‹ Promenades archéologiques, Rome e PompéiChapitre 25 sur 68 · Jordan, Topogr., I · texte numérisé non relu

Jordan, Topogr., I

Ces indices furent fournis à M. de Rossi par les travaux qu'on avait entrepris dans les cimetières à l'époque de la paix de l'Eglise, et dont les restes sont encore aujourd'hui faciles à distinguer. Le christianisme triomphant honora l'asile de ses mauvais jours; mais comme les catacombes avaientbeaucoup souffert pendant les persécutions, et qu'on ne pouvait pas tout réparer, on s'occupa surtout des cryptes où reposaient les principaux martyrs. Elles furent consolidées et embellies; on y bâtit des entrées nouvelles et plus magnifiques, des escaliers plus commodes pour y descendre ; on creusa des puits (lucernaria) pour leur donner du jour. Le poète Prudence, qui a vu les catacombes sous Théodose, nous a décrit en beaux vers l'état où elles étaient alors, et l'affluence des pèlerins qui les visitaient ^ Il dépeint avec complaisance ces ouvertures pratiquées dans la voûte pour éclairer les cryptes les plus importantes; il montre l'obscurité des galeries interrompue de temps en temps par des sortes d'îlots de lumière, et ces alternatives d'ombre et de jour qui communiquaient à l'âme une terreur religieuse. Près des tombes des saints, les murs sont couverts de marbre ou revêtus de plaques d'argent « qui brillent comme un miroir ». C'est là qu'on se rend de tous les côtés quand arrive la fête de quelque martyr célèbre. On y vient de Rome, « et la ville impériale vomit le flot de ses citoyens ». On y vient aussi des contrées voisines. Les paysans accourent en foule des villages de l'Étrurie et de la Sabine. « Chacun se met gaiement en route avec ses enfants et sa femme. Ils s'avancent le plus vite qu'ils peuvent. Les champs sont trop étroits pour contenir ce peuple joyeux, et sur le chemin, tout vaste qu'il est, on voit la foule immense s'arrêter. » C'est le même peuple qui, encore aujourd'hui, quitte voloni. Prudence, Perist., xi, 155 et seq.

tiers ses maremmes ou descend de ses montagnes pour visiter les madones miraculeuses ou le bambino del'Ara- Cœli. Arrivés au tombeau du mstrtyr, ils se livrent tous à cette dévotion expressive et bruyante dont les Italiens n'ont pas perdu l'habitude. « Depuis le matin, on se presse pour saluer le saint. La foule qui vient l'adorer passe et repasse jusqu'au soir. On baise la plaque d'argent brillante qui couvre le tombeau, on y répand des parfums, et des larmes d'attendrissement coulent de tous les yeux. »

Ces pèlerins dont parle Prudence, ont laissé dans les cimetières des traces de leur passage. Ils avaient l'habitude d'écrire leurs noms avec quelque prière le long des escaliers et à l'entrée des cryptes. Le temps n'a pas entièrement effacé ces graffiti^ qui se trouvent surtout dans le voisinage des tombes les plus visitées; M. de Rossi a fidèlement copié tous ceux qu'il a pu lire, et sa peine n'a pas été perdue. Que de particularités curieuses nous sont découvertes par ces quelques mots que des paysans grossiers du cinquième et du sixième siècle traçaient sur les murailles! Entre autres révélations curieuses, il nous font connaître un de ces mille anneaux secrets par lesquels la dévotion chrétienne se rattache aux croyances antérieures. Quand nous regardons de loin, ces liens délicats nous échappent, et il nous semble qu'un abîme sépare le christianisme des religions qui l'ont précédé; mais la science, qui étudie les choses de près et ne néglige aucun détail, sans combler entièrement la distance, rétablit au moins les transitions. C'était un usage pieux des Grecs et des Romains, quand ils visitaient quelque temple célèbre, où même quelque monument qui les frappait d'admiration, de se rappeler le souvenir de leurs parents ou de leurs. amis, soit pour les recommander au dieu auquel le temple était consacré,

LES CATACOMBES. 15i

soit pour les associer au plaisir que leur causait un beau spectacle. Ces actes d'adoration, ces proscynèmes, comme on les appelait, dans lesquels le voyageur joint le nom de ceux qui lui sont chers à ses impressions personnelles, se retrouvent fréquemment en Grèce et surtout en Egypte. Ils sont ordinairement assez courts et peu variés dans leur forme. « Sarapion, fils d'Aristomaque, est venu près de la grande Isis de Philé, et par un motif pieux il s'est souvenu de ses parents. — Moi, Panolbios d'Héliopolis, j'ai admiré les tombeaux des rois, et je me suis souvenu de tous les miens. » Cependant tous ne sont pas aussi simples et aussi froids, et Ion y saisit quelquefois une émotion véritable. Une Romaine, en visitant les Pyramides, se rappelle son frère qu'elle a perdu, et elle écrit ces mots touchants : « J'ai vu les pyramides sans toi, et cette vue m'a rempli de tristesse. Tout ce que j'ai pu faire, c'est de verser des larmes sur ton sort ; puis, fidèle au souvenir de ma douleur, j'ai voulu écrire ici cette plainte. » M. de Rossi n'a donc peut-être pas tout à fait raison de dire que les proscynèmes païens ne contiennent jamais « qu'une froide et stérile formule » ; mais il ost sûr que le christianisme y mit plus d'ardeur et de passion. Ce qui nous intéresse surtout en eux, c'est ce qu'ils ont de naturel et de spontané. Il n'y entre rien d'officiel, rien de convenu, comme dans les grandes inscriptions qui ont été gravées sur le marbre; ils sont moins pompeux et moins magnifiques, mais on y sent bien mieux l'élan du cœur. Tantôt le pèlerin écrit simplement son nom en demandant avec humilité quelques prières pour lui et en faisant des souhaits pieux pour les autres : {Eustathius humilis peccator ; tu qui legi's, ora pro me, et habeas Dominum protectorem) \ tantôt il implore les saints pour lui ou pour les personnes qu'il aime : a Saints martyrs, souvenez-vous de Dionysius. — Demandez que

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Verecundiis et les siens aient une heureuse navigation. — Obtenez le repos pour mon père et pour mes frères. » Le plus souvent il se contente d'employer cette courte formule : « Vivez; » ou : « qu'il vive en Dieu ! » A l'entrée de la crypte de Lucine, au pied de l'escalier, on trouve ces mots plusieurs fois répétés : « Sofronie, vis en Dieu ! Sofronia, vivas! » Sans doute après avoir écrit ces paroles, le voyageur a pénétré dans la crypte, il s'est agenouillé, il a prié au pied du tombeau des martyrs, et il est probable qu'avec la prière la confiance est entrée dans son cœur. C'est ce que prouve l'inscription suivante, tracée par la même main du côté de la sortie : « Sofronie, ma chère Sofronie, tu vivras toujours, oui, tu vivras dans le Seigneur : Sofronia dulcis, semper vives Deo; Sofronia, vives ! n

Ce n'est pas dans un simple intérêt de curiosité que M. de Rossi recueille avec tant de soin les souvenirs que l'époque de Constantin et de Théodose ont laissés aux catacombes ; ils ont pour lui une autre importance : ils le mettent sur la route des cryptes historiques. Commec'est pour elles seules qu'après le triomphe de l'Église on avait construit ces larges escaliers et creusé ces grands lucernaires, il est averti, quand il les rencontre, que quelque tombe illustre n'est pas loin. Pour la trouver, il n'a qu'à se mettre à la suite des pèlerins dont je viens de parler. Leurs graffiti le guident, il marche pour ainsi dire avec eux, et à l'ardeur croissante de leurs prières il peut deviner qu'il approche. Une fois dans la crypte, une foule de détails qu'il observe avec soin, qu'il compare avec les renseignements fournis par les historiens anciens, ne tardent pas à lui apprendre quel est le martyr ou le confesseur dont on venait ainsi honorer la sépulture et invoquer le secours. Il est- rare, si c'est quelque saint renommé, qu'en cherchant bien il ne finisse pas par découvrir quel-

que débris d'une inscription de saint Damase. Ce pape était un grand admirateur, ou plutôt un grand dévot des catacombes; il passa sa vie à les réparer et à les embellir. Il composa même de petites pièces de vers qui devaient être placées au-dessus du tombeau des saints et rappeler leurs grandes actions aux fidèles. Pour les graver sur le marbre un calligraphe renommé, Furius Filocalus, qui s'intitule lui-même l'admirateur et l'ami du pape Damase {Damasi papœ cultor atque amator), avait imaginé une sorte d'alphabet spécial dont les lettres portent à leur extrémité divers ornements qui les font aisément reconnaître. Comme elles n'ont jamais été employées que pour les vers du pape poète, on est sûr, lorsqu'on aperçoit une de ces lettres sur un morceau de marbre brisé, qu'on tient un fragment d'une inscription de Damase, et par conséquent qu'on se trouve près du tombeau de quelque grand personnage.

Voilà par quels procédés M. de Rossi arrive à se diriger presque à coup sûr dans ce labyrinthe, et comment il y a retrouvé en si peu d'années tant de tombes célèbres. Cependant il y avait une sépulture qui lui manquait encore, et c'était précisément celle qu'il lui était le plus nécessaire de découvrir. Les idées qu'il avait émises sur la position du cimetière de Calliste avaient l'inconvénient d'être nouvelles : c'est un tort que bien des gens ne pardonnent pas; sous un gouvernement de prêtres, dans un pays surtout où l'immobilité était à la fois un besoin physique et un dogme religieux, on regardait comme un crime de changer la moindre chose aux opinions reçues. Pour se faire pardonner ses nouveautés, pour ouvrir les yeux aux plus incrédules, pour démontrer d'une façon victorieuse qu'on était bien dans le cimetière de Calliste, il fallait trouver la sépulture des papes du troisième siècle.

La question que M. de Rossi tentait de résoudre était

pleine d'obscnrités. Cette sépulture des papes, qu'il s'obstinait à chercher, sur la foi des documents anciens, dans le cimetière de Calliste, pour quel motif y avait-elle été transportée? Comment les évêques de Rome avaient-ils voulu reposer ailleurs qu'à côté de saint Pierre, dans la crypte glorieuse du Vatican? Personne n'en avait pu trouver la raison. Et ce n'était pas le seul sujet d'incertitude et de doute que présentait l'étude entreprise par M. de Rossi. Dès le début de ses explorations, il s'était aperçu que le cimetière de Calliste était plus ancien que ne le faisait croire le nom sous lequel il est connu. Le caractère des peintures, dans les chambres et les galeries qui furent creusées les premières, la manière dont les tombes y sont disposées, le style des inscriptions qu'on y trouve, tout y rappelle la seconde moitié du deuxième siècle. Ce qui est un argument plus décisif, c'est que les briques qui entrent dans la construction, et qui , selon l'usage romain , portent la marque du fabricant qui les a fournies, ont toutes été faites sous le règne de Marc-Aurèlc. Ces travaux sont donc antérieurs à Zéphirin et à Calliste, qui vivaient sous Sévère. Certains indices ont paru démontrer à M. de Rossi que ce premier hypogée est bien en effet du deuxième siècle, et qu'il fut donné à l'Église par un membre de l'illustre famille des Caecilii. Pourquoi donc n'a-t-il pas conservé son premier nom, et d'où vient qu'il a pris celui de Calliste?

C'est ce que nous commençons à connaître ou à entrevoir depuis qu'on a découvert et publié un livre curieux de polémique, écrit au troisième siècle par un théologien inconnu, et qu'on appelle les P/ulosophumena. Cet ouvrage, qui était resté caché jusqu'à nos jours dans la bibliothèque d'un couvent grec, causa, quand il parut, une vive surprise et un grand scandale. Il est certain

qu'il dérangeait singulièrement les opinions reçues. Il racontait surtout d'une manière fort inattendue la vie de ce Calliste , dont les fidèles avaient fait un pape et dont plus tard l'Église a fait un saint. Si l'on en croit l'auteur inconnu des Philosophumena , ce pape et ce saint n'était qu'un ancien esclave qui faisait la banque avec l'argent de son maître Carpophore , et que les chrétiens , trop crédules, avaient chargé de garder les deniers de rÉglise. Il réussit mal dans ses opérations, et dissipa l'argent qu'on lui avait confié. Pour se dispenser de rendre ses comptes et reconquérir par un coup d'éclat sa popularité, que ses désastres financiers avaient ébranlée, il s'avisa d'aller faire du bruit dans la synagogue des Juifs et de troubler leurs cérémonies. Exilé en Sardaigne pour cet acte d'intolérance, puis rappelé en Italie par le crédit de Marcia, maîtresse de Commode, qui protégeait les chrétiens, il devint, on ne sait comment, le favori et le successeur du pape Zéphirin. Son caractère ne changea pas avec sa fortune. Il avait été esclave infidèle et banquier frauduleux; évéque de Rome, il fut hérétique, corrupteur, simoniaque, « et enseigna par son exemple l'adultère et le meurtre ». Voilà certes une histoire peu édifiante pour un pape et un saint ; heureusement elle n'est guère croyable. M. de Rossi n'a pas de peine à prouver^ que la violence de ce libelle en affaiblit l'autorité, et que les accusations qu'il contient manquent tout à fait de vraisemblance. 'L'auteur a pris soin luimême de nous apprendre qu'elles ne sont qu'une protestation isolée, quand il nous dit que Calliste a séduit tout le monde, et qu'il est seul à lui résister. Il n'en est pas moins certain qu'écrivant pour des contemporains, s'il a dénaturé les faits, il ne les a pas entièrement imaginés.

1. 11 a discuté surtout cette question dans son Bullettino di archeologia cristiana de 1866.

M. de Rossi pense que le fond du récit doit être vrai, et que, par exemple, il faut croire ce qu'il nous dit de l'origine de Calliste et de sa première profession. C'était donc un ancien esclave et il avait longtemps fait la banque sur le Forum. N'est-ce pas un fait significatif qu'à ce moment, deux siècles à peine après la mort du Christ, la société chrétienne de Rome, ayant besoin d'un chef, allât chercher un ancien banquier? C'est qu'elle était déjà devenue riche; elle commençait à se préoccuper des intérêts temporels, 11 ne suffisait plus à celui qui la dirigeait de savoir gouverner les âmes, il fallait qu'il sût aussi administrer les affaires. Il paraît du reste qu'en choisissant Calliste les chrétiens ne s'étaient pas trompés. On entrevoit dans les aveux involontaires de l'auteur des Philosophumena que ce pape fut un habile organisateur, une sorte d'homme d'État libéral et éclairé qui fit des règlements utiles pour la discipline de l'église. Le peuple de Rome persista à se rappeler son nom longtemps après avoir perdu la mémoire de ses actes, et M. de Rossi a raison de voir dans cette persistance un souvenir lointain du grand rôle que Calliste avait joué.

On trouve, dans ce pamphlet violent, une expression assez singulière et qui attira tout d'abord l'attention de M. de Rossi. Il y est dit que Zéphyrin, quand il eut été nommé évêque de Rome, fit venir Calliste d'Antium , où il était relégué depuis son retour de Sardaigne, et qu'il lui confia le cimetière. Il s'agit sans nul doute du cimetière de la voie Appienne, qui a conservé son nom; mais comment expliquer cette façon étrange de le désigner? Les chrétiens en possédaient alors un grand nombre ; ils en avaient de plus anciens , par exemple celui de Domitilla, qui date du premier siècle; ils en avaient de plus respectés, la crypte du Vatican , où les premiers papes étaient enterrés. Pourquoi celui de la

voie Appienne est-il appelé le cimetière, comme s'il était seul ? c'est qu'évidemment il se trouvait dans une situation différente de tous les autres. M. deRossi, comme nous le verrons tout à l'heure, croit que les premiers hypogées possédés par les fidèles provenaient des libéralités de quelques grands seigneurs convertis à la foi nouvelle, et qu'aux yeux de la loi ils continuaient à être la propriété des familles qui les leur avaient cédés; mais il suppose que plus tard les chrétiens ont profité de la protection que les empereurs accordèrent aux associations funéraires, et qu'ils sont arrivés, eux aussi, à devenir propriétaires légitimes et reconnus de leurs sépultures. Il est donc probable que, le cimetière de la voie Appienne fut le premier, et peut-être quelque temps le seul, qui ait joui de ce privilège. Dès lors on comprend que l'ancien hypogée des Gsecilii, rendu plus vaste et plus beau, mis en rapport avec sa nouvelle fortune , soit devenu pour tous les fidèles le cimetière par excellence, et qu'on ait pris l'habitude de lui donner le nom de Calliste, qui sans doute dirigeait les travaux. Voilà aussi pourquoi tous les évêques de Rome, à partir de Zéphyrin, y furent enterrés. Ils préférèrent le cimetière de Calliste à tous les autres, parce qu'il était le premier dont l'État leur eût assuré la possession : ils voulaient être ensevelis au sein de cette terre qui leur appartenait et dans les domaines de l'Église.

Cette sépulture où ils reposaient, M. de Rossi se croyait sûr de la retrouver. Puisque les anciens itinéraires la mentionnaient et que les pèlerins du septième siècle étaient venus y prier, il fallait bien qu'il finît par la découvrir un jour. Il y parvint en effet, au mois de mars 1854, après cinq ans de recherches et en appliquant ses procédés ordinaires. Un amas de ruines considérables, voisin de la voie Appienne , avait appelé son

attention. Il s'y trouvait précisément un de ces grands puits, ou luce7'naires, qu'on avait creusés après Constantin, pour donner du jour aux catacombes. Les ouvriers pénétrèrent par ce puits dans une chambre d'une étendue médiocre (3"',54 de long sur 4,50 de large), mais qui avait dû être décorée avec une grande magnificence. Des restaurations successives avaient couvert les murs de fines peintures, puis de plaques de marbre. Malheureusement M. de Rossi avait été prévenu dans ses recherches. Des dévastateurs, on ne sait quand, s'y étaient introduits ; ils avaient achevé la ruine commencée par le temps, et, pour avoir les marbres, détruit une partie des inscriptions. Mais ils n'avaient pas pu tout prendre. Comme la crypte était à moitié pleine de matériaux entassés, ils n'avaient pas pu arriver jusqu'au sol, et il était permis d'espérer que dans les décombres qui la remplissaient on pourrait faire quelque découverte. On se mit donc courageusement à la déblayer. A mesure que les murs reparaissaient, on les trouvait garnis de ces gjmffiti qui ne manquent jamais dans les cryptes importantes. Ggétaient, comme toujours, des pèlerins s'adressant au martyr dont ils visitent la tombe, et lui demandant, pour eux eUeur famille, une heureuse traversée [ut Verecundus cum suis bene naviget). — Mais qui pouvait être ce saint auquel s'adressaient leurs prières? Il se trouva par bonheur qu'un d'eux l'avait nommé. On put lire dans une de ces inscriptions un nom plusieurs fois répété : Sancte Suste , libéra — SancteSuste, in mente habeas... il s'agissait d'un des plus grands papes du troisième siècle, de saint Xyste, décapité dans les catacombes mêmes, où il célébrait les saints mystères malgré la défense de l'empereur. II était donc vraisemblable qu'on se trouvait dans la crypte papale où saint Xyste avait été enseveli avec ses collègues, après son martyre. Mais il en fallait trouver

des preuves plus certaines. M. de Rossi a raconté avec quelle anxiété il suivait le travail de ses ouvriers, fouillant les décombres, à mesure qu'on les portait hors de la crypte, étudiant sans se lasser les moindres débris. 11 parvint enfin, en rapprochant des fragments de marbre brisé, à reconstituer les inscriptions placées sur les tombes de quatre papes. Ces épitaphes sont remarquables de simplicité. Elles ne contiennent ni éloge, ni regret; on y lit seulement ces mots : Antéros évêque; Eutychianus évêque. Sur celle de Fabien, une autre main a ajouté plus tard le mot de martyr *. Aucun doute n'était plus possible; toutes les affirmations deM.de Rossi se trouvaient confirmées par cette éclatante découverte; c'était bien la crypte papale qu'on avait retrouvée après quinze siècles, et, le 11 mai 1854, le pape Pie IX vint rendre visite à la tombe de ses lointains prédécesseurs.

Résultats principaux des découvertes de M. de Rossi. — Ses opinions nouvelles sur l'origine et l'histoire des cimetières chrétiens. — Ils commencent par être une propriété particulière. — Comme tels ils sont sous la protection de la loi. — Comment ils se sont développés. — De quelle manière ils deviennent la propriété de l'Fglise. — Premiers rapports de l'Église avec l'autorité civile. — Caractère de ces rapports. — L'Église primitive et les grandes familles. — Comment on peut tirer profit des Actes des martyrs.

Nous savons maintenant comment procède M. de Rossi dans les fouilles qu'il entreprend ; en le voyant faire à Saint-Galliste, nous comprenons sa méthode. Au lieu de le suivre dans le détail de ses autres découvertes, je crois qu'il vaut mieux montrer en finissant les consé-

1. M. de Rossi croit pouvoir en conclure que le titre de martyr n'était accordé qu'après une délibération de l'Église.

quences qu'il en a tirées. Il est bien entendu que je ne prétends pas énumérer tous les problèmes obscurs qu'il a résolus ; je m'en tiens aux plus importants. Je veux rappeler seulement quelques-unes des idées nouvelles dont il a enrichi l'histoire et des conquêtes définitives que lui doit l'archéologie chrétienne.

Il a d'abord mieux expliqué qu'on ne le faisait avant lui Torigine des cimetières chrétiens et les phases par lesquelles ils ont passé. A ce propos, il a changé les opinions reçues, et éclairé d'un jour nouveau la question si délicate des rapports de l'Église naissante avec le pouvoir civil.

Quand on parle des catacombes, on se figure d'ordinaire des lieux souterrains dont l'accès n'est connu que de quelques initiés et dans lesquels un culte proscrit se dérobe soigneusement à ses persécuteurs. C'est une idée qu'il faut perdre, au moins pour les deux premiers siècles. Il est aujourd'hui certain qu'à l'origine les chrétiens n'ont pas cherché à dissimuler l'existence de leurs cimetières, que l'autorité les connaissait, et que, jusqu'à la persécution de Dèce, elle n'en a jamais interdit l'accès. En 1864, on a découvert l'entrée d'un des plus anciens cimetières de Rome, celui de Domitilla; elle était placée le long d'une des voies les plus fréquentées, la voie Ardéatine. La porte s'ouvrait directement sur le chemin ; au-dessous du fronton on trouve la place d'une inscription qui a disparu, et qui devait dire, selon l'usage, à qui l'hypogée appartenait. A la suite du vestibule, s'ouvre une longue galerie dont la voûte est ornée de peintures gracieuses, qui représtentent une vigne avec des oiseaux et des génies. Sur la muraille on aperçoit la trace de fresques plus importantes, dans l'une desquelles on distingue l'image devenue plus tard si populaire de Daniel dans la fosse aux lions. Tout ce premier étage s'élevait au-dessus du

sol; il frappait les yeux de tout le monde; il était impossible de ne pas le remarquer. C'est qu'en effet ce cimetière n'avait rien alors à cacher. La personne à qui il appartenait, Domitilla ou toute autre, avait droit d'y admettre qui elle voulait. N'avons-nous pas des milliers de tombes dont le possesseur nous dit qu'il les a construites pour lui et pour les siens, pour ses amis, pour ses affranchis des deux sexes, pour ceux qui font partie du même collège ? On en possède même une où il mentionne expressément comme devant partager sa sépulture les gens qui appartiennent à la même religion que lui, qui sint ad religionem pertinentes meam^. M. de Rossi, se fondant sur cet usage, pense que les catacombes ont commencé par être des tombeaux particuliers possédés par de riches chrétiens, et où, au lieu de leurs affranchis, ils ont admis leurs frères. Ce qui rend cette opinion assez vraisemblable, c'est la façon dont elles sont désignées dans les plus anciens documents. On les appelle ordinairement d'un nom propre, qui n'est pas celui des martyrs ou des confesseurs qui y sont ensevelis. C'est probablement le nom du premier propriétaire du tombeau, de celui qui a payé le terrain et fait construire la "Crypte. Dans ces conditions, on comprend que la construction des premières catacombes n'ait causé aucune surprise à la société païenne, et qu'elle n'ait point été contrariée par le pouvoir. De pieuses femmes, qui ont été dès le premier jour les adeptes les plus fervents du nouveau culte, Domitilla, Lucina, Commodilla, des gens riches et généreux, comme Calepodius, Prœtextat ou Thrason, se sont fait élever d'avance un somptueux tom-^ beau : il n'y avait rien de plus naturel, tout le monde faisait comme eux. — Ils ne l'ont pas construrt pour eux

l. Rossi, Bull, di arch. crist., 1865, n" 12.

seuls : c'était encore une habitude assez générale. — Ils ont voulu y reposer avec ceux qui partageaient leurs croyances : ceci était plus rare , mais non pas sans exemple. Cette tombe où tant de gens étaient reçus n'en appartenait pas moins à Thrason ou à Commodilla ; c'était toujours une propriété privée, et, comme les autres, garantie par la loi. On sait le respect des Romains pour les tombeaux : le lieu où l'on enterrait quelqu'un, même un étranger ou un esclave , devenait aussitôt un lieu inviolable et sacré {locus religiosus). La loi le prenait sous sa sauvegarde et le défendait contre tous les outrages. Les chrétiens profitèrent de cette protection, comme tout le monde; il n'y avait pas de motif de les priver du droit commun. Même quand l'autorité les persécutait, sous Néron et Domitien, on ne voit pas que la persécution se soit étendue jusqu'à leurs cimetières : la loi romaine ne refusait pas la sépulture aux criminels qu'elle avait punis, et la tombe d'un supplicié était aussi inviolable que les autres.

Ajoutons pourtant que, même dans ces conditions, les chrétiens n'étaient surs d'éviter les procès et les chicanes que si la superficie du sol où ils creusaient leurs cimetières leur appartenait. La possession inaliénable du terfain supérieur était la garantie de l'inviolabilité des tombes souterraines. La loi qui déclarait sacré le lieu où un homme était enseveli, ne protégeait pas seulement le tombeau, elle s'étendait aussi *à ses dépendances; on les regardait comme inséparables du tombeau lui-même, et elles profitaient de ses privilèges. Sous le nom de terrain attenant nu sépulcre {area cedens sepulchro) , elles devenaient inaliénables comme lui. Or ces dépendances étaient souvent très considérables. La somptuosité des tombeaux était le premier luxe des gens riches. Ils aimaient d'abord à entourer le monument où ils devaient reposer d'un

espace assez grand, où ils faisaient construire divers édifices et qu'ils bordaient quelquefois de grands arbres. Derrière ces arbres s'étendaient des vergers, des vignes, des jardins, et souvent, derrière ces jardins, des champs cultivés. Ils avaient grand soin de marquer sur leurs épitaphes la contenance exacte du terrain, qui parfois n'allait pas à moins de trois jugères (soixante-quatorze ares) ; ils disaient qu'ils se le réservaient pour eux seuls, qu'ils l'exceptaient formellement de leur héritage, qu'ils ne voulaient pas qu'il fût morcelé ou vendu. Si par hasard ils y avaient fait construire un caveau, ils n'oubliaient pas cette circonstance, et nous voyons un certain nombre d'inscriptions funèbres mentionner expressément, parmi les choses dont le mort se réserve la possession indéfinie, le monument et son hypogée, monumentum cum hypogœo. Ces usages offraient aux chrétiens l'occasion d'acquérir le terrain nécessaire à leurs sépultures, si étendu qu'il pût être, sans causer de surprise à personne; ils leur donnaient aussi l'espoir de le posséder toujours sans craindre qu'il tombât entre des mains profanes. Il n'est guère douteux qu'ils n'en aient profité. On peut donc presque affirmer qu'ils se sont assuré la possession du sol supérieur avant de construire leurs cryptes, qu'ils en ont fait, suivant l'expression consacrée, un terrain attenant au sépulcre, et que, par quelque inscription qu'on retrouvera peutêtre, ils ont mis île monument et son hypogée sous la garde de la loi. M. de llossi, en dressant le plan des divers cimetières, a fait une observation importante : il remarque que, si on les réduit à leurs éléments primitifs en faisant abstraction des travaux qui sont évidemment postérieurs, il reste seulement quelques groupes isolés entre eux, et dont chacun forme une figure géométrique régulière et de peu d'étendue. Ces limites qu'on respecte, cette gêne qu'on s'impose de creuser dans un espace

étroit au lieu de s'étendre en liberté, cette régularité de formes à laquelle on s'astreint, ne s'expliquent tout à fait que si, dans ce travail souterrain, on n'a pas voulu sortir des bornes d'un champ qu'on possédait sur la terre. Chacun de ces groupes isolés est donc la reproduction exacte de ce champ. Us représentent ces petits hypogées primitifs donnés à l'Église naissante par de riches protecteurs ou qu'elle avait achetés de ses deniers. En les transportant par la pensée sur le sol, en y replaçant les arbres qu'on y avait plantés et les monuments funèbres qu'on y avait construits, en les enfermant de cippes ou de murailles , nous avons quelque idée de ces sortes d'îlots que les cimetières chrétiens devaient former au second siècle dans la campagne romaine, entre les propriétés des riches ou les tombes des différents cultes.

Les catacombes primitives avaient donc fort peu d'étendue; mais il leur fallut bientôt s'agrandir. Dans les premières galeries qu'on avait construites , les niches où l'on plaçait les morts étaient larges, éloignées les unes des autres; il y avait beaucoup de place perdue. Le nombre des fidèles augmentant toujours, il fallut bientôt serrer les tombes et remplir les endroits vides. Ce moyen ne suffit pas longtemps, et l'on dut se décider à percer des galeries nouvelles; mais, pour respecter la loi, l'on se garda bien de sortir des limites du champ qu'on possédait: on creusa à des niveaux différents, et il y eut quelquefois jusqu'à cinq étages de galeries superposées dans la même crypte. Le premier était à 7 ou 8 mètres du sol; le dernier atteignait à la profondeur de 25 mètres. Ces agrandissements durent donner beaucoup de place. D'après les calculs de M. de Rossi, un terrain qui n'aurait eu que 125 pieds romains de côté pouvait fournir,avec trois étages seulement, près de 700 mètres de galeries. La communauté des chrétiens

a dû s'en contenter longtemps. Cependant, comme le nombre des fidèles s'accroissait sans cesse, il fallut bien sortir enfin de l'enceinte primitive, qui ne contenait plus les morts. Ces petits hypogées étaient souvent voisins ; ils poussèrent l'un vers l'autre des ramifications nombreuses, et plusieurs d'entre eux, en se joignant, formèrent un cimetière. Les cimetières ne sont donc que la réunion de quelques-unes de ces cryptes primitivement isolées, et s'ils ont encore aujourd'hui un si grand nombre d'entrées, c'est que chaque crypte avait la sienne et la conserva. Faut-il aller plus loin, et croire avec quelques savants que plus tard tous ces cin^etières se sont réunis entre eux pour ne former qu'une seule chrétienté souterraine ? On aimerait à le supposer ; l'imagination serait flattée de l'idée que les fidèles qui aspiraient avec tant d'ardeur pendant leur vie à ne former qu'un seul bercail, y sont au moins arrivés après leur mort ; mais il n'est pas possible de le croire , la nature du sol mettait trop d'obstacles à cette réunion. Les cimetières sont souvent séparés les uns des autres par des vallées profondes et marécageuses où l'eau séjourne après les orages ; les galeries creusées au-dessous de ces marais n'auraient jamais été praticables. Les chrétiens le savaient bien ; aussi n'ont-ils construit leurs cimetières que sur le penchant des collines, et, quelque désir qu'on leur suppose de se réunir tous après la mort, il n'est pas possible d'admettre qu'ils aient jamais essayé de traverser les vallées. Après tout, les cimetières chrétiens, quoique séparés les uns des autres, ofl'rent encore un ensemble de travaux assez grandiose pour satisfaire l'imagination la plus difficile.

C'est ainsi que s'agrandirent peu à peu ces hypogées primitifs que l'Église tenait de la générosité de quelques chrétiens. Ils finirent par prendre en un siècle des proportions si vastes, qu'il était* difficile qu'on continuât à les

traiter tout à fait de la même manière, et que la loi pût toujours les considérer comme la propriété des familles qui les avaient cédés aux fidèles. Aussi M. de Rossi pense-t-il qu'ils changèrent alors de situation, et voici sur quelles considérations il se fonde pour l'établir. Il fait remarquer que Constantin, dans l'édit de Milan, ordonne de rendre aux chrétiens « les propriétés qui ap partenaient, non pas aux particuliers, mais à la communauté tout entière, ad Jus corporis eorum , non hominum singulorwn pertinentia », et nous savons que les cimetières faisaient partie de ces propriétés communes qui leur furent restituées. Il faut donc qu'avant Constantin l'ÉgUse ait obtenu des empereurs les mêmes privilèges que les corporations reconnues par l'État, qui avaient le droit de posséder, et qu'à ce titre elle ait été propriétaire légitime de ses cimetières. Mais ce droit important, que les empereurs accordaient avec tant de peine , à quel moment a-t-elle pu l'obtenir? C'était, on n'en peut douter, avant l'époque de Dèce et de Valérien, où elle (ut l'objet de si cruelles persécutions. Or, il s'est accompli précisément, sous le règne de Sévère, un changement notable dans la législation romaine dont il semble naturel (|ue les chrétiens aient profité. L'empire, au premier et au deuxième siècle, s'était couvert d'associations pour les funérailles {collegia furteraticia). C'étaient des sociétés où l'on versait une somme modique tous les mois, et qui se chargeaient de fournir à leurs membres une sépulture convenable et des obsèques décentes. Le succès de ces collèges s'explique par la crainte qu'on éprouvait alors que l'âme ne fût errante et malheureuse dans l'autre vie, si le corps ne reposait pas dans une sépulture fixe, ou si on ne l'avait pas enterré selon les rites. Les empereurs, qui se méfiaient en général des associations et ne les supportaient guère, firent une exception pour celles-là. Comme elles ne se com-

posaient que de pauvres gens, elles leur parurent peutêtre moins redoutables, et ils espéraient devenir plus populaires en les prenant sous leur protection. Un sénatusconsulte spécial autorisa d'avance toutes les sociétés de funérailles qui se fonderaient dans l'empire, en sorte qu'il leur suffisait, pour exister légalement, de se faire inscrire sous ce nom sur les registres des magistrats. Une fois autorisées, elles avaient le droit de posséder une caisse commune alimentée par les cotisations de leurs membres et les libéralités de leurs protecteurs; elles pouvaient se réunir tous les mois pour les affaires ordinaires, et tant qu'elles voulaient pour célébrer les fêtes de l'association. Il faut avouer que ce sénatus-consulte offrait aux chrétiens des facilités singulières et qui devaient beaucoup les tenter. Il ne demandait aucun sacrifice à leurs croyances, il n'exigeait d'eux aucun mensonge : les chrétiens pouvaient bien affirmer qu'ils formaient, euj aussi, une « association pour les funérailles », puisqu'ils regardaient comme leur premier devoir de donner une sépulture honorable à leurs morts de toute condition. En se faisant reconnaître par l'État, qui ne pouvait guère leur refuser ce qu'il accordait à tout le monde, non seu- Jement ils devenaient propriétaires légitimes de leurs cimetières, mais ils acquéraient le droit de se réunir sans être inquiétés et de posséder une caisse commune. C'était un grand avantage : la façon dont s'exprime Tertullien, les termes qu'il emploie, quand il parle des associations chrétiennes *, et plus encore la raison et le bon sens nous •engagent à croire qu'ils ne s'en sont pas volontairement

i. M. deRossifait remarquer que les expressions dont se sert Tertullien quand il veut parler de la cotisation recueillie chaque mois dans les assemblées des chrétiens (modicam unusquisque stipem men~ ■strua die apponit), rappellent les termes du sénatus-consulte : gui stipem menslruam conferre volent, etc.

privés. Si, en effet, la communauté chrétienne s'est fait accepter par l'État comme un -de ces collegia funeruticia qui couvraient l'empire, l'évêque a dû être naturellement regardé comme le chef responsable de la société ; il passait sans doute, aux yeux des magistrats, pour le président du collège. Le diacre, à qui était confiée l'administration du cimetière, avait le rôle de ce personnage qui. sous le nom d'actor ou de syndicus, gérait les propriétés communes. Il s'ensuit que le nom de l'évêque et celui du diacre devaient être connus de l'autorité, qui avait sans doute des relations fréquentes avec eux. Il fallait la prévenir quand l'évêque était mort, et lui donner le nom de celui qui venait d'être nommé à sa place. M. de Rossi croit même reconnaître, à quelques indices, que certaines listes de papes que nous possédons viennent, non des archives de l'Église , mais de celles de la préfecture de Borne, où on les conservait avec soin et où le copiste aura été les chercher pour être assuré d'avoir un document authentique. Voilà donc pour la première fois l'État en rapport avec l'Église qui lui avait échappé jusque-là. Ils vont prendre désormais l'habitude de vivre ensemble, ils s'uniront si étroitement entre eux qu'ils ne croiront plus pouvoir se séparer et subsister l'un sans l'autre. Nous sommes arrivés au moment où se forment ces liens qui deviendront bientôt si serrés; mais il faut avouer que, si l'Église crut gagner à ces rapports plus de sécurité et plus de repos, elle se trompa. Cette protection qu'elle demandait à l'État , et qu'elle était si heureuse d'avoir obtenue, lui rapporta peu et lui coûta cher. Désormais les empereurs la connaissent mieux, ils ont plus directement la main sur elle; lorsqu'ils frappent, ils dirigent leurs coups où il faut. Au lieu de s'égarer sur des fidèles insignifiants, ils atteignent sans hésiter le chef de la communauté. Ils savent son nom et sa demeure; ils le sai-

sissent quand ils veulent, l'exilent ou le tuent selon leur caprice, et, après s'être débarrassés de lui, ils empêchent qu'on en nomme un autre. La situation des cimetières est changée aussi. Quand ils étaient une propriété privée, et qu'ils appartenaient, au moins en apparence, à quelque grande famille, on n'osait pas y toucher. Devenus la possession commune de l'Eglise, ils suivirent sa destinée. Ils furent saisis par les agents du fisc, pillés par les soldats de l'empereur, et les chrétiens se virent souvent réduits à les détruire et à les combler eux-mêmes pour les sauver des ravages de l'ennemi.

La manière dont M. de Rossi explique l'origine des catacombes et leur situation légale a l'avantage de rendre raison de faits qui semblaient jusqu'ici fort obscurs. On ne comprenait pas comment les chrétiens pouvaient accomplir de si grands travaux dans leurs cimetières, y introduire leurs ouvriers pour creuser les galeries et en extraire les^décombres, sans éveiller l'attention de la police impériale. La surprise cesse quand on sait qu'ils l'ont fait au grand jour et avec l'assentiment de l'autorité. La même opinion permet aussi d'expliquer mieux qu'on ne l'avait fait les alternatives que l'Église a traversées pendant les deux premiers siècles. Sa situation alors était double, et on pouvait lui être indulgent ou sévère suivant le côté par lequel on la considérait. Gomme religion nouvelle, elle devait être interdite : la loi était formelle et proscrivait tous les cultes étrangers qui n'avaient pas été acceptés par un décret du Sénat; mais comme « collège de funérailles » elle était autorisée. De là une sorte d'hésitation du pouvoir dans ses rapports avec l'Église et les vicissitudes par lesquelles on la fait passer. De temps en temps la fureur populaire, toujours excitée contre les chrétiens, entraîne les magistrats des cités, les gouverneurs des provinces et l'empereur lui-même à persécuter

(les gens qui prêchent un Dieu nouveau. Ils en ont le droit, et, quoi que disent les apologistes, les poursuites sont régulières et légales. Mais, une fois cette elTervescence de colère calmée, les rigueurs s'arrêtent. On affecte de ne plus regarder « la corporation des frères, les adorateurs du Verbe, » que comme une de ces sociétés à demi religieuses et à demi civiles {cultores Jovis, cultores Dianœ, etc.) qui ont été instituées pour donner la sépulture à leurs membres, et on les laisse jouir de la même tolérance qu'on accorde aux autres.

M. de Rossi fait remarquer que cette tolérance était rendue plus aisée par le soin que prenait il'Église de ne pas heurter les usages communs, quand elle n'y trouvait rien à reprendre, et de se conformer autant que possible aux coutumes des associations ordinaires. Un païen qui, en passant sur la voie Ardéatine, aurait été tenté de visiter le cimetière de Domitilla, n'y aurait rien trouvé qui le surprit autant que nous sommes portés à le croire. Les arabesques charmantes qui ornent la voûte du corridor d'entrée, ces branches de vigne gracieusement çntrelacées, ces scènes de vendange, et ailleurs ces oiseaux et ces génies ailés voltigeant dans l'espace vide, lui auraient ra|)pelé ce qu'il avait tous les jours sous les yeux dans les appartements des gens riches. Les épitaphes, s'il s'était arrêté à les lire, pouvaient lui paraître sans doute différer assez des inscriptions ordinaires; elles ne contenaient pourtant presque rien qui ne se trouvât ailleurs. Même ces souhaits « de paix et de rafraîchissement », qui nous en semblent la partie la plus originale, sont empruntés à certains cultes orientaux qui s'étaient depuis longtemps acclimatés à Rome, De même au premier abord, et pour un observateur un peu pressé, les funérailieschrétiennesdevaient beaucoup ressembler aux autres. Prudence dit qu'on semait la tombe de feuillage et de fleurs, et qu'on versait

sur le marbre des libations de vin parfumé. On avait surtout conservé l'usage de fêter par des banquets les anniversaires funèbres. A côté de l'entrée du cimetière de Domitille on trouve encore la salle à manger où se réunissaient les frères pour célébrer la mémoire de leurs morts. M. de Rossi montre par des exemples curieux combien ils s'étaient attachés à reproduire, au moins pour l'extérieur et l'apparence, ce qui se passait dans les triclinia des autres associations ; en sorte qu'un païen qui aurait assisté à ces repas se serait cru dans l'une de ces belles sépultures que possédaient les grandes familles ou les collèges importants de Rome sur la voie Appienne ou la voie Latine. D'autres historiens ont été surtout frappés des différences radicales qui séparaient le christianisme des religions au milieu desquelles il s'établit; M. de Rossi nous montre les ressemblances fortuites ou cherchées qu'il avait avec elles : ces ressemblances rendaient plus aisée la transition d'un culte à l'autre, ce qui ne fut pas inutile sans doute à la propagation rapide du christianisme.

Un autre avantage des explications données par M. de Rossi consiste à] nous faire mieux comprendre les relations des premiers chrétiens avec l'autorité. On aime d'ordinaire à se représenter le christianisme comme une sorte de secte intransigeante qui avait horreur de la société civile et ne voulait à aucun prix s'y mêler ; il y à beaucoup d'exagération dans cette opinion. L'Église fit au contraire beaucoup d'eflbrts dans les trois premiers siècles pour vivre en paix avec le pouvoir. Au lieu de se mettre en révolte ouverte contre les lois, elle a essayé de se servir de celles qui lui étaient favorables et même d'entrer dans le cadre des institutions régulières de l'empire. Ces faits ne nous surprennent pas, nous pouvions les soupçonner; mais nous n'en avions pas de preuves

aussi évidentes que celles que M. de Rossi nous donne. On sait que le christianisme fut une des rares sectes juives de son temps qui n'aient pas été à [la fois une insurrection politique et une réforme religieuse. Il a déclaré dès le début qu'il pouvait s'accommoder de tous les gouvernements et vivre dans tous les milieux. Son fondateur a prêché la soumission à César dans un pays frémissant et déjà presque rebelle. Les apôtres, fidèles à la doctrine du maître, exigent qu'on obéisse à tous ceux qui sont élevés en dignité. Saint Paul surtout paraît avoir pris beaucoup de peine pour que la religion nouvelle parvînt à vivre et à s'entendre avec l'ancienne société. Il ne veut pas qu'elle apporte aucune perturbation dans la famille et dans l'État, il défend aux chrétiens qui ont des femmes infidèles de s'en séparer, il leur donne l'ordre « de demeurer dans la position où ils étaient quand ils ont été appelés, et de s'y tenir devant le Seigneur ». Ce |)récepte concerne l'esclave comme l'homme libre ; ils doivent tous respecter la hiérarchie sociale et rendre à chacun ce qui lui est dû, « le tribut à qui on doit le tribut, la crainte à qui on doit la crainte ». Il faut surtout qu'on soit soumis au prince, « qui est le ministre de Dieu pour favoriser les fidèles dans le bien ». Les chrétiens ont rigoureusement accompli dans la suite ces préceptes de l'Apôtre. Les persécutions elles-mêmes n'en firent pas des révoltés. Malgré la façon cruelle dont on les traitait et qui ne devait pas les disposer à la soumission, .on ne les a trouvés nulle part ouvertement mêlés aux troubles de l'empire. Tertullien dit qu'ils priaient pour l'empereur qui les persécutait, et qu'ils demandaient à Dieu pour lui « une longue vie, un pouvoir respecté, une famille heureuse, des armées vaillantes, un Sénat fidèle, un peuple obéissant et le repos de l'univers ». Ces dispositions de la société chrétienne, M. de

Rossi les rend plus évidentes, il fait mieux comprendre le soin qu'elle avait d'éviter tous les conflits et de se mettre en règle avec le pouvoir, quand il essaye d'établir qu'elle profita des privilèges que l'empire accordait aux associations populaires, qu'elle a dû se faire autoriser comme les autres collèges pour les funérailles, et entretenir des rapports réguliers avec la préfecture de Rome *.

Il a introduit encore, dans l'histoire des origines du christianisme, d'autres opinions qui n'étaient pas tout à fait accréditées avant lui, et que je me contenterai d'indiquer rapidement. On a beaucoup répété que le christianisme ne s'était d'abord répandu que dans les classes misérables. C'étaient de pauvres Juifs et de « petits Grecs », des afl"ranchis et des esclaves, des « tisserands, des cordonniers, des foulons, » qui en furent les premiers adeptes. Du haut de son opulente philosophie, Celse se moquait beaucoup de ce ramassis « d'âmes simples et ignorantes, d'esprits bornés et incultes devant lesquels les docteurs chrétiens plantaient leurs tréteaux ». On ne peut pas nier, en effet, que les pauvres gens n'aient été longtemps les plus nombreux parmi les fidèles; mais n'y avait-il qu'eux, même dans les premières années? M. de Rossi ne le pense pas. Il a été très frappé de voir que les plus anciennes catacombes sont aussi les plus riches et les mieux ornées. Il se demande s'il était possible à une corporation qui n'aurait contenu que « des tisserands et des cordonniers », de bâtir le vestibule du cimetière de Domitilla, avec les peintures élégantes qui

1. TertuUicn, à propos de l'argent que quelques églises consentaient à payer pour éviter les persécutions, constate que les chétiens sont inscrits sur les registres de la police, et qu'ils y sont en fort mauvaise compagnie : inter labernarios et lanios et fures balneorum et aleones et lenones christiani quoquevectigales continentur. [Defuga in pers., xiietxni.)

en décorent la voûte, et il lui vient aussitôt à l'esprit qu'il (levait se trouver parmi ces esclaves, ces alîranchis et ces ouvriers, des personnages plus importants et plus riches qui faisaient les frais de ces constructions. C'est du reste ce qui arrivait dans les collèges les plus misérables; ils avaient grand soin de se choisir des protecteurs qui les aidaient de leur influence et de leur fortune. N'cst-il pas probable qu'il existait quelque chose de semblable dans l'association des frères? Les fouilles ont paru confirmer ces suppositions. Sur les tombes qu'ila dé couvertes, M. de Rossi a lu quelquefois les noms les plus glorieux de la vieille Rome , les Cornelii , les ^milii, les Gaecilii, etc. R en a conclu que de très bonne heure quelques membres de ces grandes familles avaient connu et pratiqué la doctrine nouvelle. Prêchée par saint Paul dans « la maison de César », c'est-à-dire parmi les esclaves et les affranchis orientaux du prince, elle avait gagné vers la même époque la noble Pomponia Graîcina, femme du consulaire Plautius, le vainqueur de la Bretagne. Elle fut accusée sous Néron « de superstition étrangère », ce qui ne pouvait désigner alors que le judaïsme ou le christianisme, et, comme on a retrouvé dans le cimetière de Galliste les tombes de ses descendants, on peut supposer avec beaucoup de vraisemblance qu'elle était bien réellement chrétienne. Quelques années plus tard, la foi nouvelle pénétra jusque dans la famille des empereurs, s'il est vrai, comme on a toute sorte de raisons de le croire, que Domitilla et son mari Flavius Clemens, les plus proches parents de Domitien et de Titus, étaient chrétiens comme Pomponia Grœcina. Clemens et Domitilla ne devaient pas être seuls : il est rare qu'un exemple qui part de si haut ne soit pas imité de quelques personnes. On peut donc supposer que le christianisme, même dans les remières années, a fait quelques conquêtes im-

portantes dans cette aristocratie de naissance ou d'argent qui menait l'empire. Ces grands personnages qu'il attirait à lui devaient d'abord l'aider de leur crédit, et peutêtre ont-ils plus d'une fois arrêté les coups qu'on se préparait à lui porter, comme fit cette Marcia, la maîtresse de Commode, « qui craignait le Seigneur », et qui protégeait les évêques. Ils ont dû surtout enrichir par leurs libéralités cette caisse commune qui, dès l'époque des Antonins, était fort importante, et qui permit bientôt à l'Église de Rome d'étendre ses aumômes presque sur le monde entier. Les catacombes nous ont déjà révélé les noms de quelques-uns de ces grands seigneurs devenus chrétiens de bonne heure et quand il y avait du péril à l'être ; elles nous en feront connaître beaucoup d'autres. C'est sans doute un élément assez faible dans cette société naissante ; mais il en faut tenir compte. Quand on le néglige, il est moins aisé de comprendre comment le christianisme soutint les attaques de ses ennemis et parvint à les vaincre.

Une autre question peut-être plus importante encore, qui est très loin d'être vidée, mais que l'étude des catacombes a rendue un peu plus claire, est celle de Ja confiance que méritent les Vies des saints et les Actes des martyrs. Ces documents sont fort décrédités non seulement auprès des sceptiques, mais parmi les gens pieux, comme Tillemont, quand ils ne croient pas que la dévotion fait un devoir de renoncer à la critique. Tels qu'ils nous sont parvenus, ils ne méritent guère de créance. Il s'y est mêlé, dans les siècles qui ont suivi la paix de l'Église, des légendes ridicules. Comme on les lisait dans les fêtes des saints pour l'édification des fidèles, on y ajoutait sans scrupule tout ce qui pouvait frapper les imaginations et toucher les cœurs. La rhétorique surtout, la mauvaise rhétorique du [septième et du huitième

i76 l'UOMENADES ARCHÉOLOGIQUES.

siècle, lésa tout a fait gâtés. II faut pourtant avouer que, quelque défiance qu'ils nous causent, on ne peut plus, depuis les dernières fouilles des catacombes, les rejeter sans examen. Tout n'est pas imaginaire dans ces récits, puisqu'on a retrouvé dans les galeries des cimetières la sépulture de ceux dont ils racontent l'histoire. Ainsi au troisième et au quatrième siècle on croyait posséder leurs tombes, on lisait leurs noms sur leurs épitaphes, on venait prier devant leurs restes. Le récit des faits peut être très légendaire, mais il est difficile de douter que le nom du personnage ne soit réel. Dans ces récits mêmes, au milieu de beaucoup d'erreurs ridicules, on remarque des détails vraisemblables ou certains. Quelques-uns sont confirmés par les inscriptions ou les peintures antiques des catacombes; d'autres supposent une connaissance parfaite de lieux qu'assurément les gens du huitième ou du neuvième siècle ne visitaient plus. M. de Rossi en conclut très légitimement que la nouvelle rédaction amplifiée et» corrompue suppose l'existence d'une rédaction ancienne, plus sobre et plus vraie. Il est donc d'avis qu'au lieu de rejeter le récit entier pour quelques absurdités qu'il renferme, on doit le débarrasser de toutes ces retouches fâcheuses et qu'il faut essayer de retrouver le texte original sous la copie altérée. C'est un travail délicat, où il entre toujours un peu de divination et d'hypothèse; mais où le succès n'est pas impossible à une critique exercée, et qui s'accomplit tous les jours dans la restitution des textes classiques. M. de Rossi l'a fait avec beaucoup de talent pour les actes de Sainte-Cécile ; M. Le Blant l'essaye en ce moment pour beaucoup d'autres. Si l'entreprise réussit, ce qui ne paraît guère douteux, elle augmentera do beaucoup le nombre des documents dont nous disposons et nous fora mieux connaître la lutte héroïque que soutint l'Eglise contre ses persécuteurs. On y gagnera peut-

être d'avoir quelques martyrs de plus , mais il ne me semble pas que ce soit un si grand mal. Je n'ai jamais compris, je l'avoue, l'acharnement que les historiens du dix-huitième siècle ont mis à nier systématiquement les persécutions ou à en diminuer les effets. Quand Voltaire traitait les martyrs en ennemis, il ne s'apercevait pas qu'il frappait sur des alliés. Ces hommes qu'il poursuivait de ses railleries implacables avaient défendu , comme lui, la tolérance. Ils proclamaient, comme lui, qu'aucun pouvoir humain ne peut porter atteinte à l'indépendance de l'àme. « Allons, bourreau, fait dire Prudence à une jeune chrétienne, bnile et déchire. Sépare ces membres formés de boue. Il t'est facile de détruire cet assemblage fragile. Quant à mon âme, malgré toutes les tortures, tu ne l'atteindras pas * ». Ils ne l'ont pas atteinte en effet. Les supplices ont été inutiles, et le christianisme a donné au monde le plus moral de tous les spectacles, celui de l'impuissance de la force.

L'Église a bien raison d'honorer la mémoire de ceux qui sont morts pour elle et de se glorifier de leur courage ; mais ils ne sont pas seulement les héros d'une opinion particulière. Tous ceux qui pensent comme eux que la croyance doit être libre et qu'une religion n'a pas le droit de s'imposer par la force peuvent se mettre à l'abri sous leur nom. Nous n'avons donc aucun intérêt à restreindre le nombre des martyrs et à contester leur mérite ; il ne nous convient pas de jeter quelque ombre sur cette époque héroïque qui a donné au monde un si grand exemple, et ceux qui, comme M. de Rossi, cherchent à nous la faire mieux connaître, quelles que soient leurs convictions personnelles, ont droit aux sympathies de tout le monde. Nous devons faire des vœux pour que le*

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