‹ Promenade au Canada et aux Etats-UnisChapitre 4 sur 16 · ENVIRONS DE NEW-YORK. — LA SUISSE AMERICAINE. — LE NIAGARA · texte numérisé non relu

ENVIRONS DE NEW-YORK. — LA SUISSE AMERICAINE. — LE NIAGARA

Si, par sa position, Brooklyn est un faubourg de New- York , dont il n'est séparé que par la rivière de l'Est, c'est en réalité une belle et grande ville, qui a bien à elle son existence propre et ses 425,000 habitants. Brooklyn a eu le même accroissemeiit de population que New-York, et cet accroissement continue. Aussi les belles avenues qui sillonnent la ville s'étendent-elles toutes droites, à perte de vue, pendant plusieurs milles. Cela n'a, du reste, qu'un seul inconvénient, c'est que si, par exemple, vous voulez aller faire visite à un habitant du Broadway de Brooklyn, et que vous vous trouviez à l'entrée de la rue, vous êtes exposé, si celui que vous cherchez demeure à l'autre extrémité, à avoir à parcourir six mille numéros.

On appelle Brooklyn « la ville des églises », et elle est hérissée en effet d'une infinité de clochers et de clochetons qui représentent toutes les religions connues et bon nombre d'inconnues. Un seul bel édifice, la cathédrale catholique. Un temple très-fréquenté est l'église de Plymouth, dirigée par le célèbre, trop célèbre prédicateur Henri Ward Beecher, qui est en ce moment,

avec Hayes et Tilden, les deux candidats \ la présidence, l'homme dont on parle le plus en Amérique.

Il est fort triste de voir un scandale du genre de celui donné par le révérend Beecher ; il est plus triste encore d'avoir à en accuser un homme de cœur et de talent, un prédicateur célèbre qui , en attaquant sans cesse la dureté et la sécheresse de l'àme chez la femme américaine, a prou é qu'il s'était rendu compte d'un des maux les plus graves qui existent dans son pays. Quoi qu'il en soit, un procès, qui revient en ce moment sur appel, lui cause do l'ennui, car beaucoup de personnes pensent, en considération des témoignages qui, dit-on, vont se produire, qu'il ne peut éviter une condamnation. Au reste, ses affaires temporelles n'en prospèrent pas moins, au contraire, car, chose triste autant que curieuse à remarquer, depuis qu'il a séduit l'une d'elles, le nombre des assistantes à son prêche a été en augmentant.

Beecher me parait du reste avoir actuellement dépouillé toute retenue, puisqu'il consent à exploiter à son profit une popularité malsaine. Le Herald annonçait tout récemment qu'il devait faire une tournée de lectures dans le Canada, pour commencer à Montréal le 21 septembre. Il a dû recevoir pour cette campagne 200,000 fr. (40,000 dollars.) Un journal catholique qui se publie à New-York, l'Echo des deux mondes, s'est en ces termes fait l'interprète des sentiments indignés des catholiques canadiens :

a II paraît que cet homme doublement illustre a été engagé par une compagnie d'exploitation littéraire, ni plus ni moins qu'un acteur en vogue, et qu'on le promène d'une ville à l'autre comme Barnum promène son hippopotame et ses albinos.

«Je sais bien que l'on donne 40,000 dollars à M. Beecher, mais je ne vois pas comment des millions même pourraient payer et sa dignité, si frelatée qu'elle soit, de prédicateur, et la honte nouvelle qui a rejailli sur son nom de l'inachèvement de sa Vie de Jésus, en dépit d'un contrat dont l'inexécution ruine ks éditeurs de cet ouvrage.

« L'exhibition de M. Beecher est une exhibition malsaine; il n'a pu encore secouer les miasmes de dix mois de cour de justice ; le promener parmi les femmes et les jeunes filles de l'Amérique, c'est leur porter la peste morale, en ravivant à^leur mémoire les détails du plus immonde procès dont l'imagination humaine se soit jamais salie. Beecher a donné naissance sur le sol américain a plus de chansons mauvaises, a plus de brochures immondes

qu'il n'a fait de sermons. Beecher a été une calamité pour la morale publique, et, au lieu de l'exhiber, ses cornacs sans pudeur devraient lui donner quarante mille dollars pour se cacher et se taire. Cela ne payerait plus les susdits cornacs, mais la société y gagnerait. »

Les chansons faites sur M. Beecher, et auxquelles fait allusion YEcho des deux mondes, étaient l'œuvre des minslrels. 11 me faut indiquer ici ce que sont ces chanteurs, qui constituent, à proprement parler, le théâtre national de l'Amérique. Les ménétriers (minstrels) sont le plus souvent nègres, ou se barbouillent la figure de noir, et de même que l'acteur grec, dès qu'il était sous le masque, donnait libre carrière à ses spirituelles obscénités, de même le minstrel, par cela seul qu'il est nègre ou se fait tel, se croit permis les allusions les moins voilées et les plus scandaleuses. Les « Kelly and Leon's minstrels », que nous avons vus à New-York , ne se contentaient pas de jouer les Brigands et « M. Choufleuri at home », ils servaient au public, assaisonnés au plus gros sel américain, M. Tilden en compagnie de Tweed, le général Belknap, etc., affectant de confondre dans une même plaisanterie les gens honorables et les autres. En 1874, M. Beecher lit tous les soirs pendant longtemps les frais du répertoire des minstrels : ils allèrent même jusqu'à représenter ce scabreux sujet sur la scène, ne changeant que les noms, qui du reste n'étaient pas nécessaires pour que chacun reconnût sans hésiter le célèbre prédicateur de Brooklyn.

Il y a trois choses à voir, quand on visite Brooklyn : le Prospect Park, le cimetière de Greenwood, et le pont qui reliera la ville à New- York, en franchissant la rivière de l'Est.

Le Prospect-Park est un parc très-étendu, avec de beaux lacs, de jolies promenades, de charmantes misses, et des cygnes superbes.

Le cimetière de Greenwood, exclusivement affecté aux protestants, est une véritable curiosité. Il est immense, très-joliment situé sur une colline qui domine la baie, et dans la position la plus gaie. Il est impossible de voir un jardin plus coquettement et plus fraîchement entretenu, des allées mieux bitumées, et un gazon tondu plus ras. On vient y faire.... des excursions, des pique-niques, des promenades, ni plus ni moins que dans un simple parc. « Aujourd'hui, nous nous retrouverons auprès du monument de lu famille X., auprès de celui des volontaires de

1837, auprès du tombeau du brave homme qui a donné toute sa fortune à la société protectrice des animaux, » etc. Et de fait, pourquoi, si ce n'est pour se promener, les protestants viendraient-ils à Greenwood, puisqu'ils n'ont pas d'intérêt à prier pour ceux qui y demeurent? Quant aux monuments, s'ils sont rarement empreints d'un caractère religieux, presque tous sont jolis, grâce surtout au beau marbre dont les carrières abondent dans le New-Jersey.

Le pont qui joindra Brooklyn à New-York n'est encore représenté que par les deux énormes piles entre lesquelles courra le tablier. Ce pont mérite qu'on pose quelques chiffres. Les piles ont 85 mètres de hauteur (1); le tablier, qui aura 500 mètres de longueur et une largeur suffisante pour contenir deux voies ferrées, deux voies carrossables, et une passerelle pour les piétons, sera élevé de 40 mètres au-dessus du niveau de l'eau, de façon à permettre aux grands navires de passer toutes voiles dehors. Les deux viaducs d'accès, dont l'un partira de la place de l'Hôtel-deville de New-York, l'autre aboutira bien avant dans Brooklyn, auront, réunis, environ 1,300 mètres de longueur, et passeront bien au-dessus des maisons à six ou sept étages qui se dressent sur les deux rives. Les deux piles ne sont encore réunies que par quelques câbles de fer; mais, le travail achevé, New-York et Brooklyn seront unis par un lien d'une légèreté et d'une hardiesse inexprimables.

11 y a aux environs de New -York deux rendez-vous de bains de mer très-fréquentés, Long-Branch et Koney-Island. Ce dernier étant au-dessus de Brooklyn, les hasards de nos pérégrinations nous y ont conduits. On y arrive par un charmant petit chemin de fer, dont le trajet dure bien un quart d'heure, d'une tête de ligne à l'extrémité opposée, et qui part du cimetière de Greenwood. L'enrlroitest charmant, mais la société des plus mélangées; on y prend de très-bons bains, mais on peut s'y convaincre que la flirtation s'exerce même en mer, et que le bain est pour ce genre de distractions un endroit préféré. Et tout cela a lieu en public, sans que personne trouve à y redire. On s'en amuse même, et les petites filles de huit ou dix ans en font autant avec de jeunes messieurs de leur âge, exactement comme si elles jouaient à la poupée.

(I) Sans compter vingt-cinq mètres de fondations.

A Long-Branch, la société est plus uniforme et de meilleur aloi, mais si le demi-monde en est absent, je ne crois pas que la gentry qui s1y donne rendez-vous soit infiniment plus édifiante.

21 août.

Nous sommes partis avant-hier matin pour Niagara-falls. Le train ne quittant pas New-York, mais Jersey-city, la capitale de l'État de New-Jersey, il faut commencer par traverser en ferry l'embouchure de l'Hudson, ce qui forme déjà une excursion splendide. C'est en traversant l'Hudson-bay qu'on peut se rendre compte de ce que sont les boats of passengers de New-York. Le colonel Ferri-Pisani accuse ces bateaux de tenir le milieu entre l'établissement de bains Vigier et le coche d'Auxerre : il serait plus juste encore de les comparer à l'arche de Noé. Il y a sur les coques de ces bateaux une multitude d'étages perchés les uns sur les autres, et munis de petites fenêtres carrées. Quant aux voiles, aux mâts, aux cordages, pas de nouvelles. Ils sont à hélice ou à roues, plus souvent à roues, et le mouvement est mis en jeu par une machine droite à piston vertical , dont on voit l'énorme balancier s'agiter désespérément au-dessus de l'immense carapace. C'est laid et curieux.

La route que nous avons suivie pour aller au Niagara (16 heures de trajet, 4i2 milles, plus de 600 kilomètres, qu'est-ce que cela en Amérique?) est excessivement curieuse et pittoresque. Nous traversons thé Sivitzerla?id of America, et vraiment c'est bien la Suisse, moins les neiges. Le scenery est très-grand et trèsbeau : pendant le tiers de la route, nous longeons ou nous traversons la Delaware, toujours encaissée de hautes montagnes droites et abruptes; les ponts sont en bois, les rampes sont rapides, effrayantes, les tournants d'une concision qui donne le frisson. A Summit, nous descendons pendant huit milles une pente de 60 pieds par mille. Nous voici en Pennsylvanie. Le paysage conserve tonte sa grandeur, toute sa sauvagerie; il s'agrandit encore. Nous dominons la Susquehanna. Le train, qui avait descendu la rampe à la vitesse absurde de 60 milles à l'heure, se ralentit à 40 milles, ce qui est déjà bien honnête.

Nous arrivons à Elmira. C'est une chose curieuse pour nous, Français, de traverser de plain-pied les villes et les villages, sans barrières, sans rien qui ressemble à une balustrade ou à une haie quelconque. La seule précaution, toute morale, qu'aient

prise les constructeurs du railroad, est d'écrire en grosses lettres, au-dessus de chaque passage à niveau : Railway crossing, look ont for the cars (en traversant la voie, faites attention aux trains). Moyennant quoi, vous pouvez vous faire écraser en toute sécurité.

Après avoir traversé la Susquehanna sur le moins rassurant des ponts de bois, nous arrivons à Kirwood, la patrie du prophète Joe Smith, fondateur du mormonisme : c'est là qu'il a, dit-il, rencontré son fameux livre d'or. Suivant la règle que nul n'est prophète en son pays, personne ici ne croit en Joe Smith, et il n'y a pas le moindre mormon.

A Oswego, nous sommes absolument entourés par l'histoire ancienne. Voici tout à côté de nous Ithaque, voici Rome, où les scieries de bois remplacent le Capitole; voici Athènes, puis Achille, Ulysse. On cherche en passant le Xanthe au lieu de la Delaware; on voudrait des inscriptions grecques et l'on ne rencontre à chaque pas que le fameux Railway crossing... etc.

Nous traversons Buffalo, ville allemande et catholique, où il n'y a du reste rien à voir. Effrayant, vraiment, le nombre d'Allemands que l'on rencontre à chaque pas : ils envahissent tout.

Les chemins de fer yankees ont leurs avantages et leurs inconvénients, ceux-ci compensant amplement ceux-là. D'abord, c'est une fable de soutenir, comme on le lit encore partout, qu'ils ne contiennent qu'une seule classe, par principe d'égalité. Ils ont trois classes, exactement comme chez nous. La première classe est représentée par les pullmann-cars, la deuxième par les wagons ordinaires des blancs, la troisième par la classe des nègres et les wagons d'émigrants.

Ayant seize heures de parcours à faire, nous nous sommes munis de billets de palace-car. Ce wagon-palais est joli, confortable, bien disposé, mais il n'a au fond du palais que le nom ; nous y sommes installés très-tranquillement, à trois dans un petit compartiment de quatre. Ce luxe nous revient à un dollar et demi par personne, et nous serions tout à fait heureux si la fumée résineuse de la locomotive chauffée au bois ne venait nous aveugler.de temps en temps.

Ce sont des types que ces locomotives, avec leur tuyau en entonnoir, leur chasse-vache à l'avant, leurs peintures criardes, et surtout cette espèce de beuglement sans nom qui remplace pour elles le sifflet. Ce hurlement est affreux, c'est à peu près le cri d'une vache, moins musical encore, et indéfiniment prolongé.

Les trains ont toutefois le tort, queljue désagréable que soit ce bruit, de ne jamais le faire entendre en se mettant en marche. Beaucoup de voyageurs y ont été pris avant-hier, à une station où nous étions descendus faire un simulacre de lunch. Il est vrai que quand les voyageurs qui sont restés dans le train s'aperçoivent que l'on oublie quelques personnes, ils n'ont qu'à tirer le cordon d'alarme qui passe par chaque wagon, et la locomotive s'arrête immédiatement.

Les véritables avantages de ces chemins de fer consistent dans la faculté, vraiment précieuse, de circuler et de prendre l'air sur la plate-forme de chaque car, puis dans le cabinet de toilette, et cet autre cabinet d'une espèce toute différente dont tous sont pourvus et enfin dans la fontaine d'eau fraîche, d'eau glacée en été, qui occupe un des coins de l'appartement roulant. Il faudra, de toute nécessité, que ces améliorations si simples passent dans nos habitudes.

Avant d'être arrivés à Niagara-làlls, nous entendions le bruit de la trépidation produite par les chutes. Nous avons passé la journée d'hier à les voir, à les étudier, à les admirer sous tous leurs aspects. Mouillés d'écume quand elles nous dominaient, comme pour nous anéantir sous un fantastique écrasement, attirés par l'irrésistible puissance du vide, quand nous nous penchions au contraire au-dessus d'elles, dans tous les cas fortement émus et remués, nous pouvons dire avec certitude que rien au monde ne forme un plus merveilleux et plus admirable tableau. Non, rien ne peut impressionner l'âme aussi fortement que cet effondrement d'un fleuve d'une incommensurable largeur, qui précipite d'une chute de soixante mètres toute la masse des eaux du lac Huron, du lac Michigan, du lac Erié et du lac Supérieur. Vous ne pourriez voir autre chose en Amérique, et vous repartiriez immédiatement après l'avoir vu, que je vous dirais : Venez en Amérique ! Pour moi, je déclare que rien ne me donnait même l'idée de l'immensité de cette cataracte. Et quand descendus sur les pierres qui avoisinent celles où la masse se brise, à moitié renversés par la colonne d'air que chasse la chute, environnés d'arcs-en-ciel et de contre-arcs-en-ciel, abasourdis, participant à la trépidation de la roche à laquelle nous nous cramponnions, nous regardions en raccourci cette cataracte infinie, qui met sept à huit secondes à venir se réduire en poussière à nos pieds, alors l'effroi nous saisissait, la tète tournait un peu, et

quand même le bruit aurait permis de parler, nous n'aurions pas eu de paroles pour apprécier un pareil spectacle.

Le Niagara, qui joint le lac Erié au lac Ontario, a plus de trente-six milles de longueur, et coule du sud au nord; quand il sort du lac Erié, il est large de trois quarts de mille, et profond de cinquante à soixante pieds; son courant est de quatre milles à l'heure. A la chute, la largeur du fleuve est de six à huit milles ; le bruit en est entendu à quinze milles de distance. La chute est divisée en deux par Goat-Island, l'Ile des Chèvres, de façon qu'il y a deux chutes distinctes, celle de la rive américaine et celle de la rive canadienne. Mais c'est du côté canadien que coule la principale masse des eaux, formant ce qu'on appelle the horseshoe fait, la chute du fer à cheval. Maintenant, les pierres du milieu ont été rongées par les eaux, et le centre s'étant ainsi beaucoup reculé, l'ensemble de la chute canadienne constitue un angle assez aigu, qu'on appelle toujours the horse-shoe par la force de l'habitude.

Goat-Island se dresse au milieu, entre les deux chutes, environnée par les nuages d'écume. A peu de distance, au milieu de la chute américaine, est une petite tête de rocher, qui résiste seule à l'effrayant choc des eaux. C'est sur ce bloc que s'est passé, il y a quelques années, un drame effrayant. Un individu, contrebandier de profession, et exerçant son commerce en passant en barque le Niagara bien au-dessus des chutes, eut un jour le gouvernail de sa barque cassé. Il était entraîné vers l'abîme, il y touchait déjà, quand, par un bonheur inouï, il put diriger l'embarcation sur le rocher où elle se brisa, l'y laissant. Il y resta deux jours et une nuit : on tenta tout ce qui humainement pouvait être tenté pour le sauver; à l'aide de lettres énormes on lui faisait signe de la terre d'avoir confiance, la voix ne pouvant porter jusqu'à lui par suite du fracas des eaux. Enfin, on put le croire sauvé : un radeau, retenu aux deux rives par des cordes, arriva jusqu'à lui, et il y avait déjà mis le pied, quand la force irrésistible de l'eau emporta tout.

La chute est plus belle de la rive canadienne. C'est pour cela que nous avons élu domicile à Clifton-house, hôtel où l'on est écorché vif, mais où il existe une terrasse d'où la vue est sans rivale. Quand tout le gouffre est en pleine lumière, que les arcsen-ciel s'enchevêtrent, et que de chacune des deux chutes, de la chute canadienne surtout, s'élance ce nuage de poussière d'eau

qui semble de la poussière de soleil et qui s'élève à quatre fois la hauteur de la masse des eaux, pour ne retomber jamais, absorbé et pompé par l'atmosphère ; quand on voit tout cela, que peut-on imaginer de plus beau?

On a calculé que cent millions de tonnes d'eau étaient déchargées dans le précipice par heure. A Schaffhouse, où la chute du Rhin ne peut être comparée comme volume même à une seule des deux chutes du Niagara, l'eau descend en cascade, bouillonnant à chaque pic, se brisant à chaque arête : au Niagara, la rivière tombe d'un seul coup, d'une masse, en bloc, pour ainsi dire. Ce n'est qu'une chute, à Schaffhouse; ici, c'est une cataracte. Aussi les eaux, même en tombant, restent-elles délicieusement vertes. Cette couleur, de bon matin, quand le soleil est encore bas sur l'horizon, a un charme et produit un effet tout spécial, auquel il est impossible de s'attendre.

C'est de Goat-Island qu'il faut voir la chute américaine. C'est par là que des ponts vertigineux vous conduisent, au milieu d'une poussière de gouttes d'eau qui, tombant de si haut, frappent comme la grêle, à la cave of the winds. Et si belle que soit cette chute vue d'en haut, alors qu'on la domine, qu'on s'y absorbe, avec ce sentiment d'effroi qui fait croire à chaque instant que le tourbillon va vous entraîner, et que, comme dans un conte d'Edgar Poe, vous en faites vous-même partie, — c'est d'en bas, des profondeurs mystérieuses de cette grotte des vents, qu'il faut admirer la cataracte.

J'aime mieux rester sous cette impression puissante que d'entrer dans le détail des divers aspects de la chute et des multitudes d'endroits d'où, à des prix fabuleusement insensés, on la fait contempler au voyageur. Tout se paie ici au poids de l'or. Le simple passage des deux ponts suspendus qu'il faut traverser pour se rendre de la rive canadienne à Goat-lsland coûte 3 fr. 75 (75 cents) !

Hier soir, par un ciel très-clair, nous étions restés avec un vieux capitaine de navire, retiré ici depuis quatorze ans, à regarder la chute à la clarté de la lune. C'était féerique ! La colonne de vapeur d'eau montait splendide, en ligne droite, du fond de ce divin fer à cheval, comme dit Anthony Trolloppe ; elle était éclairée, argentée d'une lueur indécise, et, en plein ciel, semblait se rejoindre à la voie lactée, qui n'était pas beaucoup plus brillante qu'elle. Une sorte de chant mystérieux paraissait s'ex-

haler en même temps du gouffre. C'était la musique qui accompagnait au ciel le nuage d'encens.

Chateaubriand, le grand peintre de la nature, a aimé avec passion les chutes du Niagara ; il en parle à plusieurs reprises, et les décrit deux fois, dans son Voyage en Amérique et dans Atala. « Si vous voulez nous suivre, me dit le guerrier Natchez, nous campons au bord de la chute. — Je le veux bien, » répondis-je. Etnous partîmes ensemble. Nous arrivâmes bientôt au bord de la cataracte, qui s'annonçait par d'affreux mugissements. Depuis le lac Erié jusqu'au saut, le fleuve accourt par une pente rapide; et au moment de la chute, c'est moins un fleuve qu'une mer, dont les torrents se pressent à la bouche béante d'un gouffre. La cataracte se divise en deux branches et se courbe en fer à cheval. Entre les deux chutes s'avance une lie creusée en dessous, qui pend avec tous ses arbres sur le chaos des ondes. La masse du fleuve qui se précipite au midi s'arrondit en un vaste cylindre, puis se déroule en nappe de ceige et brille au soleil de toutes les couleurs; celle qui tombe au levant descend dans une ombre effrayante ; on dirait une colonne d'eau du déluge. Frappant le roc ébranlé, l'eau rejaillit en tourbillons d'écume, qui s'élèvent au-dessus des forêts comme les fumées d'un vaste embrasement. Des pins, des noyers sauvages, des rochers taillés en forme de fantômes, décorent la scène. Des aigles, entraînés par le courant d'air, descendent en tournoyant au fond du gouffre (1). »

Tout n'est plus absolument vrai dans cette description, car les rochers fantômes dont parle Chateaubriand se sont peu à peu couverts d'hôtels et de villas, qui entourent et dominent le précipice. Les sauvages du Niagara ont depuis longtemps disparu; les aigles, fuyant la civilisation, effrayés par les ponts suspendus qui étreignent le gouffre, ne viennent plus planer sur l'immensité de la chute où ils disparaissaient dans les nuages d'écume, et s'il manque quelque chose au sublime tableau qu'admirent les visiteurs fascinés, c'est la solitude. Pourtant, ces immenses hôtels et ces riches cottages qui se sont installés sur la rive canadienne et sur la rive américaine ne déplaisent pas à l'œil; perdus dans la grandeur de la scène, ces petits points blancs ne se remarquent pas au premier abord : ce sont de trop minces détails pour déparer l'incomparable majesté de l'ensemble. Détail curieux à noter, la plus grande partie de ces

fi) Alaia, p. 12 i. Edition Michel Lévy.

villas appartiennent, dit-on, à des Anglais, qui ne craignent pas de faire deux fois par an la traversée de l'Atlantique pour s'établir pendant quelques mois dans le voisinage de la chute.

Restez le temps qu'il faudra devant le Niagara, que vos yeux s'y habituent. Abstrayez-vousdu reste. Bientôt, vous n'entendrez, ne verrez et ne penserez rien autre chose. A la fin, ce sera une espèce d'absorption : vous voustrouverez devant la masse comme dans la seule place où vous deviez, où vous puissiez être. Ce colosse aux veines vertes empruntera vos veines, la voix de la cataracte sera l'expression de votre cœur : emporté dans leur chute par les eaux qui tombent, il vous semblera être enlevé sans hésitation comme sans regret dans un monde nouveau, éblouissant, inouï.

Outre les chutes, il y a à voir à Niagara plusieurs sortes de curiosités : 1° le suspension-bridge, 2° le tourbillon, 3° les burningspri?igs, et 4° les misses américaines qui vivent et se promènent au milieu de tout cela. Je reprends mon énumération.

Le pont suspendu, connu partout grâce à la photographie, est à deux tabliers superposés, l'un pour les voitures et les piétons, l'autre réservé expressément (1) au chemin de fer. La hardiesse de ce pont égale sa légèreté. Pas un autre ne peut lui être comparé, et un seul pourra rivaliser avec lui, celui de New- York à Brooklyn, dont j'ai déjà parlé. L'idée première de ce dernier pont appartient du reste en propre à l'habile constructeur du suspension-bridge du Niagara, l'ingénieur Rœbling. Ce système des ponts suspendus, proscrit maintenant en Europe, est ici universellement adopté et prôné. Lequel des deux continents a raison ?

Le tourbillon [wirlpool) est un endroit, à quelques milles plus bas que les chutes, où le Niagara, profondément encaissé entre des collines à pic, rompt brusquement son cours, et le recommence à angle aigu dans une direction différente. Une anse immense a été creusée à cet endroit par l'effort des eaux, et il s'y produit un profond et effrayant bouillonnement, en forme d'énorme entonnoir. Celui qui s'aventurerait dans ce gouffre y serait presque aussi sûrement englouti que dans les chutes. Ce qui ajoute à l'étrangeté du site, c'est que tout y est désert et sauvage.

(1) Positively ; ce mot se retrouve absolument dans tous les avis, prospectus, annonces, écriteaux ou affiches en Amérique. «Défense d'enirer » se dit: Positively ■no admit tance; une représentation théâtrale est toujours annoncée pour positively tel jour, etc.

Patience ! les fabriques de papier que les Américains n'ont pa« eu honte d'établir sur les chutes (pour en utiliser la force motrice 1) viendront peut-être s'implanter ici.

Nous avons été ce matin voir les burning-springs, les sources brûlantes, à quelques milles en deçà du Niagara. D'une sorte de trou, situé près du fleuve, s'échappent des vapeurs sulfureuses, dégagées par une source, et faciles à enflammer. Cette flamme est de la nature la plus bizarre : elle flambe avec intensité, mais ne brûle pas; j'y ai mis ma main, puis mon mouchoir : ni l'une ni l'autre n'en a pâti. Quand on prend un verre d'eau à la source, et qu'on l'approche d'une lumière, l'eau s'enflamme et brûle jusqu'à ce que tout le gaz soit consumé. Quel est ce gaz? je n'en sais rien, et le propriétaire de la source ne le sait pas davantage.

J'ai gardé pour la fin ce joli petit monde rose et blond, babillant, sautant, fées de la cataracte, dont elles ne peuvent pas plus comprendre la grandeur, je crois, que l'oiseau ne saisit la beauté de la nature, où il figure cependant à sa place nécessaire. Elles sont jolies, avec leurs grandes nattes longues et fines, leur teint toujours très-frais, leurs éclats de rire plus frais encore, venant ici beaucoup moins pour voir que pour être vues, et, quand on les regarde, vous fixant à leur tour, pour vous forcer à ne pas les quitter des yeux, ce qui serait s'avouer vaincu. Elles ont presque toutes l'apparence un peu frêle, comme si c'était seulement pour leur santé qu'elles sont venues respirer ce bon grand air. Mais quand vous les voyez faire sans broncher leurs cinq repas quotidiens, absorber vaillamment des montagnes de beefsteacks et de rumpsteacks, précédés d'oakstail ou de turtle-soup, accompagnés de boiled potatoes, et suivis d'un grand nombre de puddings, alors vous êtes rassuré, et n'avez plus qu'une inquiétude, indiscrète il est vrai : comment la digestion, liquidation nécessaire d'un pareil actif, pourra-t-elle s'effectuer à souhait? c'est à cela que servent et travaillent les nombreuses tasses de thé, accompagnement obligé et permanent de chaque repas, moyennant quoi, ail right.

Et pendant que j'écris ces notes, j'aperçois encore là-bas, sur le balcon de la diniiig-room, miss Anna, miss Ketty, miss Betsy, poétiques créatures, qui trempent leur quatorzième biscuit dans leur huitième verre de madère... Et encore préfèrent-elles le sherry !

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