette le boudoir de la Duthé ; ce boudoir était, il y a quelques années, l'objet d'un article dans la Galette des Beaux-Arts f article que nous allons prendre la liberté de reproduire.

« A la fin du siècle demîer vivait à Paris une de ces élégantes créatures qui, depuis Aspasie et Poppée jusqu'à la Pompadour et à la Du Barry, ont souvent régné par droit de conquête, sur le cœur des rois et des princes. Mais alors Louis XV ne vivait plus et Louis XVI pratiquait toutes les vertus. La charmante actrice fut donc réduite à captiver le cœur du sémillant comte d'Artois, qui plus tard devint, ce qu'on ne pouvait guère prévoir alors, l'austère Charles X.

« Or, le comte d'Artois avait fait don à mademoiselle Duthé, dans la Chaussée-d'Antin, quartier à cette époque retiré, discret, d'un ravissant petit hôtel. Rien ne fut épargné pour la décoration de cet asile mystérieux, sur lequel vint s'abattre une vraie pluie d'or qui enfanta merveilles sur merveilles, et parmi celles-ci un délicieux boudoir, véritable bonbonnière ornée par Van Spaendonck, le célèbre miniaturiste.

« Qu'on se figure une douzaine de panneaux blancs sur lesquels l'artiste a jeté discrètement quelques flèches, quelques carquois, puis une profusion de roses, de myosotis et de papillons. Sur deux des principaux panneaux se voient des couples de colombes échappées des bosquets de Trianon et des myrtes de Louveciennes. Deux autres panneaux représentent des cygnes, souvenir de Léda, sans doute. Le reste de la décoration ne consiste qu'en banderoles de fleurs où d'élégants papillons viennent deux par deux cueillir, non la firaise, mais la rose.

« Au fond du boudoir, dans l'alcôve enguirlandée de myrtes dorés, le système d'ornementation est tout autre. Plus de fleurs, plus d'oiseaux, mais des glaces chargées de répéter, en les multipliant, les charmes de la maîtresse du logis.

« A côté de Talcôve est la cheminée avec tablette en marbre bleu turquin, supportée par deux carquois de bronze doré finement ciselés par Gouthières. Au coin de la cheminée se trouve encore une mignonne pincette d'acier, damasquinée d'or et chargée des emblèmes de la propriétaire : un carquois, des flèches et une torche qui a un faux air de celle de l'hyménée. Cette petite pincette effrontée arbore fièrement à l'extrémité de ses branches les royales fleurs de lis. Combien de fois le comte d'Artois s'est-il servi, assis au coin du feu de la Duthé, de ce petit instrument, pour tisonner fiévreusement, tourmenté qu'il était, non par le pressentiment de 1793, mais par les criailleries importunes de ses marauds de créanciers!

« Les révolutions et les années, fort ennemies de toutes les belles choses, avaient respecté ce petit boudoir, et tout pouvait faire croire qu'il subsisterait longtemps encore comme un galant souvenir du siècle passé. Mais M. Haussmann, plus terrible pour les édifices que le temps, ce grand destructeur, en décida autrement. L'hôtel de la Duthé fut envahi par les Limousins; les boiseries finement sculptées comme des dentelles, les marbres rares, les glaces précieuses, les peintures, plus précieuses encore, furent saccagés et jetés çà el là. C'en était fait du chef-d'œuvre de Van Spaendonck, si un heureux hasard n'avait point amené au milieu de ces démolitions, au moment opportun, un amateur émérite, dont la famille avait autrefois possédé Thôtel de la Duthé. Apercevoir les panneaux épars du boudoir, les reconnaître et les acheter fut l'affaire d'un instant pour M. L. Double, qui, justement fier de sa conquête, put, tout joyeux, les emporter chez lui, au grand ébahissement de son vendeur, incapable de comprendre comment ce boudoir pouvait être estimé si haut par un amateur, quand une commission municipale,

chargée de sauver les chefs-d'œu\Te mis au jour par les démolitions, aurait pu Tacheter pour quelques louis. »

(De Saint-Non, Galette des Beaux-Arts^ avril 1869.) [Lucien Double.)

Un autre salon, plus spécialement réservé aux tableaux dont nous nous occuperons à part, offre cependant encore quelques curiosités dignes d'attention, entre autres certains jeux de provenance historique.

Cest d'abord le jeu d'échecs du grand roi Louis XIV, qui lui iut apporté par la fameuse ambassade siamoise.

Chaque pièce de ce jeu, en ivoire vert et rouge, est d'un travail différent ; ce sont deux armées complètes, et, chose bizarre, Tune, la rouge, est une armée anglaise, tandis que l'autre est une armée indienne, comme si l'ouvrier indien eût prévu les luttes fatales où devait succomber l'indépendance de son pays. L'armée anglaise a son infanterie, fifres, tambours, grenadiers, ses éléphants, sa cavalerie équipée à l'européenne; les fantassins ont le bonnet de grenadier de l'époque, les cavaliers la petite casquette d'uniforme ; le général, qui sur un grand éléphant joue le rôle du roi, a même un fort beau plumet de colonel. Les verts, les Indous, ont au contraire des arcs, des rondaches, de longs cimeterres ; ils portent leur coiffure nationale. Sur la boîte qui sert tour à tour pour les combattants de caserne et de champ de bataille brillent les deux L et le soleil, emblème du grand roi, connu jusqu'aux lieux où se lève l'autre soleil, le vrai.

Un autre jeu, de reversis celui-là, fait pendant au jeu d'échecs ; il fut donné par Louis XV à mademoiselle de Romans, au temps de sa faveur; les jetons sont couverts d'emblèmes et de devises dus à l'imagination amoureuse du roi, mais qu'il est inutile de citer ; de ces devises en effet, les unes ne

sortent pas de la poésie ordinaire des confiseurs ou des mirlitons, et les autres en revanche sortent énormément des bornes de l'honnêteté.

De mademoiselle de Romans ce jeu passa à madame Du Barry, qui Pavait dans sa prison ; Barras s'en empara ensuite et le donna, un jour de galanterie, à madame de Beauharnais, qui, devenue madame Bonaparte, s'en servait à la Malmaison.

D'autres jeux anciens, boîtes de jetons, sortes de billards, etc., complètent la collection de jeux, mais n'ont pas l'intérêt historique des deux précédents.

Une dernière pièce nous reste à parcourir ; plus spécialement consacrée aux livres, elle se distingue par trois grands meubles de haute valeur : un bureau acajou et bronze doré, signé de Riesener, une commode-bureau, avec bronzes de Gouthières, épave arrachée au sac du château de Neuilly, et une magnifique armoire d'ébène de style Louis XIV, richement décorée de têtes de femmes et d'ornements dans le styie de Bérain. C'est un morceau hors ligne qui ornait avant la révolution le palais de Fontainebleau.

En face de ce beau meuble, un grand régulateur LouisXVI nous rappelle que l'heure s'avance.

Mais la bibliothèque nous attire, un regard seulement à ce Patelin^ édition originale, relié par Trautz-Bauzonnet; à cette édition originale de Molière dans sa vieille reliure de maroquin rouge ; à ces Baisers de Dorât, exemplaire en maroquin vert aux armes de Marie-Antoinette; à ces Ordonnances royaux qui portent les armes de François I''; ^^

Malherbe du comte d'Hoym ; à ce Récit des guerres de cent ans^ vieux manuscrit français, dont les trente-deux miniatures ont été feuilletées par les mains d'Anne de Bretagne*; à ce Juvénal de Rob. Estienne, exemplaire de dédicace; aux Premières Aimes de J. A. de Thou, et à tant d'autres que nous ne pourrions citer sans faire un volume; nous faisons une exception pour ce grand vieux li\Te à fermoirs d'argent, à mine vénérable, œuvre respectable du docte Epiphanius, et en grec encore! que les apparences sont trompeuses ; ce livre grec, qui s'en serait douté, ce traité icepl AEpsdscàv est encore un souvenir de royales amours ; ces ornements qui courent sur ses plats de maroquin citron, ce sont des lacs d'amours, des croissants; cet écusson aux trois fleurs de lis, c'est celui de Henri II ; ces chiffres entrelacés, ce sont ceux du roi et de Diane de Poitiers ; les femmes savantes, paraît-il, remontent loin dans l'histoire; Jusqu'au temps jadis! ce temps jadis, quel beau temps vraiment pour les curieux et pour les savants. A qui de nous autres, modernes hellénistes, une douce voix a-t-elle jamais dit :

a Que pour Tamour du grec, Monsieur, on vous embrasse? »

On le voit, dans cette rapide visite, nous avons effleuré bien des souvenirs, souvent côtoyé l'histoire; nous avons enfin un peu revécu de la vie du passé; on dit le passé, du moins au point de vue artistique, fort à la mode aujourd'hui ; c'est peut-être bien un peu la faute du présent.

* On remarque, entre autres miniatures curieuses, Tassassinat du duc d*Orléans, rue Barbette, la présentation, avec portraits contemporains, de Jeanne d*Arc k Charles VII, et l'entrée de Charles VII à Rouen, miniature reproduite dans les Sciences et Lettrès au moyen dge, par P. Lacroix. 1877.

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