MEME SUJET
Après la porte d'entrée, l'avenue, flanquée toujours des deux côtés de boutiques bien achalandées, conduit jusqu'au grand temple.
Sur la droite, se dresse dans les arbres une tour à cinq étages.
Chaque étage représente un des degrés de perfectionnement que peuvent atteindre les êtres, et les principaux bouddhas sont figurés dans l'intérieur. On trouve à la porte quelques instruments de percussion ; marmite en bronze, dont on frappe le bord, ce qui produit un son de cloche, vaste tambour orné de gros clous, et, au-dessus de la porte , un gros grelot plat que l'on fait vibrer au moyen d'une lourde corde suspendue à côté. Tous ces accessoires du culte sont destinés à
attirer l'attention des bouddhas. Chaque coup frappé vaut une prière. Plus loin, une vaste salle contient quelques statues et notamment les dieux guerriers qui gardent les points cardinaux. Chacun d'eux armé de pied en cape terrasse un diable , absolument comme saint Michel. Ils ont des figures bleues, rouges, vertes ou blanches selon les directions qu'ils représentent et l'on peut se demander si ces couleurs n'indiquent pas certaines races d'hommes qui habitent au Nord, au Sud, etc. Mais, comme ces couleurs varient suivant les sectes et comme , d'autre part , la race verte est encore à trouver, il est plus sage de constater les couleurs de ces dieux sans y chercher trop de significations.
Au centre de la pièce , est une immense bibliothèque à huit pans qui peut tourner sur un pivot. Là, sont renfermés les huit principaux livres de la religion bouddhique ; ceux qui les ont lus d'un bout à l'autre sont réputés de grands docteurs et, plus que personne, sont aptes à devenir bouddhas; mais tout le monde n'a pas le temps de se livrer à une lecture aussi formidable, et puis tout le monde ne lit pas couramment, et, comme l'intention est réputée pour le fait, il est convenu que, si l'on fait faire à la bibliothèque un tour entier, on est censé avoir lu tous les livres sacrés et on se trouve aussi sanctifié que les malheureux qui ont pâli sur les textes pendant des années. Ce n'est plus qu'une question de force musculaire , car la bibliothèque est fort lourde ; mais à ce système les pauvres d'esprit ont beau jeu.
C'est Fou-daï-si qui inventa ce procédé de science religieuse mise à la portée de tous; aussi on lui a élevé des statues et nous le voyons, devant son chef-d'œuvre, représenté entre ses deux fils.
Peut-être s'est-il inspiré dans son invention de cette formule si souvent répétée dans les livres du bouddha Sakia Mouni, faire tourner la roue de la loi, formule obscure , peu élucidée jusqu'à présent, mais que
Au dehors, dans les jardins, sont beaucoup d'autres temples. (Page 83.'
l'on a prise ici tout à fait au pied de la lettre, car on me montre des roues pivotant contre les murs ; or il suffit de leur faire faire un ou plusieurs tours pour remplacer la lecture laborieuse de livres incompréhensibles.
Le grand temple de Quanon tout peint en rouge se dresse en face de nous. C'est une vaste salle sombre, écrasée entre un toit immense et un perron colossal.
Beaucoup de petites niches de saints ornent l'intérieur. L'aspect général est assez effrayant. On brûle beaucoup de bougies, soit devant le dieu, soit sur des candélabres placés à la porte et où on allume les cierges offerts par les fidèles , car l'incinération d'un cierge est aussi une prière. De même que l'encens, dont nous sentons les effluves, est une offrande qui plaît aux dieux, et un grain de parfum, offert à propos, assure le résultat d'un pèlerinage.
Le sanctuaire est défendu par de lourds barreaux qui forment jubé. Les chapelles sont grillées. On dirait qu'on a mis les dieux en prison. En somme, à part le dieu des malades dont la statue s'use et s'amincit sous les attouchements , on ne voit aucune idole ; ce n'est pas qu'il en manque, mais tout est caché, tout est enfoui dans une obscurité mystique : c'est à peine si l'on aperçoit, à travers les cierges, le rideau du sanctuaire , sur lequel est vaguement indiquée la silhouette de Quanon. Du plafond pendent, comme des stalactites, d'immenses lanternes, des baldaquins à longues franges, des oriflammes couvertes d'inscriptions , et cette forêt à la renverse assombrit encore cet intérieur sacré.
Au dehors, dans les jardins, sont beaucoup d'autres temples. On nous montre le dieu du tonnerre , celui du vent ; on nous présente à Foudo-Sama, le dieu punisseur, dont la chapelle est encombrée de clients terrifiés qui prient avec ferveur, quelques-uns avec véhémence.
La prière se fait généralement debout et les mains jointes , quelques femmes se mettent à genoux. L'adorateur fait toujours précéder son oraison d'une offrande , un simple petit sou qu'on jette dans d'immenses tirelires grillées , placées , à cet effet , devant tous les sanctuaires : aussi on entend un bruit continuel de sous qui tombent , de gongs qui vibrent et de timbres qui donnent.
Souvent on attache aux barreaux des grilles un bout de papier, sur lequel on a écrit le nom du fidèle et une courte prière ; c'est la carte de visite. Parfois on plante un clou contre un des poteaux, mais ce procédé est moins respectueux; il est employé surtout par les gens qui se piquent de sorcellerie et ont la prétention de forcer le dieu à leur obéir; le clou est une mise en demeure.
Certaines femmes exaltées et poussées par un désespoir d'amour quittent leur demeure à deux heures du matin , l'heure du bœuf; trois bougies allumées leur servent de coiffure ; leur kimono blanc, de forme cabalistique , donne à ces femmes un aspect étrange ; sur leur poitrine resplendit un miroir métallique ; sur leur ventre , est attaché un timbre qu'elles frappent avec un maillet en forme de croix; un poignard est caché dans leur sein.
Elles se dirigent , ainsi accoutrées , vers le temple d'Assaksa.
Leur devoir est de tuer tous les passants attardés qu'elles rencontrent sur leur chemin. D'aussi loin qu'elles les aperçoivent , elles s'élancent à leur poursuite, et les malheureux se cachent où ils peuvent, dans les ruelles , sous les ponts , dans les égouts , afin de laisser passer les dévotes de l'heure du bœuf, qui continuent leur chemin , échevelées et animées d'une fureur sacrée.
Arrivées au temple, elles font leur demande, prononcent certaines formules d'évocation et plantent un clou.
Huit nuits de suite, après avoir jeune tout le jour, elles se livrent à
ces opérations de sorcelleries, et, si tout s'est bien passé suivant les règles , si elles ont la foi voulue et la conviction nécessaire , à la huitième nuit elles trouvent le sanctuaire défendu par un énorme taureau noir, qui est couché.
C'est le moment critique. Il faut qu'elles s'élancent sur l'animal , et le franchissent d'un bond; si elles réussissent, le taureau disparaît et la demande qui a fait l'objet de la neuvaine est forcément accordée.
A Kioto, au temple de Quanon de Kiomidzou, qui est placé audessus d'un précipice tapissé de cerisiers à fleurs roses , le sortilège peut se compliquer d'une dernière épreuve. La dévote de l'heure du bœuf cvoiï devoir s'élancer clans le gouffre , et , si elle est bien en règle avec tous les détails de l'opération, elle descend tranquillement dans l'espace et se trouve saine et sauve au fond de la vallée.
Inutile de dire que , généralement , ces malheureuses sorcières trouvent la mort dans cette dernière épreuve; car, s'il est encore possible de combattre un bœuf imaginaire , il est moins aisé , malgré les cerisiers en fleurs, malgré la conviction, de faire un saut de 100 mètres et de ne pas se briser les reins.
Entrée de la Maison du grand prêtre, temple d'Assaksa.
XTII
JISO
Ça et là, à travers les jardins, on voit de fort belles statues de bronze montées sur des socles de pierre et généralement réunies en groupes serrés.
Ce sont particulièrement des dieux funéraires chargés de protéger les âmes dans l'autre monde et de veiller à la grande affaire de la transmigration. On y remarque surtout Amida, Quanon, Seïssi et Jiso.
Amida personnifie le pouvoir d'expliquer les lois divines , c'est l'éloquence basée sur le raisonnement : il prêche et dirige. On le représente ordinairement une main levée, l'autre tournée vers la terre, et toutes deux ayant le pouce et l'index réunis. Il est souverain de la région funéraire, placée à l'Ouest; son nom rappelle l'Aminti des Egyptiens, les champs Elysées des Grecs. Quelquefois, il tient la main
gauche (les éléments , l'univers) réunie par le bout des doigts à la main droite (sa propre nature, son âme), ce qui symbolise l'identification des êtres avec Amida : c'est presque l'àme universelle*.
Quanon se rapproche davantage de l'humanité. 11 a pris trente -trois fois des formes humaines , et toujours ses incarnations ont eu pour but de sauver les hommes. Le peuple le considère comme une déesse , car souvent ce dieu tient sur ses genoux un petit enfant. Voilé comme la déesse d'Ephèse , il protège les bateliers comme Isis et multiplie ses bras comme Ishwara. Bienveillant pour les amoureux , secourable pour les défunts , préoccupé d'exaucer les moindres prières , surtout les prières des femmes, il vaut tout un Olympe; Hérodote l'eût pris pour Vénus, Pausanias l'aurait appelé Mercure et les premiers missionnaires chrétiens l'ont nommé Marie.
Seïssi le seconde dans son rôle funéraire et, à eux deux, ils présentent les âmes au grand juge Amida.
Quant à Jiso, c'était un des bienheureux bouddhas; mais il abandonna son état divin, pour descendre sur les mondes inférieurs. Il a ainsi visité six mondes particuliers , où les bouddhas étaient méconnus.
Ce dieu, dont le nom ressemble à celui de Jésus, est venu sur notre terre , s'est incarné dans le corps d'un prêtre bienfaisant , qui guérissait les malades et sauvait les âmes. Sa grande préoccupation est de tirer de l'enfer les petits enfants condamnés pour des fautes commises dans les existences antérieures , il veut les affranchir des péchés originels et c'est surtout pour cela qu'il a quitté le ciel.
Son rôle funéraire est considérable au Japon , et ses chapelles sont encombrées de petites stèles dorées, sur lesquelles on inscrit, en lettres noires, les noms des défunts qu'on recommande à Jiso.
Vêtu, tantôt de la toge sénatoriale du bonze de Geylan, tantôt de la
lourde chape sacerdotale du bonze japonais, il tient dans une de ses mains la boule de pierre précieuse et dans l'autre le sistre à anneau, sorte de caducée qui lui sert à conduire les âmes.
Un petit temple est entièrement rempli de ses statues en pierre, de
petit format et accumulées les unes sur les autres comme des harengs dans un baril. Devant ce sanctuaire on brûle beaucoup de petits bâtonnets odorants. Une peinture représente des enfants jouant à faire des châteaux avec des petites pierres ; mais d'affreux diablotins viennent à chaque instant détruire leur ouvrage et renverser l'édifice.
Il paraît que c'est là le genre de supplice que l'enfer bouddhique réserve aux enfants japonais.
A première vue, la punition ne paraît pas bien cruelle. Mais si l'on réfléchit qu'aucun peuple ne s'amuse autant que le Japonais, que sa grande préoccupation est le plaisir, on comprend que la privation d'une distraction, si futile qu'elle soit, devienne pour lui une véritable torture. Pour les enfants japonais surtout qui savent si bien se divertir avec un rien, qui se font un amusement de tout, même de l'école, pour lesquels on invente les jouets les plus ingénieux, la contrariété d'un amusement supprimé doit être un vrai désespoir.
Hé bien ! Jiso ne veut pas qu'on empêche les petits enfants de s'amuser, de construire leurs légers châteaux. Il prend ces petits êtres sous sa protection, fait fuir les diablotins et procure, aux bébés, des paradis où l'on peut construire en toute sécurité des châteaux de petites pierres.
Est-ce pour cela, est-ce pour alimenter les jeux des enfants défunts qu'on couvre de petits cailloux les statues de Jiso?
Ici les explications sont variées. Les uns disent que, quand on a mal aux dents, — et la chose est fréquente au Japon, pays des courants d'air, — on pose sur un Jiso une petite pierre et le mal s'en va.
Les autres prétendent que, lorsqu'on adresse une prière à Jiso, il est bon de jeter un caillou léger sur sa statue. Si le caillou tombe, la prière estmanquée; si le caillou reste suspendu, soit sur la statue, soit sur le socle, la prière est acceptée et sera exaucée.
D'autres enfin assurent que Jiso a entrepris tant d'affaires à la fois, se charge de tant d'âmes, accueille tant de prières, sauve tant d'enfants que... il ne sait trop où donner de la tête. Or, lorsqu'il était sur terre, il disait : « Venez à moi et laissez tout le monde venir à moi, surtout les enfants, et je sauverai tous ceux qui me parleront, me toucheront, ceux qui se feront connaître même en me faisant du mal. Je ne puis pas avoir
de relations avec tous les êtres, mais tous ceux qui m'avertiront de leur existence seront sauvés. »
Et l'on a pensé qu'un attouchement de la statue pouvait être bon, mais peut-être insuffisant; tandis qu'une petite pierre lancée à propos et avec adresse ne fait pas trop de mal, mais attire bien autrement l'attention des hommes et même des dieux.
Et l'on jette des pierres à Jiso afin qu'il ne vous oublie pas.
Tenez, voyez le long de ce bosquet cette rangée de six statues de Jiso en pierre. Chacune représente le dieu lorsqu'il était dans un des six mondes qu'il est venu sauver. Mais voyez comme ces dieux ont l'air malade!
D'abord de nombreuses blessures attestent qu'ils ont souffert; des nez enlevés, des oreilles cassées, des bras manchots, des visages déformés, des pieds incomplets, etc.
Et puis tout un attirail de pansements indique qu'on les veut soigner ; mentonnières nouées sur la tête, œil bandé, bras en écharpe, jambes entourées de linges, torses couverts de cataplasmes, etc.
Les blessures sont le résultat des coups de cailloux que les statues ont reçues de leurs adorateurs.
Les soins qu'on leur donne ont pour but, non de les guérir, mais de les engager à guérir des maux qu'on a soi-même.
Ainsi nous avons vu dans ce jardin d'Assaksa bien des manières de faire des prières ; il nous restait à trouver des dieux qu'on entoure de remèdes pour se faire du bien, et ceux dont on s'attire les faveurs en leur cassant le nez.
Cimetière et boutiques de tir à 1 arc.