‹ Promenades archéologiques, Rome e PompéiChapitre 44 sur 68 · Cic, De hep., ii · texte numérisé non relu

Cic, De hep., ii

tutions et les mœurs de leurs mobiles cités » . Cicéron en conclut que Romulus a fait preuve d'une rare sagacité en s'établissant dans l'intérieur des terres, et pourtant à proximité d'un fleuve qui pouvait lui apporter les marchandises des pays voisins. 11 est très douteux que le fondateur de Rome ait fait tous les beaux raisonnements qu'on lui prête; mais il est sûr que la nouvelle ville s'applaudit beaucoup de n'être pas trop éloignée de la mer, et qu'elle chercha très vite à se servir pour sa fortune de ce voisinage avantageux. Les citoyens qui l'habitaient étaient animés de passions qui semblent d'abord incompatibles. On ne les montre ordinairement que sous un de leurs aspects, le plus beau et le plus brillant; ils en ont deux tout à fait contraires. C'étaient des soldats, des conquérants, auxquels la tradition ne donne plus que des attitudes héroïques; mais dans ces demi-dieux ih y avait des négociants et des usuriers. Ils étaient avides autant que braves, ils aimaient la gloire, mais ils tenaient beaucoup aussi à l'argent; ils savaient très bien calculer, et, sous des dehors dédaigneux , ils se gardaient bien de négliger les beaux profits qu'on tire du commerce, f/est pour les satisfaire qu'Ancus Martius fonda le port d'Ostie, à l'endroit où le Tibre se jette dans la mer.

Un roi de Rome, à cette époque, n'était pas assez riche pour entreprendre loin de chez lui des travaux coûteux. .On lui attribue la fondation d'un arsenal (navale)', mais il est probable qu'il ne construisit ni bassins, ni jetées, au moins n'en a-t-on trouvé aucune trace *. L'embouchure même du fleuve formait le port, et l'on ne se donna pas

1. On a rapporté aux Navalia d'Ostie quelques débris de constructions en tuf et en travertin qui se trouvent près de la maison appelée Palais impérial, du côté de la tour Boacciana. Mais ces débris, à quelque monument qu'ils appartiennent, doivent être du dernier siècle de la république. Voy. Ann. de l'Inst. de corresp. archéologique, 1868, p. 14«.

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beaucoup de peine pour le rendre plus commode et plus sûr. Tel qu'il était, il servit pendant toute la république. Dans son enceinte étroite et peu profonde, il abritait non seulement les navires de commerce, mais les vaisseaux de l'État : Tite-Live nous apprend que plusieurs escadres partirent d'Ostie, pendant les guerres puniques, pour aller attaquer les flottes de Carthage. Il n'était pourtant pas possible qu'on se contentât toujours du vieux port d'Ancus. Martius ; outre qu'il dut devenir insuffisant quand le commerce de Rome s'accrut avec sa puissance, le Tibre ne tarda pas à en ensabler les abords. Le fleuve jaune, comme on l'appelait, entraîne avec lui de grandes quantités de limon : M. Lanciani a calculé qu'à l'emboucbure de Fiumicino le rivage s'avance dans la mer de plus de 3 mètres tous les ans, et de 9 mètres à celle d'Ostie. L'entrée du port devint donc tous les jours plus difficile, et vers la fin de la république les grands navires n'y pouvaient presque plus aborder.

C'était pourtant l'époque où Rome avait le plus besoin . d'attirer à elle, pour sa subsistance, les vaisseaux du monde entier. — Comment la campagne romaine, ce pays d'abord si riche et si bien cultivé, arriva-t-il si vite à ne pouvoir plus nourrir ses habitants? Pline l'ancien en accuse surtout T'extension de la grande propriété : latifundia perdidere Italiam. Ces vastes domaines, qui avaient absorbé l'héritage de tant de pauvr. s familles, contenaient des parcs, des jardins, des portiques et des promenades : c'était autant d'enlevé à lagriculture. Dans le reste, les maîtres étaient partout entraînés à remplacer le blé par les pâturages, qui sont d'un revenu plus sûr et d'un entretien plus commode. M. Mommsen ajoute que la concurrence étrangère découragea les agriculteurs romains, et que lorsqu'ils virent les marchands de la Sicile et de l'Egypte apporter en abondance et à

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bas prix le blé de leur pays, ils cessèrent de le cultiver chez eux. Dès lors Rome, la puissante Rome, fut à la merci de ses voisins : elle ne subsista plus que des produits du dehors que» la mer lui apportait à travers mille dangers, a Tous les jours, dit Tacite dans son énergique langage, la vie du peuple romain est le jouet des flots et des tempêtes *. » En môme temps, et comme pour rendre le mal sans remède, les chefs de la démocratie, arrivés enfin au pouvoir, payèrent au peuple leur bienvenue par une libéralité dont les conséquences devaient être fatales à la république. G. Gracchus fit décider que l'État se chargerait désormais de nourrir en partie les citoyens pauvres. On leur distribuait des bons de blé {tesserœ f'rumenlariœ) qui leur permettaient de l'avoir à moitié prix. Gomme il est naturel qu'on ne s'arrête pas aux demi-mesures, quelque temps après les Gracques un autre démagogue imagina de le donner pour rien. Moins on payait, plus augmentait le nombre de ceux qui voulaient jouir de cette faveur : on en comptait 320,000 quand César s'empara de l'autorité. Tout populaire qu'il voulait être, il trouva qu'il y en avait beaucoup trop, et réduisit le chiffre à 150,000, ce qui est déjà bien honnête. On dit qu'Auguste voulut aller plus loin, et qu'il eut un moment la pensée de ne plus rien donner à personne. Suétone rapporte qu'à la suite d'une famine où l'on chassa de Rome les troupes d'esclaves à vendre, les bandes de gladiateurs et tous les étrangers, à l'exception des professeurs et des médecins, l'empereur songea à supprimer entièrement les distributions gratuites. Il voyait bien qu'elles encourageaient la paresse et faisaient déserter les champs. Il les conserva pourtant, car il

1. Ann., m, 54 : Vitapopuli romani per incerla maris et tempes tatum qaotidie vnlvitur.

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craignait, dit son historien, que, s'il les supprimait, quelque ambitieux ne s'attirât la faveur du peuple en promettant de les rétablir*. 11 finit même par se montrer moins rigoureux que César, cb, à sa mort, 200,000 citoyens recevaient le blé de l'État^. C'était beaucoup si l'on songe qu'à Paris 113 000 personnes seulement sont inscrites sur les listes de l'Assistance publique, que la population de Rome, d'après les calculs les plus favorables, était inférieure d'un bon tiers à celle de Paris, et qu'une grande partie de cette population se composait d'esclaves qui devaient être nourris par leurs maîtres. Nous en devrions conclure qu'il y avait un nombre très considérable de pauvres à Rome, s'il n'était plus naturel de penser que beaucoup de ceux qui venaient recevoir l'aumône du prince n'étaient pas des pauvres véritables, mais de petits bourgeois qui étaient fort satisfaits de toucher ce supplément de revenu qui les faisait vivre plus à l'aise, lis n'y mettaient aucune honte; au contraire, ils paraissaient en être fiers : comme ces libéralités ne se donnaient qu'aux gens qui jouissaient du droit de cité, on en voit qui mettent sur leur épitaphe a qu'ils ont eu part aux distributions de blé », pour établir qu'ils sont citoyens.

Dès lors l'approvisionnement de leur capitale devint le plus grand souci des empereurs. Le peuple romain, si soumis, si complaisant, si prêt à flatter tous les caprices de ses maîtres, ne se fâchait plus que lorsqu'il craignait de voir sa ration de blé (fiminuée. Au moindre retard qu'éprouvaient les distributions, qui devaient se faire

i. Suétone, Aug.,A'i. — 2. Ce nombre fut conservé jusqu'à l'époque des Sévère. On peut consulter sur toutes les questions qui concernent les distributions de blé un travail très complet de M. Otto Hirsclifeld, intitulé : Die Getraideverwallung in der rômisclien Kaiser- 2eit, qui a paru dans le Philologus en 1870.

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tous les mois, cette populace, qui d'ordinaire acceptait tout sans se plaindre, s'ameutait devant le palais, ou, en l'absence du prince, allait piller la maison et briser les meubles du préfet de Rome. Quand le bruit se répandait que le pain pourrait manquer, il courait par la ville de ces frayeurs insensées comme on en a vu chez nous dans les plus mauvais jours de notre révolution, et qui disposaient la foule à tous les excès. Les empereurs n'avaient rien négligé pour prévenir ces craintes; ils encourageaient par toutes sortes de privilèges les marchands de tous les pays à porter leur blé en Italie. Claude assura de grands avantages à ceux qui construisaient des vaisseaux dans cette intention; il augmenta leurs bénéfices et leur promit de les indemniser de leurs pertes *. Tous ceux qui, de quelque manière, étaient employés dans l'administration des subsistances de Rome (Annona) furent exemptés de tout autre service : « ils travaillent, disait la loi, dans l'intérêt public '^. » Cette administration fut l'objet de tant de distinctions et de faveurs de la part du gouvernement qu'on finit par la respecter beaucoup dans les provinces; on avait partout le sentiment de son importance, et comme elle se proposait de faire vivre « la ville sacrée », on l'appelait quelquefois Annona sancta^. Les céréales arrivaient en Italie de toutes les contrées du monde; mais c'était l'Egypte qui fournissait la plus grande partie, plus de la moitié, de ce qui se consommait à Rome. Cette énorme quantité de blé, recueillie dans le pays par les employés de Vannoyie, était envoyée en Italie sur une flottille particulière, au moment qu'on jugeait le plus favorable. Mais, comme en Egypte la récolte dépend de l'inondation du Nil et n'est pas toujours de la même abondance, Commode eut l'idée de

1. Suétone, Claud., 18. — 2. Dig., L, 6, 5, 3. — 3. Orclli, 1810.

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s'assurer contre ce hasard fâcheux en créant une flotte nouvelle ([lù s'en allait tous les ans à Carthage chercher les hlés de l'Afrique*; on mettait ainsi à contribution les deux pays les plus fertiles du monde. Ce n'était pourtant pas assez encore; l'Egypte et l'Afrique pouvaient être frappées ensemble de la même stérilité ; il fallait prendre des précautions contre une disette générale et mettre Rome à l'abri d'une famine qui atteindrait le monde entier. Pour y parvenir, on bâtit d'immenses greniers qu'on remplissait dans les temps d'abondance, en prévision des mauvaises années. Les princes prudents avaient soin de les tenir toujours pleins; ils renfermaient, nous dit-on, de quoi faire vivre pendant sept ans toute la populace de Rome : il n'en fallait pas moins pour rassurer cette foule si facilement effrayée, et qui avait tant peur de mourir de faim '^.

Ce qui explique cette frayeur qu'éprouvait le- peuple, c'est que la plus grande partie du blé qui approvisionnait Rome n'y pouvait venir que par nier; or la mer épouvantait les Romains. Ces vaillants soldats ne furent pas en même temps des navigateurs intrépides, comme les Grecs. Ils étaient portés à s'exagérer les périls de l'élément perfide; ils tremblaient toujours pour le sort de ces vaisseaux précieux qui portaient leur subsistance et qui avaient la mer à traverser. Aussi était-ce tous les aiis un événement que l'apparition de la flotte d'Egypte en vue des côtes d'Ralie. Sénèque raconte que, lorsqu'on apercevait, à Pouzzoles, ces vaisseaux légers qu'on appelait «les messagers», qui précédaient et annonçaient les autres, la Campanie était en joie. La foule se pressait sur les jetées du port, et l'on cherchait à distinguer dans

1. Hist. Aug., Comm., 17. .— 2 Hist. Aug., Sept. Sev., 8; Heliog., 27.

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la profondeur de la mer, au milieu de la multitude des navires, ceux d'Alexandtie, qu'on reconnaissait à la forme particulière de leurs voiles ^ C'était beaucoup d'avoir traversé la Méditerranée et d'être arrivé d'Egypte à Pouzzoles, mais le voyage n'était pas pourtant achevé : il fallait aller, en longeant le rivage, de Pouzzoles à Ostie, ce qui présentait beaucoup de danger, et, même quand on était en face du Tibre et en vue d'Ostie, tout n'était pas fini. L'entrée du fleuve était si difficile, la côte si mauvaise et si changeante, que plus d'un navire venait misérablement y échouer. N'avait-on pas vu un jour deux cents vaisseaux à la fois périr dans le port même, où ils n'étaient pas protégés contre la tempête-?

Ce dernier péril au moins, on pouvait le conjurer. Il suffisait de construire à Ostie un port plus sûr, où les navires aborderaient aisément et n'auraient rien à craindre des orages. César avait, dit-on, songé à le faire ; mais la mort l'en empêcha, et ce projet fut abandonné pendant plus d'un siècle après lui. Ce fut Claude, l'imbécile Claude, qui eut l'honneur de l'exécuter. Ce pauvre prince, que ses malheurs domestiques ont rendu ridicule et dont la tête n'était pas très saine, avait pourtant le goût des travaux utiles. Son zèle ici fut stimulé par un danger personnel qu'il avait couru au commencement de son règne. Quand il arriva à l'empire, Rome souffrait cruellement d'une famine dont on accusait son prédécesseur d'être la cause. Caligula, qui était, lui, tout à fait fou, avait eu la fantaisie de se promener à cheval sur le golfe de Naples. Pour le satisfaire, on avait réuni en grande hâte tout ce qui se trouvait de vaisseaux et de barques dans les ports d'Italie; puis, en les attachant ensemble, on en avait fait un large pont qui allait de

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