CHAPITRE VII
Entrée en Canada, — La Frarfte au bout du monde, -- Montréal, — Québec, — Anciennes possessions de la France en arnérique. — Muonlcalm et Wolfe.
J'ai pris le chemin de fer, dont je viens de voir célébrer l'ouverture avec tant de solennité, et qui conduit de Boston à Montréal.
Quelques heures après notre départ, nous sommes au milieu des défrichements. Le spectacle qu'on allait chercher, il y a quelques années, avec des fatigues infinies, au fond des forêts vierges, aux limites de la civilisation, on le rencontre maintenant sur les bords d’un chemin de fer. Voilà bien des divers degrés du settlemenit, les restes des troncs brûlés pour éclaircir le sol, la maison de bais qu’on vient de construire avec les arbres que la bac: 1 coucl.is, des essais de culture entre les maisons de bois et les troncs d’arbres noircis par le feu. C’est ainsi que commencent les sociétés. Ces pierres d'attente de l'avenir par-
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lent à mon imagination un autre langage que les débris du passé, mais elles ne l'ébranlent pas moins fortement. Quand je contemplais des ruines en Jtalie, en Grèce, en Égypte, je révais à ce qui a été : en contemplant ces rudiments d'habitatwons humaines, je rêve à ce qui sera. Des tronçons de celonne épars sur le sol sont sans doute plus beaux que ces tronçons de sapin à demi brûlés: mais Le ne sais s'ils ont plus de poésie, et surtout plus d'éloquence.
Et puis, il est si étrange de voir fuir et tourme cette scène d’une civilisation encore sauvage, porté que l’on est soi-même à travers les sapins, »s cabanes en bois, les défrichements, par ce bomwet qui entraîne avec fracas quatre cents personne dont un grand nombre se précipite dans l’oues pour aller faire plus loin ce qui me frappe ici.
Enfin nous arrivons au bord du Saint-Laurent. Il y a quelques jours, j'avais, à Boston, la tempirature de Naples. C’est un autre climat, un:sutre monde; le froid est vif; l’eau verte du Saint-Laurent, les montagnes noires qui bornent l’horizon ont un air septentrional, un air de Baltique. Un pâle soleil est réfléchi par les toits couverts de ferblanc. L’impression que je ressens est une impression de tristesse, de silence, d'éloignement. Je des-
cends sur le beau quai de Montréal; on y embarque quelques bûches, on y entend retentir de rares coups de marteau. Que sont devenus le mouvement et le tumulte qui animaient les ports des Éats-Unis?
A peine débarqué, une querelle survenue entre deux charretiers fait parvenir à mon oreille des expressions qui ne se trouvent pas dans le dictionnaire de l’Académie, mais qui sont aussi une sorte de français. Hélas ! notre langue est en minorité sur les enseignes, et, quand elle s'y montre, elle est souvent altérée et corrompue par le voisinage de l’anglais. Je lis avec douleur : Manufactureur de “tabac, sirop de toute description; le sentiment du genre se perd, parce qu’il n’existe pas en anglais ; le signe du pluriel disparaît là où il est absent de la langue rivale. Signe affligeant d’une influence étrangère sur une nationalité qui résiste, conquête de la grammaire après celle des armes”! Je me console en entendant parler français dans les rues. On compte par écus, par louis et par lieues. Je de-
! Un poëte canadien s’est plaint de cette invasion de l'anglais dans des vers comiquement barbares :
Très-souvent, au milieu d'une phrase française, Nous plaçons sans façon une tournure anglaise: Presentment, indictment, impeachment, fiteman, Sheriff, writ, verdict, bill, roast-beef, foreman.
mande l'adresse de M. Lafontaine, qui n’écrit pas des fables, mais qui est le chef d’un ministère libéral.et modéré, et j'apprends avec un certain plaisir qu’il demeure dans le faubourg Saint-Antoine. Le faubourg Saint-Antoine de Montréal est beaucoup plus agréable que celui de Paris : il est plus propre, moins bruyant; c’est un vrai faubourg champêtre, avec beaucoup de jardins. Le faubourg Saint-Antoine, au temps de madame de Sévigné, devait ressembler à cela.
En sortant de chez M. Lafontaine, je suis revenu par un chemin à mi-côte, bordé de jolies maisons en bois, souvent ornées de moulures ct de fenêtres gothiques. Je m'étonne que la végétation ne soit pas plus septentrionale; je m'attendais presque à ne voir que des arbres toujours verts, et j’en vois trèspeu. J’aperçois en revanche de très-beaux chênes. Le pommier de Normandie croît à côté de l’orme américain dans cette France américaine. Le soleil est plus chaud que ce matin; je trouve la ville moins trisle ; la rue principale est bordée d’assez beaux magasins. La cathédrale, quoique peu ancienne, a un aspect de gothique européen, un faux air de Notre-Dame. Les maisons sont généralement bâties en granit ou en bois; on peint ce bois en gris pour imiter le granit. La couverture métalli-
que des toits, les vêtements des gens de la campagne, tout est de la même nuance. Chaque ville a sa couleur : Constantinople est rouge, Malte est blanche, Londres est noir, Montréal est gris.
Avant de rentrer dans la ville, j’ai désiré gravir Ja hauteur qui la domine et lui donne son nom; mais, de ce côté, je ne pouvais pénétrer qu’en traversant des propriétés particulières. J'ai franchi plusieurs portes et plusieurs cours sans rencontrer personne ; enfin une bonne femme, occupée à jardiner, m'a dit, avec un accent plein de cordialité et très-normand : Montais, m’sieu, 1l y a un biau chemin. En montant, j'ai trouvé de beaux arbres et une vue admirable. Par delà l'arc bleu du Saint- Laurent s’étendaient des montagnes peu élevées, dont les tons gris cendré ou gris de perle se détachaient sur les nuages ou se noyaient dans la lumière. La ville se montrait par-dessus les arbres qui étaient à mes pieds; la cathédrale et plusieurs clochers gothiques dessinaient comme une silhouette blanche sur le ciel.
Ainsi qu’on vient de le voir, l’accent qui domine à Montréal est l'accent normand. Quelqueslocutions trahissent pareillement l'origine de cette population, qui, commela population franco-canadienneen général, estsurtout normande. Le bagage d’un voya-
gours'appelle butin, ce qui se dit également en Normandie et ailleurs, et convient particulièrement aux descendants des anciens Scandinaves. J'ai demandé quel bateau à vapeur je devais prendre pour aller à Québec; on m'a répondu : Ne prenez pas celui-là, c’est le plus méchant. Nous disons encore un méchant bateau, mais non ce bateau est méchant. Nous disons un méchant vers, quand par hasard 1l s’en fait de tels; mais nous ne dirions pas, comme le Misanthrope :
J'en pourrais, par malheur, faire d'aussi méchants.
Pour retrouver vivantes dans la languc les traditions du grand siècle, il faut aller au Canada.
Ayant eu soin de ne pas prendre le plus méchant des bateaux à vapeur, je suis parti pour Québec avant que la saison soit plus avancée, sauf à m'arrêter encore à Montréal en revenant.
Sur ce bateau est un ouvrier de Québec, qui me traite avec une déférence presque affectueuse, en ma qualité de Français de la vieille France, et m'assurc qu’on suit toujours avec intérêt ce qui se passe chez nous. Des Canadiens vivants ont encore vu des vieillards qui attendaient notre retour, et disaient : Quand viendront nos gens? Aujourd'hui, la pensée de redevenir Français n’est plus dans au-
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