COMME QUOI IL NE FAUT JAMAIS SE MOQUER D'AUTRUI
MON compagnon va beaucoup mieux. Ma petite histoire et le café ont produit leur effet, et nous pouvons repartir pour Odde, où nous devons passer la nuit. Le chemin va de plain-pied: à droite les rochers, à gauche tantôt la rivière du Grœnsdal, tantôt le lac du même nom. La route est très étroite; mais, de temps à autre, elle s'élargit assez pour permettre à deux voitures de se croiser.
« — Haite-là! » s'écrie tout à coup le cocher de mon compagnon, qui est en avant. Mais il est trop tard; le paysan qui arrive avec sa lourde voiture a, autant que nous, dépassé depuis longtemps l'élargissement de la route. Que faire pour nous 'éviter? Après une longue
DE CIIRISIIAMA A UARDANGliRFJOUU.
conférence avec Je paysan, il est coiivcnii ((iic lui s'arrêtera du côté (lu lac. renne conune un mur. et (juc nous lâcherons de passer, tant bien (jue jnal. du côté des rochers, où, pour comble de malheur, se trouve un iossé profond.
PROMENADE D'ENFANT EN TRAINEAU (voir p. 9I.)
La voiture de mon compagnon franchit sans accident lendroit redoutable. Mais quand la mienne se présente, les chevaux du paysan se mettent en mouvement. Carambolage effroyable, rupture de l'équilibre, bouleversement, et puis, je ne sais plus quoi. Enfin je reviens
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à la nolioii do l'cxislenco cl je m'apcrrois (jui' je vis encore. Ma bonne mère nie Jl'avail loiijoiirs dil: «Toi, lu peux êlre Iranquille, mauvaise luM'he ne périt point. » Mile avait raison. Je me retrouvai sous le véhicule renversé, mais j'étais sain et saui'; je ne [)ouvais j)as bouger, mais rien ne me faisait mal. lue minute api'ès la voiture était remise sur ses roues. l'Mle s'était bien un peu avariée, sans doute en heurtant ma lèle, ((ue déjà les libéraux du Luxembourg trouvaient si dure, lorsque j'étais journaliste et député; mais elle pouvait encore rendre des services. Quant à moi, ail righl, les jambes me portaient, et mon compagnon, plus effrayé que moi, put même constater que mes habits n'avaient pas trop souffert. Les boutons, que nous ramassâmes consciencieusement, retrouveront leur place ce soir à l'hôtel, grâce au précieux nécessaire de voyage que ma sœur a mis entre mes mains en me laissant partir.
Nous pouvons donc continuer notre route; mais je vous avoue que je n'avais plus envie de railler mon compagnon ni le R. P. Jésuite; car peu a peu je commençais à sentir des brûlures à droite et à gauche, en haut et en bas. Ah! cher lecteur, ne vous moquez jamais de votre prochain, et lorsque le chemin est étroit, descendez de votre voiture, quand vous avez à en éviter une autre.
Dans l'après-midi, nous arrivons de bonne heure à Odde, petite agglomération de maisons, surtout d'hôtels, au bout du Sœrfjord, un des derniers embranchements du grand fjord de Hardanger.
Nous avions l'intention de faire encore dans la soirée une visite au magnifique glacier Buarbrae, qui est tout près et que j'avais déjà yu antérieurement; mais mon compagnon seul eut assez de courage pour entreprendre cette course à pied assez fatigante. Pour moi. je dus me mettre au lit et me contenter d'entendre, assez tard dans la nuit, le récit qu'il me fit de son excursion, et Ja description du lamentable état de ses pieds après cette dure partie de plaisir.