A LA COUR DE FRANCE
(d'après les auteurs du temps) (i).
S'il est un évânenient qui dût sembler peu banal, c'est bien cet envoi d'une ambassade du roi alVicaln à la Cour de Louis XIV, en 1670.
i. Les noMoQS que l'on possède sui' la Guinée ancienne, sont dues printipalement à Jean Atkins, Quillauroe Bosnian et Renaud Des Marchais.
At/iijM était anglais. Chirurgien de marine, il partit eu 1721 pour exécuter le grand voyage à la Côte occidentale d'Afrique pais au Brésil, dont il a laissé une relation soua le titre de A Iravel la Guinea, Bra:it, Ihe Wesl Indies etc. (Londres 1735),
Bosman était hollandais. Employé par la Cie des Indes occidenil Tilt l'un de ses facteurs à la Côte de Ouinée, puis chef des comptoirs 'de Asiin et de Mina. U publia le récit de son séjour de quatorze années dans ces pays, en hollandais. Cet ouvrage a été traduit soua le titre de : Voyage en Guinée contenant une description nouvelle et très exacte de cette côte, où l'on Irouveet où Von trafique l'or, les dénis d'éléphant et les esclaves (1705).
Le chevalier Renaud Des Marchais fut un des capitaines de la Cie des Indes doiil il commanda plusieurs vaisseaux.
De 1724 à 1826 il visita les côies de la Guinée et de la Guyane. )ëre Labat a écrit les voyages de ce navigateur sur ses documenlB et notamment : Voyages du Chevalier Des Marchais en Guinée, dans les îles voisines et à Cayenne (1730).
0(1 peut citer encore parmi les auteurs les plus intéressants, Barbot, Snelgrave, etc, etc.. ainsi queplusieurs Portugais.
On n'était pas babituâ, alors coaime aujourd'hui, à voir circuler des erotiques dans Paris; et une curiosité bien légitime s'attachait à tout ce qui venait d'outre- mer, et notamment de pays encore presque inconnus.
Outre que l'ambassade du roi d'Ardra excita à l'époque un vif intérêt, elle se liait trop étroitement â nos premières tentatives d'expansion commerciale en Afrique, pour que nous ne la racontions pas ici avec quelques détails.
Les Français possédaient déjà quelques comptoirs sur la côte de Guinée, mais ils n'avaient pas encore acquis le droit ou l'autorisation de s'établir dans le royaume d'Ardra, (Ardre) lorsque la Compagnie des Indes chargea un de ses capitaines, le aieur d'Elbée, d'aller acheter avec deux: vaisseaux dans ce royaume des esclaves noirs dont elle avait besoiu pour ses plantations des Antilles.
Le sieur d'Elbée était alors « commissaire de la Marine >i les deux vaisseaux que lui donna la compagnie étaient la Juslice et la Concorde (singuliers noms, pour des navires qui allaient faire la traite des nègres : mais il faut remarquer que, à cette époque, le trafic des nègres était aussi licite que celui de la gomme arabique ou de toute autre denrée). Chacun d'eux était du port de cinquante tonneaux et portait trente-deux pièces de canon. D'Eîbée montait la Justice : il emmenait des marchands, qui sous le nom de /ncteufs devraient s'etlbrcer de fonder à, la côte de Guinée des établissements commerciaux, et parmi ces traitants, deux personnages déjà au fait du commerce africain et des choses de Guinée : un sieur Dubourg, désigné pour être le chef des futurs comptoirs, et un étranger nommé Carlof, qui, du service des Hollandais était passé à celui de notre Compagnie des Indes.
Le sieur d'Elbée mit à la voile le 1" novembre 1669, et il arriva devant la côte d'Ardra le 4 janvier 1670.
Il existait déjà sur cette côte un' établissement hollandais et un établissement anglais, dont les gérants firent bon accueil à nos compatriotes, bien que l'arrivée de commerçants d'une autre nation ne pût manquer de les inquiéter : d'EIbôe reconnaît cependant dans sa relation, que les Hol-
landais lo reçurent à bras ouverts, tandis que les Anglais lui faisaient préparer a Ofîra, dans l'intérieur, des logements et des vivres.
Si nous avions peu l'réquenfô cette côte jusqu'alors, elle n'en était pas moins depuis longtemps en relations avec les Européens ; les Portugais, qui paraissent s'y être fixôs les premiers avaient laissé dans le pays des souvenirs très vivaces.
L'on ne pouvait commercer ni fonder des établissemenls dans le pays sans en avoir reçu l'autorisation du roi -. il était politique, et d'ailleurs obligatoire, de mériter cette autorisation par quelques cadeaux, quitte à la payer plus tard selon les usages du pays et les exigences du potentat. D'Elbée apportait donc au souverain de la part de la Compagnie, différents présents, parmi lesquels, dit-il dans sa relation, « un beau carrose doré, avec de magnifiques harnais » ; et il observe que les Portugais avaient introduit dans le pays l'usage de « cette voiture ».
Le carrosse doré fut certainement bien reçu du roi ; mais ce qui fit plus encore pour nos compatriotes, ce fut la présence parmi eux de Carlof, ce marchand étranger, qui, en de précédenf s séjours sur la côte, avait eu l'occasion de so lier intimement avec le roi d'Ardra.
Ce dernier, en effet, en apprenant que son ami accompagnait les Français, le fit inviter à venir dans la capitale, (ftAssem), et lui fitdire qu'il accorderaità nos compatriotes tous les privilèges dont les autres nations jouissaient dans le pays et qu'à ceux-là il en joindrait mômes d'autres. D'ailleurs il envoyait a Carlof, pour lui faire à Otfra (où les étrangers s'étaient arrêtés) une réception « officielle » son flls et un des grands de sa cour.
Ces choses sont si loin de nous (près de deux siècles et demi 1) et nos relations avec les chefs noirs sont ai différentes aujourd'hui de ce qu'elles étaient autrefois, que l'on ne se figurerait guère, si les récits des anciens voyageurs n'étaient là pour en témoigner, que les rapports entre !t rois indigènes étaient empreints d'une véritable
courtoisie, que parfois même ils n'ôlaieut pas dépoui-vu d'une certaine grandeur.
Ce qui est certain, c'est que les conventioDS cooclue entre ces monarques et les étrangers étaient toujours exé cutées avec bonne fui ; les étrangers avaient le tact di témoigner aux roitelets la déférence qui leur était due, ei retour de quoi les noirs avaient pour les marchands le égards que ceux-ci étaient on droit d'attendre.
On dirait même, en lisant l'histoire de l'établissemen des Européens chez ces barbares — au moins chez ceux d' golfe de Guinée — que les roia noirs de ce temps étaien plus éduqués, plus intelligents, plus libéraux que ceu: d'aujourd'hui.
On en jugera par le récit des relations de d'Elbée et d ses compagnons avec la Cour d'Ardra.
« Le prince héritier et le Graud-Capilaine (les deu: personnages que le roi d'Ardra envoyait vers son aai Carlofj arrivèrent ensemble (à Offra). Dubourg, accumpa gnô de CarioC, sa hâta de visiter le ijrince. Cette entrevu ne se passa qu'en compliments mutuels et, comme la S. du jour approchait, on remit les aU'aires au lendemain » Nous passons l'emploi du temps du prince et de Carlof, 1 lendemain et jours suivants, pour arriver à la premier entrevue du fils du roi d'Ardra avec d'Klbée qui était rest sur son vaisseau en attendant d'être « présenté » avec l cérémonial que comportaient sa qualité et les circon;
« Quatre jours après, le prince se ht porter au bord d la mer, où l'on avait pris soin de lui dresser une grand tente.
(lavait pour cortège le Capitaine du commerce, Dubour et Carlof, les facteurs anglais et les écrivains ou les secrt taires du comptoir hollandais. Il arriva au rivage sur l€ neuf heures du matin. Aussitôt qu'il parut, D'Elbôe qi était demeuré à bord le salua de quatre décharges de douz pièces de canons et se mit dans une chaloupe pour des cendre k teri'o
Lorsque d'Elbôe < étant débarqué » se fut avancé d
quelques pas, un officier n^re vint le prier, en portugais, de s'arrêter à l'endroit où il était ; il y consentit, et tout le peuple que la curiosité avait amené pour ie voir, s'étant retiré par un mouvement de respect, il demeura seul avec son cortège et l'officier nègre. Bientôt il vit venir à lui une ti'oupe de nègres, qui portiiient de petites bannières, dont le manche était un bâton recourbé en forme d'S et qu'ils agitaient de mille manières avec beaucoup d'adresse et de
Divers instruments de musique suivirent immédiatement.
Les premiers qui étaient des tambours avalent leurs caisses peintes et fort bien ornées. Ils battaient juste avec des cadences agréables.
D'autres, qui venaient à leur suite portaient de petites cloches de fer poli sur lesquelles ils frappaient avec des baguettes, en s'accordant avec le son des tambours. Ils étaient suivis d'une grande troupe de comédiens ou de baladins, les uns dansant, d'autres chantant, avec des mouvements et des attitudes fort comiques ; d'autres récitant des aventures réjouissantes et d'autres encore jouant diSôrents airs sur des liûtes de cuivre et d'ivoire, dont les sons répondaient à celui des autres instruments. Cette première bande compose la musique du prince et l'accompagne toujours lorsqu'il marche avec la pompe de son rang. Elle passa devant d'Klbée en fort bon ordre, et lui donna sa meilleui-e symphonie. Des officiers de la maison du prince s'avancèrent ensuite à la tête ce ses gardes, qui marchaient après eux le fusil sur l'épaule, avec de grands sabres à poignée dorée. Ensuite venait le grand écuyer ou grand maître de la cavalerie qui marchait seul, richement vêtu, et le chapeau sur la tête. lî portait sur son épaule le sabredu prince comme on porte à Gènes l'épée de l'Etat devant le doge. Enfin, le prince suivait immédiatement.
Quelques nègres portaient au-dessus de lui un grand parasol. Il marchait lentement, appuyé sur deux de ses officiers. Le Grand Capitaine, ou le Généi'al des armes, était àsa droite ; et le Grand Capitaine du Commerce à sa gauche. 11 avait à sa suite quantité de Nobles ou de Seigneurs,
et la marche était feriu'ie par une troupe d'environ dix mille Nègres.
Il s'arrêta quand il fut à dix pas des Français. L'Offlcier Nègre qui était "de meure arec eux avertit leur Commandant qu'il était temps de s'avancer. D'Elbée fit quelques pas au devant du Prince et lui lit une révérence h la Française, Le Prince lui présenta la main, dans laquelle il mit respectueusement la sienne. Le Prince la lui pressa doucement et le i-egardâ d'un œil ferme sans lui parler. D'Elbée après avoir marqué son respect par un moment de silence, fitson compliment en Portugais. Lg Prince se le fit expliquer par l'interprète, quoiqu'il sut aussi la langue portugaise. Il se servît de la même voie pour répondre qu'il était charmé de voir des Français ; qu'il employerait en leur faveur tout le crédit qu'il avait auprès du Roi son père, et qu'il les remerciait de leurs od'res obligeantes. Ensuile, prenant d'Elbée par la main, il le fit marcher près de lui sous le même parasol. Il voulut voir la chaloupe quil'avait apporté au rivage. Il l'examina curieusement, et s'étant fait donner le pavillon qu'on y avait élevé, il le plaça vis-à-vis sa tente à la tête d'une compagnie de cent mousquetaires (1). Ces marques de distinction causèrent de la jalousie aux Hollandais, qui n'avaient jamais été traités avec tant d'iionneur. La coQversafion fut fort polie entre le Prince et le Commandant Français quoi qu'elle continuât de se faire par le ministère deTititerpi-ète. Sans perdre la gravité de son rang, le Prince montra beaucoup d'agrément et de vivacité. Il était d'une taille puissante, mais d'un embonpoint médiocre. Il avait le visage fort beau, les yeux vifs, les dents belles et le sourire gracieux. Toute sapersonne présentait un air de grandeur et de dignité, tempéré par une douceur, qui lui attirait tout à la fois du respect et de l'affection. A l'heure du diner, on étendit dans la tente de fort bel-
1 . Ea[-il besoin de faire observer que ce que les anciens auteurs appellent des mousquetaires étaient Elmplement des noirs armés de mous^ueta ?
les nattes, autour desquelles on mit des coussins de damas. Le Prince prit d'abord sa place ot fit mettre D'Elbée à sa droite. Dubourg, Carlof, et les facteurs anglais se mirentà sa gauche. Le festin fut composé de plusieurs sortes de meta, rôtis et bouillis. C'était du bœuf, du sanglier, du chevreau, du poulet, et d'autres pièces de volaille, avec divers ragoûts à l'huiie de palmier qui ne pouvaient être fort agréables pour ceux qui n'en avaient pas l'habitude ; il ne parut point d'autre vaisselle que des calebasses, peintes d'un vernis si brillant, qu'on les eût prises pour de l'écaillé de tortue des plus belles espèces.
Pendant le repas, deux, officiers rafraîchirent continuellement le Prince avec des éventails de cuir parfumé. Tous les nègres qui étaient derrière lui le servirent à genoux, avec de grands témoignages de respect. 11 y avait dans ce nombre, mais plus près de son côté, trois hommes auxquels il lit signe de s'avancer, et dans la bouche desquels il mit quelques morceaux de pain et de viande. D'KIbée apprit que c'étaient ses favoris, et que par un sentiment de respect et de délicatesse, iis ne devaient pas toucher de la main ni laisser tomber de leur bouche ce qui était donné par le Prince, sous peine de perdre ses bonnes grâces. On ne servait point à boire, et personne n'en demanda pendant le diner, quoiqu'il eût duré assez longtemps. Mais la conversation du Prince n'en fut pas moins vive ni moins amusante. D'Elbée le trouva mieux instruit des affaires de l'Europe qu'il n'aurait pu se l'imaginer. Il fut obligé de répondre à diverses questions qui marquaient de la délicatesse d'esprit et delà pénétration.
Après le dernier service, on ofirit de l'eau dans des verres decristal, pour se laver la bouche. Ensuite on mit devant chaque convive une nouvelle serviette de coton, fort proprement pliée. Les Officiers du Prince apportèrent alors du vin de palmier, du vin d'Espagne, de Portugal, et de France, dont on but sans excès ; car le Prince ne forçait personne à boire contre son inclination, quoiqu'il invitât souvent tout le monde à prendre son verre. Il fit boire plusieurs fois O'Ëlbée en même temps que lui dans le sien.
témoignage de coDsidéi'ation et d'amitié, qui n'a rien d'égal daDS la Nation.
Laditncultâ est de concevoir comment deux personnes peuvent boire dans le même verre, à moins que les ver'res d'Ardra ne soient diffôrents de ceux de France, ou semblables à ceux d'Italie, qui ont huit ou dix pouces de largeur et qui n'en ont pas plus d'un de profondeur. Pendant que le Prince dinait sous sa tente, les nègres de sa suite furent traités dans plusieurs petites loges qu'on avait dressées pour eux. Les soldats et les matelots français qui accompagnaient D'Elbôe eurent part aussi à la l'été, et tous les restes des aliments Turent distribués à la populace.
D'Elbée, en sortant de ta tente, jeta quelques poigoôes de bujis, qui excitèrent beaucoup' d'acclamations. Depuis ce moment le commerce fut ouvert, et les Français eurent la liberté de traiter avec les sujets du Roi.
L'âge du Prince était de trente à treute-oinq ans. Il n'avait pour habits que deux pagnes, qui traînaient tous deux jusqu'il terre ; l'un de satin, l'autre de taffetas ; avec une lai^e échappe de tafletas autour de la ceinture.
Le reste du corps était nu, mais il avait sur la tête un chapeau garni de plumes rouges ot blanches, etdes sandales rouges aux pieds.
Lorsque les Français prirent congé de lui, vers le soir. il renouvela ses civilités, en leur promettant toutes sortes de bons olflces en laveur de leur Nation. Il voulut voir entrerd'Elbée dans sa chaloupe. Plusieurs nègres fort robustes la prirent sur leurs épaules, et la transportèrent audelàdesplus grossesvagues. D'Elbée fit saluer le Prince par des cris de joie, qui servirent de signal aux doux vaisseaux pour faire successivement quatre décharges de douze pièces de canons.
Dubourg et Carloi', qui demeuraient au rivage, se mirent, comme le Prince, chacun dans un hamac porté par des nègres. On leur mit. comme à lui, des parasols sur la tête. Ils pai'tirent avec lui, toujours accompagnés de ses gardes, de sa musique, et d'une grande foule de peuple Il était nuit lorsqu'ils arrivèrent à Offra.
Le jour suivant, qui était le 21 de janvier, le Prince fît uae visite à DubouPg, avec ses deux grands capitaines, et lui proposa de l'accompagner à Assem.
II fit préparer deux hamacs pour lui et pour Carlof. Le départ fut dill'éré jusqu'au 24.
Ka voyageant avec le Prince.les deux officiers de France eurent i'avautage de voir le pays pendant le jour ; faveur que i'oD refuse à tous les étrangers. Le Prince leur donna une l'été au Grand-Foro, village considérable, qui est à moitié cliemin eiiti-e Offraet Assem. Comme ils étaient partis assez tard, ils furent surpris des ténèbres avant que d'arriver à la capitale.
On les conduisit au Palais, dans un appartement qu'on avait préparé pour eux, et leRoi leur fit porter à souper.
Dans le même temps d'Elbée débarquait ses marchandises, qui furent transportées du rivage à Offra par des nègres. Leur salaire n'était que de vingt bujis pour ciiaque voyage. Mais quelque petit qu'il puisse paraître, il était proportionné i leur fardeau, qui n'excède jamais deux barresde fer, ou l'équivalent de ce poids. Ils le nomment Tonjé. La barre de fer n'a ici que neuf pieds de long et deux pouces de large, sur un quart d'épaisseur. Les présents destinés au Roi turent portés de même jusqu'à la Capitale, avec les mardiandises qui devaient servir à commercer avec les Grands.
Le 27 de Janvier, Dubourg eut sa première audience du Roi, en qualité d'Ambassadeur du lioi de France. 11 fut introduit par le Prince, flls du Roi, par le Grand-Prêtre et les Grands Capitaines.
Le Roi le fit asseoir sur un lit de coton, près de son fauteuil ou de son Trône. Dubourg lit son compliment en langue Portugaise, que ce Prince entendait et parlait parfaitement.
Cependant il se le fit expliquer, par ses deux interprètes nommés Matteo et Francisco. L'office d'interprète est ici fort considérable ; mais la moindre erreur expose au supplice celui qui le remplit.
Le roi ûtuue réponse obligeante, après laquelle Dubourg
lui présenta le carrosse et les autres présents de la Compagnie. Ensuite il lui demanda ia permission de bâtir uneloge ou un comptoir à Offra, en promettant que la compagnie Française enverrait chaque année quatre vaisseaux pour le commerce. Le Roi répondit qu'à l'f^gard du commerce les Hollandaislui envoyaient tous les ans plus de vaisseaux qu'il n'en pouvait charger, que l'année précédente plusieurs avaient été obligés de retourner sans cargaison ; qu'il y en avait actuellement six sur la côte et quatre à Mina, qui n'attendaient que l'avis Je leur comptoir pour venir sur sa rade ; enfin qu'il n'avait besoin ni de vaisseaux, ni de marchandises; que les Hollandais d'ailleurs lui faisaient des offres considérables pour l'engager dans une alliance exclusive, et qu'il avait d'autant plus de raisons de les accepter, que les Anglais paraissaient négliger son commerce, et que les Français après l'avoir autrefuis cultivé, n'étaient pas plus lidèles à leurs engagements ; faute qu'il n'avait point à reprocher aux Uollandais. Sa Majesté ajouta que malgré de si justes sujets de plainte, ce qu'il avait appris de la grandeur du Roi de France et du zèle qu'un de ses ministres avait pour le pi'Ogrès du commerce faisait naître dans son cojur un vif espoir de mériter l'estime d'un si grand Monarque, par les faveurs qu'il était résolu d'accorder à ses sujets, que dans cette vue il avait déjà donné ordre & son Grand-Capitaine de bâtir à OITra un comptoir pour les Français, de protéger leur commerce, et de l'encourager de tout son pouvoir.
Dubourg se fit apporter les plus précieuses marchandises des deux vaiss^eaux. Il en offrit le choix au Roi. Celte galanterie produisit un effet merveil leux, et donna une haute idée delà politesse des Français,
Dubourg étant tombé malade la direction du commerce fut abandonnée à Carlof, qui mit aussitôt le prix des esclaves à dix-huit barres par tète, quoique jusqu'alors il n'eut jamais été au-dessus de douze. Le but de cette politique était de ruiner le commerce des Hollandais. En effet ils aimèrent mieux garder leurs marchandises que de ne pas en tirer leurs anciens avantages.
Carlof envoya des présents a la Reine-Mère et à la Reine. Ensuite se livrant aux soins du commerce, il commença par actieter du Prince, du Grand-Prétre, et des Grands-Capitaines, trois cents esclaves qu'il fit conduire immédiatement à bord. Un officier du Roi lui en amena soixante-quinze auti'es, de la part de ce Monarque, pour le paiement des marchandises qu'il avait choisies.
Le 8 de l'évrier, on publia dans toute l'étendue du Pays une proclamation, qui accordait la liberté de vendre, à ia Compagnie, le nombre d'esclaves dont le Roi était convenu avec les ofïïciers Français, Comme le traité avait été signé à Offra, les receveurs du domaine y établirent une douane, et les mêmes droits que dans la Capitale. Les esclaves achetés au Rf)i en furent exempts.
Dès le premier jour de Mars, la ./«sli'ee aurait pu mettre à la voile avec sa cargaison complète, si d'Elbée n'eut été résolu d'attendre son second bâtiment. L'enviede hâter son dépai-t lui fit faire un voyage à la Cour, accompagné de Carlof et de Marriage, et suivi de ses domestiques.
Le Vice roi d'Offra leur fournit des hamacs et des porteurs. N'ayant pas le Prince pour guide, leur marche se fit pendant la nuit- Mais le temps était clair, et la lune si bi'illante qu'il leur fut aisé d'observer que le pays est plat et uni, bien cultivé et rempli de villes et de villages. Le capitaine des Etrangers qui était chargé de leur conduite, et qui se faisait porter dans un hamac à la tête du convoi, eut soin continuellement d'éviter les villes, et fît quantité de détours pour les laisser toujours à quelque distance.
D'Elbée entra dans la capitale avant le lever du soleil. Mais pendant le séjour qu'il y fit, on lui accorda la liberté de visiter la ville, et les lieux voisins, sous l'escorte de deux officiers du Roi. A son arrivée, il avait été conduit à l'appartement des Français, où le roi lui avait envoyé toutes sortes de rafraîchissements.
Le Prince, le Grand-Prêtre, et tous les Grands lui ayant fait les mêmes civilités, il se fit assez de provisions pour traiter deux cents personnes.
Le lendemain il reçut la visite de tous les Qrands ; mais
le Prince se fit excuser de ne pouvoir lui rendre la sienne, parce qu'il ;ivait perdu un de ses enfants.
Il se tenait renfermé, sans voir personne, ce qui se passe dans le pays pour la marque d'une extrême douleur.
Le Roi ne rend jamais de visites. Mais il voulut accorder une faveur extraordinaire à. d'Elbôe, en le recevant le môraejout' à l'audience. Les deux Grands-Capitaines reçurent l'ordre de le cooduii'e, en marchant à ses deux côtés.
Il fut introduit dans un jardin du Palais, oii le Roi était assis dans un fauteuil de Damas, sous une véranda.
Ce prince qui se nomme Tofimn paraissait âgé d'environ soixante-dix ans. 11 était de haute taille et d'une grosseur proportionnée.
Ses yeux étaient grands et pleins de feu.
Si sa contenance faisait juger avantageusement de sa pénétration, de son jugement, et de sa sagesse, ses discours et ses l'épouses, dans une longue audience, ue firent pas moins connaître la vivacité de son esprit. Il était vêtu de deux pagnes, à la mode Persienne, l'un sur l'autre, comme deux jupons. Celui de dessous étaient en tafl'etas, et l'autre de satin piqué. Une large ôcliarpe de taffetas lui servait de ceinture. Il avait le reste du corps tout-a-fait nu ; mais 11 portail sur la tête une sorte de bonnet de toile bordée de dentelle, et par dessus, un couronne de bois noir, luisant comme de l'ébène. qui rendait une odeur agréable. Il tenait dans la main un petit louet, dont le manche, qui était aussi de bois noir, avait plusieurs ornements. La corde était de soie ou de Pite. D'Elbée s'étant approché, avec trois profondes révérences, le Roi lui présenta la maia et prit la sienne. En la lui pressant, il fit craquer trois fois son pouce, par un témoignage distingue d'affection et de faveur. Ensuite ayant fait apporter des nattes et des coussins, il l'invita par un signe de s'asseoir avec ses deux Officiers, tandis que les domestiques attendirent hors de la galerie.
Après les compliments ordinaires, d'Elbôe pria le Roi de laisser aux Français la liberté de se bâtir un comptoir ^ leur gré, parce que celui qu'il leur avait donné lui-même
était trop petit et fort incommode, il ajouta qu'il le suppliait de donner des ordres pour la sûreté du directeur et des facteurs d'Offra. Le Monarque répondit que les Français pouvaient compter sur sa protection ; qu'il na souffrirait pas qu'où leur donnât le moindre sujet de plainte ; et qu'il allait ordonner que les dettes de ses sujets fussent payées dans l'espace de vingt-quatre heures ; qu'à l'égard du comptoir d'Oifra il chargerait le Prince son fils, et les deui grands Capitaines de s'y rendre en personne pour faire augmenter les bâtiments, mais qu'il ne pouvait permettre aux facteurs Français de bâtir suivant les usages de leur Pays : < Vous commencerez, lui dit-il, par une balte- « rie de deux pièces de canons ; l'année d'après vous eu < aurez une de quatre, et par degrés votre comptoir de- « viendra un fort qui vous rendra maître de mon pays, et « capable de me donner des lois. » 11 accompagna ce raisonnement de plusieurs comparaisons fort justes, et fort ingénieuses, avec un air si gai et tant de bonnes plaisanteries, que d'Elbôe ne put se fâcher d'un refus si gracieux et si politique.
Il ajouta qu'il était surpris que le royaume de France étant si spacieux et si rempli d'habiles ouvriers, la Compagnie chargeât ses vaisseaux de marchandises communes, telles qu'il en venait d'Angleterre et de Hollande. D'Elbôe répondit que ce premier voyage n'était qu'un essai de la Compagnie pour reconnaître la nature du commerce d'A.rdra ; mais qu'à l'avenir elle enverrait à sa Majesté ce que la France avait de plus rare et de plus curieux. 11 la pria de nommer ce qu'il trouverait de plus agréable. Le Roi nomma une épée française à poignée d'argent et un coutelas, de grands miroirs, de belles toiles, des mules de velours, du drap écarlate, des gants parfumés, des bas de soie, et quelques autres marchandises d'ajustement.
D'Elbôe lui promit d'en apporter lui-même, ou d'en envoyer par le premier vaisseau qui partirait de France après son retour. Cette conversation fut suivie d'un présent de deux pistolets et d'un fusil garnis d'argent, que le Roi parut recevoir avec beaucoup de satisfaction. Il invitale
Commandant Trançaisà voir le Prince son fils.en l'assurant que sa visite serait reçue volontiers, quoique le Prince fût dans la douleur d'une perte Ibrt récente.
Ensuite le prenant par la main, il le congédia, avec plus de l'aveura, et dedistinctiou qu'il n'en avait jamais marqué pour aucun autre Européen.
Ce prince est si respecté de ses sujets, qu'à l'exception de son fils et du Urand-Prêtre, personne ne parait devant lui sans se prosterner le visage contre terre. Seulement lorsqu'ils sont obligés de lui répondre, ils lèvent un peu la tête, pour la baisser aussitôt qu'ils ont cessé de parler. D'Elbée fut témoin, dans son audience, que les deux Orands Capitaines n'étaient pasesempts de cette humiliante cérémonie. Mais le Prince et le Grand- Prêtre en étaient dispensés. Ils parlaient debout au Roi, et leur rang ou la faveur de ce Monarque leur donnait la liberté d'entrer au Palais jour et nuit, a toutes les heures sans y être appelés.
D'Elbée ayant obtenu du Roi la permission de voir le Palais et les jai-dins, visita tous les appartements, à la réserve de celui des femmes, où personne n'a la liberté d'entrer. Il fut conduit chez le Prince par le Orand-Capitaine de la cavalerie, à la tête de cent cavaliers nègres, arnaôs d'arquebuses et de sabres. Leurs chevaux sont gros et robustes, mais fort mal eu bouche. Leurs selles sont petites et plates, sans ôtriers, à la manière du Portugal.
L'habillement de cette cavalerie consiste dans un seul pagne, un bonnet pointu comme nos dragons, des bottes de cuir, ou plutôt des bottines, qui ne vont qu'au milieu de la jambe, et de grands éperons qui n'ont qu'une seule poiute. D'Elbée et sa suite étaient dans des hamacs. On lui portait un parasol sur la tête.
Le Prince ne faisait pas sa demeure dans la Capitale. Sa Cour était une petite ville, qui n'en est éloignée que d'une lieue. Comme Assemn'a qu'une seule porte, la cavalcade qui escortait d'Elbée fut obligée défaire le tour des murs pour gagner le chemin.
Le Prince reçut le Commandant Français avec beaucoup de caresses. C'était une faveur extraordinaire de le
dispenser du cârômonial ; car l'usage ne permet point aux personnes de distinction de recevoir compagnie pendant le deuil. Sa salle d'audience était fort grande et couverte d'un tapis de Turquie.
Leprioce parut, assis sur une natte. Il en fit apporter d'autres pourd'Elbée et les deux officiera Français *]ui l'accompagnaient. Après une heure de conversation, où le l'rince renouvela ses promesses d'amitié et de zôle pour les Finançais, on apporta des liqueurs, il but bouche à bouche avec d'Elbôe, et fit présenter des liqueurs aux deux autres.
Ensuite, s'étant levé, les Français prirent congé de lui etretournûrent vers la ville par [a même route. Mais ils s'arrêtèrent à la maison du Grand-Prétre, qui avait invité d'Elbôe à souper.
Ils y furent reçus avec une politesse dont on ne trouve point d'exemnle dans les autres voyageurs. La salle de festin était recouverte d'un grand tapis de Turquie, sur lequel on étendit des nattes d'une finesse et d'une propreté admirables, pour servir de nappe. La vaisselle était de terre de Delft, et les serviettes plus grandes du double que les nôtres. Les mets consistaient en diverses sortes de viandes, rôties et bouillies, avec des ragoûts à la mode du pays. L'abondance et la variété régnèrent pour les liqueurs.
Enfln le Grand-Prêtre n'avait rien épargné dans une fête dont il voulait se faire autant de mérite auprès de son maître que d'honneur aux yeux des étrangers. Comme il n'ignorait pas que l'usage des Européens n'est point de s'asseoir à terre, il avait préparé des coussins de tafletas et de satin pour rendre leur situation plus commode. Un concert de musique se fit entendre au milieu du repas.
C'étaient des voix qui ressemblaient t celles des enfants et qui paraissaient venir de loin. Elles étaient accompagnées d'un tintement de cloches, qui s'attira l'attention de d'Eibée, parce qu'il crut y trouver de l'harmonie.
Le Grand-Prétre, qui parlait très bien la langue portugaise, lui demanda ce qu'il pensait des voix auxquelles il paraissait prêter l'oi-eille. D'Elbôe répondit que c'étaient sans
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femmes ; nuis pour root oooraiocre de l'aflectiou que je porte aox Français, je suis prêt, ai vuds le souhaitez, & ▼ouadoaaereette satisfaction. D'tCibte parut Tort sensitriei cette marque de confiance. A Ea lin dn soupet- le Grand- ITétre le coadaisit avec ^ compagnie dans une galerte haute, d'où l'oa pouvait jeter tes yeux par une feoéire dans la salle à manger. Les femmes y étaient rassemblées au nombre de soixante-dix ou quatre-vingts.
belles n'avaient pour babils que des pagnes on des jupons qui les couvraient depuis la ceinture jusqu'aux pieds, ei toutes les parties snpiirieures étaient nues. Quelques-unes portaient des ceintures de tall'etas. tilles étaient assises sur des nattes, des deux ci>tës de la galerie, assez serrées l'une Hprèsl'autre. L'arrivée du Pontife et celles des étrangers parut leur causer aussi peu d'énioliun que de curiosité. Elles contiouèrent leur concert, en frappant, avec de peli- (es baguettes, sur des cloches de fer, et d'autre métal, de la forme d'un cylindre et de dilTérentes grandeurs. Lear modestie, dans une occasion :^î extraordinaire, parut fort louable h d'Elbée. et sa l'éllexion l'est aussi. Mais que pensei" de Labat, son éditeur, qui semble croire ici qu'en vertu de sa correspondance avec le diable, le Grand-Prêtre avait fasciné les yeux de ses femmes jusqu'à les empêcber d'apercevoir les Français,
Au coin de la galerie, d'Elbée observa une figure blanche, de la grandeur d'un enfant de quatre ans. H demanda ce qu'elle signifiait: « C'est le diable, lui dit le Prêtre,
— Mais le diable n'est pas blanc, lui répondit d'Elbée,
— Vous le faites noir, répliqua le Prêtre, mais c'est une grande erreur, pour moi qui l'ai vu. et qui lui a parlé plusieurs lois, je puisvous assurer qu'il est blanc. Il y a six mois, coatinua-t-il, qu'il m'apprit le desseiu que vous avieï
l'orme en France de tourner Ici votre commei-co. Vous lui êtes fortobligôs, puisque suivaut ses avis, vous avez négligé les autres Européens pour trouver ici plus promptement votre cargaison d'esclaves ».
D'Elbée se crut libre de penser tout ce qu'il voulait de ce discours, et ne jugea point à propos d'entrer là-dessus eu dispute avec le Grand-Prêtre.
Ce Pontife d'Ardr.1 était un homme d'environ quarante ans, grand, bien t'ait, et d'une physionomie agréable. Il portait le même habillement que les principaux Officiers du Roi, c'est-à-dire deux grands pagnes d'étofite de soie ou de brocard, l'un sur l'autre ; une grande écharpe à la ceinture ; des caleçons de coton d'assez bonne longueur, des sandales ou des escarpins de cuir d'Espagne ; un chapeau à l'européenne ; un grand couteau A manche doré, qui pendait à sa ceinture, avec une canne à la main. De tous ces ornements il ne quitte que sa canne quand il entre dans les appartements du Roi, dont ii est le premier Ministre pour les affaires d'Etat comme pour celles de religion. Il jouit seul du droit de se présenter devant son Maître à toutes les heures du jour, et de lui parler librement sans se prosterner. Ses civilités pour les Français ne se démentirent pas jusqu'au dernier moment. Il les conduisit jusqu'à la porte de son Palais, et ne voulut rentrer qu'après les avoir vu dans leurs hamacs. La même nuit ils furent transportés il Oifra, avec la même escorte qui les avait amenés à. la Capitale.
Depuis que les contrées de Juida et de Popo ont été démembrées du Ftoyaume d'Ardra, son étendue n'est pas considérable du côté de la mer. Il n'a pas plus de vingt-cinq lieues au long de la Côte ; mais s'enfonçant bien plus loin dans les terres, ses bornes à l'est et a l'ouest, qui sont les rivières de VoUa et de Bénin, renferment un espace d'environ cent lieues. Cependant il ne peut mettre sous les armes que quarante mi Ile hommes; ce qui n'approche guèi'e des forces du Royaume de Juida, qui en peut lever deux cent mille. Mais il faut considérer que les troupes d'Ardra forment une milice régulière qui est entretenue coos'
tanimeiit, et qui ne manque que d'officiers et J'arnies à feu pour faire rentrer dans la soumissioa les provinces rôvol- ' téPM. Le peuple d'irdra ij^iiore l'art de lire et d'écrire. Il emploie pour les calculs, et pour aider sa mémoire, de petites Cl irdos, iivec des nœuds qui ont leur signification.
Les Grands, qui entendent la langue portugaise la lisent, et l'ôcrivent fort bien ; mais ils n'ont point de caractères pour leur propre langue.
Tous les Nègres do quelque distinction portent ici deux pagnes de tailetag et d'une aiilre étoil'e de soie, lia ont des échappes de soie, les unes en ceintures, d'autres en forme de baudrier.
Leur usage ordinaire est d'avoir la tête et les pieds nus; mais il leur est libre de porter des bonnets ou des chapeaux, et des sandales ou des bottine», excepté lorsqu'ils paraissent devant le Roi. Les gens du conmjun ne sont couverts que depuis les reins jusqu'au genoux, d'une pièce de serge qu'ils se piissont deux fois autour du corps et dont les deux bouts sont croisés au dessus du nombril.
Les laboureurs, et les pauvres n'ont qu'un morceau de natte ou coton, sur le devant du corps, pour cacher leur nudité.
Les habits des femmes de condition sont des pagnes et des ôcharpes. Comme elles sortent rarement, elles ne se couvrent ni la tête ni les pieds. Les femmes du commua n'ont que des pagnes très courts.
Une femme mariée qui se prostitue à un esclave, devient elle-même l'esclave du Maître de son amant, lorsque ce Maître est d'une condition supérieure à celle du mari ; mais au contraire, si la dignité du mari l'emporte c'est l'adultère qui devient son esclave.
Tous les Oiîiciers de la maison du Roi joi^ent le titi'e de Capitaine au nom de leur emploi. Ainsi le grand Maître d'Hôtel se nomme Capitaine de la table ; le Four\-oyeur, Capitaine des vivres ; l'Echanson, Capitaine du vin, etc..
Personne ne voit manger le Roi, il est même défendu sous peine de mort, de le regarder lorsqu'il boit. Un Officier donne le signal avec deux baguettes de fer, et tous les
assistants sont obligés de se prosterner, le visage contre terre. "Celui qui prôsente la coupe doit avoir le dos tourna vers le Roi, et le servir dans cette posture. On prétend que œt usage est institué pour mettre sa vie à couvert de toutes sortes de charmes et de sortilèges. Un jeune enl'ant que le roi aimait beaucoup, et qui s'était endormi près de lui, eut le malheur de s'ôveiiler au bruit des deux baguettes et de lever les yeux sur sa coupe au moment que le Roi la touchait de ses lèvres.
IjB grand-Prêtre, qui s'en aperçut, fit tuer aussitôt l'enfant et jeter quelques gouttes de son sang sur les habits duRoi, pour expiei- le crime et prévenir de redoutables conséquences.
Le roi est toujours servi à genoux. On rend les mêmes respects aux plats qui vont à la table ou qui en sortent c'est-à-dire qu'ù l'approche de l'Ofticier qui les conduit, tout le monde se prosterne et baisse le visage jusqu'à terre.
C'est un si grand crime d'avoir jeté les yeux sur les aliments du Roi que le coupable est puni de mort et toute sa famille condamnée à l'esclavage. Il faut supposer néanmoins que les cuisiniers et les officiers qui portent les vivres, sont exempts de cette loi.
Quoique les femmes du Roi soient en fort grand nombre, il n'y en a qu'une qui soit honorée du titre de Reine. C'est celle qui devient mère du premier ni;ïle. Les autres sont moins ses compagnes que ses esclaves.
L'autoriià qu'elle a sur elles est si peu bornée, qu'elle les vend quelquefois pour l'esclavage, sans consulter même le Roi,qui est obligéde fermer les yeux sur cette viulence. D'Klbée fut témoin d'une aventure qui confirme ce récit. Le roi Tolizon ayant refusé à la reine quelques marchandises ou quelques bijoux qu'elle désirait, cette impérieuse Princesse se les fit apporter secrètement ; et pour les payer au Oomptoir, elle y fit conduire huit femmes du Roi, qui reçurent immédiatement la marque delà compagnie et furent conduites à bord.
Ces malheureuses créatures n'auraient pas résisté longtemps au chagrin de leur disgn'ice, si d'Klbée n'^ut pris
soin deies faire traiter avec an pen de distinction. Elles arrivôrent ea bonne saoté h la Martinique.
Les Hol landais qui voyaient d'uoœil d'envie le nouvel établi^semeDtdes Français dans le Royaume d*Ardra et la laveur dont ils jouissaient à cette Cour, commencèrent a craindre sérieusement pour lear commerce. La {iréseuce ded'Elbée et de ses deux vaisseaux les avait forcés de contraindre leur ressentiment. Mais le départ de la Justice, qui laissait ia Concotife seale ; la mort du sieur Jamain, capitaine de ce vaisseau, qui arriva peu de jours après, et l'arrivée de deux bâtiments de leur nation qui entrèrent dans la rade, leur fit lever le masque avec si peu de ménagement qu'ils commencèrent par arracher le pavillon fraui^ais du comptoir de Praya, sous prétexte qu'ils étaient seuls en possession de ce privilège, Marriage, directeur ■ français, se hâta de paraître avec tous ses gens^ pour s'opposer à cette violence- Mais lelidalgo N^re, ou le gouverneur de la Ville, interposa si heureusement son autorité, qu'il rétablit quelqu'a[^areoce de pais entre les deuxnations. II leur i-eprésenta combien son maître serait offensé de leurs emportements ; et, leur déclarant qu'il ne souflrirait rien dans ses Etats, de contraire à la tranquillité publique, il fit craindre aux agresseui-s d'en être chassés sans retour .
Cette menace arrêta la furie des Hollandais, et leur lit promettre de s'en rapporter à la décision du Roi. Chaque partie dépêcha un courrier à la Capitale et reçut ordre dj s'y rendre, sans avoir la hardiesse de prétendre àdes innovations dans les droits et dans le commerce. Une affaire si importante jeta leroî e( son conseil dans un extêmeembarras. Leur incertitude durait encore, lui-sque les deux facteui^ arrivèrent à la Cour ; et le feu de la division fat • prêt de se rallumer à l'occasion d'une nouvelle dilUculté.
Le facteur hollandais demandait la préséance sur Marriage, facteur français. Marriage lui répondit froidement que s'il osait faire un pas devant lui il lui passerait son épée
au travers du corps. Le Prince héréditaire eut la sagesse de prévenir cette querelle, en donnant la main droite à Marriage, et lagauche au facteur hollandais. Il les conduisit dans cet ordre à l'audience.
A l'exemple du Prince, le Roi plaça le Français sur une natte à sa droite, et le Hollandais à sa gauche. Ensuite il leur laissa la liberté d'exposer leurs plaintes. Le Hollandais, après une longue harangue insista sur l'ancien établissement de sa Nation, quoiqu'il ne put désavouer que les Etats Généraux ses Maîtres avaient toujours reconnu la supériorité du pavillon français. Marriage fit une réponse assez brusque, et ne manqua pas d'humilier le Hollandais, en lui rappelant l'origine de la République et l'obligation qu'elle avait à la France de sa liberté.' On commençait ii s'ôchaufl'er de part et d'autre, lorsque le Roi imposa silence aux deux partis, leur tint ce discours avec beaucoup de
« Ije pègletiient des droits delà préséance et du pavillon appartient â vos Maîtres. Comme j'ignore leur puissance, il ne me conviendrait pas de décider là-dessus, et c'est à eux que vous devez vous adresser. Quoique ladate de l'établissement hollandais dans mes états semble leur donner quelque droit â la préséance sur de nouveaux venus, les grandes choses qu'on m'a racontées du Roi de France, et de l'étendue de ses domaines, me portent plutôt à blesser un peu les prétentions des Hollandais qu'à manquer de i-espect pour un si grand Prince. Ainsi je vous défends à tous deux d'arborer vos pavillons et de recommencer vos disputes, jusqu'à ce que vous ayez reçu la décision de vos supérieurs.
Kt comme je souhaite beaucoup de connaître la grandeur du roi de France et de l'assurer de ma considération, je nomme pour mon ambassadeur auprès de lui Matteo Lopez, interprète de ma Cour, et je vous demande pour ce ministre, contiuua-t-il, en s'adressant à Marriage, le passage sur votre vaisseau, dans l'espérance que vous prendrez soin de lui, et que vous le ferez si'irement conduire à la cour de votre Roi, En attendant, mavolouté est que vous
vous embrassiez, devant moi, que vous mangiez ensemble et que vous nie promettiez de vivj-e en bonne intelligence. » Les deux facteurs trouvèrent trop d'équité dans cette décision pour ne pas s'y soumettre. Ils s'embrassèrent, et lui-eut traités magnillqueraent par le Prince dans un des appartements du l'alais. Le Uoi leur envoya divers mets de sa tableet du vin de sa bouclie. Il leur lit dire qu'il les aurait honorés desacompagnie, s'il n'eût été retenu par les usages du pays.
Ensuite il accorda une longue audience à Marriage, sans autre témoin que le l'rince et l'Ambassadeur. Comme le vaisseau français était prêt à partir, Lopez eut fort peu de jours pour se disposer au voyage. Les présents que le Roi d'Ardra envoyait au Roi de France n'avaient de précieux que leur nouveauté. Us consistaient en deux poignards et deux zagaies fort bien travaillés ; une veste d'étoffe du pays, et un tapis d'écorce d'arbre d'une finesse admirable.
La Concorde mit à la voile avec près de six cents esclaves et l'Ambassadeur nègi-e fut traité avec toute la distinction qui convenait à son mérite personnel et à son caractère. La blancheur de ses cheveux et de sa barbe, le faisait reconnaître pour un vieillard ; mais il marchait d'un pas ferme, il avait de la vivacité dans les yeux, un air de qualité, et la physionomie fort agréable. Ses manières étaient douces et polies. Il pariait la langue portugaise avec beaucoup d'élégance,
A l'ofiice d'interprète, il joignait celui do secrétaire d'Etat. Il avait été élevé dans les principes de la religion romaine, et s'était engagé à recevoir le baptême aussitôt que le Roi son Maître aui'ait i-eçu des missionnaires. Il savait les prièi'es de l'église en Portugais, et pendant le voyage il ne manqua jamais d'assister à la messe avec beaucoup de vénération. C'était un homme sensé, qui parlait peu, mais faisait beaucoup de questions, et qui écrivait soigneusement tout ce qu'il voyait ou entendait. Dans plusieurs Ambassades, dont il avait été chargé aux Cours de Bénin et d'Oyko, il paraissait qu'il avait acquis une par-
faite conuaissance des régions voisines de celle d'Ardra, Son ti'ain consistait en trois de ses femmes, ti'ois de ses plus jeunes enfants, et sept ou huit domestiques.
Le vaisseau français n'arriva que le 13 de septembre à la Martinique ; mais dans une ai longue route il lui mourut peu d'esclaves. Monsieur de Baas, lieuteuaiit général et gouveroeur de la Martinique, et le sieur Pelletier, directeur général de la Compagnie, Tirent un accueil fort honorable à l'Ambassadeur. Comme l'hiver approchait et que son habillemeat ne convenait point au climat de l'Europe, ils le firent iiabiller à la Française, lui et toutes les personnes de aa suite. On prit le même soin de lui fournir toutes les commodités nécessaires au voyage. Il s'embarqua le 27 septembre, sur un vaisseau de la Compagnie ; mais les vents contraires tirent durer la navigation pendant soixante-quatre jours, jusqu'au port de Dieppe, où il jeta l'ancre le 3 décembre. Il y fut reçu avec toutes sortes d'honneur par le gouverneur de la ville, qui l'arrêta quelques jours, pour le rétablir des fatigues du voyage. Les directeurs de la Compagniene furent pas plus tôt informes de son débarquement, qu'ils tirent disposer à Paris l'Holel de Luynes pour sa ['éception. A son approche ils envoyèrent au devant de lui deux de leurs membres avec deux carrosses à six chevaux, qui le reçurent à St Denis.
11 fit son entrée dans Paris le 15 de décembre, et la Compagnie le lit complimentera l'hôtel oii il était descendu.
Aussitôt que le Roi fut informé de son arrivée, il lui envoya un de ses gentilshommes ordinaires, avec ordre de demeurer près de lui, et de l'accompagner continuellement. La Compagnie lui envoya aussi d'Elbée et quelques autres officiers. Elle lui donna doux carrosses pour son usage ordinaire et le lit traiter avec beaucoup de magnificence. On lui dit que le roi devait venir à Paris le 19 et lui accorder sa première audience â dix heures du matin dans sou palais des Tuileries.
L'Ambassadeur flt paraître beaucoup de bon sens dans cette occasion. 11 dit à d'Elbée : « N'ai-je pas fait une faute, en sortant hier do cette maison ?
J'aurais dû ne rien voir jusqu'à ce ijue j'aie vu\e Roi, qui est le principal objet démon voyage. Je no veux plus sortii' avant que j'aie eu cet honneur. ■■
Tous !es directeurs de la Compaguie le visitèrent en corps. Celui qui portait la parole en langue portugaise, 3'âteadit d'abord sur la grandeur du Roi, sur ses richesses, et ses vertus.
Ensuite il ajouta que sou Excellence pouvait remarquer aiséiuent la différence qu'il y avait entre une compagnie qui était honorée de la protection d'un grand Roi, et celle des Hollandais. L'Ambassadeur lui répondit que ce qu'il avait vu en France depuis son débarquement, lui apprenait ;\ juger de la vérité ; et que, sans avoir vu les autres Pays de l'Europe, il s'imaginait aisément qu'il n'y en avait pas de comparable à la France : qu'il jugeait aussi de la puissance de la Compagnie par le traitement qu'il recevait d'elle, et qu'il n'avait pas besoin d'autres preuves pour se convaincre des impostures du l'acteur hollandais.
Mais, ajouta-il, j'aurai l'honneur de voir le Roi. Je l'assurerai que le Royaume d'Ardra est entièrement à lui, et que tous ses ports et son commerce sont au service delà Compagnie. Un des directeurs lui ayant demandé comment il se portait, il répondit ; « Ma santé était médiocre ; mais je me trouve mieux depuis que j'ai vu Messieurs de laCompagnie, et lorsque j'aurai vu le Roi, je me porterai parfaitement bien.
La Compagnie lui ayant fait faire des habits fort riches, pour lui, pour ses femmeset pour ses enfants, il dit à ceux qui les lui présentèrent ; i Je vois que la France veut faire briller ses richesses, en revêtant ainsi ceux dont la pauvreté est le partage.»
Le jour de l'audience, M. de Berlife, Maître des cérémonies, se rendit à l'hôtel de Luynes avec les carrosses du Roi etde la Reine, pour conduire l'Ambassadeur au Palais des Tuileries. Son Excellence fut placée dans le carrosse du Roi, et les enfants dans celui de la Reine.
Ils furent conduits dans la grande place des Tuileries. et les gardes français et suisses formaient deux bataillons,
Les deux compagnies des mausqiietaires du Rui eu formaient deux autres dans la cour intérieure.
L'Ambassadeui" marqua beaucoup d'admiration pour de sibelles troupes, et pour la richesse de leurs armes et de leurs parures. On l'introduisit dans une salle des appartements inférieurs, où l'on avait expiifé, ?ur de grandes tables, quantité de choses précieuses. Illes regarda longtemps avec beaucoup d'attention, et lorsqu'on lui demanda ce qu'il en pensait, il répondit : « Je vais voir le Roi, qui est fort au-dessus de tout ce que je vois. »
Après lui avoir laissé trois quarts d'heure pour se rassasier de ce riche spectacle, M. de Berlife vint l'avertir qu'il était temps de monter à l'audience. Iltrouva, des deux côtés de l'escalier, les Archers du Grand Prévôt de l'rance, vêtus magnifiquement, avec le marquis de Sourclies, leur chef, à leur tête. Les cent Suisses de la garde étaient rangés sur le haut de l'escalier jusqu'à la porte des appartements. A la porte même, il fut reçu par M. de Rochefort, capitaine des gardes du quartier, au milieu d'un cercle de ses officiera, et conduit entre deux rangées de gardes du corps jusqu'à la porte de la première antichambre, qu'il passa au travers d'une foule de personnes distinguées, dont la galerie était remplie.
Ce ne fut pas sans peine qu'il arriva au pied du trône, qui était à l'extrémité de la galerie, et où le Roi était assis sur une estrade de plusieurs degrés.
Sa Majesté était distinguée, non seulement par l'air de grandeur qui lui était naturel, mais par un prodigieux nombre de diamants dont ses habits étaient couverts. Il avait à sa droite Monseigneur le Dauphin, et M. le duc d'Orléans a sa gauche. Au-dessous de ces deux princes étaient des deux côtés, les Princes du sang, et plus bas les ducs et Pairs de France, qui formaient un cercle brillant autour du Trône. L'Ambassadeur fit une profonde révérence en arrivant au milieu de la galerie.
Il en fit plus loin une seconde, et une troisième lorsqu'il l'ut au pied du trône. On le fit monter sur l'estrade, et sos
enfants l'imitèrent. Le compliment qu'il fit était en langue purtui^aise,
Dans la situation où il était il leva un peu la tête pour le commencer. Le Roi d'Ardra, sou maître ayant entendu parler des merveilles que la Renommée publiait de sa Majesté Française l'avait envoyé pour assurer un si grand Roi de la passion qu'il avait d'obtenir son estime, et pour lui offrir la disposition de sa personne et de ses Etats, Le roi le fit lever, et s'apercevant qu'il tenait un papier à la main, avec quelques marques de confusion, il demanda ce que c'était. D'Elbée, qui servait d'interprète, répondit que l'Ambassadeur ayant appréhendé que la terreur de la Majesté royale ne mit quelque désordre dans son dis-cours, l'avait écrit la veilie, et l'avait fait traduire en français, dans l'espérance que Sa Majesté lui ferait lagràce d'en entendre la lecture. Le roi témoigna qu'il y consentait et donna ordre h d'Elbôe de lire le discours à haute voix. 11 était conçu en ces termes :
« Sire, le Roi d'Ardra et d'Alghemi mon souverain, m'a nommé ambassadeur auprès de votre Majesté [lour vous offrir tout ce que son royaume est capable de produire, et sa protection pour tous les vaisseaux qu'il vous plaira d'envoyer dans ses ports, vous assurant que ses domaines, ses ports, et son commerce vous sont entièrement dévoués et sont ouverts à tous vos sujets. Dans le dessein de convaincre plus parfaitenient voti'e Majesté du désir sincère qu'il a d'entretenir l'amitié qu'il vous prie de lui accorder, il m'a chai-gé de vous déclarer qu'à l'avenir les officiers de la Compagnie établis à Offra ne payeront pas plus de vingt esclaves poui' les droits, au lieu de quatre-vingts qu'ils payaient à présent ; c'est-à-dire moins que les Portugais ne payaient autrefois et que les Espagnols, les Danois, les Suédois, et les Anglais ne payent encore, eu faveur des Hollandais qui exei'ceut depuis longtemps le commerce avec eux. Mais il m'a ordonné d'assurer particulièrement votre Majesté qu'il pi'otégera vus sujets contre les entreprises des Hollandais, et qu'il sera fidèle à cette promesse. Il engai^e aussi sa ji^role que les vaisseaux fj-ançais, dans
ses ports, seront prôféréa ea toutes sortes aux vaisseaux hollandais, et qu'ils acJièveront de cliargei' avant que les autres aient la permission de chargei- leur cargaison.
« Le roi m'a chargé d'informer votre Majesté, qu'à l'occasion du dili'ôrend qui s'est élevé entre vos sujets et les Hollandais par rapport au pavillon, reconnaissant la distinction qu'il devait à un si grand prince, il a placé le facteur, votre sujet, à sa droite et l'a logé dans son Palais ; tandis que le facteur de Hollande n'a eu que la gauche et n'a été logé qu'avec le Prince son fils- Il souhaite à cette occasion, de savoir de votre Majesté quels honneurs elle demande pour son pavillon, afin qu'il puisse ordonner qu'ils lui soient rendus dans tous les pays de son obéissance.
« Entra plusieurs grâces qu'il espère de votre Majesté, il la supplie d'envoyer dans ses Etats deux religieux, pour instruire quelques-uns de ses sujets qui ont quelque connaissance de la l'eligion chrétienne, et qui souhaiteraient de la cultiver. Il m'a commandé aussi de présenter à votre Majesté deux de mes lîls, et de vous prier de les l'ecevoir favorablement, ce que j'estimerai le plus grand bonheur qui puisse m'arriver, par les avantages qu'ils trouveront au service d'un ai grand Prince ; enfin, de vous présenter deux poignards, deux zagaies, une veste et un tapis. Il supplie instamment votre Majesté de les accepter, et d'être persuaduô que si son pays produisait quelque chose de plus curieux ou qu'il pût croire plus agréable à votre Majesté, il vous l'aurait envoyé avec beaucoup de joie ; ne désirant rien plus ardemment que de persuader à votre Majesté que ses Etats vous appartiennent autant qu'à lui. »
Le Roi porta beaucoup d'attention à ce discours, et fit répondre à l'Ambassadeur, qu'il était fort obligé au roi d'Ardra son maître de ses compliments, et de lui avoii' envoyé unAmbassadeur dont la personne lui était fort agréable ; qu'il acceptait l'offre qu'il lui ferait de ses deux fils ; qu'ils demeureraient auprès de leur père pendant le séjour qu'il ferait à Paris, après quoi il prendrait soin d'eux luimême ;et que pour ce qui concernait le commerce il le renvoyait à la Compagnie.
Après cette réponse, M. de Berlife avait fait signe à l'Ambassadeur qu'il était temps de se retirer, il se prosterna encore aux pieds du Roi. Ensuite il se leva. Il fit une profonde révérence, et reculant en arrière, sans se tourner, il lit une nouvelle révérence a la porte de la galerie. M. de Berlife le fit remonter dans le carrosse du Roi ; et ie reconduisit à l'Hôtel de Luynes dans le mèoie ordre qu'il était venu.
Le lendemain qui était le 20 de décembre, à deux heures après-midi, M. de Berlife vint le prendre avec le même copt^e, pour leconduire à l'audience de la Reine. Il trouva sur le haut de l'escalier les cent suisses de la garde sur deux lignes, et le capitaine des Gardes le reçut à la porte.
Il fut introduit dans Tapparteiiient de la Reine, qui était environnée des princesses et de toutes les dames do la Cour, aussi parées que le deuil où l'on était alors pouvait le permettre.
L'Ambassadeur fit trois profondes révérences en entrant. Lorsqu'il fut à quatre pas de la Reine, il se prosterna, comme il avait fait devant le Roi, avec ses trois femmes, et ses trois enfants, et tous sept ils commencèrent à battre des mains, pour exprimer leur vénération. Ensuite, l'Ambassadeur se mit à genoux et fit son compliment en Portugais.
La Reine l'obligea de se lever malgré toute sa résistance, et lui fit une réponse fort gracieuse en Espagnol. Il se mit encore à genoux, se leva, et reculant en arrière il fit trois révérences jusqu'à la porte. Ses femra enfants imitèrent son exemple et firent paraître i extrême admiration par leurs regards. La foule était si grande, qu'ils no purent arriver aux carrosses qu'a beaucoup de difficulté.
Lb jour suivant l'Ambassadeur fut conduit au Louvre & l'audience de Monseigneur le Dauphin et reçut par M. de Montausier, qui l'introduisit dans l'appartement de ce Prince. 11 observa les mêmes cérémonies qu'à l'audience du Roi et de la Reine. Dans son compliment il félicita le duc de Montausier, d'avoir été choisi pour l'éducation du pre-
.mier Prince du monde. Il dità Monseigneui' le dauphin que le Prince liéi'élitaîi-a d'Ardr-a l'avait chargé de l'assurer de son respect et du désir qu'il a?ait de mériter son estime et son amitié. Ensuite il lui remit quelques armes que ce prince lui envoyait. Le Daupliin ayant fait une réponse obligeante à ce compliment, l'Ambassadeur se retira, et fut conduit comme les jours précédents.
Il rendit ensuite sa visite aux Ministres et aux principaux Seigneurs de la Cour, qui le visitèrent ù leur tour, avec toutes les caresses et les civilités possibles. On le conduisit à la comédie, oii l'on donna pour eux « le Festin de Pierre. »
Un spectacle si nouveau parut l'amuser beaucoup. Il assista souvent au service Divin dans les principales églises, et son attention y fut toujours édifiante. Les directeurs de la Compagnie lui donnèrent une fête à Rambouillet avec un concei't des hautbois du Roi, qu'il trouva plus agréable que la musique de son pays.
11 dit plusieurs fois assez plaisamment : « Ils me prendront pour un menteur lorsque je leur raconterai ce que j'ai vu en France, et mon récit surpassera toutes leurs imaginations ». Il y avait à Rambouillet quatre tables de douze couverts, qui furent toutes servies en même temps avec beaucoup d'élégance.
L'Ambassadeur fut placé à la première, avec les geutilsliorames de la Maison du Roi qui l'accompagnaient, et quelques directeurs de la Compagnie. Ses enfants et quelques directeurs occupèrent la seconde. Onplaçalesfemmes à la troisième, avec plusieurs dames françaises, qui s'étaient fait un amusement de les accompagner,
La quatrième tut remplie par quelques directeurs avec les amis qu'ils avaient invités. Les hautbois jouèrent pendant le festin. Tout le monde admira le bon sens, la politesse et la sobriété de l'Ambassadeur.
Après le dîner, on l'amusa quelque temps par divers spectacles. Ensuite on le conduisit à Vincennes, où il parut prendre beaucoup de plaisir à voir les appartements et la richesses des meubles. Il dit dans cette occasion, qu'après
avoir m la France, il était iniititode voir le reste du Monde. Il lut raïuenô à la lumière dos Ilaiiibeaux. On lui fit employer les jours suivants avoir divers palais de Paris et Ips belles maisons de campagne qui sont aux environs. Dans l'audience qu'il eut de M, de Lionne, secrétaire d'Etat pour les allaires étrangères, il fut reçu par ce ministre au haut de l'escalier, et conduit au travers de plusieurs riches appartements jusqu'au grand cabinet, où ilss'assirent chacunsur un fauteuil, au milieu d'un grand nombre de personnes de distinction qui avaient souhaité d'être témoins de cette visite. L'Ambassadeur dit à M. de Lionne, en Portugais, qu'ayant été envoyé par le Roi son maître pour oflrir au Hoi de France son service et la disposition de ses Etats, il regardait comme son principal devoir d'engager le ministre d'un si grand Pi'ince i ne point épagner ses bons ollices pour entretenir la correspondance que le commerce allait établir entre les deux Etats, et qu'il se llattait d'autant plus d'obtenir de lui cette grâce, qu'il était bien informé de son mérite particulier et du zèle dont il était rempli pour l'honneur de son Souverain.
Le ministre français lui répondit, qu'il employerait avec joie tout son crédit pour le service du mi d'Ardra et pour J'entretien de la bonne intelligence qu'il désirait. Ensuite il lui demanda quel ports le roi son maître avait dans ses Etats, si le royaume d'Ardra était d'une grande étendue, et s'il avait souvent la guerre avec ses voisins i l'Ambassadeur répliqua que le pays d'Ardra ne s'étendait pas beaucoup au long de la côte, mais que dans l'intôrieur des terres il fallait quinze jours pour le traverser ; que sur la côte d'Ardra, et dans toute la Guinée on ne trouvait point de ports ni de havres, mais de bonnes rades, où les plus grands vaisseaux pouvaient mouiller en sûreté ; que les tempêtes y étaient rares et qu'il n'y avait point d'autres incommodités pour le débarquement que la violente et continuelle agi' tation de la mer au long du rivage: que le Roi son Maître avait des voisins puissants, avec lesquels il était sans cesse en guerre : que dans ces occasions il marchait toujours & la
fête d'une aombreuse armée, qui était composés de cavalerie et d'infanterie, l'une et l'autre bien fournie d'armes et soumise aux lois d'une sévère discipline.
En prenant congé de M. de Lionne, qui le conduisit jusqu'à son carrosse, il fut mené à l'hôtel de la Compagnie, où tous les directeurs s'étaient assemblés pour le recevoir. Il leur die qu'il attendait depuis longtemps, avec impatience, l'occasion de leur faire ses remerciements, pour toutes les faveurs qu'il avait recrues et qu'il recevait continuellement de la Compagnie ; que sa reconnaissance serait éternelle, et qu'ils pouvaient le regarder comme un serviteur, dont le zèle et l'attachement ne soi'aient jamais capables de se refroidir. Les directeui's firent une réponse convenable, et le remercièrent de la diligence avec laquelle le Roi son maître avait expédié leurs vaisseaux la Concorde et la Jttstice, et de la faveur qu'il leur avait accordée en leur permettant d'établir un comptoir dans ses Ktats.
L'Ambassadeur témoigna quelque désir d'apprendre d'euxmêmes ce qu'ils avaient à proposer pour le progrès du commerce, et leur promit de consentira toutes leurs demandes, autant que ses instructions lui en laisseraient le pouvoir. Alors un dus directeurs lui fit les propositions suivantes au nom de la Compagnie :
1° Que les vaisseaux de la Compagnie, qui seraient envoyés pour le commerce au Royaume d'Ardra, eussent la préférence sur toutes les autres nations,
■>" Qu'ils ne payassent pour les droits que vingt esclaves, au lieu de quatre-vingts que les derniers vaisseaux avaient à payer, et qu'en faveur de la France cetimpôt fût réduit aux bornes qu'il avait du temps des Portugais.
3° Que le Roi d'Ardra obligeât ceux de ses sujets qui devaient quelque chose au comptoir de la Compagnie à s'acquitter promptement.
4° Que les facteurs français fussent dispensés de faire crédit aux seigneurs d'Ardra lorsqu'ils ne les croiraient pas capables de payer.
5" Qu'il pliit au Roi de prendre sous sa protection immédiate, la Compagnie, ses facteurs et ses etlets.
A ces conditions, la Compagnie promettait île tenir ses magasins constamment remplis de tnarcliandises, jusqu'à la valeur de cinq cents esclaves, pour servir comme de caution dans la main du »oi, d'envoyer annuellement un nombre de vaisseaux pour le fonds du commerce, et de ne s'engager, pour la traite des esclaves, avec aucun autre Prince.
Après avoir réfléchi sur ces cinq articles, l'Ambassadeur les approuva sans restriction, il la réserve du premier et du dernier. Sur le premier, il répondit, que si la Compagnie voulait promettre formellement de ne faire la traite des esclaves qu'avec le Roi son maitre, il pouvait l'assurer qu'elle aurait toujours la préférence et que ses vaisseaux seraient chargés avant tout autre nation. A l'égard du ciaquième il ne voulut s'engager qu'à faii'e tous ses eBorts pour l'obtenir du Roi d'Ardra, pareil que n'étant pas sûr de ses intentions il ne pouvait se rendre garant du succès.
Tel fut le résultat de cette négociation. I.a Gorapagnie en fit dresser un acte authentique, dont on tira deux copies qui furent signées desdeux parties ; l'une pour être conservée en France, l'autre pour être remise entre les mains de l'Ambassadeur. H lit présenta l'assemblée d'un tapis d'écorce d'arbre, et les directeurs lui donnèrent un grand miroir avec un cadre de cuivre doré, dont il parut fort satisfait. En pranant congé d'eux, il fut reconduit par toute l'assemblée jusqu'à son carrosse.
Pendant le restede son séjour a Paris, il n'eut plus d'autre occupation que cel le de recevoir et de rendre des visites . Dans tous les lieux on il parut, ou ne cessa point do le traiter avec des témoignages distingués de [Wliiesse et de I considération.
Plusieurs personnes de qualité lui firent des présents.
Les dames en Ûrent à ses femmes, qui avaient bieatôt appris à mettre beaucoup de différence entre les maoiôreB de l'Kupope et celles de leurs pays.
Elles firent connaître par leurs expressions qu'elles, auraient volontiers choisi la condition de leurs enfanta, et qu'elles portaient envie au bonheur qu'ils avaient de demeurer eu France.
L'Ambassadeur eut son audience de cniigô avec les mêmes cérémonies que la première. Il s'était familiarÎBé si promptement avec les usages de France, qu'en reparaissant devant le Roi, la Heine, et le Dauphin, il parut aussi peu contraint dans sa figure que dans son discours. 11 partit de Paris vers le milieu de janvier 1671, pour se rendreau Hàvre-de-Gràce, oii il était attendu par deux vaisseaux. Les oi-dres lurent donnés pour le défrayer sur sa route et pour lui i-endre tous les honneurs imaginables. Lorsqu'on apporta devant lui les présents du Roi pour son Maîti'e, et pour lui-même, il parut également frappé de leur nombre, de leur richesse et de leur beauté. Il répéta plusieurs ibis, comme s'il fût sorti d'une profonde extase : « Mon maître ne croira jamais ce que j'ai à lui raconter, ilduutera même de ce qu'il verra de ses propres yeux. »
On ne saurait douter que si la Compagnie eût subsisté plus longtemps elle n'eût tiré de grands avantages de cette Ambassade ; mais diverses raisons la firent supprimer quelques années après, et les îles françaises de l'Amérique, avec toutes leurs concessions, furent réunies à la Couronne. La Compagnie du Sénégal, qui succéda au commerce de Guinée, négligea l'établissement d'Ardra.et se détermina, par des considérations particulières, à fix.er son comptoir dans le pays de Juida.
On s'est attaché, pour toufesles circonstances, à la relation dont on a nommé la source dans l'introduction de cet article. Comme elle unit au départ de l'Ambassadeur d'Ardra, Barbot nous ofii-e de quoi suppléer à ce qui manque pour la conclusion de cet événement. Il raconte que les pi-ésents furent confiés au soin de Carlof, et qu'en arrivant dans la rade d'Ardra le premier octobre lâ71,MattéoLopez prétendit qu'ils devaient être remis entre ses roiùns pour les délivrer au Roî. Carlof refusa d'y consentir, parce qu'il soupçonnait l'Ambassadeur d'en détourner quelque partie pour son propre usage ; et la suite fit connaître que cette défiance avait été juste. Mattéo Lopez, irrité d'un re-
fus dont il crut son honneur blessé, employa tout son crédit contre les Français, et nuisit beaucoup aux succès de leurs affaires. '
Le Roi était alors occupé à rétablir la paiï dans ses propres Etats, où il s'était élevée une Kuari'e civile qui avait interrompu le cours du commerce- Les passages avaient été boucliés pour l'arrivée des esclaves. A peine en était-il arrivé deux cents à Oll'ra pendant le voyage de l'Ambassadeur nègre ; et ces obstacles avaient été si nuisibles au commerce des Hollandais, que cinq de leurs vaisseaux étaient retournés à Mina sans cargaison. Carlof, qui trouva le paye dans cette agitation, et qui ne fut pas longtemps ii s'apercevoir de rinlidôlité de Mattéo-Lopez, prît le parti da garder les présents du Roi Louis XIV pour les renvoyer en France, etd'établir un Comptoir dans le pays de Popo, où il avait l'ait anciennement quelque commerce. Entre plusieurs conditions avantageuses, il obtint que les droits seraient réduits, en iaveur des Fi-ançais, à vingt -liuit esclaves pour la cargaison de ciiaquo vaisseau. Mais ayant fait un jour le voyage de Popo à Juida, il y rei;ut un accueil si favorable du roi de cette contrée, et des assurances si formelles d'une protection constante pour la nation française, qu'il abandonna Popo pour se fixer à Juida. Une autre raison qui pouvait le porter à ce changement, c'est que les chemins d'Ai'dra vers Sabi étant alors ouverts, on amenait un grand nombre d'esclaves dans le royaume de Juida, au travers même du pays d'Ardra et du consentement même du Roi, qui, n'en tirant pas moins ses droits ordinaires, était bien aise de punir ses sujets rebelles en leur ôtant le commerce d'Offra,
Maysnne, imp. Ch. COLIN,