La seconde édition se trouve chez Bossange, à Paris
soldats. On m'assure même qu’un bâtiment qui apportait une population moins respectable fut renvoyé avec elle en France.
Aussi l'habitant canadien (le mot de paysan n'est pas connu) est-il en général religieux, probe, et ses manières n’ont rien de vulgaire et de grossier. Il ne parle point le patois qu’on parle aujourd'hui dans les villages de Normandie. Sous son habit de bure grise, il y a une sorte de noblesse rustique. Quelquefois il est noble de nom et de race, et descend de quelque cadet de Normandie. Nous avons, par exemple, rendu visite à un habitant qui menait la vie d’un paysan aisé et s'appelait M. de Rainville.
La cascade Montmorency est formée par une belle nappe d’eau légèrement tortueuse qui tombe de deux cent trente pieds, presque dans les eaux du Saint-Laurent, entre des arbres et des rochers. La chute, comme il arrive souvent, s’est fait jour au point où se joignent deux terrains différents, les schistes et le calcaire.
Pendant le temps que j'ai passé à Québec, j'ai beaucoup entendu parler politique. J’ai trouvé dominante
l'opinion que j'avais rencontrée à Montréal : rester at
taché au gouvernement anglais tant qu'il continuera lui-ntême à marcher dans la voie libérale où il a fini par entrer. Les Canadiens français sentent parfaitement que la réunion aux États-Unis entraînerait la perte de leur nationalité. Les États-Unis en ce moment font toute sorte
d'avance aux Canadiens ; ils semblent dire :
J'embrasse mon rival, mais c'est pour l'absorber.
Le Canada jouit de toute la liberté désirable, et de plus n'est soumis qu'à des taxes locales. Il n’a rien à payer pour un gouvernement central qui réglementerait les travaux publics et le commerce, rien pour une armée, Il est vrai que ce gouvernement gratuit a l’inconvénient d'être à Londres, et que, si l’on ne paye pas d'armée, c'est qu'on est gardé par une armée étrangére. C'est là ce qui déplaît aux ardents; de plus ils comparent l'activité de production des États-Unis, l'accroissement de leur population, de leur richesse, de leur puissance, avec la langueur relative du Canada, langueur, du reste, qui a été exagérée. La population française a décuplé, en quatre-vingts ans (de 60,000 âmes à 600,000), et cet
accroissement de la population s’est opéré sans le se-
cours de l'immigration; il ne s'est peut-être pas établi 4,000 émigrants dans le Bas-Canada depuis la conduête. En délivrant la terre des embarras de la législation féodale, on espère qu'un beaucoup plus grand nombre de colons pourrait venir s'établir dans un climat rude, mais sain, qui, pour les populations catholiques où parlant le français, comme les Belges, les Suisses, les Français eux-mêmes, aurait des avantages que n'offrent pas les États-Unis. IL ne faut pas croire que le gouvernement se soit endormi dans l'inaction, tandis que le peuple voism multipliait avec une si grande rapidité les voies de communication sur son vaste territoire, Un Anglais, qui ne partage pas tous les préjugés de quelques-uns de ses compatriotes sur les États-Unis, exprime, dans un voyage récemment publié !, combien 11 a été surpris en trouvant les routes au Canada dans un beaucoup meilleur état qu'il ne l'espérait, Jusqu'à Fannée IS49, on a dépensé au Canada, en routes et ponts, plus de 450,000 livres sterling, et pour deux canaux seulement, plus de deux millions de livres. L'un d'eux est le canal Welland, établi
1. Notes on Publics suhjrcts made during a tour in the United States and
Canada, by Hugh Seymour: Tremenheere, 1852,
pour éviter la chute du Niagara. Un chemin de fer, dont les fonds sont votés, ira d'Halifax à Montréal, en passant par Québec. Le Saint-Laurent est une voie de commerce magnifique, mais pendant six à sept mois le passage est fermé par les glaces.
Les Canadiens nous appellent les Français de la vieille France; mais c’est le pays appelé autrefois la Nouvelle France qui est aujourd'hui l’ancienne. La propriété fonclère y est encore soumise au droit seieneurial, En 1S52, il faut aller jusqu'en ce pays reculé pour entendre parler de seigneurs et de seigneuries ; ces seigneurs, il est vrai, ne sont pas des personnages féodaux. Il n’y à point de noblesse reconnue au Canada. Aprés la conquête, tout ce qui appartenait aux rangs les plus élevés de la société quitta le pays; ce fut un malheur pour lui. On trouve bien, comme je l'ai dit, dans la classe des eultivateurs, et quelquefois dans les derniers rangs de la société, des noms nobles; mais ceux qui les portent, gentilshommes d’origine, ne l» sont plus de fait, et se confondent dans le reste de la population. Les prétentions d'un particulier qui voulait prendre le titre de baron
n'ont pas été admises par le gouvernement, La démo-
cratie règne ici comme aux États-Unis ; tous les hommes influents sont sortis de la bourgcoisie ou du peuple; cela n'empêche pas que les terres n'appartiennent à des seigneurs, seulement ces seigneurs sont souvent de trèsminces propriétaires, Le plus riche est le séminaire de Montréal, qui possède tout le terrain de la ville et le pays à plusieurs lieues à la ronde, ce qui lui fait un revenu de 26,000 louis: Les droits seigneuriaux se composent principalement de ce qu'on paye pour la tenure du sol, ce qui est trés-peu de chose, et d'un droit sur les ventes qui s'élève à 12 pour 100; ce dernier droit est seul onéreux. Celui qui garde sa propriété pour la transmettre à sa famille, ce qui est en général le cas pour les Canadiens français, ne souffre pas de la législation du pays, car il ne paye que le droit de tenure, qui est insignifiant ; mais la transmission de la propriété foncière est très-oûnée par le droit de vente, Le plus grand inconvénient des scigneuries est d'immobiliser la terre, et surtout d'écarter les émigrants, qui veulent une possession plus complète et la liberté de disposer du sol à leur gré,
Un tel état de choses ne peut durer, mais la difficulté
est d'en sortir, Quelques-uns proposent de supprimer le
droit des seigneurs, ce qui serait une véritable spoliation, Le chef du ministère actuel, M. Lafontaine, est d'avis qu'il ne faut point dépouiller les seigneurs de leur droit, mais déclarer la commutation forcée !, c'est-à-dire, donner à l'occupant la faculté de devenir propriétaire en achetant le fonds pour un prix établi sur une évaluation équitable. C'est aux seigneurs à faire un arrangement, sans quoi ils seront dépouillés tôt ou tard. Malheureusement , ils semblent peu disposés aux concessions, et ils pourraient finir par tout perdre pour avoir voulu tout garder.
Le clergé catholique est trés-populaire parmi les habitants d'origine française, et dans une complète sympathie avec eux. Il a pour revenu la dixme, qui n'est pas un dixième, mais un vingt-sixiéme des produit ruraux. Le paysan préféré beaucoup un impôt en nature à un autre impôt.
C'est sous le rapport de l'instruction que l'avantage des États-Unis sur le Canada est peut-être le plus considérable. Les puritains de la Nouvelle-Angleterre, malgré leur fanatisme intolérant et persécuteur, furent con-
1. Le séminaire de Montréal est le seul seigneur que le consistoire
puisse forcer à la commutation.
duits par le principe protestant, qui fait à tout chrétien une loi de lire la Bible et d'y puiser directement sa foi, à établir des écoles, «le principal objet de Satan, di- Saient-ils, étant d'empêcher les hommes de connaitre l'Écriture, en les détournant de l'étude des langues, à cette fin que l'instruction ne soit pas enfouie dans les tombeaux de nos pères... » Après ce considérant, dans lequel le diable joue le premier rôle, viennent des dispositions qui établissent des écoles dans chaque district sous peine de grosse amende. On était loin du principe volontaire, mais enfin on fondait des écoles ; par un motif où par un autre, on apprenait à lire à tout le monde, Au Canada, le clergé catholique a beaucoup fait pour l'instruction. Les séminaires de Québec et de Montréal, les jésuites, les récollets, ont contribué laroement à cette œuvre, J'ai trouvé dans le séminaire de Québec Uun cabinet de physique très-complet. J'ai reconnu notamment les appareils électro-magnétiques inventés par
L. La chapelle du séminaire contient quelques tableaux de Lagrence, de Vanloo, de Parrocel, et trois attribués à Philippe de Champagne. Les collections de tableaux sont si rares aux États-Unis, que celle de
Québec est probablement la plus considérable qui existe dans toute
l'Amérique septentrionale,
mon père. J'ai vu un vieux prêtre, autrefois professeur de physique, tout ému par la présence du fils de celui dont il avait longtemps exposé les découvertes.
Tout cela montre combien le clergé canadien est éclairé, combien il a soin de se tenir au courant des progrès de la science européenne. Avec la meilleure volonté du monde pourtant, il était impossible à ce clergé de répandre les bienfaits de l'instruction parmi des populations disséminées sur un si vaste espace. Ces populations avaient aussi sur ce point, il faut le dire, des sentiments bien différents de ceux que manifestent généralement les citoyens des États-Unis. Aux Etats-Unis, un des premiers soins des communes qui se forment sur un terrain défriché d'hier est d'organiser des écoles ! ;
1. Cet empressement n'est cependant pas universel, En 1834, la législature de Pensylvanie publia un acte pour un système général d'écoles dans l'État, Il y eut dans Philadelphie deux mille quatre-vingtquatre pétitions pour, et deux mille cinq cent soixante-seize contre. Parmi les derniers pétitionnaires, soixante-six ne savaient pas signer leur nom. (American Almanach, 1836, p. 349.)
Dans un rapport sur l'état des écoles du Canada, en 1851, le docteur Meilleur établit que, durant l'année finissant au mois de juillet 1850, le nombre des écoles a augmenté de soixante-six et celui des élèves de cinq mille deux cent vingt et un sur l'année précédente,
mais au Canada, quand, il y a plusieurs années, la législature a décrété l’établissement d'écoles paroissiales, les habitants ont accueilli cette fondation avec peu d’empressement. L'on avait voté pou cet objet une somme. considérable, et l’on voulait appliquer le principe américain d’une contribution des communes égale à la somme donnée par l'État ; mais les communes très-souvent nommaient des commissaires, à condition qu’ils ne feraient rien, et, quand ils voulaient faire quelque chose, ils couraient risque d’être assommés. En quelques endroits, on a mis le feu à la maison de ces commissaires. Là où la commune consentait à payer sa part du traitement des instituteurs, chaque habitant voulait avoir un instituteur à sa porte. Certaines communes en ont demandé dixsept, c> qui réduisait singulièrement les appointements de chacun. Cette disposition des esprits s’est, grâce au ciel, beaucoup améliorée : des faits pareils ne se reproduiront plus; mais, pour qu’ils aient pu avoir lieu, il a fallu que, parmi les honnêtes cultivateurs du Canada, un certain nombre fût bien étranger à ce besoin d’instruction, qui est si général aux États-Unis.
Quant à la conduite du gouvernement anglais, elle
a commencé par être odieuse et perfide toutes les fois que ce gouvernement ne se croyait pas menacé. Peu de temps après la conquête, une proclamation royale enjoignit au gouverneur de convoquer des assemblées provinciales, comme dans les autres colonies anglaises de l'Amérique : les Canadiens étaient invités à se confier ‘ à la protection royale pour la jouissance et le bienfait des lois de notre royaume d'Angleterre. Les assemblées ne furent point convoquées, mais les lois anglaises furent brusquement introduites à la place de la coutume de Paris. À ce changement on gagnait l'établissement du Jury; on recevait un don moins précieux dans le chaos de lois que l'usage et la tradition peuvent rendre supportables en Angleterre, mais qui, au Canada, sans rapport avec les antécédents du pays, étaient un véritable fléau. Les Canadiens français réclamérent contre ces lois, «infiniment sages et utiles, disaient-ils, pour la mère-patrie, mais qui ne peuvent s’allier avee nos coutumes sans renverser nos fortunes et détruire entièrement
nos possessions !. » Ceci se passait au moment où l'An-
1. Pétition de divers habitants de la province de Québec, présentée à Sa Majesté en février 1774,
gleterre commençait à craindre pour ses autres colonies ; il ne fallait pas trop désaffectionner la population française, en grande majorité au Canada. On lui rendit donc, par l’acte de Québec, l'usage de l’ancienne coutume française, tandis que, pour rassurer les sujets anglais contre l'arbitraire et les lettres de cachet, on introduisit dans la législation l’habeas corpus et le jugement par jury dans certains cas déterminés.
C’est probablement à ces concessions prudentes que l'Angleterre dut la conservation du Canada lors de l’insurrection américaine. Il est certain qu’à cette époque une grande portion du peuple canadien sympathisait avec les États-Unis. Il y avait deux cents Canadiens dans l'armée du général américain Montgomery, qui vint, comme Wolfe et Montcalm, mourir sous les murs de Québec. Les seigneurs et le clergé s’opposèrent à ce mouvement et conservèrent le Canada à l'Angleterre. Il faut avouer que les colonies anglaises, qui invitaient les . Canadiens à secouer le joug de la métropole, ne faisaient rien pour se les attacher. Le congrès, dans une adresse au peuple américain, reprochait à l'Angleterre l'acte de
Québec, qu’il dénonçait comme une tentative criminelle
pour établir la foi catholique, comme un exemple de tyrannie dans l’empire britannique; et d’autre part, dans une lettre aux Canadiens, le même congrès leur disait que cet acte ne pouvait être bien mis à exécution par les Anglais. Ces contradictions durent contribuer à retenir le Canada sous la domination anglaise. M. de La Fayette désira tenter dans ce pays une expédition, il se flattait que son nom y réveillerait des souvenirs français ; mais il ne put réaliser ce dessein, auquel il tenait beaucoup. :
En 1791, Pitt divisa la province en Haut et Bas- Canada, et voulut y établir une constitution faite à l’image de la constitution britannique. Cette image était très-infidèle, comme Fox le fit remarquer. Au lieu d’une chambre des lords représentant une aristocratie indépendante, laquelle n'existait pas au Canada, Pitt créait un conseil législatif sans indépendance; il plaçait à côté de lui une assemblée représentative nommée par un corps électoral très-nombreux, et peut-être peu préparée par ses habitudes et son éducation à exercer ce pouvoir. Cette constitution à la fois monarchique et trop démocratique, et l’in-
curie du gouvernement anglais, n’ont produit pendant
longtemps dans les deux Canada que confusion et désordre. Le Haut-Canada était presque exclusivement anglais, le Bas-Canada presque exclusivement français. Il y avait entre les deux pays animosité de race, de langue, de religion; on n'échappait aux inconvénients de la constitution de Pitt qu'en ne l’appliquant pas. Enfin, en 1837, lord John Russell imagina de la faire abolir par le parlement. Le conseil législatif cessa d'être électif, et comme l'assemblée représentative avait refusé de voter les fonds nécessaires pour les services publics, le gouvernement fut autorisé à prendre dans le trésor provincial, pour en disposer à son gré, des sommes qui avaient été votées, il est vrai, par la législature canadienne, mais dont l'appropriation avait été jusque-là réservée à cette législature aussi bien que le vote. Ce fut un coup d'État parlementaire contre les droits constitutionnels du Bas- Canada.
On sait ce qui a suivi. Les Canadiens ont pris les armes, ont livré aux Anglais trois combats, dans l’un desquels ils ont eu l'avantage ; puis leurs vaillantes milices ont été écrasées par les troupes régulières de la
métropole. La victoire a été cruelle ; on a frappé surtout
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Types de costumes de Canadiens indisenes
les jeunes gens appartenant aux meilleures familles. Après les exécutions des insurgés, on a voulu décapiter le pays, noyer la population française dans la population anglaise, en prononçant la réunion du Haut et du Bas-Canada. C'était le rêve du parti anglais, et ce que ses organes demandaient avec passion depuis plusieurs années. On est parvenu à faire voter ce changement par les deux législatures. Celle du Haut-Canada a été unanime, et à force d'argent on a obtenu dans le Bas-Canada quelques voix qui ont donné la majorité à la mesure tant désirée ; mais le résultat a été diamétralement opposé à celui qu’on attendait. Dans l'assemblée, où siégent réunis les représentants des deux provinces, les Francais du Bas- Canada ont voté de concert et ont attiré à eux un certain nombre d’Anglais éclairés et influents. Depuis ce temps, ils ont la majorité. C’est ainsi qu’ils ont pu obtenir ce que lord John Russell avait refusé, la responsabilité des ministres. Le parti anglais violent, exaspéré de voir tourner en faveur du parti français une mesure au moyen de laquelle il avait espéré l’anéantir, s’est soulevé à son tour ; mais sa campagne a été honteuse, elle s’est bornée à une ignoble
émeute qui, après avoir tenté de pendre les ministres, a
brûlé la salle des séances du corps législatif et la bibliothèque : tel a été l'exploit principal de ceux qui se nommaient au Canada les tories et les conservateurs. Quelquesuns de ces tories émeutiers et incendiaires, par le dernier effort d’un machiavélisme désespéré, poussent aujourd’hui à l'annexion, pour anéantir, même au profit de leurs adversaires naturels, le pays qu'ils n’ont pu opprimer. Enfin le gouvernement anglais a compris qu'après tant d'iniquités et de maladresses il était temps d'appliquer au Canada la maxime de Fox : « Le Canada doit être conservé à la Grande-Bretagne par le choix de ses habitants ; mais pour cela il faut que leur condition ne soit pas plus mauvaise que celle de leurs voisins. » La grande majorité des Canadiens français, voyant cette disposition impartiale du gouvernement, résiste à l'attraction que les Etats-Unis exercent sur une portion peu considérable, il est vrai, mais très-vive de l'opinion libérale. A la tête de cette fraction, séparée des Anglais par une rancune irréconeiliable, est M. Papineau, le plus grand talent oratoire du Canada. Il est fâcheux que dans les circonstances présentes 1] ne puisse jouer un rôle. Retiré dans sa seigneurie,
sur les bords de l'Ottawa, il attend un jour, qui viendra
peut-être, si les antipathies de race assoupies momentanément se réveillent entre les descendants des Anglo-
Saxons et les descendants des Normands, qui ont changé
Exploitation d'une mine de cuivre au Canada,
de rôle en Amérique et.semblent, sur cette terre lointaine, . | + , .
poursuivre les représailles d’un ancien combat. La sagesse
de l'Angleterre doit prévenir ce réveil, qui lui serait fatal
et donnerait certainement le Canada aux Etats-Unis.
Avant de quitter Québec, j'ai passé quelques heures
fort agréables chez un homme trés-Français d’esprit comme de manières, M. Chauveau. J'ai appris de lui, ce : , 4 à , , Q .
qui ma été confirmé par d’autres, combien la population canadienne est occupée de la France. A peine si on lit les livres nouveaux qui se publient en Angleterre ; mais tout le monde lit les ouvrages français. Voltaire disait un peu
ironiquement :
Partout, même en Russie, on vante nos auteurs.
Maintenant la Russie est à notre porte, c’est une province littéraire de la France ; mais un peu plus loin, au Canada, il en est de même qu’en Russie : toutes les jeunes filles savent par cœur l’Automne de M. de Lamartine, M. Chauveau, bien que jurisconsulte et homme politique, cultive avec goût la poésie; il a écrit, pour défendre son pays contre quelques sévérités françaises, des vers très-français de tour et d'esprit, et qui ne semblent point du tout venir de l’autre monde.
Autrefois le commerce du Canada consistait surtout en fourrures. Il faut lire dans l'introduction d’Astoria, tracée par la plume élégante de Washington Irving, la peinture
de l’existence presque féodale des membres de la compa-
gnie du nord-ouest ; l’auteur peint aussi la vie aventureuse des voyageurs canadiens, qu'il a vus dans sa jeunesse. Les premiers apparaissent dans la splendeur patriarcale de leurs banquets hospitaliers ; les autres, tels qu'ils sont encore aujourd'hui, campant et bivaquant près des feux allumés au bord des fleuves ou faisant entendre aux rives solitaires des grands lacs les refrains grivois qui charmaient nos pères, et qui, maintenant oubliés d’une génération plus morale ou plus morose, vont expirer, contraste bizarre! dans les majestueuses solitudes des forêts du nouveau monde.
Aujourd’hui le principal commerce du Canada est le commerce des bois. On l'aceuse de séduire et de démoraliser les Canadiens par l'existence tour à tour très-pénible et très-oisive qu’il impose. Un proverbe dit que le rafisman (celui qui amène le “bois coupé dans les. forêts le long des fleuves) se trouve à la fin de l'été avec une constitution épuisée, des habitudes d’ivrognerie, une paire de pantalons et un parapluie.
Cette vie misérable n’est pas sans poésie, et cette poésie a été exprimée assez heureusement dans un chant
composé aux Etats-Unis. Le Maine a aussi dans ses forêts
des abaiteurs (lumberers), et c’est l'un d’eux que le poëte
fait parler :
« Frappons, que chaque coup ouvre passage au jour, que la terre longtemps cachée s'étonne de contempler le ciel! Derrière nous s'élève le murmure des âges à venir, le retentissement de la forge, le bruit des pas des agriculteurs rapportant la moisson dans leur demeure future. |
» Reste qui voudra dans les rues des villes, ou se plaise sur la plaine nivelée, Donnez-nous la vallée couverte de cèdres, les rochers et les sommets du Maine. Tenons-nousen à notre pays boréal, sauvage et
boisé ; rude nourrice, mère vigoureuse, garde-nous sur ton cœur! »