‹ Promenade en Amérique [microforme] (volume 3)Chapitre 28 sur 76 · ECO MO RAR GI NAT TD · texte numérisé non relu

ECO MO RAR GI NAT TD

PROMENADE EN AMÉRIQUE. 187 étonné de trouver près du lac Michigan. Ce lac a un aspect sauvage comme son nom : c’est du moins ce que j'ai trouvé en me promenant aux portes de la ville, sur une plage sablonneuse et triste. Je ne voyais qu’une plaine d’eau verte tourmentée par un vent dur et froid ; je n’entendais que le hoquet haletant d’une machine à vapeur, et le grincement intermittent d'une scie mêlé au bruit des vagues. Devant moi s’avançait dans le lac une longue jetée en bois; les planchss et les solives sont à demi brisées ; 1l en reste Juste ce qui est nécessaire, rien de plus. La ville se trouve là comme un bateau échoué sur une grève. Tout près est le faubourg habité par les citoyens aisés de Chicago. Ici sont de belles allées et des maisons de bois aux blanches colonnes, aux élégants portiques, entourées de jardins remplis de fleurs. Une de ces maisons est au centre d’un véritable parc. Je vois de belles serres. Suis-ie encore près du lac Michigan?

Une autre maison est celle de M. Ogden, à qui je suis recommandé. Personne ne peut mieux me renseigner sur Chicago que M. Ogden; personne ne connaît mieux celte ville; il l’a vue naître et a aidé à la faire. M. Ogden est venu jeune dans ce pays, où il avait une propriété. Il a été chargé de vendre les terres de l'État ; il en a acheté lui-même. 11 a donc

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assisté, pour ainsi dire, au développement de Chicago ; 11y à pris une part active. Comme nous nous promenions dans son jardin, il m'a montré un arbre, reste de la forêt primitive, et 1] m’a dit : « Il ÿ a quinze ans, je suis venu ici; J'ai attaché mon cheval à cet arbre, qui était au cœur de la forêt. » Ce lieu ressemble maintenant à la forêt primitive comme le jardin du plus gracieux cottage aux environs de Londres ou sur les hauteurs de Passy *. M. Ogden m'a présenté à une dame française de Chicago, parfaitement Française de langage et de manières, et dont le père était un chef indien. « On n’est point humilié de cette origine, m'a-t-il dit, le préjugé de couleur n'existe point pour la race indienne : c’est une noble race. » En effet, si les mœurs des anciens maitres du sol étaient barbares, leurs sentiments étaient souvent héroïques. Ils avaient dans leurs manières le calme et la self possession qui partout donnent la distinetion. Leur langagc était poétique, leurs discours parfois d’une véritable éloquence ; ils avaient même de l'esprit et savaient employer une certaine ironie calme qui souvent embarrassait el déconcertait leur interlocu- «Jaicule plaisir de retrouver M. Ogden à Rome. « Quelle était la population de Chicago, n'a t-il demandé, quand vous y êtes venu, il a trois

ans? — 54,000 âmes. -— Chicago en compte maintenant 65,000. Combien y avait-il de chemins de fer? — Un seul. — 11 ÿ en a onze. »

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teur. On m'en a cité deux exemples. Un chef, ayant reçu la visite d’un envoyé des États-Unis, le fit asscoir près de lui sur un tronc d'arbre. Tandis que l'envoyé parlait, l'Indien le poussait doucement vers l'extrémité du tronc qui leur servait de siège à tous deux. Enlin le blanc se récria : « Vous me poussez toujours, je n'ai plus de place pour m'asseoir, — Voilà, mon père, reprit le sauvage, comme vous faites pour les Indiens. » Un autre répondait à des missionnaires qui lui parlaient de la passion de J. C, : « Frères, vous nous dites que les hommes blancs ont fait mourir le fils du grand Esprit. Nous ne sommes pour rien dans ce crime, il ne regarde que vous, c’est à vous à en faire pénitence. Si le fils du grand Esprit était venu parmi nous, loin de le tuer, nous l’eussions bien traité.

Le célèbre Red-Jacket, l’un des derniers parmi les aborigènes qui ait cherché à lutter contre l’envahissement de la race blanche, défendait il y a une vingtaine d’années, devant le jury, un de ses compatriotes accusé de meurtre et qui fut acquitté. Après le jugement, Red-Jacket s’approcha de l’attorney qui avait soutenu l’accusation et lui dit : « Sans doute mon frà 2 avait fait un grand mal à quelqu'un de tes parents. » L’attorney l’assura qu’il n'en était rien, el tenta de lui expliquer quelle était

la nature de ses fonctions. Le chef écouta en silence, puis il reprit : « Reçois-tu de l'argent pour remplir ces fonctions dont tu parles? » Il fallut en convenir. « Eh quoi! dit alors l’Indien, jouant la surprise et avec une extrême indignation, ainsi tu as vendu le sang-de mon frère! » Le magistrat qui me racontait cetle scène avouait que dans le moment il n'avait trouvé rien à répondre.

Malgré ce qu’on me dit à l'avantage des Indiens, je m'aperçois que leurs vestiges ont été bien vite effacés. Là où est aujourd’hui la promenade publique, on ne voyait, il y a quinze ans, que leurs wigwams et leurs tombeaux. Que sont devenus ces tombeaux? ai-je demandé. Washed away, balayés par les eaux, m’a-t-on répondu. N’a-t-on pas aidé aux eaux? Cependant le culte des tombeaux est un des traits les plus touchants et les plus respectables du caractère indien. On m'a raconté que des sauvages étaient venus il n’y a pas longtemps, et venus de très-loin, dans un canton de la Nouvelle-Angleteare, d’où ils avaient été chassés depuis plusieurs généralions, pour visiter les tombeaux de leur tribu. Quand ils virent qu’on avait détruit ces sépultures, leur surprise et leur désespoir furent au : comble : rien ne pouvait apaiser leur douleur ni calmer leur indignation.

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