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CHAPITRE QUATRIÈME

LA VILLA d'hADUIEN

Aucun de ceux qui séjournent quelque temps à Rome ne manque d'aller voir Tivoli : les cascatelles et le temple de la Sibylle sont presque aussi connus que le Colisée ou le Panthéon ; mais il y a bien peu de curieux qui consentent à s'écarter un moment de la route accoutumée pour visiter en passant ce qui reste de la villa tiburtine bâtie par l'empereur Hadrien. C'est pourtant une excursion à faire et qui peut beaucoup apprendre aux amis de l'antiquité. Les monuments de Rome nous font voir les Césars dans l'exercice de leurs fonctions souveraines et conservent les souvenirs de leur vie officielle; la villa d'Hadrien nous les montre pendant ces moments de distraction et de repos qu'il faut bien prendre de temps en temps, quand on a le monde à gouverner. Elle peut aussi nous donner quelques indications précieuses sur la façon dont ils entendaient les plaisirs des champs et nous faire connaître comment cette société comprenait et goûtait la nature, ce qui mérite bien la peine d'être étudié un moment.

Quand on va de Rome à Tivoli, on parcourt d'abord dans toute sa longueur cette campagne désolée qui de tous les côtés entoure la Ville éternelle. Après qu'on a traversé pendant cinq ou six lieues un véritable désert où l'on ne rencontre que quelques osterie misérables et des troupeaux de bœufs ou de chevaux qui paissent un maigre gazon, le sol commence à se relever. Quelques

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bouquets d'arbres annoncent l'approche de l'Anio, qu'on passe sur le ponte Lucano. A cet endroit s'élève une ruine antique d'un grand intérêt, le tombeau de la famille Plautia, C'est là que fut enseveli le consul Ti.Plautius Silvanus, un de ces braves officiers et de ces administrateurs intelligents qui maintinrent l'honneur de l'empire sous les plus mauvais princes et qui ont fait le salut de Home. L'inscription placée sur le mausolée contient le récit de ses services et l'énumération des dignités qu'il a obtenues. Sous Tibère, il commandait une légion de l'armée de Germanie; il accompagna Claude dans l'expédition de Bretagne; sous Néron, il gouverna la Mésie, une des provinces les plus menacées par les barbares. L'inscription raconte comment il arrêta une insurrection de Sarmates et força les rois ennemis à passer le Danube pour venir dans son camp adorer les aigles romaines. Ces services furent assez mal récompensés jusqu'au jour où Vespasien, vieux soldat lui-même, s'occupa de réparer envers ses camarades les injustices des règnes précédents ; il rappela Silvanus de sa province, lui fit accorder les ornements du triomphe et le nomma préfet de Rj^me.

A partir du tombeau de Silvanus, le chemin se bifurque. A gauche , la route s'engage dans ces admirables bois d'oliviers qui conduisent à Tivoli; à droite, elle traverse la plaine et mène en vingt minutes à la villa d'Hadrien.

Cette villa n'est plus guère aujourd'hui qu'un amas de ruines. Sur une étendue de plusieurs kilomètres, on ne rencontre que d'immenses substructions, des fûts de colonnes, de grands blocs épars, et çà et là quelques pans de murs encore debout. Ces débris sont si considérables qu'on les a pris longtemps pour les restes d'une ville; on s'imaginait qu'avant de monter sur la colline Tibur avait été construit dans la plaine, et qu'on avait sous les yeux les derniers vestiges de la vieille cité ; aussi leur avait-on

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donné dans le pays le nom de Tivoli vecchio. Il fut aisé de montrer qu'on se trompait; le témoignage des anciens auteurs, les inscriptions des tuiles, prouvèrent que c'était la villa d'Hadrien. Cette maison de campagne, que les contemporains trouvaient une merveille , et qui était l'œuvre favorite d'un empereur ami des arts, ne paraît pas avoir été beaucoup habitée par ses successeurs. L'histoire au moins n'en dit rien, et presque rien non plus n'a été trouvé dans ces ruines qu'on puisse attribuer à une autre époque. Elle a donc eu la bonne fortune assez rare de n'être pas trop modifiée et de traverser les siècles en portant la marque particulière du prince qui la fit bâtir et de l'époque où elle fut construite. Les richesses de toute sorte qu'on a trouvées dans les décombres ont fait supposer qu'elle n'avait pas été dépouillée tant que dura l'empire. Elle dut sans doute beaucoup souffrir quand Totila ravagea les environs de Tibur, prit la ville d'assaut et en massacra les habitants. A partir de ce moment, la ruine commença pour elle ; les grandes salles s'effondrèrent, la charrue passa sur les allées, et les jardins devinrent des champs de blé. Il en restait pourtant encore d'importants débris au quinzième siècle. L'illustre pape Pie II, qui la visita, parle avec admiration des voûtes des temples, des colonnes des péristyles, des portiques, des piscines, qu'on y pouvait distinguer encore. « La vieillesse déforme tout, ajoutait-il tristement. Le lierre grimpe aujourd'hui le long de ces murailles autrefois couvertes de peintures et d'étoffes d'or; les ronces et les épines croissent où s'asseyaient les tribun^ vêtus de pourpre, et les serpents habitent les chambres des princesses. Telle est la fortune des choses mortelles ! » Ces ruines mêmes étaient destinées à disparaître. Pour la villa d'Hadrien, comme pour les autres monuments antiques, la renaissance fut plus fatale que la barbarie : pendant le moyen

âge on l'avait laissée périr; on la détruisit systématiquement à partir du seizième siècle. Selon l'usage, on y fit des fouilles pour y chercher les statues, les mosaïques, les peintures qu'elle pouvait contenir encore, et dans ces recherches les murailles qui étaient restées debout achevèrent de s'écrouler. La villa d'Hadrien s'est trouvée, pour son malheur, beaucoup plus riche en ce genre que toutes les autres ruines qu'on a fouillées; elle est devenue, pendant trois siècles, une sorte de mine inépuisable qui a fourni de chefs-d'œuvre tous les musées du , monde. C'est de là, par exemple, que sont sortis le Faune en rouge antique, les Centaures en marbre gris et l'Harpocrate du Capitole, les Muses et la Flore du Vatican, le bas-relief d'Antinous de la villa Albani, et l'admirable mosaïque des colombes que l'art moderne a tant de fois reproduite. On comprend qu'un édifice d'où l'on tirait tant de merveilles, ait été plus consciencieusement dévasté que tous les autres. Le pillage a duré jusqu'à nos jours : il y a quelques années encore, la famille Braschi, qui possédait une partie du terrain, avait aliéné à une compagnie le droit d'exploiter ces ruines, et l'on juge de quelle manière opérait la compagnie, qui voulait rentrer dans ses fonds le plus vite possible. Heureusement le gouvernement italien a fait cesser ce scandale en achetant la villa Braschi.

En l'état où toutes ces dévastations l'ont mise, la villa d'Hadrien est une énigme pour la plupart des visiteurs, et il nous serait très difficile de nous reconnaître parmi ces ruines amoncelé^, si les archéologues et les architectes ne venaient à notre secours. Depuis longtemps l'archéologie travaillé à retrouver la destination de ces blocs de pierre ou de ces amas de briques, et à nous donner un plan plus ou moins exact de la demeure impériale. Le premier qui s'en occupa avec quelque succès fut un

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architecte napolitain du quinzième siècle, le célèbre Pirro Ligorio, le même qui s'est fait un si mauvais renom parmi les épigraphistes en inventant des volumes entiers d'inscriptions fausses. Ce grand faussaire était assurément un fort habile homme : dans ses travaux sur la villa d'Hadrien, il fit preuve de beaucoup de sagacité, et la plus grande partie de ses conjectures a été adoptée par les savants qui le suivirent. Pirariesi et Ganina n'ont guère fait que développer ses vues et exagérer ses erreurs. Nibby, qui vint ensuite, se contenta de choisir les opinions les plus plausibles qu'on avait émises avant lui, et de les appuyer de sa connaissance des textes et de sa grande pratique des antiquités. Le livre intéressant qu'il publia en 1827, sous le titre de Descrizione délia villa Adriana, pouvait passer pour le dernier mot de la science, lorsque des études nouvelles furent entreprises par un des architectes les plus distingués de notre école de Rome, M. Daumet. Pour être plus sûr que son travail fût exact, M. Daumet commença par le circonscrire ; il ne s'occupa que d'une partie de la villa, celle qu'on appelait «le palais impérial. » Elle présente beaucoup de difficultés à résoudre, mais conserve aussi les restes les plus curieux. M. Daumet en étudia avec soin les moindres débris, il fit des fouilles, quand on lui permit d'en faire, chercha à se rendre compte des plus petites assises de pierre, et remit à leur place tous les fragments d'ornements de marbre ou de mosaïque qu'il put trouver. Le résultat de tous ces travaux fut un essai de restauration de la villa d'Hadrien, qui est considéré comme un des meilleurs ouvrages et des plus complets de notre école de Rome. Les fouilles qu'on a faites depuis 1870, et qui malheureusement ont été fort incomplètes et très intermittentes, ont quelquefois confirmé les opinions de M. Daumet, quelquefois aussi elles lui ont donné tort.

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L'œuvre est loin d'être terminée et demande encore beaucoup de temps et d'efforts; mais en attendant qu'elle s'achève, et que ces ruines soient enfin entièrement déblayées, il est utile, je crois, de donner une idée de ce que les travaux exécutés depuis trois siècles par des architectes ou des archéologues de mérite nous ont appriS' de plus vraisemblable sur cette grande curiosité du passé.

L'empereur Hadrien. — Jugements divers qu'on a portés sur lui. — Le prince et l'iiomme. — Raisons qui expliquent qu'on ne l'ait pasaimé. — Son goût pour les Grecs. — Les voyages dans l'antiquité. — Voyages d'Hadrien.

La villa d'Hadrien a ce caractère particulier d'être l'œuvre et la conception personnelle d'un homme qui fut l'un des personnages les plus curieux de son temps; elle est née de certaines circonstances de sa vie et porte partout l'empreinte de son esprit. On ne peut espérer de la comprendre que si l'on connaît d'abord celui qui la fit bâtir. Il faut donc étudier l'artiste avant l'ouvrage^ essayer de savoir ce qu'il était et d'où lui vint la pensée de construire cette maispn de campagne qui émerveilla ses contemporains.

L'empereur Hadrien descendait d'une famille italienne établie depuis longtemps en Espagne. Sa naissance ne semblait pas le destiner à l'empire : il était petit-cousin, de Trajan, qui, après beaucoup d'hésitations, finit par l'adopter à son lit de mort. L'empire romain a eu cette fortune singulière que Nerva et les trois princes qui sont venus après lui n'ont pas eu d'héritier mâle , et qu'ilsont été forcés de s'en donner un par l'adoption. Cette absence d'hérédité directe est regardée d'ordinaire dans-

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les monarchijes comme le plus grand des malheurs, et c'est un principe aujourd'hui accepté de tout le monde que, pour assurer la sécurité des États, il est bon que le fds succède à son père. Les Romains avaient des idées bien différentes : ils conservaient jusque sous l'empire un reste de préjugés républicains qui les rendait peu favorables à la royauté héréditaire. L'expérience qu'ils en avaient faite sous les Césars et les Flavii ne les avait pas réconciliés avec elle. Après la chute de Domitien , beaucoup d'entre eux déclaraient qu'ils ne voulaient pas être « l'héritage d'une famille ». Il leur semblait qu'il valait mieux que le prince élût son successeur que de le recevoir des mains de la nature. « Naître d'un sang royal, disait Tacite, est une chance de hasard devant laquelle tout examen s'arrête. Au contraire, celui qui adopte est juge de ce qu'il fait; s'il veut choisir le plus digne, il n'a qu'à écouter la voix publique*. » Ce qui est sûr, c'est que l'adoption a donné au monde une succession de quatre grands princes , et que Rome fut tout à fait heureuse , jusqu'au jour où Marc-Aurèle eut la mauvaise fortune d'avoir un fils et de lui laisser l'empire. Je viens de mettre sans hésiter Hadrien parmi les grands empereurs, à côté de Trajan et de Marc-Aurèle; ce n'est pourtant pas l'opinion de tous les historiens. Sa réputation n'est pas de celles sur lesquelles on s'est mis tout à fait d'accord, et il y a de grandes diversités dans la façon dont on le juge. Ces diversités remontent très haut, jusqu'à l'époque même où vivait Hadrien, et il est probable que ses contemporains ne s'entendaient pas mieux que nous sur son compte. Les chroniqueurs qui ont raconté sa vie, Dion et Spartien, parlent de lui d'une manière fort bizarre; ils en disent à la fois heaucoup de

i. Tacite, Hist., i, lë.

bien et beaucoup de mal, en sorte qu'on peut facilement tirer de leurs ouvrages de quoi l'attaquer et le défendre. C'est qu'il était en réalité un être très compliqué, varius, multiplex, multiformis, dit son historien, doux et sévère selon les occasions, tour à tour économe et prodigue, plaisant ou grave, ami débonnaire et railleur cruel. Sa vie renfermait des contrastes qu'on ne s'expliquait pas. Quoiqu'il fût un excellent général, il détestait la guerre et l'a toujours évitée; il a passé son temps à exercer ses légions pour ne les mener jamais devant l'ennemi. Ce savant , cet artiste , ce délicat , n'hésitait pas à entrer, quand il le fallait, dans les plus petits détails des afTaires communes ; cet efféminé , qui faisait de petits vers sur la poudre dentifrice, était capable des résolutions les plus énergiques. 11 s'était fait bâtir des palais somptueux, où l'on avait réuni toutes les élégances du luxe, toutes les recherches du bien-être, et il vivait volontiers sous la tente, se contentant de lard et de fromage comme les simples soldats, ne buvant que du vinaigre avec de l'eau, et marchant devant ses troupes tête nue, au milieu des neiges de la Bretagne et sous le soleil de l'Egypte. On comprend que ces contrastes aient troublé des chroniqueurs qui n'avaient pas l'esprit très perspicace ; qu'en présence d'un prince en qui les contraires semblaient s'unir, ils aient flotté sans se décider entre des opinions opposées, et qu'ils n'aient pas su prendre eux-mêmes et nous donner de lui une idée précise.

Ce qui ressort le plus nettement de leurs récits, c'est qu'il y avait chez Hadrien deux personnages qui ne s'accordaient pas toujours bien ensemble, l'homme et l'empereur. L'empereur ne mérite que des éloges et peut être mis parmi les plus grands et les meilleurs ; l'homme au contraire était souvent désagréable et mesquin. Les contemporains, qui étaient placés trop près et ne savaient

pas toujours bien distinguer, ont fait quelquefois payer au prince, par des jugements injustes, les caprices et les faiblesses de l'homme.

Ils avaient tort assurément', et tous leurs commérages ne doivent pas nous empêcher de croire qu'Hadrien ait été un grand prince. S'il restait encore quelque doute à ce sujet, je renverrais au brillant tableau que M. Duruy a tracé récemment de son règne*. Les services de, tout genre qu'Hadrien a rendus à l'empire sont éclatants et incontestables. l\ a donné d'abord à ses États la sécurité extérieure; pour maintenir la discipline des armées, il a fait des règlements si sages qu'on n'éprouva plus le besoin d'y rien changer et qu'ils durèrent autant que la domination romaine. Il a fortifié les frontières en les garnissant de troupes, en les munissant de retranchements formidables, et de cette façon il a fermé la porte aux barbares, qui devenaient tous les jours plus menaçants. Sous cette ceinture de murailles, de places fortes, de fossés profonds et de camps retranchés, habilement disposés le long de ces frontières immenses, l'empire put respirer en paix. A l'intérieur, la tranquillité fut maintenue d'une main ferme, les abus réformés, la législation adoucie; un grand élan donné partout aux travaux publics. Sous cette impulsion vigoureuse et grâce à la paix dont jouissait l'univers, les villes purent s'embellir de monuments magnifiques qui excitent encore aujourd'hui

1. Dans le quatrième volume de son HLitoire des Romains. Je suis heureux de renvoyer à cet ouvrage, où M. Duruy, revenant aux travaux de sa jeunesse après un long intervalle et des services importants rendus au pays, retrace, d'une façon si savante et si vivante à la fois, l'histoire de l'empire. Même quand il ne parvient pas à convertir tout à fait le lecteur à ses idées, il sait toujours l'intéresser et l'instruire. — M. Renan, dans le sixième volume de son Histoire des origines du christianisme, qui vient de paraître, a parlé aussi d'Hadrien; il n'a pas dissimulé ses défauts, mais il a mis aussi ses qualités en évidence et tracé de ce prince un de ces portraits qui ne s'oublient pas.

notre admiration. Voilà ce qu'il n'est pas possible de nier. Hadrien fut certainement un des administrateurs les plus habiles qui aient gouverné le monde depuis Auguste, et il contribua peut-être plus que personne à ce développement incroyable de la prospérité publique qui fit du siècle des Antonins l'une des époques les plus heureuses de l'humanité. « Quand la gloire des princes, dit M. Duruy, se mesurera au bonheur qu'ils ont donné à leurs peuples, Hadrien sera le premier des empereurs romains. »

Comment se fait-il donc qu'ayant si bien servi l'empire, il ait été souvent si mal jugé? On explique d'ordinaire ces sévérités de l'opinion en rappelant la mauvaise humeur persistante des grandes familles et du Sénat contre le régime impérial ; mais c'est vraiment un moyen trop commode de justifier tous les Césars sans distinction, et, si ces raisons peuvent servir encore pour l'époque de Tibère ou de Néron , je crois qu'il n'est plus possible de les employer quand on est arrivé aux Antonins. L'empire était alors accepté de tout le monde. Le temps avait affaibli les vieilles rancunes républicaines, et, dans tous les cas, on ne comprendrait guère pour quel motif, après avoir respecté Trajan, elles se seraient ranimées contre Hadrien. Si Hadrien , avec toutes ses grandes qualités, ne sut pas se faire mieux aimer, il faut penser que c'était sa faute, et qu'il y avait dans sa personne et dans son caractère quelque chose qui éloignait de lui les cœurs. C'est ce que Fronton, qui était un assez méchant écrivain, mais un fort honnête homme et le plus soumis des sujets, laissait entendre plus tard à Marc-Aurèle, avec toute sorte de ménagements. « Pour aimer quelqu'un, lui disait-il, il faut pouvoir l'aborder avec confiance et se trouver à l'aise avec lui. C'est ce qui ne m'arrivait pas avec Hadrien. La confiance me manquait,

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et le respect même qu'il m'inspirait nuisait à l'affection *. » On voit tout ce qui se cache sous ces paroles polies. Trajan non plus, quoiqu'il fût son parent, ne paraît pas avoir éprouvé pour lui beaucoup d'attrait. Nous savons pourtant qu'Hadrien , qui attendait tout de lui, ne négligeait rien pour lui plaire. Il cherchait par tous les moyens à flatter ses goûts, même les moins honorables, et il racontait lui-même que, le sachant buveur intrépide, il s'était mis à boire, afin d'entrer ainsi, dans ses bonnes grâces. Il avait d'ailleurs d'autres qualités auxquelles Trajan attachait le plus grand prix. Soldat dévoué, lieutenant exact, organisateur habile, administrateur scrupuleux, il accomplit avec soin et avec succès toutes les missions dont il fut chargé. Son avancement ne fut pourtant pas très rapide. Une inscription trouvée au théâtre d'Athènes montre qu'il parcourut pas à pas toute la hiérarchie des dignités publiques sans qu'on lui fît grâce d'un seul degré. Malgré ses mérites reconnus et les services qu'il rendait , Trajan attendit jusqu'à son dernier jour pour l'adopter. On prétendit même que la mort l'avait prévenu avant qu'il se fût décidé, que son adoption n'était qu'une scène de comédie imaginée pour tromper le monde, et qu'un homme, caché derrière des tentures, avait murmuré quelques paroles d'une voix mourante à la place de l'empereur défunt. Ce qui pouvait donner quelque vraisemblance à ce récit, c'est le peu d'empressement que Trajan paraissait éprouver à l'accepter pour son héritier. Non seulement il ne l'associa pas de son vivant à l'empire, comme avait fait Nerva pour lui, mais il ne voulut lui conférer aucun de ces honneurs exceptionnels qui l'auraient désigné 4'avance comme son successeur. N'en peut-on pas ^con-

i. Fronton, Ad M. des., ii, 1 (page 25, Naber).

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dure que, tout en appréciant en lui l'administrateur et le soldat, il éprouvait pour l'homme une sorte de répugnance qu'il avait peine à vaincre?

Devenu empereur, Hadrien eut beaucoup d'amis : il n'est pas difficile d'en avoir quand on est le maître du monde. Il était très libéral pour eux : «Jamais, dit Spartien, il ne refusait ce qu'ils demandaient et prévenait même souvent leurs désirs; » mais en même temps il les irritait par ses railleries et les blessait par ses soupçons. Inégal et fantasque comme un artiste, facile à prévenir contre ceux qui lui étaient le plus attachés, il écoutait ce qu'on lui disait d'eux, et au besoin les faisait épier. Il avait sa police secrète qui pénétrait dans les familles et lui rapportait ce qu'elle entendait dire. Il n'y a pas d'amitié qui résiste à ces défiances. Spartien fait remarquer que ceux qu'il avait le mieux aimés et le plus comblés d'honneurs, finirent par lui devenir tous|odieux. Plusieurs furent éloignés de Rome ; quelques-uns perdirent leur fortune et il y en eut à qui l'on ôta la vie. Je ne crois pas que de sa nature Hadrien fût cruel; il a même donné quelques beaux exemples de clémence. Mais il était dit que ce pouvoir souverain sans caractère précis, sans limite fixe, troublerait les meilleures têtes. Peu de princes ont su tout à fait échapper à 6es enivrements d'autorité, à ce vertige produit à la fois par l'orgueil et la peur, qui enflammaient les mauvais instincts et pervertissaient les âmes. L'honnête Marc-Aurèle se disait un jour à lui-même avec un accent d'efîroi : «Ne deviens pas trop César! » Il faut croire qu'Hadrien l'est devenu quelquefois malgré lui. Au commencement de son règne, quand il ne se sentait pas encore bien affermi, il fit ou laissa couler le sang de quelques grands personnages qu'on accusait de trahison ; il le versa de nouveau à la fin de sa vie, et cette fois il y eut parmi les victimes son beau-frère, un vieillard de

quatre-vingt-dix ans, et son neveu, qui n'avait pas vingt ans encore. Je veux croire qu'ils étaient tous les deux coupables et que l'empereur crut ces rigueurs nécessaires; cependant l'opinion publique en fut révoltée. On se souvint que Trajan, auquel le Sénat avait solennellement décerné le surnom d'excellent prince, optimus princeps, n'avait jamais eu à subir ces nécessités fâcheuses, et l'on trouva qu'Hadrien s'y résignait trop vite. Ces supplices, ordonnés par un prince mourant, comme une dernière rancune qu'il voulait satisfaire, indignèrent les honnêtes gens. « Il mourut, dit Spartien, détesté de tout le monde. »

Les ennemis de la politique sentimentale soutiendront, je le sais, qu'on avait tort de le détester. On dira qu'après tout ces démêlés de famille n'intéressent guère le monde et qu'il ne faut pas leur donner trop d'importance. Qu'importe aux citoyens obscurs , qui forment la grande majorité d'un pays, que le prince soit d'humeur désagréable et qu'il ait fait souffrir ceux qui l'entourent? S'il gouverne bien son État, s'il le préserve des ennemis du dehors, s'il lui donne la paix intérieure, ne doit-on pas fermer les yeux sur ses caprices, et lui permettre de se délivrer comme il le veut de ses amis qui l'ennuient ou de ses parents qui le gênent? Quel mal en revient-il à son peuple? Assurément, si les sujets étaient raisonnables, ils jugeraient leur souverain par le bien qu'il fait à tout le monde et non par ces rigueurs qui n'atteignent que quelques personnes, et celui-là leur paraîtrait le plus digne d'être aimé qui fait le bonheur du plus grand nombre. Mais ce n'est pas par raison qu'on aime, et il entre dans l'affection d'autres éléments que l'intérêt. Aussi n'est-il pas rare de voir des souverains sous la domination desquels il est avantageux de vivre et qui ne parviennent pas à gagner les cœurs. Hadrien était

de ce nombre. A la distance même où nous sommes de lui, nous ne pouvons toul à fait nous défendre des sentiments qu'il inspirait aux gens de son temps, et il nous faut faire une sorte d'effort sur nous-mêmes pour l'estimer autant qu'il le mérite. M. Duruy aura beau nous démontrer qu'il a rendu plus de services au monde que Trajan ou Marc-Aurèle, il nous sera difficile de blâmer ses contemporains qui ont mieux aimé Marc-Aurèle et Trajan que lui.

A ces raisons générales que les Romains pouvaient avoir de ne pas l'aimer, il s'en joignait d'autres qui leur étaient plus particulières. Peut-être entrait-il dans leur sévérité un peu de ressentiment contre un prince qui se faisait un plaisir de braver leurs préjugés, et qui les sacrifiait ouvertement à leurs éternels ennemis. L'inlluence de la Grèce était alors plus forte que jamais à Rome. Elle saisissait à la fois cette société par les deux points extrêmes : aux riches, aux grands seigneurs, aux gens du monde, elle s'imposait par l'éducation, par le charme souverain des arts et des lettres. Dans ces palais somptueux de l'Esquilin, dans ces villas magnifiques de Tusculum ou de Tibur, où l'on avait sous les yeux les reproductions des chefs-d'œuvre de Praxitèle et de Lysippe, où on lisait avec tant de plaisir Ménandre et Anacréon, on était devenu plus qu'à demi Grec. On l'était tout à fait dans les quartiers populaires ; là une émigration continuelle amenait de toutes les contrées orientales les gens qui avaient peine à vivre chez eux et qui cherchaient fortune : c'était un flot qui, depuis plusieurs siècles, ne s'arrêtait pas. Qu'aurait dit le vieux Caton s'il avait vu la Grèce et lOrient ainsi établis sur l'Aventin, et cette race qu'il méprisait, à pou près maîtresse de Rome? C'était une honte et un danger qui préeccupaient les vieux Romains, et ils trouvaient

naturellement qu'un empereur avait le devoir de les combattre '.

Hadrien, au contraire, se mit du côté des Grecs. Dès ses premières années, il dévora leurs grands écrivains ; il se plut tellement à se servir de leur langue qu'il lui devint difficile d'en parler une autre. Un jour qu'en sa qualité de questeur il avait à lire un message de Trajan, le Sénat se moqua de lui, tant il prononçait mal le latin. Il ne lui suffisait pas d'admirer l'art grec, il voulut être artiste lui-même, et dans tous les genres : il devint à la fois musicien, sculpteur, peintre, architecte; il se piquait de bien chanter, il dansait avec grâce, il connaissait la géométrie, l'astrologie, et assez de médecine pour inventer un collyre et un antidote. Les Grecs n'avaient pas de louanges assez hyperboliques pour un prince qui excellait en tant de métiers divers ; les Romains, au contraire, étaient disposés à se moquer de lui. Les plus sensés avouaient que ce n'est pas un crime assurément de savoir sculpter et peindre, mais ils ajoutaient que ce n'est pas une quaUté non plus quand on a le monde à gouverner. Il leur semblait que cette grande affaire ne souffre pas de partage et qu'elle réclame toute l'activité d'un prince. Ils se souvenaient d'ailleurs que les empereurs qui avaient trop aimé les Grecs, qui mettaient leur gloire à imiter leurs usages et à obtenir leurs éloges, Néron et Domitien par exemple, avaient été d'abominables tyrans, et ces souvenirs n'étaient pas faits pour les rendre favorables aux manies d'Hadrien.

Ce qui les irritait encore plus, c'était de voir l'importance que prenait la Grèce dans les affaires politiques de Rome. Elle s'était longtemps contentée de gouverner les choses de l'esprit, de fournir Rome de grammairiens et

I. On trouvera l'expression violente de ces sentiments dans la troisième satire de Juvénal.

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d'artistes ; à partir d'Hadrien, elle envahit ouvertement ce qui lui avait semblé interdit jusque-là, ce que la race victorieuse s'était réservé pour elle-même, elle se glisse dans les armées, elle prend place au Sénat, elle administre les provinces. Parmi les généraux de cette époque, nous en voyons qui s'appellent Arrien etXénophon. Il est naturel que les Grecs en aient été très flattés. Leur reconnaissance ne connut pas de bornes, et, selon leur habitude, elle s'exprima d'une manière basse et servile. Dans leurs cités les plus importantes, des temples magnifiques s'élevèrent en l'honneur « du nouveau Jupiter, du dieu olympien », et son indigne favori, le bel Antinous, qui était un Grec aussi, reçut partout, après sa mort, les honneurs les plus extravagants; mais il n'est pas moins naturel que ce qui restait de vieux Romains en ait été indigné. On dira peut-être qu'ils avaient tort, que la conduite d'Hadrien n'avait rien qui dût surprendre, rien qui fût contraire aux institutions et au principe de l'empire. L'empire ayant appelé les provinces à prendre part à l'autorité souveraine, le tour de la Grèce et de l'Orient devait un jour arriver, et il n'était pas très étonnant de voir des généraux ou des proconsuls grecs sous des empereurs espagnols. H y a cependant une distinction à faire : tandis que les provinciaux d'Occident admis par Rome dans ses armées et destinés aux dignités publiques adoptaient la langue et les usages de leur nouvelle patrie, en prenaient l'esprit et les vieilles maximes, devenaient enfin franchement Romains, les Grecs restaient Grecs. Rien ne put jamais entamer cette race souple et résistante, qui traversa, sans en être altérée, la domination romaine et lui survécut. Jusque dans sa servilité, elle conservait son orgueil : elle flattait les barbares et les méprisait. Aussi n'eut-elle pas de peine à se défendre d'imiter leurs usages et de se confondre avec eux. Je ne crois pas

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qu'aucun Grec soit jamais devenu tout à fait Romain ; beaucoup de Romains, au contraire, se sont faits entièrement Grecs. Nous voyons, du temps même d'Hadrien, le Gaulois Favorinus, qui était né à Arles, etl'Ralien Élien, qui était de Préneste, abandonner la langue de leur pays pour celle de la Grèce. Que cet envahissement d'un esprit étranger ait blessé les Romains sérieux, c'est ce qui ne peut pas surprendre. Ils avaient bien raison de penser que Rome avait tout à y perdre. Les divers peuples qui entraient dans l'unité romaine y apportaient leurs qualités nationales et rajeunissaient l'empire ; les Grecs ne lui communiquaient que leurs défauts. En favorisant l'invasion de cet esprit nouveau, Hadrien était donc coupable au moins d'imprudence; il travaillait sans le savoir, à avancer l'heure du bas-empire.

Tel était, avec son mélange singulier de qualités et de défauts, cet empereur à demi romain et à demi grec, qui fut l'auteur et peut-être même l'architecte de la villa de Tibur, Il nous reste à connaître ce qui lui donna l'occasion de la bâtir. Les historiens nous disent que c'est à la suite de ses voyages et pour en conserver le souvenir qu'il en construisit au moins la plus grande partie. On sait qu'Hadrien habita fort peu sa capitale, et qu'il passa presque tout son règne à parcourir son vaste empire. Rien n'avait plus frappé le monde que cette vie active et ces courses sans fin. Les populations, qui le voyaient si souvent passer, gardèrent de lui le souvenir d'un voyageur infatigable , qui allait sans cesse d'un bout de l'univers à l'autre. « Il n'y a jamais eu de prince, dit son biographe, qui ait visité si rapidement tant de contrées diverses. »

Ce n'est pas que les voyages fussent alors aussi rares qu'on le suppose ordinairement. On n'aimait guère plus à rester en place dans l'antiquité que de nos jours;

Sénèque était même tellement frappé de ce besoin de se mouvoir et de s'agiter qui tourmente les hommes, qu'il essaya d'en donner une explication philosophique. Il en rapporte l'origine à cette partie divine qui est en nous, et qui nous vient des astres et du ciel : <r C'est la nature des choses célestes, dit-il, d'être toujours en mouvement*. » Depuis que l'empire avait donné la paix au monde, les voyages, étant plus sûrs, étaient devenus aussi plus fréquents. Ces chaussées étroites, solidement pavées de larges dalles, qui allaient de Rome jusqu'aux extrémités du monde, étaient sans cesse parcourues par des chars, des cavaliers et des piétons. On y voyait passer des gens de toute fortune, depuis celui qui, comme Horace, n'avait pour monture qu'un pauvre mulet court de queue et lourd d'allure, jusqu'à ces grands seigneurs étalés dans leurs litières commodes, où l'on pouvait lire, écrire, dormir ou jouer aux dés, qui se faisaient précéder de courriers libyques et suivre de tout un cortège d'esclaves et de clients. Tout ce monde trouvait plus de facihlés pour faire la route, que nous ne sommes disposés à le croire. La poste impériale venait d'être instituée : elle fournissait à ceux qui étaient munis d'une autorisation de l'empereur des chevaux et des voitures, qui faisaient près de 8 kilomètres à l'heure 2. A la vérité, ces permissions étaient réservées pour les fonctionnaires ou les courriers de l'État. On est assez surpris que l'idée ne soit pas venue, chez ce peuple pratique, qui saisissait si vite l'utilité des choses, d'autoriser les particuliers à profiter, moyennant une rétribution, de la poste officielle,

1. Sénèque, Cons. ad Helviam, 6. — 2. Voyez Y Histoireldes mœurs romaines d'Auguste aux Antonins, par M. Fricdloender, que M. Vogel a traduite en français. Cet excellent ouvrage, plein de faits curieux habilement présentés, contient tout un long chapitre sur les voyages chez les Romains. On y trouvera tous les détails que je ne puis donner ici.

ce qui aurait rendu les communications plus rapides et relié plus intimement entre elles les diverses parties de l'empire; mais il est probable que l'autorité tenait à son privilège, et qu'on fut arrêté par la crainte de diininuer ses prérogatives. Au défaut de la poste, les particuliers fournissaient à ceux qui le souhaitaient des moyens assez commodes de voyager. A la porte des villes , près des hôtelleries qui portaient pour enseignes, comme aujourd'hui, un coq, un aigle ou une grue, et qui essayaient d'attirer les passants par toute sorte de promesses engageantes, il était aisé de trouver des voitures de louage de toute espèce, de se pourvoir d'un cheval ou d'un mulet, en s'adressant à ces riches associations [collegia jumentariorum) qui en avaient toujours ,à la disposition du public. Avec ces chevaux et ces voitures on pouvait aller vite, si l'on y tenait. Suétone nous apprend que César parcourut ainsi jusqu'à 100 milles (150 kilomètres) par jour. Mais d'ordinaire on n'était pas si pressé: on allait à petites journées, en s'arrêtant aux bons endroits; on se reposait quand on était fatigué, et l'on admirait la nature à son aise. C'était encore la façon dont les touristes parcouraient l'Italie il y a quelques années; beaucoup pensent qu'il n'y en a pas de plus agréable et regrettent qu'on y ait renoncé.

Les raisons de voyager ne manquaient pas au premier siècle de l'empire. Plusieurs de ces gens qu'on rencontrait sur les grandes routes étaient des fonctionnaires qui allaient administrer des provinces lointaines. Rome avait conquis le monde, il lui fallait bien le gouverner. Elle envoyait partout ses proconsuls et ses propréteurs, qui emmenaient avec eux leurs lieutenants, leurs questeurs , leurs secrétaires , leurs appariteurs , leurs affranchis et leurs esclaves, tout un monde, qui souvent s'en allait vivre aux dépens des provinciaux. A la suite du

gouverneur romain, quelquefois avant lui, partaient les fermiers de l'impôt public, avec;*leurs scribes et leurs suppôts, et ces négociants qui s'entendaient si bien à exploiter les pays vaincus. Il y avait aussi, et en grand nombre, les étudiants qui se rendaient auprès des professeurs connus, dans les villes où florissaient les études; les malades qu'attiraient les médecins célèbres, les eaux sulfureuses et les climats sains ; les dévots qui visitaient l'un après l'autre tous les sanctuaires importants et qui avaient toujours quelque question à faire aux oracles en renom ; puis les gens qui n'avaient pas trouvé la fortune chez eux et qui la cherchaient ailleurs : « tous les misérables, disait Sénèque, qui espèrent tirer un bon parti de leur beauté ou de leurs talents, affluent dans ces grandes villes où l'on paye plus cher qu'ailleurs les vertus et les vices. » Après ceux qui voyageaient par devoir ou par nécessité, venaient ceux qui voyageaient par plaisir. On prit de bonne heure le goût de connaître les pays qui avaient conservé de beaux monuments ou qui rappelaient de grands souvenirs. La Grèce, d'abord, attirait tous les lettrés, et de là ils passaient en Orient. César ne manqua pas, après Pharsale, de voir «les champs où fut Troie». Germanicus parcourut l'Asie et l'Egypte, dont il se fit expliquer les curiosités et lire les hiéroglyphes par les prêtres. On peut supposer que parmi ces admirateurs sincères du passé, qui en visitaient pieusement les restes, il se trouvait bien quelques personnes qui voyageaient par mode et par air, pour faire comme tout le monde. Il y en avait aussi, nous le savons, qui n'entreprenaient ces longues courses que pour ne pas rester chez eux. Les grandes civilisations raffinées qui créent tant do besoins à l'homme en lui donnant l'habitude de satisfaire tous ses désirs, qui surexcitent sans cesse l'âme sans la contenter, amènent souvent avec elles un compagnon fâcheux, l'en-

LA VILLA d'HADRIEN. 199

nui, « qui coule, dit Lucrèce, de la source même des plaisirs », et suffit pour rendre la vie insupportable; on s'imagine toujours que le meilleur moyen de lui échapper c'est de changer de place, et l'on s'empresse de quitter sa maison et son pays. En vain les philosophes anciens répétaient que l'on ne se délivre pas ainsi de ses soucis, qu'ils nous suivent fidèlement dans toutes nos excursions et « montent en croupe derrière nous » ; les philosophes ne corrigeaient personne, et les ennuyés du second siècle, comme ceux de nos jours, continuaient à chercher partout les spectacles inconnus, les plaisirs nouveaux qui pouvaient un moment les distraire.

Hadrien avait pour courir le monde toutes ces raisons, à la fois. La plus importante, la meilleure de toutes, c'est qu'il voulait s'assurer par lui-même de l'état de l'empire. Un administrateur comme lui n'ignorait pas qu'il est bon que le maître voie tout de ses yeux. Il avait coutume de s'arrêter dans les grandes villes qui étaient sur sa route , il se faisait rendre compte de la façon dont elles étaient gouvernées, il étudiait minutieusement leurs ressources et leurs besoins, et il était rare que son passage ne fût pas marqué par la construction de ponts, de routes, d'aqueducs qu'il avait reconnus nécessaires. Comme il aimait aussi beaucoup la magnificence , après s'être occupé des travaux utiles il ne négligeait pas les monuments qui ne servent qu'à la décoration d'un grand pays. Il réparait les théâtres, les basiliques, il faisait rebâtir les anciens temples et en construisait de nouveaux. Aussi laissait-il toujours les provinces pleines d'admiration et de reconnaissance pour lui. Nous avons conservé les médailles qu'elles frappèrent à l'occasion de ces visites impériales : elles appellent Hadrien le restaurateur, le bienfaiteur, le bon génie des cités qu'il avait traversées, et lui décernent d'avance l'apothéose à laquelle après sa mort il ne pouvait

pas échapper. Quand il arrivait aux frontières de l'empire, naturellenient il redoublait de soin et de vigilance. Rien n'était oublié; il voyait si les châteaux forts, les fossés, les retranchements , étaient en bon état; il écoutait les officiers, consultait les ingénieurs, inspectait les légions, les faisait manœuvrer devant lui , et , s'il était satisfait des manœuvres, il leur adressait un de ces ordres du jour oratoires dont il nous reste un si curieux exemple dans les inscriptions de la troisième légion, à Lambaese. Mais Hadrien ne voyageait pas seulement pour être utile àl'empire; il songeait aussi à lui-même. Cet administrateur zélé était en même temps un curieux, un savant, un lettré. Lorsque la ville où il arrivait était une de celles qui possèdent de beaux monuments du passé, il y restait plus volontiers, il lui témoignait plus de bienveillance, il cherchait les occasions d'y revenir. Le séjour d'Athènes le ravissait; nulle part il ne s'est trouvé si heureux, il n'y a pas de ville qu'il ait plus comblée de bienfaits et où il ait bâti plus de monuments. Sa curiosité n'oubliait aucun des lieux qui rappelaient de grands souvenirs. Il fit, lui aussi, son pèlerinage à Troie, et y rétablit le mausolée d'Ajax, auquel il rendit de grands honneurs. Il alla voir, à Mantinée, la tombe où reposait Épaminondas, et composa pour le héros thébain une inscription pleine d'enthousiasme. En Egypte, il présida l'assemblée des savants dans le Musée et se plut à les embarrasser de se» questions captieuses; il alla voir les Pyramides, le colosse de Memnon, et probablement aussi toutes les autres merveilles du temps des Pharaons. Il ne se croyait pas obligé, dans ces visites , de garder cet air froid et gourmé que les vieux Romains avaient soin de prendre, quand ils étaient hors de chez eux , pour paraître plus graves et plus dignes. Il parlait la langue des nations dont il était l'hôte, revêtait leur costume et ne dédaignait pas leurs

usages. Il pensait sans doute que, pour goûter pleinement un pays et comprendre un peuple, il faut entrer dans ses mœurs et vivre comme lui. Il voulut être initié à Eleusis ; à Athènes , il présida les fêtes de Bacchus en costume d'archonte. Cette conduite devait choquer les gens qui tenaient aux anciens usages. Un de ces mécontents, le poète Julius Florus, fit contre le prince voyageur de petits vers malins, qui durent être lus avec plaisir par tous ceux qui ne pouvaient se résoudre à perdre de vue les sept collines. « Je ne voudrais pas être César, disait-il, aller courir chez les Bretons, supporter les neiges de la Scythie >, etc. A quoi Hadrien répondit, sur le même ton et dans le même mètre : « Je ne voudrais pas être Florus, me promener dans les boutiques, pourrir dans les cabarets, m'y faire manger des cousins » ; et, sans se plus soucier de l'opinion , il continua ses courses. Il lui arriva même de faire quelquefois de véritables innovations et de rechercher des spectacles qu'on négligeait avant lui. Un poète du premier siècle, qui nous a laissé une description intéressante de l'Etna, s'étonne beaucoup de l'indifTérence de ses contemporains pour les spectacles de la nature. On traverse les terres, dit-il, on passe les mers, pour visiter les grandes cités et les beaux monuments ; on va voir les tableaux célèbres, « une Yénus, dont la chevelure semble ondoyer comme un fleuve, ou les enfants de Médée jouant tout près de leur mère cruelle, ou les Grecs qui entourent tristement Iphigénie et la traînent à l'autel, pendant qu'un voile recouvre le visage de son père » ; on admire les statues qui ont fait la gloire de Miron et des autres, tandis qu'on ne daigne pas regarder les ouvrages de la nature « qui est bien plus grande artiste qu'eux * n. Hadrien ne mérite pas ce reproche. Le goût passionné

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