ODE SUR LE TEMPS PRÉSENT
Lue à la séance publique annuelle des cinq Académies, le 25 octobre 1851.
Voyageur à travers l'espace, Voyageur à travers le temps, Changeant et d'idée et de place, Pareil à ces débris flottants
Que le torrent sinueux pousse Contre le roc ou sur la mousse, Qui vont d'un bord à l'autre bord ; Pareil à l'oiseau qui voyage
Diilé en île, de plage en plage,
Toujours vole et jamais ne dort :
Dans les temples grecs ou gothiques Tour à tour il me plaît d'errer.
Ages nouveaux, siècles antiques, Tour à tour j'aime à respirer L'esprit qui sort de vos ruines, Sombres tableaux, beautés divines !
Lisant Homère au Parthénon,
Dans l'Apennin suivant le Dante,
Ou rêvant, sous la nuit ardente, Près du colosse de Memnon.
Ou bien: mon active pensée
Va parcourir d’autres déserts,
De ses courses jamais lassée, Sondant de nouveaux univers, L'abîime infini de l’histoire Comblé de douleurs et de gloire, Ces autres abîmes sans fond,
Où chaque siècle en passant sème Foi, doctrine, erreur ou système,
Que de nouveaux siècles défont.
Comment dans ma route isolée Cesserais-je ainsi de marcher?
À quoi mon âme désolée
Pourrait-elle encor s'attacher ?
Je n'ai point d’épouse ou de frère; J'ai perdu ma mère et mon père,
Ma sœur et mes autres parents :
Ceux qui m'aimaient, douleur suprême!
Je les vis s’en aller de même,
Et se fermer des yeux mourants.
Au sein de cette vie étrange
Qu'on raille et qu'on ne comprend pas, Qui toujours fuit et toujours change Parmi tant d'efforts et de pas,
À terre appliquant mon oreille, J'écoute le temps qui sommeille, Comme sommeillent les volcans ; J'écoute le bruit de la foule,
Roulant comme la vague roule
Sur les ténébreux océans.
Dans les villes et les campagnes, Chez le grand et chez le petit, Dans le chalet, sur les montagnes, Dans l'atelier qui retentit,
Dans le salon doré qui tremble, Dans la mansarde qui ressemble Aux sombres cachots de l'enfer, Ou bien à ces plombs de Venise Qu'un renom lugubre éternise, Brülants l'été, glacés l'hiver ;
J'écoute le sage r: le prêtre,
Les confiants, les effrayés,
Et le savant qui dit : Peut-être, Et le douteur qui dit : Croyez!
Et comment vous croirai-je, apôtre D'une foi qui n’est point la vôtre ?
Ou vous, tribuns, qui nous offrez, Pour guérir une âme sceptique, Votre délire dogmatique
Et vos rêves désespérés ?
Oh! je le vois bien, tout chancelle, Tout craque jusqu'au fondement ;
Il se fait de l’âme immortelle Comme un évanouissement :
Dieu s’évapore au fond de l'âme, Creuset durci qui perd sa flamme.
Tout semble confus et brisé, L’antique esprit n’a plus d’empire ; Un monde qui fut grand expire, Vieillard caduc, malade, usé.
Le
Mais non, le monde est jeune encore!
C'est son habit qui seul est vieux.
Le couchant annonce l'aurore, L'homme retrouvera les cieux;
Car les formes sont passagères :
Ce sont des larves mensongères
Que l'éternelle vérité,
Alors qu'on pense la contraindre, Trop puissante pour s'y restreindre, Brise de son immensité.
Vous qui prèchez la lettre morte, Interrogez plutôt l'esprit,
La feuille meurt, le vent l'emporte; Mais l'arbre éternel refleurit.
Vous soufflez sur les os arides, Vous voulez repeindre les rides
Du front sénile de Janus :
Regardez sa face nouvelle,
Et que ce regard vous révèle
Les destins encore inconnus!
Oui, ces destins sont sous un voile Que nul mortel n'a soulevé :
Le genre humain cherche une étoile.
Il cherche, mais n’a rien trouvé.
Des préjugés héréditaires,
Des fantômes humanitaires,
Le salut ne saurait venir.
Ah! trouvez, pour sauver le monde, L'idée ignorée et féconde
Qui dort aux flancs de l'avenir!
Quand je ne verrais point cette heure, Hélas! si tardive à sonner,
Attente d'une ère meilleure,
Je ne veux point t'abandonner!
Malgré l'utopie insensée,
Au culte saint de la pensée
Je ne dirai jamais adieu ;
Car je crois à la Providence,
À la raison, à l'espérance;
Je crois en l’homme comme en Dieu.
Vous donc, amants de la nuit sombre, Et vous qu'éblouit le soleil, Poursuivez le jour faux ou l'ombre Dans un aveuglement pareil,
Et combattez sans vous entendre, Pour attaquer ou pour défendre;
Les uns élancés loin du port
Sans gouvernail et sans boussole ; Les autres, qu’épouvante Éole, Vainement cramponnés au bord.
Sans le savoir, vers l'invisible
Vous allez, conduits par le ciel; Dans vos efforts pour l'impossible, Vous travaillez pour le réel.
Le genre humain dans tous les âges À marché parmi les orages,
Et, trop retenu, trop poussé,
Ainsi que les mondes eux-mêmes, Entre deux puissances extrêmes Éternellement balancé.
Celle-ci vers le centre presse
La matière inerte qui dort;
Elle est pesanteur et paresse,
Et tend au repos, à la mort.
L'autre mettrait les corps en poudre, Si son effort pouvait dissoudre
Le ciment dont ils sont pétris,
Et son explosion rapide
Sèmerait dans l’espace vide
La poussière de leurs débris.
Mais le Dieu qui leur donna l'être Les dirige du haut des cieux,
Et de leur discorde il fit naître Un mouvement harmonieux.
Nul globe ne tombe en poussière, Et les astres, dans leur carrière, Ne furent jamais arrêtés : Roulant sous l'éternelle voûte, L'univers suit en paix sa route
À travers les immensités.
Sorrente, 7 mars 1851.