OXFORD
S I je faisais un Manuel du voja- * geur en Angleterre, j’aurais beaucoup de peine à me tirer de ce chapitre. Je crois que personne au monde n’attaclie moins de prix que moi à l’écriteau des choses. Je cherche des impressions et non pas des noms. Il m’arrive fréquemment d’entendre parler de monuments célèbres que j’ai certainement vus ,
mais dont je ne me suis pas informé à mon Cicerone , quoique frappé d’admiration à leur aspect.
Cette manière de jouir du beau a peut-être quelque chose de sauvage; mais je ne la changerai pas contre une autre, parce qu’elle est indépendante, et que la liberté est pour moi le plus grand attrait de tous les plaisirs. Nous sommes bercés depuis d’enfance de la réputation de tant de merveilles consacrées par le suffrage des siècles, qu’il y a d’ailleurs un charme assez piquant dans la possibilité d’une sensation nouvelle : et toutes les sensations ont ce charme-là pour un homme qui ne les goûte que dans le vague et
qui n’attend pas, pour s’extasier , qu’on lui apprenne qu’un tableau est d’Apelle , ou une statue , de Polydore. Je pourrais, le Guide d' Oxford à la main, couvrir ici douze pages des noms des artistes , des savants ét des monuments dont on m’a entretenu pendant mon séjour à Oxford, et dépenser, sans m’appauvrir, l’érudition d’un catalogue
et la richesse d’observation d’une
table des matières ; mais je ne consulte que ma mémoire, et ma mémoire ne me rappelle que ce qui m’a frappé. Un autre verra autre chose, et verra mieux : cela n’est même pas difficile.
Le premier aspect d’Oxford est
extrêmement imposant : c’est une ville toute gothique, mais entretenue avec un soin non interrompu, depuis le siècle reculé où les historiens placent la première époque de son illustration. De loin, les flèches élancées de ses nombreuses basiliques, et leurs murailles couronnées de crénaux, blanchissent entre des masses d’arbres de la plus belle verdure. La magnifique conservation des monuments, l’unité de style de presque toutes ces constructions dont peu d’objets de comparaison altèrent la vaste harmonie, le nom d’Alfred qui plane encore sur cette cité, objet favori de ses munificences royales , tout transporte l’imagina-
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tion au milieu des souvenirs d’un autre âge. On croirait qu’il y a peu d’années que ces murs se sont élevés à la voix d’un autre Amphion, et que dans leur enceinte seule la marche des siècles s’est arretée. Si, préoccupé de cette illusion , on jette les yeux de quelque distance sur la profondeur de la rue ou sous les colonnades des édifices, et qu’on y voie circuler de jeunes hommes vêtus de manteaux flottants , et coiffés de toques antiques , les uns déployant avec orgueil leurs élégantes draperies et volant au plaisir comme les compagnons d’Alcibiade , les autres immobiles, silencieux, recueillis , absorbés dans une laborieuse
méditation comme les élèvesr de Pythagore , le prestige devient com* plet , et l’on s’étonne de porter seul un habit moderne au milieu de ce peuple des temps anciens. Il n’est pas difficile enfin, de trouver à Oxford un guide latin , une conversation latine , avantage d’ailleurs extrêmement rare ën Angleterre; mais cette ville des sciences n’est, pour ainsi dire, qu’une vaste université.
Elle possède, si je ne me trompe, seize collèges , fréquentés par plus de deux mille jeunes gens des trois royaumes.
Le collège Volsey, fondé par le cardinal de ce nom, est remarquable par sa belle chapelle où se sont
conservées de nombreuses parties de cette architecture intermédiaire que les Anglais appellent saxonne, que nous pourrions appeler normande, et qui a précédé de plusieurs siècles l’introduction de l’ogive. Ces monuments dont l’Angleterre s’enorgueillit avec raison sont très-rares dans ses provinces , et sous ce rapport , comme sous plusieurs autres, elle aurait quelque chose à nous envier, si nous comptions des monuments pour quelque chose. Au moment où j’écris, on dessine, on peint , on grave , on modèle en Angleterre un bout de muraille de peu d’importance. Chez nous on démolit des temples et des palais. O char-
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mantes églises de Lery, de Burlay, de Saint -Hippoly te de Biard, chefsd’œuvre d’imagination et de goût que j’ai vus, avec tant de douleur, abandonnés aux ravages du temps avant de l’être à ceux de la bande noire y est -ce manquer aux devoirs du patriotisme , que de regretter qu’un coup de baguette magique ne puisse pas vous transporter en Angleterre ? Vous y subsisteriez du moins pour charmer encore les yeux du Français voyageur, en lui rappelant, dans ses courses lointaines, les grâces et les ornements de la patrie !
La bibliothèque du collège Volsey, quoique fort belle, est bien infé-
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rieure à la bibliothèque Bodléienne.
La galerie de tableaux renferme de superbes et nombreux ouvrages de Titien , de Dominichin , de Carie Maratte , des Caracches , et une précieuse esquisse peinte de la Descente de Croix y de Daniel de Volterre. Le réfectoire des élèves est orné d’une décoration que je trouve fort bien entendue : c’est une suite de portraits des hommes célèbres que cette école a produits. Qu^ques-uns d’entre eux sont admirablement peints par Reynolds et les plus habiles de ses rivaux ; mais le sentiment général qui résulte de l’aspect de ce congrès de sages et de savants se passerait meme des enchantements
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du pinceau. Quelle idée de son avenir, quelle noble émulation, quelle juste ambition de gloire doivent s’éveiller dans le cœur de l’étudiant , qui voit présider aux moindres actions de sa vie privée cet auguste sénat des patriarches de la science !
Le naturaliste salue en entrant les traits vénérables de Dillen , et le juriste, qui a passé la nuit à méditer sur les lois, élève jusqu’au profond Blakstone'un regard d’admiration qui menace peut-être cette haute renommée d’une rivalité à venir. Ces jeunes gens s’accoutument à vivre parmi leurs modèles comme si la nature les leur avait laissés vivants, et, quand ils parviennent à
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augmenter de quelques acquisitions nouvelles l’immense domaine qui leur a été légué , ils ne méconnaissent pas la main protectrice qui leur prêta un fil dans le labyrinthe et une lumière dans les ténèbres. Nous pratiquons autrement l’éducation en France , et j’ai quelque regret de le dire. Persuadés que la science a commencé hier, et que toutes les sources de la gloire sont ouvertes d’aujourd’hui, parce que nos théories ignorantes et présomptueuses reposent toutes sur ce principe ridicule, les étudiants n’apprennent guère qu’une chose dans nos écoles publiques ; c’est qu’ils en savent plus que leurs maîtres; et, à voir la manière dont
on les instruit, je ne suis pas extrémenient éloigné de leur opinion.
La chapelle du New -Collège est un des plus jolis monuments de l’architecture gothique. Les vitraux modernes sont de toute beauté, et ceux qui s’élèvent au-dessus de la façade, interposés entre la nef et le soleil couchant, produisent un effet magique. Ils représentent une adoration des bergers, et au-dessous, neuf figures des Yertus chrétiennes , dessinées avec une correction et une grâce que les amateurs d’antiquités ne préféreront peut-être pas à la naïveté du temps , mais qui rachètent bien , par la perfection du travail , quelque défaut d’harmonie
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et d’originalité. Dans la coiir du meme édifice, on admire le cloître gothique le plus élégant et le mieux conservé que nous ayons vu en Europe.
La bibliothèque et le musée Radcliffe, immense bâtiment circulaire, d’un goût moderne ou renouvelé des Grecs , qui paraît étranger à la ville ancienne , et du sommet duquel on découvre son merveilleux panorama, offrirait au pinceau de M. Prévost le sujet d’un nouveau chefd’œuvre. Nous y avons remarqué des antiques extrêmement précieux , et une fort bonne bibliothèque d’histoire naturelle, particulièrement riche en ouvrages français.
Que dirais -je de celte belle collection de Bodley dont je parlais tout-à-l’heure , qui eût échappé à l’investigation des compilateurs d’itinéraires et des rédacteurs d’almanachs? La galerie de tableaux nous a paru moins riche et moins importante que celle du collège Volsey, quoiqu’elle contienne une suite assez curieuse de portraits des plus célèbres classiques anglais ; mais* ces peintures n’ont guère de mérite si elles sont aussi peu ressemblantes qu’elles sont généralement médiocres d’exécution. 11 faut y voir cependant une École cV Athènes , exécutée , à ce qu’on dit , par Jules Romain , d’après les cartons de Ra-
phaël, un excellent Érasme d’Holbein , et un portrait enchanteur de Marie Stuart. On montre aux curieux , dans la cour de ce vaste bâtiment, une façade de la renaissance où les cinq ordres de l’architecture sont réunis, en cinq étages, d’une manière plus piquante par la singularité que satisfaisante pour le goût.
C’est un specimen d’un genre extraordinaire , et rien de plus. J’oublie nécessairement beaucoup d’autres choses, et peut-être celles que je m’étais le plus fermement promis de ne pas oublier. On les trouvera partout.
J’ai dit que les étudiants d’Ox- Ibrd avaient un costume particulier