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d'elles. Cest bien là l'esprit démocratique, qui prend ombrage de tout ce qui, dans la société, pourrait excrcer sous un nom ou sous un autre trop d'influence ct trop d'empire; mais est-ce autant l'esprit religieux, cet esprit qui paraît du reste être si puissant en Amérique? Les sentiments des Américains en matière de religion sont pour moi, à quelques égards, une énigme que Je ne comprends pas bien encore. Si l’on admet réellement une profession de foi quelconque, il est impossible qu'on juge également en possession de la vérité des sectes divisées sur des points très-importants et qui souvent s’anathémalisent les unes les autres. Peut-être aux États-Unis le grand nombre est-il plus convaincu de l'excellence et de Putilité morale de la religion que de la vérité de tel ou tel dogme. Hommes d’action plutôt que de réflexion ct très-pressés, peut-être leur volonté adhère fortement à des croyances qu’ils n’ont ni le goût ni le temps d'approfondir. Je connais à Paris beaucoup de ces Américains-là.
En suivant avec M. Ogden une belle promenade qui s'étend le long des rives du lac, j’aperçois une jolie petite maison de hais : c’est celle de l’évêque catholique, qui est fort considéré. Je demande s’il y a beaucoup de protestants qui embrassent le ca-
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tholicisme; on me répond, comme on l’a déjà fait plusieurs fois, que ce sont des cas rarcs et exceptionnels. La population catholique augmente considérablement par l’émigration, qui est en grande parlie catholique, se composant surtout d’frlandais et d’Allemands venus principalement des parties de l'Allemagne où règne le catholicisme; mais on ne cite guère d’autres conversions que celles de quelques personnes qui ont voyagé en Europe ou d'enfants qu'on a envoyés à des écoles catholiques. En revanche, on me dit que les petits Irlandais qui suivent les écoles de la ville deviennent souvent protestants. Le catholicisme n’est aux États-Unis l’objet d'aucun préjugé malveillant; mais je ne creis pas que la majorité soit disposée à l’embrasser.
Il y a ici un grand nombre de baptistes. Comme les anabaptistes de sanglante mémoire, auxquels, du reste, ils sont loin de ressembler, ils n’admettent que le baptême par immersion ; leur croyance se fonde sur un passage des épitres de saint Paul, où il est dit que celui qui est baptisé est comme plongé dans Île tombeau pour ressusciter ensuite à une vie nouvelle. Prenant ces passages à la lettre, les baptistes veulent que l’on soit plongé et comme enseveli sous les eaux. Pour cela l'im-
mersion complète est nécessaire; aussi voil-on sou - T. L 15
vent l'hiver, à Chicago, les ministres baptistes casser la glace du lac et entrer dans l’eau jusqu’à la ceinture pour immerger les néophytes adultes qu'ils tiennent dans leurs bras. Outre ce dogme particulier, la tendance générale des baptistes comme des méthodistes, et encore plus peut-être, est de s'occuper des classes populaires, trop négligées par les épiscopaux, les presbytériens, les congrégationalistes, les unitariens, dans les églises desquels il n'y a pas de place pour les pauvres, ou bien seulement une place humiliante. Les méthodistes et les baptistes ouvrent leurs chapelles à ces bannis; aussi leur langage est-il empreint d’une violente amertume contre les églises qui sont la propriété exclusive des riches. Voici ce que je lis dans un sermon baptiste prononcé récemment :
« Les diacres peuvent croiser les bras, assis sur leurs siéges rembourrés, et fixer les yeux sur la chaire qui est devant eux; mais ils ne voient pas la multitude entassée sous le vestibule : ils n’en ont souci. Ils ont une bonne congrégation, une bonne église, un bon ministre : tout sent sa capitale, depuis le ministre empesé, jusqu’au bas de l'échelle ; mais bientôt tout cela sera flétri et desséché, et vous entendrez le vent siffler à travers ces squelettes; car, dès que l’église dédaigne les hom-
mes de basse condition, elle se dessèche immédiatement. » Ce langage violent peut paraître exagéré ; mais il faut bien croire ce qu’écrivait en 1858 M. Tuckerman sur l’état des églises de Boston. Cet homme respectable, frappé du grand nombre d’habitants qui n'étaient attachés, en raison de leur pauvreté, à aucune église, à aucune congrégation religieuse, après de consciencieuses recherches, était arrivé à ce résultat, que sur douze mille familles il y en avait cinq mille six cent vingt-deux, à peu près la moitié, qui étaient dans ce cas. Il disait très-bien : « Une église est une propriété en commandite (join-stock property). Elle appartient à une corporalion ; elle est divisée en actions (shares) appelées bancs (pews), et ces bancs sont possédés comme une propriété foncière. Les relations
du ministre avec la société religieuse dont il fait partie sont presque entièrement limitées à ceux qui
payent ses services. » Il n’y a donc de bancs que
pour les sociétaires qui sont propriétaires de l’église
el payent le ministre. Il paraît cependant que
les bancs qu’on ne trouve pas à louer sont mis à la
disposition des pauvres. « Mais, dit M. Tuckerman,
ces places humiliantes où l’on est admis à titre de
pauvre, si elles sont acceptées en Angleterre, ne Ie sont pas en Amérique; personne ne veul s'y à<-
seoir,.»-Et l’auteur fait ressortir tout ce qu’il y a de contradictoire entre l'importance que le plus pauvre citoyen a dans un pays démocratique, où, par l'élection, il concourt au gouvernement, et l’insulte qu’on lui fait subir en l’excluant de l’église, ou en lui imposant cette révoltante inégalité devant Dieu’. Ce qu’il y a desür, c'est que bien d’autres plaintes se sont fait entendre après celles de M. Tuckerman sur l'insuffisance des établissements religieux en Amérique, malgréle zèle des particuliers et l’activité infatigable des méthodistes, dont les prêtres ambulants, véritables missionnaires, distribuent des livres et des journaux religieux en abondance. Cette distribution se fait par des ventes dont les bénéfices sont employés à la propagation des écrits que répand la société. On voit que c’est l'application, application au reste très-désintéressée, de l’esprit commercial à la prédication del’Évangile. Dans l’année qui vient de s’écouler, la société méthodiste à vendu pour deux millions de livres pieux. Malgré les efforts ardents du zèle religieux, il ne
* Joseph Tuckerman, the Religion'sprinciple and regulation of the miaistry at large. L'auteur de cet écrit avait entrepris de fonder des chapelles pour ceux à qui leurs moyens pécuniaires ne permettaient pas de faire partie des associations religicuses existantes. Il avait établi un corps de ministres allant visiter les pauvres chez eux pour leur porter la prédication et la prière. Noble entreprise de secours religieux à domicile ! Je ne sais où elle en est maintenant.
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PROMENADE EN AMÉRIQUE. 197 saurait suffire complétement à l'accroissement prodigieusement rapide de la population. Un rapport de la société de Massachusets pour l'avancement de l'instruction chrétienne s'exprimait en ces termes : « Dans les comtés de Rockingham et de Strafford, il y a quarante-cinq districts, contenant 40,000 habitants, qui ont été privés des moyens de grâce, les uns pendant dix, lesautres pendant vingt, quelquesuns même pendant trente et quarante ans, et dans un district qui renferme 1,063 âmes, après qu'un ministre y a eu résidé vingtans, l'église visible du Christ a été éteinte durant plusieurs années. » Des rapports faits pour diverses sociétés religieuses, en 1855 et 1855, établissent qu'à cette époque plus de mille districts et villages n’avaient pas de culte, que cinq millions n’avaient pas les moyens de grâce. Le rapport de la société des missionnaires baptistes en 1855 contient ces paroles : « Mème si tot s ceuxqui font profession d’être des instituteurs chrétiens étaient doués des qualités nécessaires, 1l y aurait encore un déficit de 4,060 ministres pour salisfaire aux besoins du pays ; mais on doit faire une réduction considérable pour ceux qui propagent l’erreur, ponr ceux qui ne connaissent pas la doctrine chrétienne, de manière à l’enseigner convenablement;enfin pour ceux quisontforlementengagésdans
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les occupations du siècle, au point de ne pouvoir consacrer leur temps à se préparer de manière à être vraiment utiles dans leur ministère. Ces faits montrent une grande et alarmante défaillance dans l'instruction chrétienne. »
Le zèle de toutes les communions, particulièrement des baptistes et des méthodistes, lutte avec ardeur contre cette insuffisance des secours religieux. Il est question en ce moment d’instituer à New- York des prédications en plein air, comme celles de Londres et d'Édimbourg, parce que l’on a reconnu qu’il n’y avait de place dans toutes les églises de New-York que pour une moitié de la population. Il en résulte que l’autre moitié n’assiste pas au service divin.
Revenons à Chicago. Après les églises, la première chose à laquelle on songe en bâtissant unc ville, ce sont les écoles. Il y a six écoles publiques à Chicago, dans lesquelles on instruit trois mille enfants. Les écoles ont le trente-sixième des terres à vendre dont l'État dispose, et le produit d’une taxc locale, qui monte ici à 50,000 fr. es maitres reçoivent à peu près 1,200 fr., ce qu'ua trouve insuffisant. Ils sont aidés par des assistantes, qui font “seler les petits garçons et les petites filles. Aux Fiats-Unis, en emploie beaucoup de femmes dans
PROMENADE EN AMERIQUE. 199 l'instruction primaire des deux sexes, et on s’en trouve très-bien, Elles ont la patience et la doueeur nécessaires à ce pénible enseignement, Trop d’antres carrières sont ouvertes à l’actèvité des hommes pour qu'ils se contentent longtemps d'apprendre à lire à des enfants. Une société s’est formée dans la Nouvelle-Angleterre pour exporter des institutrices dans l’ouest. Elles y rendent les plus grands services et contribuent efficacement à la culture morale des rudes populations qui habitent ces contrées nouvelles. En même temps, ces personnes trouvent souvent à se marier avantageusement avec des colons qui ont commencé à s'enrichir. Ainsi cette inslitution profite à tout le monde, aux enfants, aux colons et aux institutrices.
Il y a deux mois, J'étais en Angleterre. Une so-. lennité agricole m'avait appelé à une vingtaine de lieues de Londres. J’allais voir fonctionner une machine à moissonner. Un assez grand nombre de country gentlemen et de farmers s'étaient rassemblés dans le même but. Une scie horizontale mise en mouvement par le mouvement de la machine coupait avec une grande rapidité une quantité considérable de tiges de blé à la fois. Cette machine, trainée par un cheval, tournait autour de la pièce en abattant à chaque tour une bande d’épis large de
plusieurs pieds. Un paysan placé sur la machine rejetait les épis coupés à mesure que l’action de la sciè les y amoncelait. C'était la seule intervention de l'homme dans l’opération. Il me semble qu’il ne serait pas impossible de faire rejeter les javelles par la machine elle-même ‘. Telle qu’elle est, elle eut le plus grand succès aux yeux des connaisseurs présents à l’expérience. Ce qui me r2ppelle aujourd’hui cette machine, c’est qu’on lisait sur un de ses côtés : Chicago. C’est en effet un habitant de cette ville, M. Mac-Cormick, qui en est l'inventeur. C'est des bords du lac Michigan, du voisinage de la prairie, de cette cité née d'hier, que provient une découverle qui excite l'intérêt des agronomes de l’Angleterre, et qui, dans plusieurs joutes aratoires, l’a emporté sur les machines rivales. Si la machine à moissonner de M. Mac-Cormick a eu du succès en Angleterre, où l’on aime en agriculture comme en toute chose le fini et la perfection, où la terre est chère, la culture très-soignée, on peut penser qu'elle doit réussir encore bien mieux en Amérique, où la terre est presque pour rien, où il sagit, non de très-bien faire, mais de faire vite et beaucoup, où il importe peu qu’on laisse quelques épis, si l’on a
! J'ailu dans un journal anglais que cc perfectionnement que je prévoyais alors a été réalisé.
rapidement dépouillé de sa moisson une plaine immensc. Adieu donc les moissonneurs de Théocrite et de Virgile, et le patriarche Booz ordonnant à ses serviteurs de laisser des épis dans le sillon pour que Ruth puisse glaner après eux! Encore un grief de la poésie contre les machines qui lui ont fait tant de tort, mais que ces plaintes n’arrèteront pas, et qui elles-mêmes ont leur poésie, au moins leur grandeur, puisqu'elles représentent la puissance et le triomphe de l’homme sur la nature.
Dans ce pays lointain où l’on fait des machines que l’Europe admire, on ne sait pas faire des vaudevilles, car on joue ce soir un vaudeville de M. Scribe, dont l'esprit est si français et dont les succès sont cosmopolites; on joue aussi la Bohé- mienne. Cette bohémienne est la Esméralda de M. Victor Hugo : les personnages de Notre - Dime de Paris sont venus jusqu'ici. Je ne suis pas allé au théâtre, parce que j'ai été conduit dans un concert par souscription, où j'ai entendu une bonne pianisle et un assez bon violon. Celui-ci est, m’a t-on dit, un négociant ruiné. L'orchestre était composé d'amateurs allemands; puis l'on a dansé et valsé à peu près comme à Paris; seulement, autour de moi, on ne connaissait pas beaucoup cette population nouvelle, qui demain sera peut-être ailleurs. L’A-
méricain ne s'attache pas volontiers au sol, et ccpendant il a très-énergiquement le sentiment national. La patrie, c’est pour lui d’abord l’Union tout entière, et ensuite le point du pays où il se trouve, mais seulement tant qu'il y reste; car il connaît le patriotisme de clocher, seulement il change volontiers de clocher. .
Avant de quitter Chicago, j'ai voulu au moins entrevoir la prairie. Pour cela, j'ai pris un chemin de fer qui la parcourt jusqu’à une certaine distance. Je suis descendu à une station en plein désert. I n’y a pas de bureau, comme on peut croire; il n'y a pas de maison, il n’y a pas d'arbres. Là-bas, J'aperçois une petite case rouge : elle m'apparaît comme la dernière habitation ; au delà il n’y a plus que les plaines sans fin. Pas un bruit, pas un mouvement; le ciel semble, comme sur l'Océan, plonger derrière l'horizon. C’est de ces plaines que M. Bryant, poëte américain, a dit : « Elles s’étendent si loin, que c’est une hardiesse au regard de plonger dans leur étendue. » Je me rappelle les beaux vers dans lesquels il a chanté l’intérieur de ces immenses steppes dont je foule les bords, mais où du moins je peux m'écrier comme lui : Je suis dans le désert seul!
And [ am in the wilderness alone,
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Après avoir passé deux heures au sein de cet espace vide et sans limite, j'entends le bruit lointain du train, je vois la fumée s’élever et courir à travers la solitude; je remarque alors le fil du télégraphe électrique qui la traverse; je ne comprends plus que j'aie pu me sentir si éloigné, si seul, et je reviens à Chicago, où J'arrive à temps pour passer une très-agréable soirée à entendre de la musique
et à prendre des glaces dans la jolie habitation de M. Ogden.