AU PAYS DES ORANGERS
A Nice, délaissant pour cette fois le chemin de fer, j'ai pris la route carrossable qui conduit à Monaco, tout le long de la mer. Route pour route et longueur pour longueur, je préfère l'ancienne route de la Corniche, qui se déroule si fièrement dans les nuages. On prétend qu'elle n'est pas exemple de dangers, c'est possible; mais combien ces dangers sont compensés par la majesté du paysage et la grandeur du point de vue !
Le temps est insolent de beauté. Les papillons blancs se trémoussent dans l'air bleu, comme au
bout d'un fil de fer invisible. A ma gauche, des oliviers et encore des oliviers; puis aussi de jolies maisons tapissées de roses. A ma droite, le gouffre amer, ou plutôt Téclatante Médilerranée, qui, tout embrasée par le soleil, semble une purée d'émeraudes. Le trajet dure près de de'ux heures.
Au bas du rocher de Monaco, je quitte ma voiture; j'en ai assez; je veux faire à pied le chemin qui me sépare de Monte-Carlo. — Quelle métamorphose dans ce quartier de la Gondamine, qui n'était autrefois qu'une forêt de citronniers, et qui est maintenant une forêt de villas blanches et roses, de magasins, de cafés, voire de brasseries, à commencer par la brasserie Jambois, plus connue sous le nom de brasserie du Crapaud volant, depuis \e Rabagas de Victorien Sardou !
Je salue en passant quelques villas amies : celle de Charles de la Hounat, Tex directeur de l'Odéon ; celle d'A. Séguy, le directeur des annonces ; celle de M. Jules de Lcsseps, qui fut longtemps notre consul à Tunis.
La Condamine finit au ravin de Sainte-Dévote, un véritable décor de mélodrame, avec rochers escarpés, chapelle pittoresque, chèvres gardées par des bergers au manteau déchiqueté. Je n'ai que faire dans ce ravin, qui rappelle les primitives gravures sur bois de l'ancien Musée des
FamilleSy et j'entreprends de gravir la rampe de Monte-Carlo, cette rampe célèbre dans toute l'Europe, continuellement sillonnée d'équipages, comme le Monte-Pincio à Rome ou la chaussée de Sainte- Adresse au Havre.
La première maison, à gauche, porte cette inscription en lettres d'or gravées sur une plaque de marbre et un peu eiïacées par le temps : Villa de la Colombe. Elle a été longtemps l'habitation de M. Briguiboul, ex-directeur du Kursaal d'Ems et oncle du peintre connu. C'était alors le rendez-vous de tous les Parisiens de passage. Que d'agréables heures j'y ai vécues en compagnie de Batta, le violoncelliste; d'Albéric Second, d'Aurélien Scholl, de Siraudin, d'Adolphe Belot, de Paul Bocage, etc., etc. Méry y avait accepté une chambre un an avant sa mort. Eudore Soulié y était venu se reposer de ses Recherches sur Molière.
Plus tard, se trouvant à l'étroit, Briguiboul se fit construire une villa plus grande, située juste au-dessus de la Colombe. La tradition hospitalière s'y continua; il y avait bien quelques mètres de plus à grimper, mais le panorama était plus vaste et la châtelaine était toujours aussi avenante. Maintenant, les deux villas de Briguiboul sont
louées à des étrangers. Briguiboul s'est lassé de cet admirable pâté d'anguilles de Monaco ; il est allé demeurer à Nice, l'inconstant; il a troqué ses jardins suspendus, sa petite Afrique, sa balustrade inondée de soleil, ses collections de jacinthes, pour les trottoirs poudreux ou boueux de l'avenue de la Gare. Grand bien lui fasse! Briguiboul est actuellement locataire d'un premier étage dans une maison qui ressemble à toutes les maisons de l'avenue de la Gare. Lorsqu'il se met à la fenêtre, il a la satisfaction de voir les magasins de l'avenue de la Gare, qui sont de beaux magasins où l'on trouve de tout, depuis des Rembrandt authentiques jusqu'à des plumeaux à trente-neuf sous. 11 peut aussi contempler le tramway de la place Masséna. Est-ce que ce Briguiboul ne sera pas puni un jour? Est-ce qu'il sent sa conscience bien tranquille, ce renégat de la Méditerranée.
Adieu donc à la Colombe et au colombier ! Continuons à gravir la rampe de Monte-Carlo, où d'autres tristesses m'attendent. La plus grande, à coup sûr, est la transformation de la villa de madame Marie Blanc (vis-à-vis des bureaux du télégraphe) en un hôtel meublé. Un hôtel meublé, cette demeure princière! des chambres à boutons électriques, ces pièces si coquettement amé-
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nagées! des nids à mangeaille et à bains de siège! des numéros où les voyageurs sont avertis par une pancarte que Von ne répond que des valeurs déposées entre les mains du propriétaire ! Voilà ce qu'on a fait de la villa de cette femme aimable et charitable.
Au moins ai-je retrouvé sa mémoire toujours vivante. Il n'en pouvait pas être autrement dans ce pays dont elle a été l'âme et l'esprit.
Les dîners de la villa Blanc étaient renommés pour diverses causes. D'abord, ils réunissaient toujours des personnages remarquables dans tous les genres, en dehors des habitués et des intimes. J'y ai vu successivement : le docteur Hardy, le prince de Rohan, Feyen-Perrin, Riou, Maurice du Seigneur — et M. von Dervies, ce fastueux dilettante qui entretenait pour lui seul une troupe d'opéra de premier ordre dans son château de Valrose.
Les invités arrivaient ordinairement vers sept heures et étaient annoncés dans le salon du premier étage, où les yeux étaient tout de suite frappés par la toile connue d'IIamon : Ma sœur n'y est pas! Ceux qui étaient mieux au courant des habitudes de la maison n'arrivaient qu'à huit heures. D'autres enfin, les familiers ceux-là, ve-
naient à huit heures et demie; ils savaient que madame Blanc et sa famille par conséquent ne se mettaient à table qu'à la dernière extrémité.
Comment aurait-elle pu dîner plus tôt, elle qui souvent, à trois heures de l'après-midi, n'avait pas encore trouvé le temps de déjeuner, harcelée qu'elle était par des visites de toute sorte, par des solliciteurs, par des marchands de toute chose, de bijoux, d'étoffes, de vases, de tableaux, de dentelles? L'excellente femme ne savait renvoyer personne, pas même ses amis. Elle disait à ses domestiques :
— Faites attendre M. A*" dans le petit salon... Mettez madame de B"' dans ma chambre... Dites bien à M. G" de ne pas partir sans m'avoir parlé...
Et toutes les pièces se peuplaient. Il y avait des visiteurs sur les banquettes de tous les couloirs et jusque dans les cabinets de toilette. La plupart y demeuraient des heures entières; quelques-uns perdaient patience et s'en allaient; on en a vu qui avaient été oubliés, comme à la Bastille; d'autres qu'on retrouvait endormis après minuit. Et madame Blanc de se désoler. Elle ne se couchait jamais, d'ailleurs, avant deux heures du matin.
Cela explique pourquoi l'on dînait si tard à l'hôtel de Monte-Carlo, — comme dans les appar-
lements de la rue de Rivoli, à Paris. Son apparition était une délente pour ses hôtes, dont les yeux hagards se fixaient sur la pendule, et le Madame est servie ! élah salué par un soupir général de soulagement. Elle prenait le bras du plus important d'entre eux, et l'on passait dans 4a salle à manger, décorée de deux belles marines de Ziem. Chaque couvert était accompagné d'un mignon bouquet de fleurs de la principauté et d'un menu toujours imprimé.
Les trois institutrices ou dames de compagnie avaient pris à l'avance leurs places respectives, ainsi que mademoiselle Marie, la fille cadette de madame Blanc, depuis princesse Bonaparte. Le nombre des convives était ordinairement limité à une douzaine. Inutile de dire que le service était de premier ordre.
Madame Blanc faisait les honneurs du repas avec une affabilité qui ne lui coûtait aucun effort; cai' c'était le fond même de son caractère. A part quelques distractions, résultat des préoccupations de la journée, elle conduisait la conversation avec beaucoup d'enjouement. Elle avait à côté d'elle une carafe de lait qui lui servait à calmer les ardeurs d'un sang dont elle commençait à souffrir.
Le dîner terminé, on retournait au salon, où
le chevalier Antoine de Kontsky occupait quelquefois le piano, à moins que ce ne fût M. Jules Cohen, avec discrétion toutefois; car on savait madame Blanc plus friande de causerie que de musique.
Un hôtel meublé! — Ce n'est pas à celui-là que j'irai descendre. J'aime à garder intacts mes souvenirs.
Tout près de là, et un peu en arrière, s'élève la villa Beaumarchais, bâtie pour M. de Yillemessant, le plus extraordinaire faiseur du journalisme moderne. Elle est surmontée d'un buste de l'auteur du Barbier de Séville, très joliment drapé. Il y a une légende sur ce buste : on raconte qu'il est tombé un jour sous les yeux et aux pieds de Villemessant, qui, de nature superstitieuse, vit dans cet accident un funeste présage. Le fait est qu'il s'alita peu de temps après et qu'un érysipèle eut raison en quelques jours de cette vigoureuse organisation, enlamée, il est vrai, depuis de longues années, par la goutte.
J'étais allé le voir à la nouvelle de sa prise de lit; c'était la première fois que je mettais les pieds à la villa Beaumarchais. Il parut reconnaissant de ma visite et, voulant me faire juger des progrès du mal, il se découvrit jusqu'au-dessous
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de reslomac. Je frissonnai, mais, essayant de sourire, je lui dis : « C'est ce que M. Zola appelle des bonbons à liqueur. » Il s'égaya plus franchement que moi et ajouta : « Je retiendrai le mot pour le dire à ma femme. » J'ai raconté tout cela dans le temps.
La villa Beaumarchais et la villa Violette dépassées, on se trouve sur la place de Monte- Carlo,
Il semble qu'en prêtant l'oreille on entend le bruit des écus dans le Casino. Ce n'est qu'une illusion, mais elle est féconde, car le pas se hâte à franchir les degrés du temple de la fortune.
Là aussi, que de souvenirs ! — Mais l'espace se rétrécit sous ma plume. Une autre fois, peutêtre, je raconterai l'histoire dont les joueurs sont en ce moment occupés, si tant est que les joueurs puissent s'occuper d'autre chose que du chiffre et de la couleur.
Elle sera intitulée : « Histoire de la femme qui a joué jusqu'à sa chemise. »
Nice, samedi 2 mars 18G7.
... J'ai voulu assister au carnaval de Nice, — un spectacle comme un autre, et même plus rare
qu'un autre; car le carnaval de la rue a cessé d'exisler dans nos grandes villes de France. Et je n'ose pas qualifier les piteuses exhibitions du boulevard parisien pendant les jours gras.
Le carnaval populaire s'est donc réfugié et comme fortifié au pied des Alpes salées, dans cette Nice que les Anglais aiment au point de s'y croire chez eux. Il s'y perpétue au soleil, — ce qui n'est pas possible à tous les peuples, — et sous l'influence de la tradition italienne.
Rien ne meFannoncerait cependant aujourd'hui samedi, si, en passant par la rue Victor, à deux pas de la poste aux lettres, je ne venais de lire cet avis imprimé aux vitres du magasin d'un épicier :