Cic, Pro Cluentio, U. - 2. Suét., Nero
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extraire la pouzzolane et la transporter. Il reste d'anciennes carrières romaines dont la destination n'est pas douteuse, et l'aspect en est bien différent de celui des catacombes : les couloirs y sont plus larges, les dégagements plus mutipliés; tout y paraît mieux approprié aux nécessités d'une exploitation industrielle. D'ailleurs, M. Michel de Rossi', en étudiant avec soin la nature du terrain dans lequel sont creusés la plupart des cimetières de Rome, a remarqué qu'ils évitent systématiquement les bancs de pouzzolane friable pour s'enfoncer de préférence dans ceux dont la pierre est plus spongieuse et plus dure, et il déclare nettement que jamais on n'a pu tirer des catacombes des matériaux propres à construire. Cette raison est décisive et lève les derniers doutes qu'on pouvait avoir. Ce n'est pas que les chrétiens n'aient parfois approprié à leur usage quelques-unes de ces carrières abandonnées qu'on appelait arenartœ : l'histoire le dit et les recherches qu'on a faites dans ces dernièrent années le prouvent ; je dirai plus tard à quelle occasion et par quels motifs ils furent amenés à le faire; mais c'étaient des exceptions. En somme, dans les vingt-cinq ou trente cimetières qu'on a jusqu'ici visités, on n'a pu encore reconnaître que cinq de ces anciennes carrières, et il n'est pas probable qu'il y en ait beaucoup plus. Tout le reste a été fait de la main des chrétiens. On trouve plusieurs fois dans les catacombes l'image des fossoyeurs au travail. Ils sont représentés la pioche à la
1. M. Michel de Rossi est le frère de M. J. B. de Rossi. Il n'avait reçu que l'éducation d'un juriste; il est devenu géomètre par dévouement. Le désir d'aider son frère, qui avait besoin d'un associé qui étudiât le sol et levât le plan des galeries, a développé en lui une vocation qu'il ne se savait pas. Il s'est fait bientôt un nom dans cette science qui lui était nouvelle, et il a même inventé, pour abréger le travail de la levée des plans, une machine ingénieuse qui a obtenu une médaille à l'Exposition de Londres .
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main et attaquant le roc qui surplombe. Cette attitude qu'on leur donne indique la façon dont ils ont procédé. Ils se sont hardiment avancés, se faisant une route avec leur pioche à travers ces couches de tuf granulaire dont le sol de la campagne romaine est rempli; ils ont creusé le roc devant eux, soutenus par leur foi, « habitant les entrailles de la terre, comme le moine sa cellule » , et ces interminables galeries, qui contiennent, dit-on, six millions de tombes, sont entièrement leur ouvrage.
D'où vint aux premiers chrétiens ce mode de sépulture qui exigeait d'eux ces travaux effrayants? On a répondu depuis longtemps qu'ils le tenaient des Juifs. On aurait dû ajouter qu'en cela les Juifs ne faisaient que suivre la coutume de la plupart des peuples de l'Orient. On n'enterrait pas autrement en Syrie. Partout où les Tyriens ont pénétré, à Malte, en Sicile, en Sardaigne, on retrouve des sépultures semblables. M. Beulé a constaté l'existence de catacombes à Garthage, M. Renan en a vu dans la Phénicie; l'Asie Mineure, la Cyrénaïque et la Cher-sonèse en contiennent un grand nombre ; il y en a même chez les Étrusques, auxquelles on attribue quelquefois une origine orientale. Enfin on en découvre tous les jours à Rome, et cela ne doit pas surprendre. A la fin de la république et dans les premiers temps de l'empire, Rome a été comme envahie par les peuples de l'Orient. Ils apportaient dans cette grande ville tolérante et distraite leurs croyances et leurs habitudes. On les laissait prier leurs dieux à leur façon et- enterrer leurs morts comme ils voulaient. Non seulement ils n'étaient pas inquiétés mais ils pouvaient prêcher leurs doctrines et ne s'en faisaient i)as faute. Je ne crois pas qu'aucune ville, même Alexandrie sous les Ptolémées, ait jamais offert au monde un spectacle plus curieux et plus animé que Rome au
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commencement de l'empire. Ce n'était pas seulement la capitale industrielle et politique de l'univers, c'était aussi le lieu où toutes les philosophies et toutes les religions de la terre se rencontraient. Au milieu de cette énorme activité d'alTaires, il régnait une activité d'esprit plus remarquable encore. L'affaiblissement des anciennes croyances laissait le champ libre aux opinions nouvelles; elles en profitaient pour s'agiter et se répandre et faisaient partout des prosélytes. Les religions de l'Orient surtout attiraient les âmes parl'étrangeté de leurs rites et le tour mystérieux de leurs doctrines. Quelques-uns se livraient tout à fait à elles ; le plus grand nombre, sans se pénétrer entièrement de leur esprit, imitaient au moins leurs pratiques les plus apparentes. C'est ainsi que beaucoup de Romains se mirent à enterrer les morts à la façon des Orientaux. A partir des Antonins, l'habitude de brûler les corps devient de moins en moins fréquente; à l'époque de Macrobe, elle n'existait presque plus^ Les païens eurent aussi de bonne heure leurs hypogées, semblables à ceux des peuples de l'Orient. Je me figure que dès la fin du second siècle la campagne romaine devait être creusée en tous sens. Les Juifs, les Phéniciens, les adorateurs de Mithra et de Sabazius, les chrétiens surtout, qui commençaient à devenir si nombreux, quelquefois aussi les païens, fouillaient le sol pour leur sépulture. Il y avait dans ces divers cultes une sorte d'activité intérieure et souterraine qui répondait à l'activité du dehors. Ces fossoyeurs funèbres cherchaient à s'éviter - , mais ils n'y parvenaient pas toujours. On trouve au cœur des catacombes un caveau où reposent un prêtre de Sabazius et
1. Macrobe, Sat., vu, 7. -r -. M. de Rossi fait voir que plus d'une fois les galeries chrétiennes se sont brusquement détournées pour ne pas toucher à quelque hypogée d'un autre culte.
quelques-uns de ses disciples: les ouvriers chrétiens l'avaient sans doute rencontré sur leur chemin sans le vouloir, et il communique aujourd'hui librement avec les tombes des martyrs. Le nombre des cryptes qui furent alors creusées est incalculable. On en découvre tous les jours de nouvelles. Les hypogées païens commencent à n'être plus rares. On sait les noms de plus de quarante cimetières chrétiens. On connaît deux catacombes juives, celle du Transtévère, qui est antérieure au christianisme, et celle de la voie Appienne ; il faut espérer qu'on en trouvera d'autres qui nous apprendront ce que nous souhaiterions tant connaître, la constitution et le gouvernement des synagogues à Rome. Peut-être aura-t-on la bonne fortune de rencontrer celles des sectes dissidentes du christianisme ; nous savons qu'elles en avaient aussi, et que, pour leur donner quelque autorité, elles allaient dérober dans les cimetières catholiques les corps des martyrs les plus Tespectés et les plaçaient chez elles. Que de lumières ne jetteront pas ces découvertes sur l'histoire religieuse de ce temps, si «lies sont toujours dirigées par des hommes de bonne foi et de science, comme'M. de Rossi !
Parmi toutes ces sépultures qui se ressemblent, les cimetières chrétiens se reconnaissent à deux signes. D'abord ils sont beaucoup plus vastes quç les autres. Nulle part on n'a retrouvé un tel développement de galeries, ni une telle agglomération de tombes; jamais aucun culte ni aucun peuple n'a semblé éprouver autant que les chrétiens le besoin de se grouper et de se réunir dans la mort. Ensuite les niches où sont placés les corps sont ouvertes dans les cryptes juives et fermées dans les catacombes chrétiennes. Cette différence tient à l'habitude qu'avaient les chrétiens de visiter assidûment les tombeaux des martyrs et |d'y venir prier. Chez les Juifs,
OÙ le sépulcre ne s'ouvrait que quand on voulait y ensevelir quelqu'un, on n'avait pas besoin de prendre de précautions pour protéger le cadavre contre l'indiscrète curiosité des visiteurs, il suffisait de rouler une grosse pierre à l'entrée du caveau. Il en était autrement chez les chrétiens, et comme leurs cimetières étaient ouverts aux fidèles, il fallait bien que les tombes fussent fermées. Pour tout le reste, leurs catacombes ressemblent tout à fait à celles des Juifs et des autres peuples de l'Orient, et l'on voit bien au premier coup d'œil que c'est d'eux qu'ils avaient pris cette façon d'ensevelir les morts.
Il ne faudrait pas croire pourtant qu'il existât dans l'église naissante de règle fixe et d'usage constant pour la sépulture. La seule loi acceptée de tout le monde était de ne pas se servir pour soi ni pour les siens de tombes païennes, et de ne pas admettre de païens dans les cimetières où les chrétiens reposaient. « Laissez les morts ensevelir leurs morts », disait durement saint Hilaire, et nous savons que l'oubli de cette loi amena la déposition d'un évêque au temps de Cyprien. Pour le reste, les fidèles étaient libres, et ils usaient de leur liberté. Ainsi nous les voyons faire quelquefois usage de sépultures isolées. On a retrouvé l'épitaphe de deux époux qui disent qu'ils se sont fait construire un lieu de repos dans leur jardin {in hoî'tulis nostris secessimus), et qui ne semblent pas s'en excuser. Une autre pierre tumulaire contient une formule égoïste, mélange bizarre d'habitudes païennes avec des termes chrétiens, par laquelle le possesseur du tombeau cite au jugement du Seigneur quiconque essaiera d'introduire un autre mort dans le monument qu'il occupe et les terres qui l'entourent ; il les veut toutes pour lui seul. Cependant d'autres sentiments préoccupaient d'ordinaire les chrétiens. Comme je le disais tout à l'heure, ils éprouvaient le besoin de reposer
ensemble. Ils voulaient être unis dans la mort, comme ils essayaient de l'être dans la vie. Dès les premiers jours, on se groupa instinctivement autour des évêques et des martyrs, et dans la chrétienté tout entière se formèrent bientôt ces réunions de tombes auxquelles on donna le nom de lieux de repos ou de sommeil {accubitorium, xocptij-r^ptov). Seulement ces cimetières, suivant les pays, étaient situés en plein air ou se cachaient sous la terre. A Rome, on préféra les sépultures souterraines. Est-ce parce qu'on était là davantage sous les yeux du pouvoir et qu'on redoutait sa surveillance? Il est plus probable que c'était pour rester fidèle aux traditions de l'église naissante, qui, en sortant de la communauté juive, avait conservé d'elle cette habitude. C'était surtout pour imiter le tombeau du Christ, dont la vie et la mort étaient l'exemple des chrétiens. Il n'est pas douteux que le sépulcre de Joseph d'Arimathie, « qui n'avait pas servi et qu'il atait fait tailler dans le roc », avec sa niche horizontale, surmontée, comme unique ornement, d'un arceau cintré*, n'ait servi de modèle aux premières tombes chrétiennes. Nous voilà donc certains que les catacombes sont l'œuvre des chrétiens, qu'elles ont été creusées par eux et pour eux ; il fallait en être sûr, avant d'en commencer l'étude. Ce point établi, nous pouvons y pénétrer et les
l.Ces niches creusées dans le mur s'appellent locnli. Les arceaux cintrés qui les surmontent ont reçu le nom Â'arcosolia. Ces arceaux ne se retrouvent pas sur toutes les tombes, mais seulement sur celles des personnages les plus importants. On trouvera de plus amples détails sur ces mots dans le Dictionnaire des Antiquités chrétiennes de l'abbé Martigny. Je profite de cette occasion pour recommander cet excellent livre, indispensable à tous ceux qui veulent étudier les principes de l'archéologie chrétienne, utile aux gens du monde pour l'intelligence de bien des mots qu'on lit et qu'on répète sans les comprendre •|u'à moitié, lis sauront beaucoup de gré, quand ils s'en serviront, à l'houinie modeste et distingué qui a su réunir tant de connaissances solides sous une forme commode.
parcourir. Ayons soin seulement de nous mettre sous la conduite de M. de Rossi : c'est le meilleur des guides qu'on puisse choisir pour les visiter avec profit.
Première impression d'une visite aux catacombes. — Immensité des nécropoles et conséquences qu'on en peut tirer. — Diffusion rapide du christianisme. — La religion se sépare de la famille et de la patrie. — Les catacombes sont le plus ancien monument du christianisme à Rome. — Souvenirs qu'elles renfermant des temps de persécution. — Souvenirs des jours do triomphe.
Une visite aux catacombes, surtout si elle se prolonge pendant plusieurs heures, risque de causer plus de surprise que de plaisir aux gens qui n'y sont pas préparés par quelques études. Elle laissera peut-être indifférents ceux qui connaissent mal l'histoire des premières années du christianisme; dans tous les cas, elle perdrait une grande partie de son intérêt, si l'on n'était pas averti à chaque instant de remarquer certains détails qui par euxmêmes n'attirent guère l'attention et qui ont cependant la plus grande importance. Au premier abord, tout se ressemble, et rien ne frappe. On parcourt d'étroites galeries souterraines où l'on a peine à passer deux de front ; on longe des murs percés de niches parallèles, assez semblables à de grands tiroirs placés les uns sur les autres, qui servaient aux sépultures. Quand on y avait déposé le cadavre, l'ouverture était fermée par des plaques de marbre ou par des briques sur lesquelles on inscrivait le nom du défunt. Presque toutes ces briques se sont détachées, et l'on aperçoit librement aujourd'hui au fond de ces niches ouvertes le petit amas de poussière que laisse après quinze siècles un corps décomposé. De temps en temps on rencontre sur sa route des chambres plus vastes
et plus ornées pour les morts d'importance; elles contiennent d'ordinaire des peintures presque effacées dont on a grand peine à saisir quelques détails à la lueur douteuse des cerrini, et qui paraissent, quand on les regarde un peu vite, se ressembler beaucoup entre elles. Les galeries se coupent à angles droits ; elles s'enchevêtrent les unes dans les autres et forment un dédale de couloirs et de rues où il n'est pas possible de se reconnaître. Lorsqu'on a fini de parcourir un étage, des escaliers conduisent à l'étage inférieur, où l'on retrouve le spectacle qu'on vient de quitter, avec cette différence que l'obscurité paraît redoubler, que la respiration devient plus pénible et que le cœur se serre de plus en plus à mesure qu'on s'enfonce dans la terre et qu'on s'éloigne davantage de l'air et du jour.
Cette première impression passée, on commence à raisonner et à réfléchir. Il est d'abord difficile, quand la visite se prolonge, qu'on ne soit pas très frappé de l'immensité même de ces nécropoles. Ces étages superposés, ces galeries qui s'ajoutent sans cesse les unes aux autres, ces sépultures qui se pressent de plus en plus le long des murailles, sont une image saisissante de la rapidité avec laquelle le christianisme s'est propagé à Rome. Les premiers qui enterrèrent leurs morts aux catacombes ne paraissent pas s'être attendus à des progrès si rapides. Ils se contentaient de creuser quelques galeries à fleur de terre et les encombraient de vastes sarcophages déposés contre le mur. Mais bientôt, le nombre des fidèles augmentant toujours, celui des morts devint trop considérables pour qu'on pût ainsi prendre ses aises. On s'est souvent demandé s'il n'y a pas beaucoup d'exagération dans ces passages où les Pères de l'Église nous dépeignent le développement merveilleux du christianisme, où ils nous le montrent dès la fin du second siècle remplis-
sant « les cités, les îles, les châteaux, les camps, les tribus, les palais, le Sénat, le Forum, et ne laissant aux païens que leurs temples ». Il faut avouer que l'accroissement indéfini des cimetières, la nécessité d'ajouter sans cesse de nouvelles galeries aux anciennes et de serrer les tombes les unes contre les autres, semble bien leur donner raison.
Cette immense étendue des catacombes suggère bientôt une autre réflexion qui ne manque pas d'importance. Les sépultures païennes, auxquelles on ne peut s'empêcher de les comparer, étaient beaucoup moins vastes ; elles ne contenaient d'ordinaire qu'une seule famille. Les plus grandes sont celles qui renferment les affranchis d'un môme maître, les membres du même collège, ou les pauvres gens qui s'étaient associés pour se bâtir à moins de frais une tombe commune. C'est une autre raison qui a réuni ceux qui ont voulu dormir ensemble aux catacombes. Leur patrie, leur naissance, leur fortune, étaient souvent très diverses, ils appartenaient à des familles différentes, ils n'exerçaient pas les mêmes métiers; peutêtre quelques-uns ne se sont-ils jamais rencontrés pendant leur vie. Le seul lien qu'ils avaient entre eux était la religion, mais ce lien est devenu si fort qu'il a remplacé tous les autres. Nous venons de voir que l'Église ne faisait pas un devoir aux fidèles de la sépulture commune, et qu'il y en eut, parmi les premiers chrétiens, qui se firent construire dans leurs domaines des tombes particulières où ils n'admettaient que leurs proches *; mais ceux-là durent être rares, et presque tous voulaient
1. On a trouvé aussi quelques tombeaux de famille aux catacombes; mais ils ne pouvaient pas être nombreux. La plupart da temps on employait la terre qu'on tirait des galeries nouvelles à combler les galeries anciennes quand elles étaient pleines. 11 devenait donc impossible à une familte de conserver une tombe au delà d'une ou deux générations.
iî6 PROMENADES ARCHÉOLOGIQUES.
être ensevelis avec leurs frères. C'était, quand on y rélléchit, une innovation grave et l'indice d'une manière nouvelle de considérer la religion. Chez presque tous les peuples anciens, elle ne se séparait pas de la famille et de la patrie; le christianisme distingua le premier ce que toute l'antiquité avait uni ; on cessa dès lors d'adorer des dieux domestiques ou nationaux, la religion exista par elle-même, en dehors de la famille et de la cité, et au-dessus d'elles. Beaucoup de ceux qui sont enterrés aux catacombes possédaient sans doute ailleurs des tombes domestiques ; d'autres pouvaient être ensevelis parmi les gens de leur condition, avec lesquels ils avaient passé leur vie : tous ont voulu reposer dans un des grands cimetières chrétiens. Ils ont renoncé volontairement à ce voisinage de parents et d'amis qu'on avait regardé jusque-là comme une des plus grandes consolations de la mort. Ils ont pris place à leur rang auprès d'inconnus, qui venaient souvent des pays les plus éloignés, et à qui rien ne les rattachait que leur croyance. Esclaves, affranchis et hommes libres, Grecs, Romains et barbares, ont oublié toutes ces diversités de fortune ou d'origine pour ne se souvenir- que de leur religion commune. Rien n'était plus contraire aux sociétés anciennes que cette séparation qui s'accomplit alors entre la famille ou l'Etat et la religion ; elle est l'œuvre du christianisme, et c'est aux catacombes qu'elle se manifeste avec le plus d'évidence.
Voilà les réflexions qui viennent d'abord à l'esprit, même quand on se contente de parcourir rapidement ces longues galeries. Si l'on a le temps de les regarder de plus près, l'intérêt et la curiosité augmentent. Songeons que les catacombes sont le plus ancien monument du christianisme à Rome. Les autres ne datent que du quatrième siècle, c'est-.Ti-dire d'une époque où le dogme est fixé, où la religion nouvelle a trouvé un art et un lan-
gage pour exprimer ses croyances. Aucun d'eux ne rappelle le temps des tâtonnements et des luttes; aucun n'a conservé de souvenirs de l'âge héroïque de l'Église. Ils ont été d'ailleurs trop souvent restaurés et refaits ; ils ont pris un air trop moderne. Que reste-t-il de véritablement antique dans les basiliques de Constantin? Quelle peine n'éprouve-t-on pas à se figurer ce que devaient être Saint-Laurent, Sainte-Praxède ou Sainte-Agnès, quand on venait de les bâtir? jLes catacombes se sont mieux conservées. Elles ont eu l'heureuse fortune d'être à peu près oubliées et perdues jusqu'au temps de Bosio. S'il leur est arrivé quelquefois depuis cette époque d'être dévastées par des amateurs cupides ou des explorateurs maladroits, on ne s'est pas avisé au moins de les refaire sous prétexte de les réparer. C'est le débris le plus vénérable, le témoin le plus authentique des premiers siècles du christianisme, et il n'y a pas de monument à Rome qui nous remette mieux en présence de ces temps primitifs que nous connaissons si mal et que nous souhaitons tant connaître.
Dès lors tout y devient curieux, et les moindres détails prennent de l'importance. Ces briques qui se sont détachées des tombeaux et que les voyageurs foulent aux pieds, il faut les ramasser avec soin; elles portent souvent la marque de ceux qui les ont fabriquées, et peuvent aider à fixer la date des galeries. Sur ces sombres murailles que nous longeons, on nous fait remarquer de temps en temps une petite niche ou une console qui déborde : c'est là qu'était placée la lampe d'argile qui éclairait les visiteurs. Que de fois elle a vu passer des amis ou des parents qui venaient prier et pleurer auprès d'une tombe chérie! Nous nous arrêtons un moment dans ces chambres plus vastes que les autres et au fond desquelles se trouve une tombe disposée en forme d'autel. Elles ser-
valent, nous dit M. de Rossi, pour les réunions de famille. On y venait, aux anniversaires funèbres, implorer la miséricorde de Dieu pour les défunts, « lire ensemble les livres saints, et chanter des hymnes en l'honneur des morts qui dorment dans le Seigneur ». Il est aisé de se figurer l'effet que ces cérémonies devaient produire sur des âmes pieuses. Au milieu de ce silence solennel, entre ces murs garnis de cadavres, on semblait vivre tout à fait dans la compagnie de ceux qu'on avait perdus. L'émotion dont on était saisi faisait plus clairement comprendre cette solidarité des morts et des vivants que le paganisme avait entrevue et dont l'Église fît un de ses dogmes. On se sentait si plein de toutes ces chères mémoires qu'on croyait sans effort que la mort ne peut pas rompre les liens qui attachent l'homme à l'homme, et qu'ils continuent à se rendre des services mutuels au delà de la vie, ceux qui ne sont plus profitant des prières de l'Église, ou, s'ils jouissent de la béatitude céleste, aidant de leur intercession ceux qui vivent encore ^ C'est le sentiment qu'expriment les exclamations pieuses que les visiteurs des premiers siècles ont tracées en passant sur la muraille avec la pointe d'un couteau, et que M. de Rossi est parvenu, non sans peine, à copier et à comprendre.
L'histoire du christianisme primitif est tout entière aux catacombes ; on peut y suivre en les parcourant toutes les vicissitudes de son existence agitée. Ces galeries qui débouchent librement sur les grandes voies publiques, ces ouvertures destinées à donner un peu d'air et de jour aux hypogées, sont d'un temps où les chrétiens étaient tranquilles
i . Ces expressions sont empruntées à l'un des plus anciens rituels de l'Église romaine, cité par M. de Rossi : Defunctorum fidelitim animai qu(R bealiludine gaudent nobis opitulentur ; quœ comolatione indigent Ecclesiœ precibus absolvantur.
et se fiaient à la tolérance de l'autorité. Au contraire, ces entrées obscures, ces routes tortueuses rappellent l'époque des persécutions. C'est alors que furent construites ces petites chapelles, où les fidèles se rassemblaient quand ils ne pouvaient plus célébrer leur culte au grand jour. Elles se composent ordinairement de deux chambres que traverse la galerie même des catacombes , en sorte (lu'elles sont à la fois séparées l'une de l'autre et assez voisines pour qu'on puisse suivre de toutes les deux les cérémonies sacrées. Elles étaient destinées aux deux sexes, qui, dans l'Église primitive, n'étaient jamais réunis. Au fond de l'une des chambres on retrouve le siège de pierre où s'asseyait le prêtre pour célébrer les saints mystères ou parler à l'assemblée. C'est de là qu'ont du être souvent prononcées des paroles d'exhortation, comme on en retrouve dans les ouvrages des Pères, qui enflammaient l'assistance et lui donnaient le courage de braver la mort pour sa foi. Là, se lisaient les lettres que les églises s'adressaient l'une à l'autre, pour se communiquer leurs craintes et leurs espérances, et s'exciter à soufl'rir ; là aussi, après ces grandes exécutions qui augmentaient le nombre des martyrs, on se consolait ensemble, on s'encourageait à continuer, on célébrait la mémoire des morts, on les glorifiait et on se glorifiait soi-même de l'exemple qu'ils venaient de donner à la communauté des fidèles: « Heureuse notre Église ! le Seigneur la protège et l'honore. Elle était jusqu'ici éclatante de blancheur par les bonnes œuvres de nos frères, il lui accorde la gloire d'être rougie du sang des martyrs : ni les lys, ni les roses ne manquent à sa couronne * ! » L'époque des persécutions semble être restée plus vivante que les autres dans les cimetières chrétiens, et M. de Rossi nous en montre partout des traces. Il nous 1. Saint Cyprien, Epist., 10.
fait voir comment les anciens escaliers furent alors démolis et les grandes galeries comblées pour mettre les tombes des martyrs à l'abri des profanations. On creusa en toute hâte des chemins nouveaux qui conduisaient à ces carrières de sable abandonnées {arenariœ) dont j'ai parlé tout à l'heure : par là, on pouvait entrer et sortir sans éveiller les soupçons ; et même ces issues secrètes, on essaya de les rendre impraticables pour des étrangers et des envahisseurs. M. de Rossi a retrouvé, dans le cimetière de Calliste, un escalier dont les marches sont brusquement interrompues. On ne pouvait arriver de là dans les galeries intérieures qu'au moyen d'une échelle que plaçait un complice à un signal convenu, et qu'il retirait quand tous les fidèles étaient entrés. Mais ces précautions minutieuses ne parvinrent pas à sauver toujours les chrétiens. Nous savons qu'il y avait des espions et des traîtres parmi eux qui avertissaient la police. « Vous connaissez les jours de nos réunions, disait Tertuliien aux magistrats, vous avez l'œil sur nous jusque dans nos assemblées les plus secrètes; aussi venezvous souvent nous surprendre et nous accabler *. » Les soldats de l'empereur pénétrèrent plus d'une fois aux catacombes, interrompant les cérémonies et frappant sans pitié tous ceux qu'ils pouvaient saisir. Des inscriptions, dont quelques fragments nous sont parvenus , conservaient la mémoire de ces exécutions sanglantes. Peut-être retrouvera -t-on quelque jour cette chambre où furent enfermés et murés des malheureux qu'on avait surpris célébrant leur culte sur la tombe d'un martyr, et qu'on laissa mourir de faim. Le pape Damase, dans les réparations qu'il fit aux cimetières chrétiens, avait voulu que le lieu témoin de cette scène terrible fût respecté; il s'était contenté d'ouvrir dans la muraille une large fenêtre 1. Tertuliien, Ad nat., 1, 7.
d'où les fidèles pouvaient voir les cadavres couchés sur le sol dans la situation où la mort les avait frappés.
A côté de ces souvenirs de proscription et de deuil, les catacombes gardent ceux des jours de triomphe. On y voit partout les restes des grands travaux qu'on y exécuta après la paix de l'Église pour les consolider ou les embellir. On avait cessé peu à peu d'y ensevelir les morts après Constantin ; elles n'étaient plus qu'un monument du passé qu'on entourait de vénération. Des pèlerins venaient les visiter de tous les pays de la chrétienté : tous voulaient voir la sépulture des martyrs célèbres; tous tenaient à emporter quelque souvenir pieux de leur voyage. Il y eut même une reine qui envoya tout exprès un prêtre pour recueillir et rapporter de l'huile des lampes qui Drûlaient auprès du tombeau des saints. Les invasions des barbares interrompirent ce culte. Alaric, Vitigès, Ataulf , dévastèrent successivement la campagne romaine. Pour mettre les saintes reliques à l'abri de ces ravages, on se résigna à les enlever à leurs tombeaux, à les apporter à Rome, où elles furent distribuées entre les différentes églises. Dès lors, on n'eut plus de raison de visiter les catacombes, et jusqu'au seizième siècle on en perdit presque la trace et le souvenir.
Les inscriptions et les peintures aux catacombes. — Caractère des inscriptions les plus anciennes. — Naissance de l'art chrétien. — Quels furent les premiers sujets traités par les artistes des catacombes. — Imitation des types antiques. — Reproduction des sujets chrétiens. — Le symbolisme. — Origine de la peinture d'histoire. — Ce que les artistes chrétiens gardent de l'art antique.
On pouvait craindre au premier abord de ne pas tirer, grand profit pour l'histoire de ces milliers de tombes qui se ressemblent entre elles et renferment tout un peuple de
morts inconnus. Mais ces monuments ne sont pas aussi muets qu'ils le paraissent : sur presque tous on trouve des épitaphes, quelques-uns sont ornés de bas-reliefs ou de fresques. Ces inscriptions et ces peintures semblent leur prêter une voix ; toutes mutilées, tout incomplètes qu'elles sont, elles nous apprennent quelque chose de la vie et des sentiments de ceux qui dorment aux catacombes.
Les plus anciennes inscriptions soijt écrites en grec : c'était encore au commencement du troisième siècle la langue officielle de l'Eglise, le latin n'est venu qu'après. Parmi les épitaphes des papes que M. de Rossi a retrouvées dans le cimetière de Galliste, celle de saint Corneille, mort en 252, est la seule qui soit en latin. 11 semble qu'on n'ait abandonné le grec que peu à peu et à regret. Quelques inscriptions curieuses nous font assister au passage d'une langue à l'autre, et elles nous montrent le scrupule qu'on éprouvait à quitter celle dont l'Église s'était servie presque depuis son origine. Dans plusieurs d'entre elles les mots latins sont écrits en caractères grecs, et il y en a où les deux langues se mêlent d'une façon assez étrange {Julia Claudiane in pace et irene). C'est seulement dans les galeries les plus récentes que le latin domine à peu près sans partage.
Parmi ces épitaphes, les plus vieilles ont ce caractère d'être très courtes et très simples. L'épi graphie chrétienne des premiers temps n'avait pas plus de goût pour le bavardage des inscriptions grecques que pour la majestueuse solennité des inscriptions romaines. Elle se contente d'écrire un seul des noms du mort (on sait que, sous l'empire, c'était une sorte de distinction d'en porter beaucoup), et elle y ajoute quelques pieuses exclamations qui signifient toutes à peu près la même chose : « La paix avec toi! — Dors dans le Christ! — Que ton àmc
repose avec le Seigneur ! » Rarement on y mentionne le temps que le défunt a vécu et l'époque où il est mort : que font tous ces souvenirs terrestres à celui qui a pris possession de l'éternité? Tandis que les païens avaient grand |soin d'inscrire sur les tombes les dignités que le mort avait occupées et le rang qu'il tenait dans la vie, il n'en est jamais question chez les chrétiens. « Il n'y a parmi nous, disait Lactance, aucune différence entre le pauvre et le riche, l'esclave et l'homme libre. Nous nous donnons le nom de frères, parcequenous croyons être tous égaux *. » Quoi qu'on fasse, l'égalité souffre toujours pendant la vie ; les frères voulaient au moins la retrouver entière dans la mort. Leur humilité héroïque a quelques inconvénients pour nous, et le silence auquel ils se condamnent nous prive d'une foule de renseignements curieux. Cependant nous apprenons beaucoup dans ce qu'ils veulent bien nous dire. Leurs épitaphes nous montrent que certaines opinions qu'on a cru quelquefois nouvelles existaient dans la société chrétienne dès la fin du troisième siècle. Par exemple, on y croyait à l'efficacité des prières des vivants pour les morts. Les exclamations pieuses que je viens de citer, sont plus que des souhaits, elles contiennent des demandes que l'on adresse à Dieu et qu'on suppose écoutées. On y croyait à l'intercession des saints en faveur de ceux qui les prient. Les fidèles qui visitaient avec tant de ferveur le tombeau d'un mar-
1. Ce n'était pas par une règle expresse et imposée, mais par une sorte de sentiment commun et spontané, que les chrétiens agissaient ainsi. Ce qui le prouve, c'est que, dans la crypte de Lucine, qui est la partie la plus ancienne du cimetière de Calliste, on trouve la mention d'un affranchi, et que, quoiqu'on général les dignités ecclésiastiques n'y soient pas plus rappelées que les autres, il y est question de trois prêtres, et nous voyons que l'un d'eux est à la fois prêtre et médecin. Il n'était donc pas absolument défendu de conserver dans les épitaphes chrétiennes le souvenir des distinctions sociales et c'était volontairement qu'on s'abstenait de le faire.
tyr pensaient bien qu'il s'intéressait à leur salut et les aiderait à l'obtenir. Dans une des inscriptions recueillies par M. de Rossi, on s'adresse à une jeune lille qui vient de mourir et qu'on croit une sainte, et on lui dit : « Invoque Dieu pour Pliœbé et pour son mari, pelé pro Phœbe et pro virginio ejus ^. »
Plus tard cette simplicité primitive des inscriptions chrétiennes s'altéra. Les regrets d'abord se firent jour : il était bien difficile que la foi fût toujours assez forte pour les contenir. Puis on se permit un compliment timide pour le mort : à propos d'une jeune fille, on disait que c'était « une âme innocente » , ou « une colombe sans fiel » ; un homme fut appelé « très saint » ou même « incomparable » . On nota le nombre des années qu'il avait vécu et la date précise de sa sépulture, ou, comme on disait, de sa déposition. Ces détails finirent par se trouver reproduits de la même façon sur toutes les tombes : le style des inscriptions chrétiennes fut alors fixé, ce qui revient à dire que la formule et la convention se glissèrent à une place où l'on ne devrait jamais trouver que l'élan du cœur. Ce progrès, je le comprends, n'est pas du goût de tout le monde. En présence de ces inscriptions si régulières du quatrième siècle, il est difficile de ne pas regretter le temps où la douleur et la foi étaient moins disciplinées, où chacun exprimait ses regrets et ses espérances comme il les ressentait, sans s'occuper de suivre l'usage et de pleurer comme tout le monde.
Les peintures sont encore plus importantes que les inscriptions : elles nous permettent de remonter jusqu'aux
1 . On entendait par virginiusun mari qui n'avait pas eu d'autre femme. Ce n'est pas tout à fait, comme on pourrait le croire, une expression chrétienne; les païens s'en sont servis. S'ils ne blâmaient pas les secondes noces aussi sévèrement que certains chrétiens rigides, ils voulaient au moins rendre hommage à ceux qui n'avaient pas abusé de la facilité du divorce.
origines de l'art chrétien. Gomme il est sorti du culte des morts, c'est aux catacombes qu'il a dû faire ses premiers essais. Les chrétiens tenaient à honorer par tous les moyens la sépulture de ceux qu'ils venaient de perdre, surtout quand ils étaient morts victimes de quelque persécution. Sans doute la sculpture et la peinture devaient leur paraître profanées par l'usage qu'en faisaient tous les jours les païens; cependant ils n'hésitèrent pas à s'en servir dans leurs cimetières. 11 leur semblait peutêtre qu'en les employant à embellir la dernière demeure de leurs frères ils les purifiaient.
Il est probable que les premiers artistes qui furent appelés à décorer les tombes chrétiennes de fresques ou de bas-reliefs durent être assez embarrassés. Quels sujets allaient-ils y représenter? La question était grave pour un art qui débutait. Comme la secte des chrétiens était proscrite, et que leur doctrine devait rester secrète, il est naturel qu'ils aient usé d'abord, pour se reconnaître entre eux, de certains signes convenus, dont ils comprenaient seuls la signification véritable. C'est ainsi qu'on agissait dans les mystères païens : nous savons qu'on distribuait aux initiés des objets qu'ils devaient garder, et qui les faisaient souvenir de ce qu'on leur avait montré pendant les cérémonies de l'initiation '.11 en fut de même pour les premiers chrétiens. Clément d'Alexandrie rapporte qu'ils faisaient graver sur leurs anneaux l'image de la colombe, du poisson, du navire aux voiles étendues, de la lyre, de l'ancre, etc. ^ : c'étaient des symboles qui leur rappelaient les vérités les plus secrètes de leur religion. Presque toutes ces images se retrouvent aussi aux catacombes, mais elles n'y sont pas seules. Des signes aussi obscurs, aussi vagues, ne pouvaient pas suffire aux fidèles ;^
l. Apulée, Demagia, 55. — 2. Clément d'Alex., Pœdag., m, 11.
J3G PROMENADES AKCHEO LOGI OUES.
les sculpteurs et les peintres dont ils se servaient, et qui étaient ordinairement des transfuges du paganisme, devaient chercher à représenter leurs nouvelles croyances d'une façon plus directe, plus claire, et qui fut véritablement de l'art. Mais ici tout était à créer : les Juifs ne leur offrant en ce genre aucun modèle, ils furent bien forcés de s'adresser ailleurs et de prendre l'art où il se trouvait, c'est-à-dire dans les écoles païennes. Ils le faisaient sans scrupules tant qu'il ne s'agissait que de ces simples ornements qui n'avaient pas de signification véritable, et qu'on voyait partout. Tertullien lui-même, le sévère docteur, le leur permettait ^ Pour orner les murs et les voûtes de leurs chambres funèbres, ils copiaient les gracieuses décorations dont on se servait d'ordinaire dans les maisons des païens. Les plafonds de ce genre sont assez nombreux aux catacombes; il y en a, dans le cimetière de Calliste, qui peuvent être mis parmi les plus agréables que l'antiquité nous ait laissés -. On y remarque, comme à Pompéi, des arabesques charmantes, des oiseaux et des fleurs, et même de ces génies ailés qui semblent voler dans l'espace. N'est-il pas étrange que ces merveilles de grâce et d'élégance, où respire tout l'art riant de la Grèce, se retrouvent au milieu des galeries obscures d'un cimetière souterrain? Il faut croire que les détails elles emblèmes de cette peinture décorative, à force d'être prodigués, avaient perdu toute signification pour l'esprit; ce n'était plus qu'un plaisir des yeux, et personne n'était scandalisé ni même surpris de les voir reproduits au-dessus de la tombe d'un fidèle. Mais les artistes chrétiens osèrent davantage. Gomme il leur était difficile d'inventer d'un coup une expression originale pour leurs croyances, ils imitèrent quelques-uns des types les plus purs de l'art classique, quand ils
l.Tert., Adv. Marc, 11, 29. — 2. Ilossi, Roma sott. i, pi. x; ii, pi. -wni.
pouvaient allégoriquement s'appliquer à la religion nouvelle. Cette imitation se montre déjà dans la figure du Bon Pasteur, qui parait avoir été inspirée, au moins pour l'idée première et la composition générale, par quelques peintures anciennes *, Elle est plus évidente encore dans ces belles fresques où le Sauveur est représenté sous les traits d'Orphée : le chantre de Thrace, attirant par le son de sa lyre les bêtes et les rochers, pouvait sembler une image de celui dont la parole a conquis les nations les plus barbares et les dernières classes des peuples civilisés ; on en connaît trois reproductions aux catacombes. Les sculpteurs font comme les peintres, et même ils vont plus loin qu'eux. Les peintres travaillaient aux catacombes même, loin des indiscrets et des infidèles, et leurs fresques étaient imaginées et exécutées dans cette cité silencieuse des morts, où tout conviait l'artiste à se livrer à l'ardeur de sa foi. Les sarcophages étant travaillés dans les ateliers, tout le inonde pouvait les voir, ce qui forçait d'être prudent. Il est même probable que la plupart du temps, quand les chrétiens avaient besoin d'un tombeau de pierre ou de marbre, ils le prenaient tout fait chez le marchand et qu'ils choisissaient celui dont les figures choquaient le moins leurs opinions. C'est ainsi qu'on en trouve, dans le cimetière de Galliste, où sont représentées l'aventure d'Ulysse avec les Sirènes^ la poétique histoire de Psyché et de l'Amour 2,
Mais l'art chrétien ne devait pas continuer longtemps
i. Rossi, Roma soU., i, 347 : In quanto pero alla compoùtione artistica del gruppo, nulla osta a credere cher primi piltori cristiani abbiano potuto imitare, per quanto al loro scopo si confaceva, qualcke bel tipo d'un simile gruppo di antico e classico stile. — 2. A la vérité, les figures de ce dernier sarcophage avaient été couvertes par de la chaux. Mais il y en a d'autres où l'on n'avait pas eu les mêmes scrupules. Voy., à ce sujet, Collignon, Essai sur lesmonuments relatifs au mythe de Psyché, p. 436 et ^uiv.
à vivre d'emprunts. Une doctrine si jeune, si pleine de sève et de vie, qui prenait l'âme entière et la transformait, devait arriver vite à s'exprimer d'une façon qui lui fût propre. On a remarqué que déjà, quand elle emprunte des types qui ne lui appartiennent pas, elle les façonne à sa manière et cherche à se les approprier. L'Orphée du cimetière de Calliste, au lieu d'attirer à lui les bêtes et les arbres, comme le racontait la fable et comme il est peint à Pompéi, n'a plus à ses pieds que deux brebis qui paraissent écouter ses chants : on voit qu'il est en train de se confondre avec le Bon Pasteur. Bientôt les artistes osèrent s'inspirer directement de leur croyance et représenter des faits tirés des livres saints : c'étaient, dans l'Ancien Testament, le sacrifice d'Isaac, le passage de la mer Rouge, l'histoire de Jonas, de Daniel, de Suzanne, des trois enfants dans la fournaise; dans le Nouveau, le Christ enfant visité par les mages, la guérison du paralytique, la résurrection de Lazare, la multiplication des pains. On a fait observer qu'ils s'abstiennent toujours de rappeler les faits douloureux de la Passion. Craignaient-ils, en représentant le Christ mourant d'une mort infâme, de scandaliser les faibles, de prêter à rire aux railleurs ou de manquer de respect à leur Dieu ? ce qui est sûr, c'est qu'ils n'ont jamais représenté les scènes qui se sont passées entre le jugement de Pilate et la résurrection. Il n'est pas sans intérêt de remarquer qu'au contraire les artistes du moyen âge se sont plu à traiter ces sujets que leurs prédécesseurs évitaient avec tant de soin, qu'ils prodiguaient les images de la flagellation et de la mise en croix, et que ces spectacles, en touchant les fidèles jusqu'au cœur, ont servi à donner un élan merveilleux à la dévotion populaire.
Parmi les questions qui se posent à l'esprit quand on regarde aux catacombes l'œuvre des peintres et des
sculpteurs chrétiens, il y en a deux surtout auxquelles il ne paraît pas aisé de répondre. Ces artistes n'ont pas traité indistinctement tous les sujets que leur fournissaient les livres saints; ils n'en ont pris qu'un certain nombre qu'ils reproduisent sans cesse. Pourquoi ont-ils préféré ceux-là aux autres, et quelle est la raison de leur choix ? Ils réunissent souvent divers sujets d'une manière qui semble tout à fait arbitraire; ils placent à la suite l'une del'autre des scènes qui ne paraissent pas se suivre et n'ont aucun rapport entre elles. Agissaientils au hasard, ou faut-il croire que, pour faire ces rapprochements étranges, ils avaient quelque motif qu'il soit possible de deviner? D'ordinaire on explique tout par le symbolisme; et il est sûr que le symbolisme a dû jouer un rôle important dans les débuts de l'art chrétien. On sait que les docteurs de l'Eglise, surtout dans l'Orient, ont entendu très souvent les récits de la Bible dans un sens figuré et qu'ils aiment à y voir des allégories morales ou des images anticipées de ce qui devait se passer dans la nouvelle loi. En le faisant , ils suivaient l'exemple de Philon qui prenait beaucoup de peine pour donner à l'Ancien Testament une signification philosophique, et prétendait y trouver toute la doctrine de Platon. Philon lui-même imitait ces théologiens païens qui, voulant être à la fois philosophes et dévots et conserver le respect des anciennes croyances sans trop humilier leur raison, regardaient les légendes de la mythologie comme des symboles ou des figures qui cachaient sous une enveloppe grossière des vérités profondes et utiles. Le christianisme hérita de tout ce travail d'exégèse, et l'on peut dire que cet héritage lui fut souvent assez lourd. Une des causes de la fatigue que nous éprouvons parfois à lire les Pères de l'Église, c'est cet effort qu'ils font sans cesse pour trouver à tout des sens figurés , c'est ce mé-
liO PROMENADES ARCHÉOLOGIQUES.
lange d'interprétations subtiles et d'élans sincères, de simplicité touchante et de pédantisme raffiné, de naïveté et de scolastique, de jeunesse et de sénilité, qui nous font souvenir à tout moment que le christianisme était une religion nouvelle née dans une époque vieillie , et que, même dans les meilleurs livres de ses plus grands docteurs , il a souvent deux âges à la fois.
Les mêmes contrastes se retrouvent dans les œuvres d'art des premiers chrétiens. Il est naturel que leurs artistes, qui suivaient le goût de leur temps, aient souvent donné aux scènes qu'ils représentaient dans leurs tableaux ou leurs bas-reliefs une signification symbolique. Il semble même qu'ils aient tenu quelquefois à nous l'apprendre. Une fresque des catacombes représente une brebis entre deux loups; au-dessous on lit l'inscription suivante : Suzanna, seniores ; c'était donc l'aventure de Suzanne qui était figurée par les loups et la brebis. Noé tendant les bras vers la colombe qui lui apporte le rameau désiré était l'image du chrétien arrivé au terme de sa navigation , sauvé des périls du monde et près d'atteindre le ciel; ce qui le prouve, c'est qu'il est quelquefois remplacé sur les sarcophages par le défunt lui-même, quels que soient son âge et son sexe, et qu'à la place du patriarche vénérable, on est fort surpris de voir sortir de l'arche un tout jeune homme ou même une femme.
Il est donc sûr que, parmi les peintures ou les basreliefs des catacombes, il doit y en avoir beaucoup qui contiennent des figures ou des symboles, et que, par exemple , dans l'image de Jonas rejeté par la baleine, du paralytique guéri, de Lazare ressuscité, les fidèles des premiers temps retrouvaient des allusions qui les confirmaient dans leurs espérances d'immortalité. Ce qu'ils reconnaissaient alors aisément, nous avons aujourd'hui
beaucoup de peine à le deviner. Cependant quelques habiles ont essayé de nous donner la clef de ces allégories mystérieuses *. On a découvert, au cimetière de Calliste , deux chambres fort anciennes et voisines l'une de l'autre, qui ont été bâties ensemble et décorées dans le même esprit, peut-être par les mêmes artistes. Ils y ont représenté une série de scènes tirées de l'Ancien et du Nouveau Testament, qui ont, à ce qu'on croit, ce caractère d'être tout à fait symboliques, et de contenir, d'une manière suivie et presque dogmatique, la doctrine la plus secrète des chrétiens. M. de Rossi entreprend de retrouver le sens de tous ces symboles, soit en comparant les deux chambres entre elles, soit en invoquant l'autorité des Pères de l'Église -. Il montre que les livres sacrés y sont inlerprétés à la façon d'Origène et de ses disciples. Rien n'est plus remarquable que de voir avec quelle étrange liberté l'allégorie et la vérité s'y mêlent. La succession rapide et même la confusion du sens propre et du sens figuré montrent combien tout le monde était alors accoutumé à cette exégèse subtile et suivait facilement le docteur ou l'artiste dans ses fantaisies d'interprétation. Ce personnage qui frappe le rocher, tantôt c'est Moïse et tantôt c'est saint Pierre^; l'eau qui s'en échappe, ce n'est pas seulement celle qui doit désaltérer les Hébreux dans le désert , c'est une source de grâce et de vie dont on voit un peu plus loin un prêtre se servir pour régénérer un jeune homme, en le baptisant; c'est aussi la mer immense du monde dans laquelle le
1. On est allé quelquefois beaucoup trop loin dans ces explications; on a voulu voir des symboles et des figures partout. M. Le Blant a montré la témérité de ces tentatives dans son Etude sur les sarcophages d'Arles, p. xv et suiv. — 2. Rôssi, Roma sott., n, p. 331. — 3. Cette allégorie est certaine. Le nom de saint Pierre est quelquefois écrit au-dessus du personnage qui frappe le rocher d'Horeb pour on faire jaillir l'eau.
Ii2 PBOMENADES ARCHEOLOGIQUES.
saint pêcheur d'âmes jette ses filets. D'une scène à l'autre, et souvent dans les mêmes scènes, les allégories se suivent, se détruisent, se compliquent et se remplacent. Ici, le poisson représente le fidèle conquis à la foi ; ailleurs c'est le Christ lui-même qui, sur la table à trois pieds, à côté du pain mystique , s'offre comme nourriture à ses disciples. Le vaisseau d'où l'on jette Jonas à la mer porte une croix à son mât : c'est en même temps l'Église, qu'un contemporain du pape Calliste compare à un navire battu des flots, mais jamais submergé. Si la façon dont M. de Rossi explique ces peintures est certaine, on peut en conclure que Home n'est pas demeurée aussi étrangère qu'on le suppose ordinairement à ces travaux d'interprétation ingénieuse dont la savante église d'Alexandrie devint le centre et qui se résument pour nous dans le grand nom d'Origène ; mais, à Home, ce mouvement s'est vite arrêté. L'esprit romain ne devait pas avoir beaucoup de goût] pour ces allégories raffinées et ces subtilités hardies dans lesquelles se complaît le génie grec. Il aime mieux prendre les choses au sens historique et réel que de se perdre dans les interprétations symboliques, où il entre toujours trop de fantaisie. Ami de la clarté, de l'ordre , de la discipline, il cherche toujours à soumettre les volontés individuelles au sentiment général. Aussi ne hait-il pas la formule qui jette toutes les idées dans un moule uniforme, et qui lui donne le spectacle qu'il préfère à tous les autres, l'apparence de l'unité. Le jour où il a dominé dans l'Eglise, il en a changé le caractère et les destinées. Peut-être l'influence des Juifs et des Grecs, si elle avait été la plus forte, en aurait-elle fait une communauté et quelquefois une anarchie d'âmes en quête de la vérité, discutant avec passion pour la découvrir et la cherchant par des voies diverses; grâce à l'esprit romain qui s'est
emparé d'elle, elle est surtout devenue un gouvernement. L'art s'est ressenti de cette influence, comme le reste, et il paraît entrer dans des voies nouvelles, à mesure que l'esprit romain l'emporte dans l'Église. M. de Rossi montre que, dans les chambres un peu plus récentes que celles dont je viens de parler, les fresques sont belles encore, mais qu'elles n'ont plus le même caractère. Lesfallégories y deviennent plus rares, et celles qu'on y trouve ne sont plus traitées avec la même aisance et la même variété. L'âge de la peinture historique commence ; on la voit naître, pour ainsi dire, aux catacombes. M. de Rossi y a découvert un tableau très curieux et qui paraît représenter un fait presque contemporain. Debout sur un surjgestam, un i)ersonnage grave et menaçant, revêtu de la prétexte, la tête ornée d'une couronne, s'adresse avec colère à un jeune homme placé en face de lui. Derrière eux, un homme, qui porteaussi une couronne sur la tête, et dont la main est posée sous le menton, semble s'éloigner avec dépit. M. de Rossi voit dans ce tableau une scène des persécutions; c'est, selon lui, l'interrogatoire d'un martyr. Le magistrat qui interroge, l'empereur peut-être, est représenté avec ses attributs ordinaires. Le chrétien a bien l'attitude d'un homme qui confesse sa foi : ses traits respirent la douceur et la résolution , et l'artiste a donné à ses yeux un éclat étrange. 11 ne regarde personne, il ne paraît pas écouter ce qu'on lui dit, et l'on voit qu'il est occupé d'autres pensées. Quant au personnage qui s'éloigne, c'est sans doute un prêtre païen qui n'a pu décider le fidèle à sacrifier aux dieux. Voilà probablement la plus ancienne peinture d'un martyre que nous possédions : c'est le début d'un genre qui dès le quatrième et le cinquième siècle allait devenir fort à la mode *.