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PROMENADE EN AMERIQUE. 219 rondies couvertes de beaux arbres & 1x teintes automnales et qu’éclairait la plus douce lumière, l'Ohio décrivait une gracieuse courbe d'azur. Sur ma droite, à quelque distance, s’élevaient d’autres collines plus abruptes ; de leur sommet j'ai contemplé la ville baignée dans les splendeurs du couchant, s’étalant en amphithéâtre, et d’où s’élancaient de blanes clochers sveltes comme les minarcts d’une ville d’Asie. Cette masse lumineuse se détachait sur un fond sombre. Un nuage pluvieux planait sur une partie de la ville éclairée par le soleil. Je suis redescendu sur la rive du fleuve: les nuages ont disparu, et je n'ai plus vu que des tons dorés élincelant sur le feuillage et diaprant le sol à mes picds. La soirée était sercine, le paysage calme. Une barque trainée par des chevaux fuyait sans bruit sur l’onde unie et transparente, d'élégants cabriolets découverts, aux roues légères, ramenaient dans la ville des familles qui revenaient de la campagne. Tout ce monde paraissait pénétré de la satisfaction paisible que donnent une existence facile, des habitudes douces, l’aisance sans luxe, les richesses sans ostentalion, légalité du bien-être, car tous les cabriolets, tous les chevaux, je dirais presque toutes les familles, se ressemblaient. J'aurais voulu marcher toujours devant moi sur les bords
de cette charmante rivière, au pied de res collines, à l’ombre de ces beaux arbres, parmi ces promeneurs qui me semblaient heureux. La nuit m'a forcé de regagner la ville, et en rentrant je me disais : Ce sont pourtant les cochons qui ont fait tout cela!
21 ‘septembre.
Je suis souffrant. L’exaltation d’hier soir est un peu calmée. Je lis dans l'ouvrage que j'ai déjà cité : « Cincinnati est considérée comme la ville artistique et scientifique de notre république, comme le centre de la culture et du goût des arts, el par conséquent de la population la plus perfectionnée de notre continent. » C’est beaucoup dire, Boston et Philadelphie pourraient réclamer. Cependant il y a là, je crois, quelque chose de vrai en ce qui concerne les arts; le paysage est particulièrement essayé dans cette ville déjà un peu méridionale, dans ce pays dont j'admirais hier la belle lumière. Le sculpteur Powers, dont la statue de l’Esclave grecque a élé remarquée à Londres dans le Palais de Cristal, est de Cincinnati. Seulement, comme on/l’a remarqué, il était singulier que le spécimen de la sculpture américaine fût une esclave. Pour les États libres, c’était un contre-sens; pour les États où subsiste l'esclavage, une épigramme trop méritée.
PROMENADE EN AMÉRIQUE,. 221 La statueest gracieuse, malgré quelques défauts; s’il y a un art où les Américains aicnt réussi, c'est la sculpture.
Outre M. Powers, M. Greenough', dont j'ai vu l'atelier i Florence, et M. Crawford”, qui vit à Rome, sont des hommes de talent. Ce fait peut, je crois, s'expliquer. La sculpture est un art en dehors des mœurs modernes; c'est presque toujours plus ou moins une imitation de l’antique. Or l'Europe n’est pas plus semblable à l’antiquité que l'Amérique. Pour toutes deux, l'idéal de la statuaire est une tradition qui peut leur être commune. L’infériorité artistique des États-Unis se fait sentir principalcment dans l'architecture, où il faut créer de no::veaux types pour des besoins nouveaux. C'est là que l'invention est indispensable; mais il n’y a pas de raison pour qu’un homme né aux bords de l’Ohio
* M. Grecnough n'existe plus.
2 J'aicale plaisir de connaitre à Rome M. Crawford, et il est trs bon à connaitre. Plein d’entrain, d’ardeur, d'une activité sans égale, faisant avec une rapidité surprenante marcher les plus grands travaux, M Craw- {ord est le vrai sculpteur américain. En ce moment, il exécute la plus vaste entreprise de sculpture qui ait jamais été accomplie par les hommes, une statue équestre colossale de Washington sur un monument haut de soixante pieds, à la base duquel seront placées les statucs des fondateurs de la République. Ce ne sont pas les États-Unis qui ont fait à M. Crawford cette commende gigantesque, c’est l'État de Virginie, un des vingt et un États de la fédération M. Crawford a mis beaucoup de feu et d'énergie dans son ébau . che et dans ce qu’il a terminé, et déjà il songe à ce q''il fera quand cettc œuvre colcssale sera achevée.
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ne s'inspire aussi bien qu’un homme né au bord de la Seine ou du Rhin en présence des mêmes modèles. Seulement il faut pouvoir étudier ces modèles; pour y parvenir, il suffit d’un voyage en Italie, et les bateaux à vapeur sont là pour rendre ce voyage facile, même à un habitant de Cincinnati. C’est à Rome que s’est formé M. Powers; 1l était pauvre, et son début fut, dans sa première jeunesse, des plus bizarres et des plus incroyables. La chose vaut la peine d’être racontée.
Les Américains ont la mauvaise habitude de donner aux choses des noms trop pompeux, surtout à celles où ils excellent le moins. Dans ce pays, où ce qui manque surtout, c’est la haute culture littéraire, il y a beaucoup d’académies, mais on appelle ainsi des écoles ou des colléges, tandis qu’un muséum est souvent une collection de bric-à-brac où l’on donne des représentations dans lesquelles figurent des faiseurs de tours ou des funambules. Il ya à Cincinnati un muséum. Ce muséum renferme, il est vrai, outre mille objets insignifiants, quelques antiquités curieuses déterrées dans les tertres dont je parlerai bientôt. Jy ai vu même une petite figure égyptienne qu'on dit avoir été trouvée sur une des pyramides mexicaines, ce qui serait trèscurieux si c'était vrai, mais ce que je n’hésite pas
PROMENADE EN AMÉRIQUE. 225 à déclarer impossible. Malheureusement, dans ce muséum se voit aussi une exhibition grotesque et parfaitement ridicule. C’est un squelette auquel on fait faire des contorsions; un lion empaillé que l’on tire par des ficelles hors de sa grotte, tandis qu’un homme caché pousse des hurlements; le chien Cerbère qui aboïe; un serpent empaillé qui paraît ramper, et autres momeries bonnes à faire rire les matelots et pleurer les enfants. Eh bien, ce fut à arranger tout ce spectacle de la foire que dut employer son talent naissant le jeune Powers. Heureusement, dans cette ville industrielle se trouvait un riche particulier, nommé M. Longworth. Celui-ci comprit que ce talent pouvait être bon à autre chose. Un citoyen fit encore cette fois ce que font en Europe les gouvernements : il envoya à ses frais M. Powers étudier à Rome pendant plusieurs années. Ce même M. Longworth a donné le terrain sur lequel un observatoire a élé bâti, comme on dit ici, par le peuple, c’est-à-dire par les souscriptions volontaires des citoyens. Il y a aussi une société astronomique à Cincinnati. La composition de cette société est curieuse : on y compte 295 médecins, 53 avocats, 39 épiciers en gros, 15 épiciers en détail, 5 ministres, 16 marchands de porcs, 95 charpentiers et menuisiers. Évidemment les
membres de cette société ne feront pas de grandes découvertes astronomiques, mais ils contribuent de leur bourse à l'étude de l'astronomie. Le docteur Locke, de Cincinnati, a concouru plus directement à l'avancement de la science par son horloge électrique, qui, combinée avec le télégraphe électrique, a fourni un moyen plus parfait de déterminer les longitudes, ct à propos de laquelle le célèbre directeur de l'observatoire de Washington, M. Maury, à pu dire dans son rapport officiel : « Ce problème, qui avait tourmenté les astronomes et les navigateurs durant des siècles, a été réduit pratiquement, par la sagacité américaine, à la [orme et à la méthode la plus simple et la plus exacte. Maintenant, grâce à ce procédé, les longitudes peuvent être déterminées en une nuit avec beaucoup plus d’exactitude qu'elles n'auraient pu l’être par des années d'observation d'après toutes les méthodes employées jusqu'ici. »
Je m’informe des moyens à prendre pour voir les
antiquités de la vallée de l'Ohio. On m'assure que dans la petite ville de Chilicothe je trouverai M. Davies, qui a publié un ouvrage important sur ce sujet. J'hésite à faire cette course, qui me jette hors de la ligne des chemins de fer; mais, me sentant un peu mieux, je me décide à m'arrêter à Colurc-
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PROMENADE EN AMÉRIQUE. 29 bus, chef-lieu politique de l'État, et à me rendre de là comme je pourrai à Chilicothe.