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LES GROTTES DU MAMMOUTH

De Saint-Louis à Louisville, le chemin de fer traverse, pendant presque tout le trajet, de belles forèts qu’entrecoupent à chaque instant de petiles rivières et des flaques d’eau dormante. Enfin, nous arrivons sur les bords de l'Ohio, dont l’eau nous semble plus bourbeuse et plus jaunâtre, s’il est possible, que celle du Mississipi. L'Ohio franchi sur un pont de fer, nous sommes à Louisville.

Chose curieuse, quelque repoussante que soit au premier abord l'eau du fleuve, tous les riverains en boivent et l’aiment même ; on nous l’a plusieurs fois assuré. Ils en donnent cette raison, que cette eau n'est pas boueuse, mais sa” 1onneuse, ce qui est vrai, et que par suite elle est tout à la fois saine, alcaline et purgative. Malgré cela, nous n’avo.: . jamais pu nous y habituer, et la seule vue de ce liquide terreux dans notre verre suffisait pour nous ôter toute envie d'en boire.

Louisville est une ville de 100,000 habitants, — ce qui est peu de chose aux Etats-Unis ; — elle doit son nom à Louis XVI. Son commerce, qui est considérable, se compose principalement de tabac et de wisky ; elle a de grandes rues droites, larges, bien bâties; on y voit aussi de beaux boulevards, de jolies promenades. Il n’y a vraiment'pasautre chose à en dire : toutes les villes américaines se ressemblant, et tendant toutes plus ou moins à réaliser ce type du beau idéai qu’on appelle un damier, qui a décrit l’une a fait la peinture de toutes les autres.

Nous sommes partis le soir par le Nashville rail road pour Cave-City, station la plus rapprochée des grottes du Mammouth, La gare présente une particularité : elle a deux salles d'attente, soigneusement séparées (sans compter celle des dames). Sur la porte de l’une on lit: Gent’ swaiting room; sur l'entrée de l’autre, il y a un seul mot, d’une concision dure et méprisante : Coloured. Trace frappante, vraiment, de cet antagonisme entre les deux races qui, à mesure qu’on descend dans le Sud, va s’accusant de plus en plus. Nous en avons vu bien d’autres indices ; à New-York

et à Philadelphie, quand une dame monte dans un car complet, tous les nègres qui sont parmi les voyageurs se lèvent, jusqu’à ce que celle-ci ait choisi sa place : il n’y a qu’un ou deux ans, du reste, qu’on tolère les nègres dans les tramways, et ils ont été obligés de s'adresser aux tribunaux pour obtenir cette tolérance. Sur le chemin de fer de lx West: Virginia, nous verrons le wagon des nègres. Il paraît qu’à la Nouvelle-Orléans cet antagonisme est encore beaucoup plus accentué. En définitive, ils sont là plusieurs millions de nègres, méprisés, peuple à part(1); ils ne pourront jamais se fondre avec le reste de la population, le préjugé défendant touteunionavec eux. Ne sera-ce pas la cause d’une

guerre future, éloignée peut-être, mais inévitable et terrible, une guerre de races (2) ?

Cave-City est un misérable petit endroit, d’une douzaine de maisons au plus, et qui n'aurait pas de raison d’être si ce n'était la station où on prend le stage, la diligence pour les grottes du Mammouth, qui sont à dix milles de là. Nous y couchons dans un

petit hôtel en bois, et le lendemain matin nous partons dans Île stage.

Il faudrait écrire un livre sur les Mammoth-caves. À défaut de ce livre, qui a du reste été déjà fait (3), je vais essayer de résumer ici tout ce que j'ai vu, remarqué et ressenti dans la visite

(1) Un artiste qui a obtenu de grands succès en Europe a dû renoncer récemment à l'idée d'aller se faire entendre aux Etats-Unis , pour cette seule raison qu'il était mulâtre.

(2) « Les désastres dans le passé, les menaces dans l'avenir, écrit M. Dixon à la fin de son livre the White Conquest, nous avertissent de nous tenir umis à notre commune race, à nntre sang, à nos lois, à notre langage, à notre science. (Nous sommes lorts, mais nous ne sommes pas immortels. Si nous désirons voir périr nos libres institutions, nous avons raison de prendre ie parti des hommes noirs contre nos frères blancs. »

« Depuis des siècles, ajoute M. Montégu, nos guerres, nos luttes, nos rivalités, étaient entre des frères qui se disputaient l'héritage commun de leur famille ; c'étaient des guerres de Jacob contre Esaü, ce n'étaient pas des guerres d'Ismaë] contre Isaac. Mais voici qu'aujourd'hui d'innombrables enfants de la servante Agar… viennent frapper à nos portes et s'établissent sur le sol que nous considérions comme le patrimoine de nos descendants. Bien des signes alarmants nous avertissent que... l'heure approche rapidement où recommenceront les anciennes émigrations des peuples et les brutales invasions des barbares. (Les Confits de races, Revue des Deux-Mondes, 1876, t. II, p. 826).

(3) The Mammoth-cave of Kentucky, par W. Stump Forwood, M. D.-Philadelphie, 1875. L'auteur s'étonne avec raison que son ouvrage soit le premier livre sérieux qui ait été composé sur la grotte du Mammouth. Il ne connaît aucuu écrivain français qui ait écrit sur ce sujet, « excepté quelques pages du livre du docteur Pouchet, L'Univers. » — Une Visite aux grottes de Mammouth, par M. Poussielgue , et quelques Notes supplémentaires sur les grottes de Mammouth de M. L. Deville; ont cependant paru dans le Tour du Monde, 1863, t, I1.— J'ai contrôlé avec l'inté-

dela grotte, et lesexplications du guide, que j'ai recueillies au vol. ILest résulté pour moi de cette promenade à travers la merveille du Kentucky cette conviction, que j'étais en présence d'une des plus grandes curiosités non-seulement de l'Amérique du Nord, mais même du monde entier.

On peut, pour avoir une idée a l’aspect que présente l'intérieur de la grotte, sinon desor ,mmensité, se figurer le canal d’un fleuve large et puissant, avec ses affluents, ses baies, ses golfes, ses promontoires ; il est facile de s’imaginer que l’eau se soit retirée tout à coup et ait cessé depuis de longues années de baigner les rives, ne laissant que des bords d'une roche dure et rongée, et ua lit parfaitement sec, excepté dans quelques passages. Comment, par quel phénomène inexpliqué l’eau a-t-elle cessé d’habiter ce lit qu'elle s’élait creusé ? C’est ce qu'il est difiicile dedire, mais c’est uu courant souterrain qui a formé la grotte : ln simple inspection des parois le prouve sutfisamment.

Cette grotte avait été connue des anciens habitants du Ken: tuckv, les Cherokees, mais lorsque la peuplade eut émigré vers l’ouest, devant l'invasion des colons européens, le souvenir s’en était trouvé perdu. En 1809, un pionnier, nommé Houchins, étant à la poursuite d’un ours, le suivit jusque dans l’intérieur d'une caverne, mais n'osa en sonder les mystérieuses profondeurs : la grotte du Mammouth était de nouveau découverte. — On se doutait alors si peu de sa valeur future, qu’elle fut vendue peu après, avec environ deux cents acres de terre qui l’entouraient, pour quarante dollars. En 1812, on y installa une fabrique de salpêtre, et cette industrie demeura très-productive pendant toute la durée de la guerre. On cite cette particularité que la plupart desouvriers employés à ce travail étaient des nègres, et que quelques-uns, uniquement occupés de leur ouvrage, demeurèrent dans la grotte pendant une année entière, sans en sortir. Cette fabrication tomba en 1814, avec la fin de la guerre.

A l'heure présente, il reste beaucoup d’avenues à explorer, mais ce qui a été visité est évalué par les guides à environ 240 kilomètres de longueur. En donnant à chaque allée la section moyenne de 50 mêtres carrés, calcul qui parait exact, la partie de la roche évasée par les eaux et les agents atmosphériques serait

ressant ouvrage de M, Sinmp Forwood les notes que j'avais prises, et il m'est souvent arrivé de traduire les propres expressions du professeur américain,

de douze millions de mètres cubes (1) pour la partie actuellement connue.

Maintenant, un mot sur la situation de la grotte avant de nous y enfermer pour une journéeentière. Elle est située dans le comté d'Edmonson, dans le sud du Kentucky. Nous traversons, en stage, de Cave-City à la grotte, un pays escarpé, rocheux, bizarre; il est regrettable seulement que la route, qui n’est aucunement entretenue, soit aussi escarpée que le paysage. Dans la belle saison même, on ne peut y circuler que de jour; en hiver, elle est impraticable. Elle a ceci d'intéressant qu’elle passe au-dessus d’une grande partie de la grotte, et que souvent même la roche rend une espèce de bruit sourd qui annonce la présence de la cavité souterraine, de sorte que le voyageur, pourvu qu'il soit muni d’une certaine dose d'imagination, peut craindre qu’un éboule-

| ment ne le fasse pénétrer dans l’intérieur, directement.

: Nous nous installons au Cave-hotel, grande coustruction ën the southern style, c’est-à-dire en bois, et dont les chambres, dit le

: Guide-buok, sont of a sufficient size, ce qui n'empêche pas qu'il

: est tellement rempli de souris que celles-ci nous ont mangé Ja moitié de notre chandelle en une seule nuit.

it x . : :

: Nous changeons d’habits, car nos vêtements ne pourraient,

sans de graves dommages, supporter la course que nous allons entreprendre. Avant de partir, on nous montre dans la cour un l très-bizarre bloc de rocher, trouvé dans la grotte ou aux environs, : il y a vingt-cinq ans, et de trois pieds et demi de diamètre. Il est couvert de perforations semblables, comme disposition et comme grandeur, aux ouvertures d’une chaise de cannes ordinaire. Quelle

: est la cause de ces perforations? On ne peut guère en fournir

d'explication probable, à moins d'admettre qu’elles soient l’œuvre é de l’homme, d’un naïf artiste indien qui ne se doutait guère, il y ï a des siècles, de la curiosité qu’il exciterait plus tard.

L'ouverture de lu grotte est à environ un quart de mille de l'hôtel. On y arrive en traversant un terrain boisé et rocheux,

véritable avenue du monde souterrain. A quelque cent mètres n de là est la green river, la rivière verte, qui, cela a été prouvé e par de nombreuses observations, est en communication avec les t cours d’eau souterrains de la grotte (1).

(1) Dale Owen, Rapport géologique sur le Kentucky, cité par Reclus, La Terre, à t. 1, p.351.

(4). Outre le Styx et la mer Morte, dont je vais parler ci-après, la caverne con

TS

Cette ouverture est une espèce d’arche irrégulière, de plus de quarante pieds de hauteur, entourée d'arbres et presque voilée par une source d’eau qui coule du sommet par petits filets, semblable à une écharpe d'argent. Presque continuellement, un amas de brouillards flotte devant l'ouverture de la grotte, formé en hiver par la chaleur de l’air humide qui s’exhale de l’intérieur, en été au contraire par les refroidissements de l’atmosphère ambiante aspirée par les poumons de la caverne.

C’est qu’en effet le changement de saisons et de température est inconnu dans la grotte : c’est une éternelle sameness, uniformité, une atmosphère remarquablement pure et salutaire, sans acide carbonique et sans brouillards.

Mais comment l'eau a-t-elle pu former cette grotte? « Par une double action, chimique et mécanique, dit le docteur Wright (1). Quant à l’action chimique, il est incontestable que l’action dissolvante de l’eau contenant de l’acide carbonique en solution fut le premier agent de la formation de la caverne. Le carbonate de chaux (/imestone) n’est pas soluble dans l’eau, à moins de se combiner avec une partie additionnelle d’acide carbonique, qui se transforme en bicarbonate de chaux. Mais par ce dernier moyen l’excavation fit peu de progrès jusqu’à ce que la communication s'étant établie avecla rivière, l’action mécanique del’eau vint prêter son aide à l’action chimique. » Nous avons vu dans certaines parties de la grotte de petites niches que notre guide Nicholas, qui est un homme facétieux, appelle les nids de pigeons, et qui paraissent avoir été creuséset polis artificiellement : ce ne sont que des crevasses formées par l'acide carbonique en dissolution.

L'action mécanique de l’eau s’est exercée également d’une façon fort importants, dansla grotte, par le transport du gravier, du sableetde l’argile, qui dans certains endroits obstruent presque les avenues. On peut suivre ainsi la direction qu'a prise originairement le fleuve souterrain.

A neuf heures, nous entrons dans la grotte, précédés du guide Nicholas, qui porte nos repas dans un panier. Ce guide est un homme à part : c’est un brave nègre de plus de cinquante ans,

tient bien d’autres amas d’eau. On y a constaté jusqu’à présent deux cent vingtsix avenues, cinquante-sept dômes, cnze lacs, sept rivières, huit cataractes et trente-deux abîmes, dont plusieurs sont d’une immense profondeur.

(1) Stump Forwood, p, 49.

qui depuis sa jeunesse conduit les visiteurs dans la grotte. Ses cheveux crépus et laineux ont blanchi à la peine. C’est un amateur forcené de jeux de mots, mais (est-ce par suite de sa bizarre prononciation, ou n’avons-nous pas une connaissance assez intime de l’anglais pour le comprendre ?) nous en saisissons rarement la finesse : il tient alors à nous les expliquer ; au besoin il en rit tout seul. Il est élève de Stéphen, the great Stephen, le premier guide de la grotte, et celui qui a découvert les plus curieuses galeries.

A peine entrés, notre guide nous met à la main gauche une lampe à pétrole. Peu à peu nos yeux s’habituent à cette clarté insuffisante, et nous plongeons dans la profondeur des ténèbres. Il semble à ce moment qu’on s’introduit dans un monde nouveau, qu'on va commencer une nouvelle vie. Il faut visiter la grotte pour comprendre l’étrangeté de ces sensations.

Nous avons à choisir entre la long route et la short route. La grotte forme, en effet, à deux kilomètres et demi de l’entrée, une bifurcation, et à moins de parcourir successivement ces deux routes, ce à quoi nous ne pouvons malheureusement pas penser, et ce qui du reste nous ferait voir des beautés à peu près analogues, il faut opter. Nous nous décidons pour la longue route.

Nous pénétrons d’abord dans une petite avenue appelée les Narrows (défilés). On y voit encore les excavations d’où les ouvriers ont extrait le salpêtre.

Nous voici dans une salle appelée la Rotonde, et située sous la salle à manger du Cave-hotel. Le sol y est encore jonché des conduites d’eau et des outils de bois à l'usage des extracteurs de salpêtre, le tout, après soixante-cinq ans, dans un parfait état de conservation.

Après la Rotonde s'ouvre l'avenue d’Audubon, que l’on suit pendant six cents mètres environ. On voit encore À l’entrée de cette galerie quelques petits cottages qui avaient autrefois été construits et aménagés pour la résidence de personnes atteintes de consomption.

Nous voici à l’église méthodiste, salle de quatre-vingts pieds de largeur environ sur quarante de hauteur. Le pupitre du ministre consiste en un rocher de vingt-cinq pieds d’élévation. Par une particularité curieuse, le prèche méthodiste s’est en effet tenu dans cette salle pendant plus de cinquante ans. Les bancs de bois occupent encore la même place qu'au jour où ils furent installés pour la première fois dans cette étrange église.

Une assez jolie source, la Willie’s spring, coule un peu plusloin en un filet dans un bassin naturel situé au-dessous. Nous passons la Galerie gothique, qui nous conduit dans Avenue gothique ; tout cela gothique si l’on veut, mais très-grand, majestueux, varié. Le guide nous arrête, et nous demande tout à coup ce que nous voyons à quelque distance devant nous : pas de doute, c’est un cercueil gigantesque. Il nous informe en effet que noussommes devant le cercueil du Géant (Giants coffin). Cet immense sarcophage a quarante pieds de longueur, vingt de largeur, huit de profondeur ; c’est un bloc qui s’est détaché de la paroi de la chambre où il repose.

Un peu plus loin, une efflorescence de gypse noir présente au plafond l’image très-ressemblante, paraît-il, d’un fourmillier (ant-eater). Un peu plus loin encore est la roche colossale qui affecte la forme d’un mammouth, et qui a, je crois, donné le nom à la grotte (1).

C’est peu après cet endroit que nous nous engageons dans ce qu’on appelle {he long route, laissant au pied du cercueil du Géant le couloir calcaire que nous avons suivi jusqu’alors. Un par un, nous pénétrons dans une crevasse qui s'ouvre derrière le cercueil, et un passage tortueux, irrégulier, nous conduit à «la chambre abandonnée » (the deserted chamber). Celie-ci a un aspect triste et désolé, qui justifie parfaitement son nom.

Voici ensuite la «salle du bowl de bois,» qui emprunte son nom à un vase de bois que l’on y a rencontré lors de la découverte de la salle, et qui paraît provenir des Indiens, anciens habitants du pays. Nous arrivons enfin au «palais de Marthe» (Martha’s palace), salle qui n’a rien de particulièrement remarquable et dont le guide n'a pu nous expliquer le nom.

Quelques pas plus loin, on entend une source : c’est la seconde que nous rencontrons dans la grotte, où il n’y en a que trois. Nous y recueillons de quoi boire, que nous emportons précieusement avec nous jusqu’au Minerva’s dome, où nous avons arrêté que nous allons déjeuner. Il est tard en effet, mais nous n’avons pas vu le soleil monter sur l'horizon, et le temps a passé sans que nous nous en aperçussions, absorbés par la contemplation

(4) M. Poussielgue (p. 89) fait venir le nom de la grotte d'un squelette de mastodonte presque entier qui serait dans cette salle, Je n'ai pas vu ce squelette, et cette explication du nom de Hammoth-cave n'est pas celle que nous a donnée notre

guide.

de toutes ces étranges choses qui se dérounlaient devant nous. Faut-il ajouter que ce déjeuner, si frugal qu'il fût, était assaisonné d’un tel appétit, de tant de bonne humeur, et empruntait une saveur si particulière au monde de dômes, de roches, d’arceaux et de colonnes au milieu desquels il était servi, qu’il nous parut délicieux ?

Reprenant notre course, nous arrivons au bord de l’abime sans fond (bottomless pit). Il est bon d'ajouter que si cette excavation parait en effet bottomless , elle n’a que 175 pieds de profondeur. C'était là la limite des excursions dans cette direction jusqu’en 1838; mais à cette époque on jeta sur « l’abime sans fond » un pont de bois, qu’on n’a pas oublié, bien entendu, d’appeler le pont des Soupirs, et alors fut découverte la plus belle et plus intéressante partie de la grotte.

Nous passons le Shel/by's dome, élevé le 60 pieds, et où la trace des eaux est encore très-apparente; puis la galerie s’abaisse tout à coup jusqu’à n'offrir plus qu’une hauteur de quatre pieds. C’est la Valley of humility, qui débouche par une ouverture circulaire, la Trappe de l'Ecossais(Scotchman’s trap), dans la Lower Branch, d’où nous arrivons dans un passage curieux au point de vue de celui de notre petite bande qui a atteint un respectable développement physique. Cet endroit d'attraction a recu le nom euphonique de fat man's misery, «la misère de l’homme gras. »

Fat man's misery est un passage étroit, tortueux, de cinquante yards de longueur {le yard vaut 91 centimètres), creusé dans la roche dure par l’action de l’eau. La partie inférieure de ce passage varie de 18 inches (50 centimètres à peu près) à trois pieds, et la voûte a une hauteur de quatre à huit pieds. Cela contraint les pauvres voyageurs aux postures les plus invraisemblables, mais en réalité les plus pénibles pour les /at men.

On débouche dans une grande salle de belle et régulière architecture, nommée à juste titre the great relief (le grand repos). Le plafond de cette chambre présente de grandes stalactites, chose assez rare dans la grotte qui, contrairement à ce que l’on croit généralement et à ce que je pensais moi-même en y entrant, n’est pas, à proprement parler, une grotte à cristallisations, mais simplement une succession de chambres remarquables par leur immensité et l’infinie variété de leurs aspects. Sous le rapportdes cristallisations naturelles, la grotte de Han, dans le Luxembourg, me paraît incontestablement plus curieuse que la grotte du Mam-

mouth ; mais, au point de vue de la grandeur et de la diversité des spectacles, il n’y a aucune comparaison possible.

Voici cependant une curieuse chambre à stalactites, et qui mérite parfaitement son nom bizarre, c’est la Bacon chamber (la chambre aux jambons); il y a là une des plus jolies collections de jambons et d’épaules roulées (le tout en carbonate de chaux), que l'on puisse rêver; on dirait une véritable chambre à fumer le porc. Le carbonate de chaux se montre tout à fait fantaisiste et original.

C’est là que commence l'avenue qui nous conduit à une espèce de lac, sombre et noirâtre, qui a reçu le nom de la mer morte (the dead sea). Le nom est bien choisi; il y a une terrible grandeur dans cet endroit : seulement, nos connaissances en mythologie sont renversées complétement : nous avons d’abord passé l’Abîme sans fond, et maintenant nous arrivons à la rivière du Styx.

Nous voici en effet au bord de ce cours d’eau, qui s’étenddevant nous, sombre et profond, dans son encaissement de rochers. Celui qui pourra peindre l’infinie variété de la création saura seul donner une idée de ce merveilleux site souterrain. On se penche ému malgré soi, on prête l'oreille, et on entend dans l'obscurité les refrains de sources invisibles. Quel est ce frémissement qui semble passer sur nos têtes comme le vent sous les voûtes endormies d’un vieux château ? Les bruits ont réveillé les bruits : c’est « l'éternel murmure du lac infernal» dont parle Homère. La rivière a quarante pieds de profondeur et cinquante de largeur : on peut en suivre le cours pendant cent cinquante mètres, après quoi elle se perd, ignorée, et rejoignant probablement, par une communication inconnue, la green river.

Le Natural bridge, le pont naturel traverse le Styx, à dix mètres environ de häuteur. C’est un tout autre aspect de la rivière, le plus étrange peut-être, parce que tout cela est désert, désolé et effroyablement sauvage.

Nous reprenons notre course : elle nous conduit à une masse d’eau silencieuse, endormie, le Lac Léthé. C’est en effet un véritable lac, dont les dimensions sont très-étendues, et au-dessus duquel la voûte de pierre s’étend à 90 pieds de hauteur. Nous nous embarquons. Cet embarquementnocturne me rappelle, mais avec plus de grandeur dans le spectacle et une série de préliminaires plus étranges, les navigatious semblables que j’ai faites à Bergstesgaden, en Tyrol, et à Han, dans le Luxembourg. Il n’y a

pas de scène dans laquelle l'imagination ait plus de prise : le bateau s’avance silencieusement, glissant comme une ombre qui porte des ombres. A la pâle lumière des lampes, ce ne sont pas seulement le bateau et ses passagers qui ont l'air de spectres, mais les blocs de rochers qui apparaissent confusément dans le lointain ont l'aspect de fantômes difformes, et leurs arêtes indécises, leurs contours qui semblent flotter encore, donnent cette idée fixe que quelque chose subsiste du chaos primitif. Je sens l'inutilité de mes efforts à tenter de rendre les pensées qui sont inspirées par une pareille scène ; mais elles sont d'une nature à ne pouvoir jamais être oubliées. Et cependant, avant de débarquer, j'avais, dans le creux de ma main, bu une ou deux gorgées du Léthé.

Nous prenons pied sur une rive formée d'argile d’alluvion. Cinq cents mètres de marche à travers le great walk, dont la voüte de carbonate de chaux paraît composée de nuages amoncelés, nous conduisent à la rivière Echo.

Il y a des vues plus sublimes, plus etfrayantes que celles de l’Echo river, mais nulle part les deux sens de la vue et de l’ouiïe n’ont vibré à l’unisson d’une façon plus complète et plus agréable. Notre bateau commence par nous faire passer sous une voûte tellement basse, que nous ne pouvons la franchir qu’en nous étalant sur les genoux et sur les mains, et même un peu plus bas, position d’autant moins agréable que le bateau est passablement humide et mouillé à l’intérieur,

Heureusement cette voûte écrasée ne dure que pendant quelques mètres. Elle s'élève ensuite à une grande hauteur. A certaines places, la rivière atteint jusqu’à 200 pieds de largeur; l’eau en est claire et transparente. Un peu plus loin notre guide, qui se tenait silencieux sur le devant de la barque et nous donnait l'impulsion, émit une sorte de note plaintive, puis se tut. Alors de très-loin, comme d’un autre monde, vint une sorte de mélodie, comme si une masse de voix très-douces eussent repris le chant, et le répétässent de plus en plus faiblement. Nous étions tout émus. Pendant longtemps nous avons ainsi chanté à l’écho, écoutant avec ravissement les accords que les eaux de la rivière nous rapportaient vibration par vibration. Le son flottait paresseusement sur ces ondes endormies, et nous ressentions un certain effroi à rompre ainsi cette imposante paix de la grotte. C’é-

tait l'idéal de la contemplation de la nature dans une de ses plus subiimes manifestations.

L'instinct de la réalité nous est revenu avec l’idée que l’Echoriver contient des poissons et des écrevisses privés du sens de la vue, eyeless. Nous sommes restés longtemps à essayer d'en prendre, mais sans succès, Ceux que nous avons vus nous ont échappé, et ceux que nous rapportons en France ont été achetés à Cavehotel, à raison de trois dollars le b + . Nous avons pu examiner à notre aise ces curieux spécimens &S ,a faune souterraine ; ils ne paraissent pas précisément eyeless, sans yeux, mais plutôt blind, aveugles; l’organe est atrophié, recouvert d’une sorte de membrane qui est blanchâtre, comme le reste de l’animal. Ces poissons, chose étonnante, sont vivipares; ils font leurs petits vivants et sans déposer leurs œufs à la façon des autres espèces. On rencontre de temps en temps dans la green river des poissons aveugles et blancs qui se sont échappés par la communication souterraine existant entre ce cours d’eauet l’Echo-river ; mais, du moins à ce que prétend notre guide Nicholas, ces transfuges ne tardent pas à être dévorés par les poissons ordinaires de la rivière. En revanche, ces derniers se rencontrent de temps en temps dans les cours d’eau de la grotte, où ils ne sont pas non plus destinés à une longue existence.

Nous reprenons notre course, une fois débarqués, après un dernier regard donn : aux rivages d'Echo-river, etun dernier cri jeté à ses multiples échos. Nous suivons une grande avenue, Si/liman's avenue, où nous rencontrons plusieurs sources et quelques chambres intéressantes dont les noms m’échappent, et nous escaladons une sorte de colline assez justement nommée #ke hill of fatigue, où un rocher représente, pour les gens d’imagination, la proue du Great-Western, ‘an autre un gigantesque lapin blanc, etc. La Rhoda’s arcade nous conduit au Lucy's dome, l’une des plus grandes voûtes de la grotte, dont les parois sembient tendues de draperies colossales.

Nous voici au pass of El Gohr, passage ainsi nommé probablement par un voyageur qui revenait d'Arabie. C’est un défilé étroit, étranglé, dans lequel les cristallisations prennent les formes les plus curieuses. C’est une succession de draperies, un petit vestibule avec des frises et des moulures doriques, un labyrinthe étrange et fantastique ; c'est un bloc de rocher qui semble n’être adhérent à rien et être près d'écraser le visiteur; ce sont de

cristaux de gypse noir qui, adhérents au plafond, paraissent une multitude de mouches ; c’est une table naturelle, en roc vif, dont le grain est d’une finesse étonnante. Puis voici, au centre de l’avenue, le Gôme de Corinne, le dôme de Stella, l'entrée de plusieurs grottes encore inconnues, encore inexplorées, et une source, l'Hébé spring.

On atteint, par une escalade assez pénible, l'avenue suivante, qui a reçu le nom de « vignoble de Marthe » (Martha's wineyard\. Les grappes de ce vignoble sont de très-bizarres stalactites de carbonate de chaux, qu’un oxyde de fer quelconque a colorées en bleu et en noir ; une autre stalactite très-allongée imite, à s'y méprendre, le cep. Comme ressemblance, c’est frappant; comme effet, c’est excessivement pittoresque : maisl’idée ne vient pas de goûter aux fruits de cet arbre de la mort.

Cent pas plus loin est le Saint-Sépulcre, sorte d’arcosolium naturel, où se déploie une grande profusion de draperies et de tentures.

À ce moment le guide nous remplit, à même le bidon qu’il a apporté, nos lampes à pétrole, dont la flamme commencait à pâlir. Alors s'engage entre nous une conversation que nous reprenons souvent, presque involontairement : que ferions-nous à nous six si un accident arrivait à notre guide? Quid si le pétrole nous manquait, si nos lampes s’éteignaient ? Nous sommes à près de six heures de marche de l'entrée de la grotte : devrions-nous rester en place ou chercher à retrouver à tâtons notre voie, au risque de tomber à chaque instant dans les précipices ou les cours d'eau, ou de nous engager dans des avenues non encore explorées? Ce sujet d'entretien manquait de gaieté, mais malgré tout nous y revenions toujours.

Nous sommes arrivés à la dernière avenue de la «longue route » qui, au point de vue de la beauté et de l’attractiveness, est de beaucoup la plus remarquable de la grotte. En l'honneur du professeur Cleveland, minéralogiste distingué, cette galerie a reçu le nom de Cleveland cabinet. Vraiment magnifique, elle est remplie de formations stalactites et stalagmites que l’on ne peut rencontrer ailleurs. Ellese compose sur toute son étendue d’une arche parfaitement formée, parfaitement régulière, de dix-huit mètres de largeur environ sur seulement trois mètres et demi de hauteur, ce qui permet d’étudier les essaims de pierres précieuses qui se sont cristallisées à chaque endroit du plafond. Ces forma-

tions, composées de sulfate de chaux, sont, à certaines places, d’une blancheur éblouissante (c’est de l’albâire en formation) ; dans d’autres endroits, ce sont de véritables diamants. Certains cristaux offrent une ressemblance frappante avec des plintes de céléri ; un grand nombre s’épanouissent en forme de roses, d'autres ont l'apparence délicate du lis, d’autres forment un véritable fronton de feuilles d’acanthe. Cette avenue est l’orgueil de notre guide; il nous fait arrêter à chaque instant, devant chaque fleur: il en est fier, il se sent chez lui, il fait les honneurs de son palais. À diverses reprises, la routeestcouverte de délicates efflorescences, blanches comme la neige, que Bayard Taylor a appelées avec raison a mamillary crystallization (1). Dans d’autres endroits, un horticulteur savant trouveraitla reproduction de toutes les plantes connues. Et quand on pense que ces format’ ns d’albâtre ont probablement mis des milliers d'années à se produire!

Quoique l'avenue de Cleveland soit la plus grande curiosité de la grotte, je préfère ne pas la décrire en détail : une pareille énumération serait ennuyeuse et ne pourrait donner la moindre idée de la beauté de chaque chose. Je me borne à noter he last rose of summer (la dernière rose de l'été), admirable fleur blanche, au centre de la galerie, et qui a 25 centimètres de diamètre, et la diamond grotto, la grotte aux diamants.

À la fia de l'avenue de Claveland nous nous trouvons à la base de la Montagne Rocheuse (Rocky mountain). C'est en effet une montagne élevée, dont l'escalade dure assez longtemps et est assez fatigante et assez difficile pour avoir failli faire reculer un de nos compagnons. Quelle position aussi que celle de sept personnes qui tentent l'escalade d’une montagne dans l'intérieur d’une autre montagne! Enfin nous avons atteint le sommet, nous nous sommes trouvés sous une inimense voûte, bien plus élevée que nous encore, etavec, sensation nouvelle, lesténèbres au-dessus de nous, autour de nous, au-dessous de nous, des ténèbres que rien ne pouvait dissiper.

L'espace immense entrait dans cette forme noire,

et nous étions bien « face à face avec l’immensité fantôme » dont parle Victor Hugo. Un grand feu ne réussit pas même à nous faire apercevoir la voûte, qui était à cent trente mètres au-dessus de

(t) Stump Forwood, p. 121.

nous. Cela donne un vertige d'un genre spécial, quelque chose comme « la peur du noir » qu’éprouvent les petits enfants. Les guides n'insistent pas, du reste, pour faire gravir cette mone tagne.

Nous descendons le versant opposé, et nous arrivons dans Crogan's hall, immense salle de soixante-dix pieds de hauteur, fin de la longue route, et où on trouve de belles stalactites. Mais la curiosité de cette salle consiste moins dans ses parois et ses dimensions que dans le fameux Mae/strom, gouffre de 190 pieds de profondeur, du moins pour ce qui en est connu. Voici ce qu’on raconte par rapport à ce gouffre, et, quoi qu’il ait déjà été publié, je tiens à résumer le récit de M. Stump Forwood :

M. W. Courtland Prentice, jeune homme intrépide, était venu à la grotte, en compagnie de son ami le docteur Wright, dans l'intention d'explorer cet abime qu’on ne connaissait pas encore. M. Proctor, le propriétaire des grottes, avait précédemment offert au guide Stéphen 3,000 francs s’il consentait à y descendre, mais celui-ci n’avait pas osé le faire. Pour cette tentative, M. Proctor se munit d’une longue et très-forte corde ; on la dispose ; on commence par fixer à son extrémité un fort quartier de rocher que l’on agite dans le gouffre, pour faire tomber les oches qui auraient pu être éhranlées : quelques-unes tombent en effet, eton les entend rebondir avec le bruit du tonnerre.

Alors le jeune héros de l’aventure, la tête le mieux entourée et protégée qu'il peut, commence sa descente. Des pierres tombent de temps en temps à ses côtés, aucune ne l’atteint. Quarante pieds plus bas, il rencontre une source, il craint que l’eau r’éteigne sa lumière, mais il réussit à la protéger. Il arrive à 190 pieds de profondeur et trouve le fond du gouffre, fond parfaitement circulaire, de six mètres de diamètre, avec duns un point une petite ouverture qui conduit à une salle belle, mais de peu d’étendue. Il trouve là de beaux blocs desilex noir, tels qu’on n’en voit nulle part ailleurs dans la grotte. Enfin, s’arrachant à ce spectacle, il fait signe à ses amis de le remonter jusqu’à un endroit du puits où il a observé une ouverture. Revenu à cette hauteur, il prend son él:.n, saute dans l’ouverture, et défait la corde de sa taille, comptant la tenir à la main : hélas ! il la lâche et elle reprend le milieu du puits ! La situation était terrible, d'autant plus terrible que ses amis ne pouvaient en rien connaître : sans se désespérer, il fait un long crochet avec la tige desa lanterne, et, s'avançantà

l'orifice autant qu’il peut le faire sans tomber, il parvient à ressaisir la corde. L'ayant cette fois solidement assujettie à un quartier de roc, il commence l’exploration de la galerie, mais, deux cents mètres plus loin, il est arrêté par un éboulement qu’il ne peut franchir. Il revient alors à l'ouverture donnant sur le gouffre, aperçoit de l’autre côté une ouverture semblable, mais, ne pouvant l’atteindre, se passe de nouveau la corde autour du corps et fait signe à ses amis de ie remonter. La corde, mal ajustée, le fait cruellement souffrir; mais un péril nouveau et plus grave se pré: sente : il est encore à cent pieds du haut du puits quand des cris de terreur lui apprennent que la corde, échauffée par le frottement contre les pièces de bois que l’on a mises pour le soutenir, vient de s’enflammer. Quelle position ! heureusement on peut éteindre le feu avec une bouteille d’eau que le jeune homme luimême avait apportée, et il arrive sain etsauf en haut, aussi calme qu’au départ. Son ami le docteur Wright, ne pouvant supporter tant d'émotions, s'était évanoui.

Le jeune aventurier avait gravé son nom à l'extrémité inférieure du gouffre, personne n’ést retourné l’y voir.

Nous sommes revenus par la route que j'ai décrite, et qui est la seule, jusqu’au lac Léthé. Mais quelques avenues plus loin nous nous sommes engagés dans un chemin excessivement difficile et même dangereux en cas de chute, qui a reçu le nom de tire-bouchon. Pendant une heure à peu près, nous sommes montés absolument à pic, nous aidant des pieds et des mains à chaque saillie de rocher, passant par des endroits où il paraissait impossible qu'un homme püt se glisser, surmenés de fatigue et épuisés par cette invraisemblable ascension, vrai travail d’'Hercule. Quand enfin, de roche en roche, de passage en passage, nous sommes arrivés, à l’aide de toutes les parties du corps à la fois, jusqu’à une saillie de rocher d’où nous nous sommes retrouvés dans la grande galerie d’entrée, quand surtout nous avons apercu les quelques restes du jour qui s’éteignait filtrer à travers les plantes tombantes, alors ç'a été un grand cri de joie partant, avec un unisson touchant, de nos six poitrines, et nous nous sommes adressés au soleil couchant dans les termes affectueux dont on accueille un ami après une longue séparation.

Nous avons le lendemain regagné Cave-City par la route invraisemblable déjà suivie. C'était dimanche, et nous nous en apercevions aux costumes presque élégants des pauvres paysans dont

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les habitations sont desséminées dansles bois que noustraversions. En chemin, nous croisons un jeune homme à cheval : 1l porte à la main un gros livre à fermoirs. C’est le fils d’un de ces humbles hacienderos qui apporte la Bible dont la lecture va être faite par le chef de la famille.

Les bois que nous traversons ne contiennent pas de très-gros arbres : ici comme dans bien d’autres endroits lefeu a passé, etles gensdupaysserappellent avoir entendu dire par des vieillardsque leurs grandes forêts ont été ravagées, il y a près d’un siècle, par un immense incendie. Au reste, ce qu’il y a d’arbres à exploiter est tellement supérieur aux besoins dela rare population du pays qu’il s’en fait un gaspillage incroyable : on abat un arbre, on prend dans le diamètre de cet arbre la plus belle planche qu’on peut trouver, et le surplus est abandonné; par suite, nous apercevons de tous côtés des restes de beaux arbres abattus. Quand on fait un défrichement, jamais on ne se donne la peine d’abattre les arbres : à un mètre du sol, à peu près, on fait dans le tronc une forte entaille circulaire ; la séve ne monte plus, l’arbre meurt, et ne fait plus trop d'ombre pour empècher l'herbe ou les récoltes de pousser. Seulement tous ces squelettes d'arbres que l’ou aperçoit dans les prairies, dans les exploitations, donnent au paysage un grand air de tristesse ; ils paraissent tendre en haut de grands bras décharnés et protester contre le triste état auquel les a réduits la main d’un pionnier à demi civilisé.

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