Lyell, Travels in America, t. II
Cette figure est d'autant plus curieuse, que quelque chose de semblable se voyait en Angleterre auprès du fameux monument de Stone-Henge, dans la plaine de Salisbury. En rapprochant de ces faits le rôle que le serpent a joué dans les anciennes religions de l'Orient, M. Squiers, collaborateur de M, Davies, a formé un système historique sur le culte du serpent, M. Squiers me paraît confondre, comme beaucoup d’autres auteurs de systèmes mythologiques, des choses entièrement différentes. Les faits en eux-mêmes n’en sont pas moins curieux et les rapprochements moins singuliers.
Mais, à part tous ces rapprochements, il demeure établi qu’une classe de monuments tous de même origine, renfermant des antiquités de même sorte, s'étend sur un espace de plusieurs centaines de lieues dans l’ouest des États-Unis, atteste la présence, dans cette immense région, d’une race supérieure à toutes les races indiennes de ces contrées et remonte à une époque antérieure d’au moins six cents ans à la découverte de l’Amérique. Cette race a entièrement disparu et n’a laissé d'autres vestiges d'elle-même que ces monuments gigan-
tesques, pareille à ces oiseaux et à ces lézards dont
l'espèce est perdue et dont l'existence n’est attestée que par les empreintes de leurs pas sur le sable humide qui les a gardées, On ne sait pas le nom de ce peuple, et on est obligé de désigner ceux qui ont élevé ces tertres et construit ces remparts par l'appellation de btisseurs de tertres ( mound-builders). Chose assez remarquable! on ne trouve aucun signe de la présence de ces populations inconnues à l’est des Alleghanis, chaîne de montagnes qu'évidemment elles n’ont pas traversée, Ainsi on peut faire, en quelque sorte, la carte des régions qu'elles ont occupées, Cette carte a été tracée par M. Davies, qui, Sans appui, a considérablement avancé l'étude des antiquités de l'Ohio et duquel date une nouvelle ère dans ces recherches. Il serait bien à désirer qu'un gouvernement européen voulût envoyer une expédition à la recherche de ces antiquités sur les points nombreux où elles existent. Guidé par la carte de M, Davies, on pourrait faire des fouilles à coup sûr.
J'ai pris à Chilicothe des renseignements précis; on trouverait toutes les directions désirables auprès d'un négociant distingué de cette ville, M. Clemensen. Le
travail des fouilles reviendrait à cinq trancs par jour
pour chaque homme. Il faudrait se hâter, car chaque
jour tertres, enceintes, fortifications, disparaissent sous
4 ' CPS WOZTENS /2 EN nu
Poste d Indiens des prairies,
la charrue du défricheur. Dans vingt ans, il ne subsistera peut-être rien de ce passé inconnu. Ne serait-il pas dési-
rable de sauver de la destruction les débris de ce qu'on
peut appeler une civilisation relative qui semble avoir été intermédiaire entre la culture plus avancée des peuples du Mexique et la barbarie des sauvages ? On ne peut faire que des conjectures sur la race puissante qui a construit des retranchements et élevé des autels et des tombeaux dans toute la région de l’ouest, Les Indiens des prairies disent que cette race est antérieure à leurs traditions ; ils les attribuent au grand Manitou. Heckenwelder, missionnaire morave, qui a beaucoup vécu au milieu des sauvages, parle d'un peuple qu'il appelle Talligewi ou Alligewi, et qui, dit-il, habitait à l’est du Mississipi et sur les rives de l'Ohio !, « Ces hommes, ajoute Heckenwelder, qui ont bâti les fortifications et les retranchements qui subsistent encore, étaient remarquablement grands et forts, et quelques-uns avaient la taille et la vigueur des géants. » Il semble que ce soit là une tradition indienne recueillie par le missionnaire morave ; mais elle n’a probablement pas beaucoup d'importance, parce qu'il est naturel que les sauvages aient supposé l'existence
d'un peuple de géants pour expliquer la présence de mo-
1. Les Delawares prétendaient avoir autrefois vaincu ce peuple et l'avoir contraint de fuir vers le Mississipi.
numents dont ils ignoraient l’origine, et qu'après avoir imaginé ce peuple de géants ils aient fait à leurs ancêtres l'honneur d’en triompher.
Quand on voit ces monuments singuliers s’avancer des bords du Saint-Laurent jusqu’au Mexique, on ne peut se défendre d’une conjecture qui se présente naturellement. Le peuple inconnu qui les a construits, n'est-ce pas ce peuple que les peinture: mexicaines montrent marchant du nord au sud, et dans lesquels on est porté à voir une émigration asiatique entrant en Amérique par l'extrémité septentrionale de ce continent ? Il y a une certaine analogie entre les ouvrages défensifs du peuple inconnu et ceux des Mexicains!, entre les pyramides tronquées, et quelquefois à degrés, de la vallée de l'Ohio ou du Mississipi, et les féocallis mexicains. Les monuments que j'ai visités ct leurs analogues seraient le$ premiers efforts d’une civilisation encore imparfaite qui se serait. développée plus complétement sur le plateau du Mexique. On s’expliquerait ainsi la présence du peuple sans nom dans ces contrées à une époque ancienne et sa
disparition,
1. Ancient Monuments of the Valley of Alississipi, p. 18, 45.
Peut-être faut-il attribuer à ce peuple disparu de la surface de la terre certaines traces de demi-civilisation, comme ces anciennes cultures qui semblent avoir été abandonnées, et qu’on a suivies sur un espace de cinquante lieues à travers la prairie, depuis la source du Wabash jusqu'à la vallée de la grande rivire du Michigan, et surtout ces vestiges d'exploitation du cuivre prés du lac Supérieur, qui semblent antérieurs à l’arrivée des blancs, et sur lesquels un observateur, qui paraît exact et qui les visita en 1849, a donné de curieux détails. Il a trouvé de vastes tranchées larges de 10 à 15 pieds et d’une profondeur qui varie de 5 à 25 pieds, un pilier naturel ménagé dans l’épaisseur du terrain pour soutenir le toit, comme cela se pratique dans les mines de houille, enfin une masse de cuivre natif reposant sur un treillis de bois, et que les anciens mineurs avaient essayé de soulever au moyen de coins, mais qu'ils avaient été obligés d'abandonner à cause de son grand poids, qui était de douze mille livres environ, Tout à l'entour, des monceaux de charbon et de cendre témoignaient de l'emploi du feu. Un rocher très-dur avnit été
ouvert sur une ligne longue de plusieurs milles, Ce qui
prouve l'antiquité de ces travaux, c’est l'absence d’ins-
truments en métal et au contraire la grande quantité de
Mine de cuivre,
Q | Q À t à , marteaux de pierre trouvés çà et là, enfin la présence
au-dessus de la masse de cuivre d’un arbre dont les racines
la recouvraient entièrement, et qui, d’après le nombre des anneaux concentriques de son tronc, ne pouvait avoir moins de deux cent quatre-vingt-dix ans, — ce qui prouve que les travaux étaient déjà abandonnés à une époque bien antérieure aux premiers établissements européens près du lac Supérieur.
Ces traces d'une agriculture étendue, ces exploitations de mines qui surpassent si fort ce que peuvent exécuter les peuples sauvages tels qu’on les a trouvés dans les forêts de l'Amérique, rapprochées des grands travaux de défense et des objets travaillés avec un certain art recueillis dans les tertres qui avoisinent ces travaux, n'indiquent-elles pas l'existence d’une population plus nombreuse et moins barbare? Cette race entièrement détruite n’offre-t-elle pas un mystère historique d’un . intérêt extraordinaire ? Enfin n’aurait-elle point communiqué aux tribus errantes qui lui ont survécu, peut-être après l'avoir anéantie, quelques idées de religion pure et de morale assez haute qui contrastent bizarrement avec leurs sentiments féroces et leurs superstitions grossières, comme elle a laissé dans leurs déserts des vestiges d’une
société plus avancée et d'un art moins imparfait ? Tout
cela vaut la peine qu’elle s'en occupe, et, bien que ma course à Chilicothe eût surtout pour but de visiter la collection d'antiquités américaines rassemblées par M. Davies et que je ne verrai qu'à New-York, je ne regarderais pas ma fatigue comme perdue, si j'inspirais la pensée d’une exploration facile, peu coûteuse, dont les résultats seraient à peu près certains, et qui pourrait achever de faire entrer un élément entiérement nouveau dans l’histoire du genre humain.
Tout en m'occupant des générations ignorées qui ont élevé les curieux monuments de Chilicothe, je découvre ce qu'il y a encore d’arriéré dans une petite ville de l’ouest, comme j'ai appris à connaître dans la maison du beaupère de M. Davies ce qui s’y rencontre aussi de politesse et de prévenance.
On m'assure que le gros des habitants n’a aucun respect pour le savoir. Ils ne peuvent se figurer qu'un médecin quitte l’Europe, s’il a quelque valeur; ils sont souvent dupes d’un charlatan qui a l'avantage d’être Américain. On m'a montré une maison neuve en me disant : C’est la propriété d'un peintre en bâtiment
qui s’est avisé de devenir médecin et qui a fait fortune.
Un des plus grands intérêts d’un voyage aux États- Unis, c’est le spectacle des destinées et des caractères que les circonstances ont jetés sur cette terre ouverte à tous les genres d'entreprises. M. Rominger, qui a bien voulu me servir de guide, était venu en Amérique pour y faire des études géologiques; mais il a été amené à ajourner ses plans et à en préparer l'exécution en se livrant pendant quelques années à la pratique de la médecine, et il s’est arrêté à Chilicothe. Il m’invite à entrer dans sa maison pour voir sa curieuse collection de coquilles de l'Ohio et goûter le vin de Catawba, le champagne américain‘, dont la saveur est encore un peu sau-+ vage, mais qu’on pourra perfectionner. Là, sur des tablettes, je trouve les Animaux fossiles de Cuvier, la Chimie de Berzélius, des livres de géologie et aussi des poëtes, Gray, Shakspeare, et par hasard un crâne humain au-dessus des œuvres de lord Byron.
Je ne crois pas qu’il y ait sous le soleil deux natures
1. Il y a maintenant plus de treite cents äcres de vignes dans la vallée de l'Ohio. Le principal propriétaire de ces vignobles a fait venir de Paris un homme exercé à la préparation du vin de Champagne, Il en vend cent mille bouteilles par an:
d'hommes plus différentes que l'Yankee et l'Allemand : l'un tout pratique, tout positif, homme d'action, d’énergie, presque toujours avec un but matériel; l’autre tout intellectuel, tout idéal, homme de spéculation, parfois de réverie, vivant pour la science et par la pensée. Il n’est pas surprenant que ces deux peuples si différents, bien qu'ils soient l’un et l’autre d’origine germanique, aient beaucoup de peine à s'entendre et à se convenir réciproquement. Cependant la population des États-Unis reçoit chaque année une forte couche de population allemande. Les Allemands comptent maintenant dans l’Union par millions', et lui fournissent une classe en général très-laborieuse et très-respectable d'agriculteurs. Celle-ci a moins de peine à se fondre dans la nationalité américaine que les lettrés, et encore remarque-t-on que les émigrants allemands s’agrégent volontiers en associations particulières et conservent assez longtemps leur langage et leurs mœurs: C’est surtout dans les
villes que la séparation et l’antipathie subsistent. Je lisais
1. Cette année, l'émigration allemande a égalé en nombre l'émigration irlandaise : toutes ont importé environ cent vingt mille hommes sur le sol américain.
l'autre jour dans un journal qu'à New-York une troupe de ces bandits qu’on appelle des rowdies, et qui remplissent de désordre et de violences pas assez réprimées les quartiers peu fréquentés de cette ville, avait, il y a quelque temps, juré haine aux Allemands et en a tué plusieurs.
En cherchant des antiquités, j'ai rencontré un petit coin de forêt qui, plus qu'aucun autre lieu que j'aie vu jusqu'ici, m’a donné le sentiment de cette beauté tranquille et sauvage qui est celle des forêts primitives ; les arbres qui croissent sur les tertres n'ont pas été abattus, et autour de ces arbres droits et magnifiques serpentent et s'enlacent en lianes ligneuses des vignes vierges de cinquante pieds de hauteur. Quand je cesse de marcher, le silence est complet autour de moi. À quelques pas coulent à travers la forêt, comme enfoncées entre deux grands espaces de verdure, les eaux vertes elles-mêmes du Scioto. Ce fleuve sans bruit et comme sans rives semble perdu dans la solitude; on dirait qu'il dort et qu'il rêve.
Ce coin de forêt est bien un reste de la forêt primitive, la hache n’a jamais frappé les arbres autour des-
quels s’enroulent les lianes et les vignes sauvages ; mais
l'homme, qui ne l'a pas encore cultivé, en a déjà pris possession; il l'a entouré d'une barrière qu'il a fallu escalader pour pénétrer dans cette solitude, Un groupe remarquable de M. Greenough, statuaire américain, représente la race anglo-saxonne contenant et désarmant la race indienne; de même ici la civilisation étreint, pour ainsi dire, le désert qu’elle va faire disparaître, Je dois aux antiquités de l'Ohio d'avoir joui comme je ne l'avais pas f:‘ encore de ce charme silencieux des eaux ct des forêts américaines. Le pays est ravissant : partout on aperçoit des montagnes arrondies couvertes de belles forêts, en ce moment parées de toutes les splendeurs de l’automne. Nulle part dans le monde, les teintes du feuillage en cette saison ne sont vives et variées comme dans l'Amérique du Nord; la diversité des arbres dans les forêts est très-grande, et plusieurs de ces arbres se teignent en automn* des couleurs les plus brillantes : le rouge sanglant, l’orangé, le brun doré, y éclatent à côté l’un de l’autre au milieu d’une verdure tantôt sombre, tantôt claire. Le regard est vraiment ébloui de cet arcen-ciel de la végétation, il n’en est pas toujours complé-
tement satisfait. Quelquefois ces tons si vifs ne sont pas
harmonieusement fondus et crient, mais par moments on rencontre, au contraire, les combinaisons les plus harmonieuses, en même temps que les plus éclatantes. Alors c’est un spectacle qui, je crois, n’a point son pareil dans un autre pays, et, pour emprunter les expressions d’un poëte américain, « les teintes que déploient les bois d'érable sont comme le bouton qui s'ouvre ou la rose qui pâlit, ou variées comme les couleurs des nuages au
coucher du soleil, »
JEAN-JACQUES AMPÈRE, par C.-A. Sainte-Beuve, de l’Académie française, , . . . . . . . . . . . . .