Promenades dans la Touraine
Les pages qu'on va lire , tracées et gardées en portefeuille par un historien qui tarda beaucoup à se produire et n'acquit que bien plus tard un renom mérité , ont les qualités et aussi le défaut de Y Histoire des Français des divers états. C'est déjà, chez l'auteur, l'aptitude à bien étudier et à bien peindre les détails des mœurs ; c'est la même
justesse de coup d'oeil et d'observation; c'est la même fraîcheur de pinceau ; c'est aussi parfois la même gentillesse un peu maniérée.
Monteil nous y montre la Touraine commençant à se remettre de la grande secousse de la révolution. La date bien précise de ces Promenades n'est écrite dans aucune d'elles ; toutefois l'époque en est indiquée à chaque page. Les curés venaient d'être replacés dans les paroisses 1 , mais le son d'une cloche d'église était encore comme un souvenir oublié * ; — Napoléon venait d'être proclamé empereur 3 ; — M. de Pommereul était préfet d lndre-et-Loire depuis un certain temps : il avait fait replanter le
t Voirpagel51. — 2Pagel65. — 3Pagel89.
mail il s'occupait de restaurer le tombeau d'Agnès Sorel 2 .
Nous croyons pouvoir indiquer quel fut le projet de Monteil en entreprenant ce tableau, et comment il le laissa inachevé.
Dès cette époque, il songeait à son Histoire, et il s'était dit que, s'il lui était donné de parcourir toute la France, d'étudier ses monuments, ses ruines, ses populations et leurs mœurs, en même temps que de recueillir un bon nombre des documents historiques que la Révolution avait fait sortir des bibliothèques et des archives des établissements religieux, il se verrait plus tard admirablement en mesure de réaliser son plan. Mais
< Voir pape 17*2. — a Pago 1 19 H suivantes.
l'exiguïté de son avoir personnel ne lui permettait pas de trouver dans ses propres ressources le moyen de faire face à ces explorations et à ces acquisitions. Aussi est -il démontré pour nous par les lignes de sa main que nous trouvons jointes à ce manuscrit informe, et que nous allons transcrire, qu'au moyen d'un premier et assez rapide travail il avait le dessein de demander aux administrations départementales une subvention pour ses déplacements, et qu'après avoir ainsi écrit la chronique historique et la description exacte de la Touraine, il se proposait de passer à un autre département :«.... Cela « fera cent livres par Promenade, « et, quoique de mauvaise humeur, « le conseil général, j'en suis sur,
« ne m enverra pas promener ; et « si le conseil général m'envoie a promener, ce sera ailleurs. Je « n'estime pas ce travail d'après « ce qu'il vaut, mais d'après ce « qu'il m'a coûté. Je me suis taxé « à tant par jour, n'importe si j'ai « bien rempli la journée. »
Très-évidemment, dans le second séjour qu'il fit au chef-lieu de notre département , après avoir étudié Amboise , Loches , Ligueil et Montbazon, avant d'achever de parcourir l'arrondissement de Tours et d'entreprendre la visite de celui de Chinon, il voulut savoir si sa demande avait chance d'être introduite et appuyée auprès du conseil général par le préfet du département. M. de Pommereul, qui, de son côté, avait sur la Touraine un
projet de travail analogue, ou à qui l'ouverture en donna l'idée ! , reçut
1 « Au lieu d une ennuyeuse et froide sta- « tistique , telles que le sont celles jusqu'ici pu- « bliées *, j'avais résolu de former principalement « celle d'Indre-et-Loire d'états numériques et « des détails qu'ils comportent, et de réserver « pour un Voyage historique et pittoresque le « récit de ce que ce département offre de « curieux et d'aimable par ses souvenirs. Déjà « j'avais rassemblé dans mon portefeuille les « plans de ses villes , les dessins de la plupart « de ses monuments ; je recueillais tous ceux « de ses châteaux , et nul pays n'en offre en si « grand nombre et de si variés; j'y aurais joint « des vues de ses sites les plus pittoresques, « et quelques loisirs, que j'espérais pouvoir « trouver dans cette préfecture, m'auraient sans e doute donné les moyens de faire mieux « connaître à la France celui de ses départe- <( ments dont le séjour offre le plus d'attraits, « dans presque toutes les conditions de la vie. « Mon départ a tué tons ces beaux projets. »
( Souvenirs de mon administration des Préfectures d' Indre - et - Loire et du Nord; Lille, 1807, pages 339-340.)
• Par uq certain nombre de préfets d'an 1res départements.
assez froidement la première confidence de cette future requête; de là les réflexions qu'on lit page 190 :
« Le préfet de Tours est un ancien « officier général. C'est une idée « renouvelée des Grecs et des La- « tins d'appeler des militaires aux
« places des magistrats Il n'est
« pas permis à un ancien militaire « d'être magistrat et d'être mé- « diocre. » Puis, sans doute, refus formel de M. de Pommereul, et par suite abandon par Monteil de son projet *.
i Monteil , noua le tenons de lui , avait acquis en Touraine un nombre considérable de documents relatifs à l'histoire; les notes à la fin de chaque siècle de son grand ouvrage et son Traité de matériaux manuscrits des divers genres d'histoire en font foi. Il se vit, en 1835 , forcé de s'en séparer. Beaucoup des plus importants de ces manuscrits , des plus désirables de ces pièces sont passés en Angleterre dans
Puisque nous avons été amené à prononcer le nom de M. de Pommereul et le jugement porté sur lui par Monteil, on nous pardonnera d'ajouter que le jugement précédemment porté par le premier consul sur son préfet n'en différait pas beaucoup. C'est aux Archives de l'Empire que nous en avons trouvé la preuve
En l'an x, ce fonctionnaire avait commencé à faire publier un Annuaire du département d'Indreet-Loire. Éditeur du recueil , assez peu édifiant, des Contes théologiques, il avait naturellement mis
la collection de sir Thomas Philipps. Notre regrettable compatriote , M. André Salmon , en avait pu recueillir quelques bribes chez un épicier de la rue Dauphine. A la vente faite après la mort de Monteil , il ne se trouvait plus qu'un résidu sans aucun intérêt.
tous les saints à la porte du calendrier, et il avait fait ainsi motiver dans l'Avertissement l'exclusion et le remplacement :
<( Le choix des noms attachés <( à chaque jour de l'année fran- « caise est le résultat d'un travail (( qui avait été agréé avec satisu faction du gouvernement, auquel « il avait été adressé par un homme « également cher à la philosophie , u aux arts et à la liherté. Les bons « esprits verront avec plaisir cette « nomenclature , qui rapproche « tous les genres de gloire, et « fait justice de toutes les préven- « tions. » Suivaient, dans deux colonnes parallèles (côté des hommes, — côté des femmes), trente noms assortis pour chaque mois et chaque colonne.
Voici les genres de gloire rapprochés en vue des prénoms pour femmes dans un mois pris au hasard, le mois de thermidor, par exemple :
Sabine, — Saphirine, — Sauvage,
— Sensitive , — Septilie , — Séraphine , — Sextilie , — Sévère , — Silphide, — Silvie, — Silvine, — Simplicie , — Sincère , — Sirène ,
— Sophie, — Sophronie, — Suzette, — Sympathique, — Tersilie , — Térentille , — Thaïs , — Thalie , — Théophile , — Théone ,
— Thémire, — Thisbé, — Timorée ,
— Tranquilline , — Tricolore , — Tullie.
Ce n'est pas tout; M. le préfet, avec une partialité courtoise, outre les trente jours bien complets et les trente jolis noms qui permet-
taient, selon les goûts, d'appeler les femmes Sauvage, Sévère, Timorée, Tricolore, etc., leur avait réservé trois autres jours par mois (chaque quintidi) dans la colonne des hommes. Ainsi , dans ce même mois de thermidor, aux 5, 13 et 25, figurent Jeanne d'Arc, Agnès Sorel et Éponine. On ne saurait faire plus galamment les choses.
La même nomenclature fut reproduite dans Y Annuaire pour l'an xi.
Mais cette fois le ministre crut devoir, le 8 fructidor, en faire son rapport au premier consul, qui écrivit au bas , de sa main : « On « ne peut donner au baptême que « les noms portés dans le calen- « drier. V Annuaire du préfet n'est « qu'une chose ridicule. »
Si Monteil l'avait su , il se serait
trouvé vengé d'avance. Quant aux saints et aux saintes, ils ne tardèrent pas à obtenir réparation , et on les vit en Tan xn faire leur ren trée dans Y Annuaire.