LA MARE DE LA VIEILLE FEMME
l y a de cela bien longtemps.
Le beau temple construit à Assaksa par Yemitsou n'existait pas encore, ni même celui qui l'a précédé. Le dieu Quanon n'avait qu'un modeste sanctuaire à Itchi-no-Gonguen, sur les bords du fleuve Soumi-Dagava dans lequel, au vu0 siècle, on avait péché la statue miraculeuse.
Cette même statue, qui pendant longtemps n'eut d'autre abri qu'une chapelle de rameaux verts et qu'on honore maintenant au milieu des richesses fastueuses du culte bouddhique. Yeddo n'était pas encore.
Les voyageurs qui allaient du Sud au Nord ou du Nord au Sud faisaient halte sur les bords du fleuve, dans un hameau où, comme cela se voit dans les villages placés sur les grandes routes japonaises, toutes les maisons étaient auberges.
Une vieille femme vivait là avec sa fille qui était belle et gracieuse.
La maison de-la vieille était petite et elle n'avait qu'une chambre à offrir aux voyageurs, mais elle aimait à faire son choix et s'adressait particulièrement aux jeunes gens bien mis qui voyagent à cheval et ont d'ordinaire la bourse bien garnie.
Elle forçait sa malheureuse fille à se tenir devant la porte et à attirer chez elle les galants cavaliers.
L'accueil était charmant, on le devine, et presque toujours le voyageur happé se décidait à passer la nuit en si aimable compagnie.
Mais, détail bizarre, la vieille n'avait à donner à son hôte qu'un oreiller de pierre. Pour les Japonais qui passent la nuit la tête durement posée sur un rectangle de bois, un moellon en guise de coussin peut ne pas surprendre beaucoup.
Or, quand le galant s'était endormi sur son oreiller, la jeune fille prévenait sa mère qui venait sans pitié écraser la tête du voyageur.
L'affreuse vieille vivait ainsi en s'enrichissant des dépouilles de ses victimes.
Et l'infortunée jeune fille ne savait plus ce qui était vertu ou ce qui était crime, faisant œuvre quotidienne de l'horreur et de l'infamie et n'ayant plus ni remords de ses méfaits, ni conscience de son abjection.
La justice humaine, de son bras incertain, aurait pu la punir; un dieu même n'aurait pu la sauver.
Son cœur devenu insensible n'avait plus ni amour, ni pitié. Quelles fautes avait-elle donc commises dans ses existences antérieures pour être avilie ainsi? Et quel sort épouvantable l'attendait au delà de la tombe?
Un jour, une violente émotion vint faire battre son cœur que plus rien ne savait émouvoir.
Elle attendait dans la rue le passage de quelque victime nouvelle, et justement sa proie se présentait à elle sous la forme d'un jeune homme
d'une beauté ravissante. Mais jamais la vue d'un beau voyageur n'avait produit sur elle une pareille impression.
Certes elle en avait vu dont le teint était aussi blanc, et les yeux aussi vifs; certes, elle en avait vu dont les jambes étaient aussi élégantes et la démarche aussi noble ; des lèvres aussi gracieuses avaient pris des baisers sur son cou, des bras aussi nerveux avaient enlacé sa taille... Qu'avait donc ce cavalier de plus que les autres pour la fasciner de la sorte ?
Il avançait sur la route de l'air d'un homme qui cherche un logis. Son cheval jaune avec la crinière et la queue blanches le suivait comme un jeune chien et paraissait admirablement dressé.
Le premier mouvement de la jeune fille fut de se précipiter au-devant du jeune homme et de lui parler, mais tout d'un coup elle réfléchit au sort affreux qui attendait ceux qu'elle choisissait; elle frémit et s'arrêta.
Le bel inconnu s'avançait toujours.
Un violent combat se fit dans le cœur de la malheureuse. Lui parler, c'est la mort du voyageur; le laisser passer, c'est le désespoir pour elle.
La vieille intervint.
La jeune fille n'hésita plus.
Quelques minutes après, le cheval remisé dans le jardin paissait au bord d'un petit étang servant de limite à la propriété, et le beau voyageur soupait gaiment en compagnie de la gracieuse hôtesse.
Lorsqu'arriva le moment fatal, lorsque le jeune cavalier se fut endormi sur le makoura de pierre, la jeune fille se précipita avec désespoir dans la chambre de sa mère.
— Grâce, grâce pour lui !
— Tu es folle...
— Je n'ai jamais désobéi, je n'ai jamais résisté, je n'ai jamais formulé une plainte... mais cette fois...
— Dort-il?
— Pas encore...
— Tu mens.
— 0 ma mère, vous voulez donc le tuer?
— Oui!
— Eh bien! alors je vais le réveiller.
— Malheureuse!
La vieille fit un geste terrible.
La pauvre enfant s'affaissa le front sur la natte et ne releva la tête qu'en entendant sa mère qui cherchait dans un coin de la cuisine la seconde pierre qui devait tuer l'étranger.
La jeune fille s'éclipsa rapidement et la vieille put tout à son aise écraser selon son habitude la tête de la nouvelle victime que le sort lui avait livrée.
Le crime accompli, la femme se met en devoir de dépouiller le voyageur.
La pâle lanterne qui l'éclairé lui donne de singulières hallucinations, que dis-je? lui dévoile d'effrayantes vérités.
Ce n'est pas un homme qui est étendu là, c'est une femme, c'est sa fille! Oui, c'est bien sa fille qui est venue sauver l'inconnu, c'est sa fille qu'elle a tuée de ses propres mains !
Et l'étranger?
Dans le jardin, la lueur de l'aube naissante montre sur le sol humide des bords de l'étang les traces de pieds humains et de sabots de cheval. Le jeune homme a traversé la mare et s'est enfui.
Les grands criminels ont d'étranges retours sur eux-mêmes. Leur sensibilité émoussée devient tout d'un coup aiguë comme un poignard, parce que le malheur s'attaque à leurs intérêts et à leur propre cœur.
L'infâme vieille fut terrassée; elle sentit au-dessus d'elle le poids
d'une main toute-puissante et vengeresse. Eperdue, affolée, elle court au temple de Quanon pour demander grâce et pour sauver son âme, si c'est encore possible.
Car Quanon est bon. Quanon est un dieu de pardon.
A gauche du temple elle voit, dans l'écurie sainte, le cheval consacré.
Singulière coïncidence, ce cheval est jaune avec la queue et la crinière blanches.
Elle arrive au sanctuaire, s'agenouille devant la statue et, levant les yeux, elle s'aperçoit que le dieu a les pieds salis d'une boue claire, encore humide.
Plus de doute. Le bel inconnu, c'est Quanon lui-même. C'est Quanon qui est venu mettre fin aux crimes de la vieille. C'est Quanon qui a voulu sauver sa fdle en lui faisant racheter par un dévouement sublime toute une vie de perversion et d'horreurs.
Alors la femme, cachant sa figure sous sa longue manche, se retire la tète baissée et marche chancelante jusqu'à la mare qu'a traversée le dieu. S'avançant dans l'eau, elle s'y laisse tomber et se noie en poussant un sanglot de désespoir."
On nous montre, près du grand temple, la mare de la vieille femme, mare vénérée, puisqu'elle fut témoin d'une des trente-trois incarnations du dieu Quanon.
A gauche du temple elle voit, dans l'écurie sainte, le cheval consacre. -Page 107.
os djinrikis nous mènent au parc de Shiba en passant par celui d'Oueno.
Ce n'est pas la route directe, mais Matsmoto est prévoyant et, comme il nous a promis de nous faire dîner ce soir à la japonaise, il pense que nos estomacs ne seront pas fâchés de se lester au préalable d'un lunch à l'européenne.
Or il y a justement à Oueno un restaurant des plus civilisés où l'on trouve des chaises, des des fourchettes et des vraies côtelettes de vrai mouton.
Le restaurant tenu par des Japonais est placé dans un jardin où l'art a déformé la nature au point qu'on se demande si ce sont des joujoux ou des arbres qu'on a sous les yeux.
La vue y est superbe, et le temps clair nous permet de voir dans le lointain les quatre-vingt-six marches de l'escalier d'Atago adossé aux collines de Shiba et que nous allons visiter.
Suffisamment restaurés, nous partons pour Shiba en traversant rapidement toute la ville.
Shiba est un ensemble de collines escarpées et boisées. Çà et là des chapelles dorées, des temples, des couvents aux murailles de papier blanc, des tombeaux sombres, des escaliers immenses, et des rangées de lanternes monumentales en bronze et du plus grand art.
Le tout petit temple shintoïste d'Atago, — le dieu qui préserve des incendies, — que nous avons déjà aperçu de loin, est placé sur une plate-forme tout en haut d'un escalier qui n'en finit pas et qui prend la montagne à l'assaut.
On m'assure que les chevaux japonais peuvent descendre par ces marches raides; j'en fais mon compliment aux chevaux japonais.
Quant aux dames japonaises, elles ne jouissent pas, à ce qu'il paraît, des mêmes talents, car un autre escalier plus étroit et plus doux serpente à travers les taillis ombreux, et c'est, me dit-on, l'escalier des femmes.
Sur la plate-forme, de charmantes jeunes filles, dont l'une a le profil de Marie-Antoinette, nous offrent du thé pendant que nous admirons la vue qui s'étend sur la ville et la mer.
Outre le temple, il y a des constructions en bois brut, les unes pour faire les prières, et les -autres pour jouer les mystères ; car la comédie sacrée fait partie du culte shintoïste, absolument comme dans les rites dionysiaques.
Les autres temples de Shiba sont bouddhiques et de la secte Djioodo.
On y arrive par une porte énorme, de style chinois et entièrement peinte en rouge, sorte d'arc de triomphe à trois entrées basses, surmontées d'un toit monstrueux qui, avec ses poutres en saillie et sa couverture, constitue les deux tiers de l'édifice.
Le temple principal, construit en 1632 par Yemitsou, fut brûlé en
de charmantes jeunes filles, dont l'une a le profil de Marie-Antoinette. (Page 112.)
1873, ainsi que le grand clocher, par deux étudiants irrités des superstitions de leurs concitoyens.
C'est une chose curieuse à constater que cette sorte de honte que les Japonais instruits ont des croyances admises dans leur pays.
Lorsque le Japon s'est ouvert aux idées européennes, les Japonais qui étaient à la tète du mouvement ont eu le tort, à mon avis, d'être trop humiliés d'une infériorité qui n'était qu'apparente. Certes ils n'avaient encore ni usines à vapeur, ni école polytechnique. Mais que d'excellentes choses ils avaient, auxquelles ils renoncent sans raison.
Le Japon n'a pas assez confiance dans les mœurs du Japon; il fait trop vite table rase d'une foule de coutumes, d'institutions, d'idées même qui faisaient sa force et son bonheur. Il y reviendra peut-être, je le lui souhaite.
Or, une des premières choses que les novateurs progressistes auraient voulu détruire, c'est la religion locale; et il est arrivé que les efforts qu'ils ont faits pour cela n'ont eu pour résultat que de donner un regain de popularité aux croyances, et de forcer les clergés à se réorganiser et se perfectionner.
Le shintoïsme est devenu la religion d'Etat et le bouddhisme envoie en Europe ses jeunes séminaristes.
C'est ce qui exaspère les novateurs progressistes.
Or, un beau jour, deux étudiants indignés de voir les Japonais si arriérés ont voulu leur donner une leçon et ont mis le feu au grand temple d'Amida. C'était le plus beau temple du bouddhisme et ces farouches libres penseurs crurent porter à cette religion un coup vigoureux.
Un an après, ils furent saisis et sont maintenant dans les bagnes du gouvernement.
On voit pourtant d'autres temples qui sont d'une richesse inouïe.
Un jeune bonze, à la figure pâle, à la tête rasée, s'offre à nous les faire visiter.
Il nous introduit dans une cour où l'on vient rarement, car l'herbe a recouvert les dalles du sol. Tout autour sont des rangées de ces superbes lanternes de bronze, hautes comme deux hommes superposés.
C'est à peine si l'on voit le temple en laque d'or qui est là; car, pour le préserver des intempéries, on l'a enveloppé d'une housse de planches brutes qui le recouvre dans tous les sens. Mais, en se glissant entre l'enveloppe et le monument, on reste émerveillé de la beauté des détails.
On connaît ces délicieuses petites boîtes de laque dorée, relevées de sculptures délicates et légèrement coloriées; eh bien, tout le temple est de ce travail-là !
Les panneaux des murailles représentent des feuillages, des nuages et des oiseaux. Le» colonnes sont fouillées comme des madrépores. Les ors sombres alternent avec les ors vifs, de tons différents, et les quelques taches de couleur qu'on a jetées sur les fleurs et sur les oiseaux ne font que relever d'accents gais un ensemble doux et harmonieux.
Le bonze nous ouvre la porte du temple et je suis d'abord frappé du peu de hauteur de l'intérieur, mais l'on m'explique que l'usage était de ne pénétrer dans cet édifice qu'en rampant; et encore la famille seule du Taïcoun avait le droit d'entrer dans cette salle en marchant sur les genoux et sur les mains. Les grands de l'empire, les fiers daïmios, restaient à la porte également prosternés et la foule des seigneurs s'avançait à quatre pattes dans la cour.
Ce cérémonial n'avait pas lieu à cause de la statue d'Amida qui brillait au fond du sanctuaire, mais parce que le temple est consacré au deuxième Shiogoun de la dynastie de Tokougava.
Les honneurs rendus aux grands ministres dépassaient les honneurs rendus aux dieux.
Quant à nous, il suffit d'enlever nos bottines et nous entrons tout debout sous le plafond surbaissé et fouillé dans l'or brillant. Je fais même le tour du sanctuaire qui a un petit corridor de ceinture comme dans les temples égyptiens.
Derrière le temple, une autre cour nous dévoile des perspectives incroyables d'escaliers noirs surmontés de chapelles dorées, qui se détachent sur les futaies immenses.
Nous franchissons ce décor d'opéra et, après avoir gravi de nombreuses marches appuyées sur la montagne, nous arrivons à un étroit enclos où se trouve le tombeau de bronze du douzième Shiogoûn.
Les daïmios n'avaient pas le droit de venir où nous sommes. Ceux qui avaient cent mille mesures de riz de revenu pouvaient s'approcher jusqu'à la première barrière. Matsmoto nous explique que son père aurait eu la tète tranchée s'il avait fait le pas en avant qu'il vient de faire lui-même.
Il y a six tombeaux de Shiogouns à Shiba, sept à Oueno et deux à Nikko.
Le bonze au vêtement gris nous conduit dans une autre cour où l'on voit l'emplacement du temple brûlé et la grosse cloche qui vibrait les jours de fête dans le clocher détruit; on l'entendait de seize lieues.
Un temple a résisté à l'incendie. Son toit noir et or se détache sur la verdure de la montagne. Devant, de vastes bénitiers en pierre sont abrités sous des hangars aux poutres sculptées, peintes en blanc, rouge et vert.
Tout autour de nous des arbres plusieurs fois séculaires se dressent dans le ciel. Sur la gauche une éclaireie laisse apercevoir un vallon qui se prolonge au loin, hérissé de toits religieux.
Nous remercions le bonze et nous retournons dans la ville en tra-
versant le chantier où l'on prépare les poutres sculptées qui serviront à réparer les temples endommagés.
Les ouvriers sont vêtus comme des clowns avec des maillots collants, et quelques-uns n'ont pour tout vêtement que le foundoshi réglementaire qui passe entre les jambes et sert de ceinture.
Que font donc en Italie nos élèves de l'Ecole de Rome? C'est ici qu'ils pourraient étudier le jeu des muscles en plein travail. Voir des statues antiques, c'est bien; voir des statues vivantes, c'est mieux.
Le jeune bonze de Shiba.