AU FOND DU GUDBRANDSDAL
AOtta j'avais atteint l'extrémité du chemin de fer du Gudbrandsdal. J'eus la bonne fortune d'y trouver une calèche de retour dimc excursion; le cocher se chargea de me transporter jusqu'au bord du Romsdalsfjord au prix d'mie simple karriol. C'était « plus mieux », pour employer le pittoresque langage d'un de mes chers collaborateurs, fils du Brabant.
Nous allions partir, lorsque j'entendis une voix m" appeler. C'était l'ingénieur en chef des chemins de fer de l'État.
« — Veuillez attendre un moment; je vais chercher mie voiture, et nous voj^agerons ensemble jusqu'à Domaas, où se trouvent mes gens, occupés à étudier le tracé des lignes d'Otta à Trondhjem et au Romsdalsfjord. »
« — Inutile de chercher une voiture, lui dis-je; prenez place dans la mienne. Seulement, ne m'appelez pas Monseigneur, sans cela le cocher annoncera partout « ma Grandeur », ce qui me gênera énormément. Appelez-moi simplement « Docteur ». J'ai droit à ce titre, puisque je suis docteur en théologie.
Accepté. Quel aimable compagnon! Il connaissait à fond les régions que nous parcourions, et m'en dévoilait tous les secrets. Ainsi il m'expliquait les difficultés que présentent pour les nouveaux chemins de fer les rochers abrupts et peu consistants, et surtout les énormes moraines coupées de torrents qu'il faut franchir par des ponts, pour lesquels on ne trouve pas de fondement bien solide. j
192 rRf>Mi;\ M)i;s i:n N()r.vi;(;i;.
J)aiis hi yalk'i', .s'élciHlaiciil à \)vr\v de. viu; d'iinnicnscs marais, ot mon iiiiuaJjlc compaj^noji ino dccrivail les travaux que les communes, siUjvenlionnécs par J'I^lJit, vont exécuter pour les dessécher et les clianger en prairies. 11 me montrait les rigoles eu l)()is, souvent longues de plusieurs kilomètres, qui amènent et distribuent aux prairies l'eau des montagnes.
«Que le bon Dieu nous donne le soleil! disent les paysans; pour l'eau, nous saurons bien nous la procurer nous-mêmes. »
Et de fait, pendant deux journées, nous rencontrâmes les plus belles prairies artificielles et d'innombrables fermes, plus riches les unes que les autres.
Une chose cependant m intriguait:
« — Pourquoi toutes ces prairies sont-elles découpées par tant de haies, formées de branches? »
« — C'est qu'ici, me fut-il répondu, nous nous trouvons au cœur de la chaîne des montagnes Dovrefjeld; les vents sont si forts en hiver, qu'ils entraîneraient au fond de la vallée toute la neige, si ces haies ne l'ari'êtalent pas. »
« — Mais à quoi sert donc cette neige arrêtée? »
« — ■■ Elle empêche le soleil du printemps de brûler les herbes pendant que, des montagnes gelées, il ne descend pas encore d'eau. .Voyez un peu ces géants aux casques d'argent, qui se dressent des deux côtés ; le soleil doit les travailler fortement pour les attendrir et leur arracher leur précieux liquide. Maintenant, au mois d'août, ils ont été pénétrés par les chauds raj'^ons de l'été, et c'est pourquoi, d'ici au Romsdalsfjord, vous ne verrez, des deux côtés de la vallée, que cascades et cataractes. Mais en hiver et encore au prmtemps, tout cela est gelé et engourdi. »
Mon cher ingéniem' me signala, non loin d'Otta, la cime du Kringelen, où, le 26 août 1612, les paysans du Gudbrandsdal enveloppèrent et écrasèrent par des arbres et des pierres, précipités d'en haut, trois cents Ecossais au service de la Suède.
Il n'avait pas besoin de me faire remarquer l'affreux style de toutes les églises protestantes que nous rencontrions sur notre chemin.
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LA CAiCADH HAKPEI-OS, AU GUDBKAXDsUa L.
maison de Dieu, mais seulement une salle de prédication. Pourquoi donc lorner? C'est aussi là le motif pour lequel elles sont toujours fermées en dehors des services. Qu y ferait-on?
191 PROMKNADES EN NORVIXii:.
Cc])tMulaiil, rc'xt'mi)lc de nos éf^liscs toujours ouvertes a engagé, il y a quelque temps, le Conseil communal de Christiania à voter une certaine somme pour permettre de tenir ouvertes, durant la semaine, (pieUpies heures par jour, deux des églises protestantes de cette capitale.
Ce qui ne manque pas de piquant, c'est que la responsabilité de cette innovation m'est imputée, parce que le Christiania dacjsavis^ journal qui a prôné cette idée, a, entre autres arguments à l'appui de sa thèse, utilisé un interview que j'avais donné à son rédacteur, et pendant lequel je lui avais expliqué pourquoi nous, catholiques, nous tenions nos églises toujours ouvertes. Je n'avais cependant pas manqué d'ajouter que, pour les églises protestantes, il n'y avait pas d'assimilation possible, puisqu'on n'y trouvait pas le Très-Saint- Sacrement.
Les luthériens norvégiens cherchent de plus en plus à imiter les mstitutions catholiques. Il y a une dizaine d'années, on a introduit ici une nouvelle liturgie; par une infinité de détails, c'est un retour absolu à la liturgie romaine; mais on s'est bien gardé de l'avouer. Eu ce moment encore le clergé protestant travaille de toutes ses forces à obtenir du gouvernement et des chambres, qui, avec le roi, sont maîtres absolus en fait de religion, que le pasteur puisse se donner à soi-même la communion dans la messe^ où il l'administre à ses paroissiens. Et pour prouver que cela est admissible, ils en appellent à notre liturgie. Il va sans dire que notre petit journal, Saint- Olaf, ne manque pas de mettre sous les yeux de ces messieurs les conclusions logiques de ces appels continuels à la doctrme et à la tradition catholiques.
Cet appel au catholicisme a pris de telles proportions, que même Tindustrie s'en empare parfois. Ainsi un directeur d'atelier de vitraux peints m'a offert de m'en fournir presque pour rien, « parce que, m'écrivait-il en toute candeur, si vous autres catholiques acceptez nos vitraux, il nous sera facile de les faire agréer partout en Norvège. »
Mais nous voilà loin du Gudbrandsdal et de mon aimable cicérone.
ni-: cnnisriANiA a Ti\<)M)n.n:>r. ma no>fsnAM:\. 193
Après avoir logé tous deux au relais de Hriendeluiugeii, nous poursuivîmes ensemble noire chemin jusqu à Domaas, où les routes de Trondlijem et du Gudbrandsdal se séparent. Puis je continuai seul jnon chemin le long du lac, actuellement desséché, de-Lcsjevand, et onsuile du i>rand lac Lesjeskogenvand, qui, situé à une hauteur de 1.873 pieds au-dessus de la mer, reçoit de tous côtés une telle (juantité de cascatelles et de cours d'eau, qu'il donne lui-même naissance à deux grosses rivières, dont l'une, le Lougen, se dirige vers le Skagerak. et lautre, la Rauma, vers le Romsdiilsfjord et l'Océan Atlantique.
C'est cette dernière rivière que je suivis, à partir de Lesjeskogen, au milieu d'un paj'sage triste, mélancolique et d'un pays presque inhabité. Seules de majestueuses cimes de montagnes méritaient d'attirer l'attention. Plus j'avançais vers la vallée Romsdal, qui, de fait, n'est que la continuation du Gudbrandsdal, plus ces montagnes devenaient sauvages et fantastiques; et lorsqu'au soir j'arrivai au relais de Stueflaaten, où commence le Romsdal, je me trouvai, comme par enchantement, transporté dans ce que la Norvège possède de plus grandiose et de plus pittoresque.