OEUVRE DE FEMME
Dans le courant de l'année i884, je reçus du fond de la Russie la lettre suivante que je copie textuellement :
« Vous désirez, amie, connaître ce qui va enfin assurer mon bonheur ? Non, ce n'est pas ce que vous présumez. Un mariage?... Jamais pensée ne fut si loin de moi. Au contraire, n'appartenir à personne en particulier pour appartenir à tous en général, voilà mon point de départ vers un but déterminé. Si le bonheur peut se définir contentement intime, calme et inaltérable, résultant de la satisfaction des penchants supérieurs de notre nature, je suis en possession du bonheur, car à force de chercher ma voie, je l'ai enfin trouvée si nettement indiquée par les circonstances qu'il ne peut y avoir ni fluctuation ni doute d'aucune sorte. Je serais tentée d'affirmer que toutes les péripéties de mon existence se sont produites à cette seule fin. Ma situation actuelle étant donnée, rien n'est aussi
approprié à mes moyens que cette œuvre, et cette œuvre ne pourrait se faire sans moi. Donc, moi et cette œuvre, nous sommes liées, fatalement peut-être ou peut-être simplement par le concours d'opportunités favorables, et c'est là, voyez -vous, la source de mon bonheur, car j'ai la certitude, après avoir consommé, de produire.
« En vivant à la campagne, j'eus l'occasion de toucher du doigt des misères profondes que jadis j'entrevoyais assurément, mais sans en tirer de conclusions immédiates, et plus se prolongeait ici mon séjour, plus je me sentais pénétrée de pitié, de sympathie, de désir ardent de venir en aide ; et tandis que le cœur était comme broyé par moments, la tête travaillait à trouver quelque issue. Cependant il y avait encore en moi des indécisions. Un parti tirait à gauche, un autre à droite ; l'ancien levain, le levain de l'égoïsme, fermentait toujours et m'empêchait d'agir, m'empêchait de voir clair, et puis le temps était mal choisi. « Il y a dans tout une maturité qu'il faut attendre, » a dit un de vos Français du xvra® siècle. Et c'est là une grande vérité ; l'impatience n'a jamais servi qu'à compromettre les meilleures entreprises. Enfin l'heure sonna et je sentis un grand bien-être m'envahir.
« Deux beaux exemples devant mes yeux avaient porté le coup définitif: X... que vous connaissez, dédaigneux d'une brillante carrière, quitte le monde^ s'installe dans ses terres et consacre son temps, soa argent, sa vie à ceux qui en ont le plus besoin, les paysans, ses anciens serfs. Dans notre ville de district, une femme docteur peine jour et nuit à soulager le&
souffrances des malades pauvres et, tout en partageant avec eux ses rares deniers, verse des larmes de sang parce que les conditions économiques et hygiéniques paralysent ses efforts. L'union fait la force, n'est-ce pas?...
« Voici mon raisonnement ; il n'est pas neuf, mais comme jusqu'ici il est fort contesté encore, quant à l'application du moins, vous ne le traiterez pas de lieu commun. Tout homme a droit à la satisfaction de ses besoins matériels, intellectuels et moraux. Celui d'être rassasié étant le premier et le plus impérieux, il faut lui garantir la certitude du pain quotidien. Débarrassé de cette absorbante préoccupation qui l'obligeait à s'exténuer comme une bête de somme et le transformait tout de bon en brute parce qu'il n'avait ni le désir, ni le loisir de s'intéresser à autre chose, l'homme ressentira spontanément le besoin de nourriture intellectuelle. La lui fournir est un devoir sacré quand on le peut, et je le puis. Ma mère m'a laissé une terre assez considérable sur laquelle habitent une centaine de familles d'anciens serfs. Après l'amélioration que je rêve de leur condition économique, il y aura encore de quoi construire un petit hôpital, créer une école, instituer pour les dimanches et fêtes quelques amusements qui serviront de dérivatif aux attractions du cabaret, la plaie de nos contrées ; par exemple lectures publiques, séances musicales, spectacles même, tout cela, bien entendu, à leur portée.
« Que pensez- vous, amie? Si l'on donne sa vie à une œuvre pareille, en y mettant tout l'amour, tout le dévouement, toute l'énergie, toute l'intelligence dont
on est capable, en payant de sa personne sans relâche avec le concours de gens de cœur qui vous secondent à souhait, peut-on espérer de récolter à la fin une bonne moisson ?
« Moi j'en suis convaincue, tout en faisant la part des difficultés, des mécomptes. A ma mort, je leur lègue ma terre qu'ils partageront entre eux, continuant eux-mêmes ce que j'ai commencé, car le paysan russe est un type d'avenir qui promet, malgré son état actuel d'ignorance.
« Sans doute cette œuvre ne sera qu'une goutte d'eau dans la mer, mais si l'on ne faisait un peu, sous prétexte de ne pouvoir faire beaucoup, l'univers serait voué à l'immobilité absolue, et puis le bon exemple est contagieux, autant que le mauvais. Si, au lieu à^enfermer le ciel, la préoccupation de chacun ici-bas consistait à signaler sa présence par une activité qui servît à faire avancer, ne fût-ce que d'un pouce, l'embarcation qui mène Thumanité vers des destinées meilleures, tout irait bien. Chacun selon ses moyens dans la mesure du possible, mais au prix de son plus grand effort, voilà une devise qui transporterait des montagnes.
« Donnez-moi votre opinion toute franche, vous savez si j'attache du prix à vos jugements. »
Celle qui m'adressait cette lettre écrite encore par habitude sur un papier armorié, parfumé à la dernière mode, était une des personnes que j'eusse le moins soupçonnée d'une pareille résolution : charmante, merveilleusement pourvue des dons de l'intelligence, elle aVaitfait à Paris ses études, et dans ce laps de temps, — plusieurs années consécutives, — je m'étais presque
maternellement attachée à elle. Retournée à Pétersbourg, l'enfant ardente, appliquée, volontaire, ambitieuse avant tout d'apprendre, était devenue mondaine comme il convenait à son âge. Je la connaissais trop pour croire que cette phase pût se prolonger, mais je rêvais pour elle un autre dénouement que celui dont je fus avertie à l'improviste.
L'heure de la réflexion avait sonné en efiet très vite pour elle. Ayant fait dans ses terres en Petite-Russie un séjour plus long que de coutume, elle compara l'éclat joyeux de son existence habituelle à la misère apparemment incurable du peuple qui l'entourait. Le mal de la pitié la prit, « un mal dont on ne guérit pas, » ce mot est d'un paysan de chez elle.
Dans la belle demeure seigneuriale où l'entourait encore le luxe accoutumé, elle se mit à songer au moyen d'équilibrer pour tous les conditions de la vie. Ses lectures sérieuses d'autrefois lui revinrent à l'esprit, elle en entreprit d'autres qui eussent semblé arides au grand nombre des femmes ; elle lut dans les quatre langues qu'elle parle aussi couramment que sa langue maternelle tout ce qui concerne les progrès récents de la sociologie en tous pays, et peu à peu le plan le plus généreux et le plus raisonnable à la fois s'élabora dans son esprit. Peut-être le ton de la lettre que j'ai citée suflBt-il à prouver que cet esprit est très ferme, également éloigné des chimères et de la sentimentaUté ; on pourrait lui reprocher plutôt d'être systématique presque à l'excès.
La terre qu'elle choisit pour tenter son expérience passait pour mal partagée quant à la qualité de la popu-
lâtion ; ses aïeux, dont les biens étaient dispersés dans plusieurs parties de la Russie, envoyaient là en disgrâce ceux de leurs serfs dont ils étaient mécontents, les paresseux, les mauvaises têtes ou même les délinquants quelconques. Jamais ils ne mettaient le pied dans ce village dont je tairai le véritable nom pour ne pas blesser de délicates susceptibilités. Appelons-le Théodorofka. Des intendants suppléaient tant bien que mal à l'absence des maîtres qui, en réalité, ne s'intéressaient à cette propriété, où ils n'avaient pas d'habitation, que pour son produit. L'héritage ancestral des cent familles au développement desquelles mon amie résolut de se consacrer ne promettait donc rien d'excellent. Ces gens, qui avaient toujours vécu entre eux sous la férule d'un régisseur, étaient ^ussi sauvages que possible. Raison de plus pour leur faire du bien.
Depuis dix-huit ans elle y travaille et, de loin, je suis initiée aux difficultés, aux succès, aux déboires qu'elle enregistre tour à tour. Ses lettres, que j'ai toutes gardées, composeraient, outre l'intérêt du fond, un recueil bien intéressant de quasi chefs-d'œuvre épistolaires écrits en français par une étrangère. On devine que j'étais infiniment curieuse de constater le résultat obtenu, après si longtemps, avec tant d'efiForts. C'est beaucoup pour cela que je suis allée en Russie. A travers les notes décousues, jetées sur un carnet de voyage, le lecteur pourra me suivre et conclure mieux que moi. Il m'excusera de les lui offrir pêle-mêle avec des impressions qui ne concernent pas l'œuvre en ellemême, mais qui me furent suggérées par le charme singulier du pays, par ses mœurs encore naïves.
6 août (vieux style).
Avant tout, la sensation délicieuse d'une course en troïka à travers la steppe. Je l'avais goàté déjà dans la Prairie d'Amérique, ce plaisir incomparable d'avoir à soi l'immensité. Point de chemins tracés, nulle interruption de haies ni de barrières. Sans doute il y a des routes en Petite-Russie, c'est-à-dire que les voies conduisant d'un village à l'autre doivent avoir une largeur déterminée ; mais l'idée de les entretenir n'est jamais venue à personne et rien ne les différencie de la terre noifre environnante. Déjà, les moissons faites, la charrue commence à retourner de nouveau cette terre merveilleuse, grasse et féconde, à la briser en gros morceaux luisants comme du charbon de terre. Nous sommes en voiture découverte, attelée de trois excellents trotteurs, comme seules en produisent, dans les deux hémisphères, la Russie d'une part, FAmérique de l'autre. Au milieu, sous le haut collier que l'on nomme douga, un vigoureux étalon noir marque le pas, tandis qu'à droite et à gauche deux chevaux d'allure plus légère semblent s'ébattre en liberté. L'analogie du pays que nous parcourons avec la Prairie roulante, aux vagues résolument accentuées, me frappe à mesure que nous avançons. C'est la plaine sans doute, mais une plaine onduleuse comme la mer ; on a l'illusion de collines et de vallées, si peu considérables que soient ces renflements du sol portant sur leur crête de nombreux moulins à vent.
Ailleurs j'ai vu la grande plaine imperturbablement unie et absolument nue, du côté d'Iékaterinoslav par
exemple, où les pâturages déroulés à perte de vue ne sont interrompus que par la bosse conique des kourganes ; mais la steppe sous l'aspect de solitude aride tend à se modifier, sinon à disparaître. Là où une source existe, un certain nombre d'habitants ne tardent pas à se réunir. On ne trouve plus sans peine la stipe^, ce léger panache végétal, qui ne consent à croître que dans les terres vierges.
A Théodorofka une petite rivière, le Tagamlik, au nom tatare, passe tout près du village qui semble surgir d'un bosquet, chaque maison ayant son enclos, et le vert des feuillages variés s'harmonise agréablement à la teinte blonde des toits de chaume confondus avec les meules de paille. Figurez-vous une agglomération de grosses ruches capricieusement plantées sans aucune prétention à l'alignement, des ruches silencieuses, tout le monde étant aux champs. Sauf le dimanche, on les croirait abandonnées, n'était le mince filet de fumée légère qui monte çà et. là. Au-dessus du village trois moulins, relativement haut perchés, font de grands gestes sur le ciel clair. Leurs ailes mêmes sont en bois, le vent de la steppe étant de force à faire tourner des battoirs.
Les moulins représentent un des traits caractéristiques du paysage, et le vent aussi, je m'en aperçois au débotté quand il emporte mon chapeau.
Nous sommes sur la « place » , une immense prairie brûlée par l'ardent soleil d'août, une nappe de velours brun. Elle sépare du village la demeure de mon amie;