‹ Promenades japonaisesChapitre 16 sur 37 · ÇA SE COMPLIQUE · texte numérisé non relu

ÇA SE COMPLIQUE

endant que nos amoureux organisaient sur le lac du jardin un service régulier de paquebots en papier, Sonoïké se désespérait de voir sa fille perdre de nouveau la santé.

Il pensa que le grand air amènerait quelque amélioration et envoya Mmégaé et Matsoué chez une vieille tante qui habitait un superbe château dans un des pays les plus pittoresques des environs de Kioto.

Cette tante avait été dame d'honneur de l'Impératrice et tout se faisait chez elle avec un cérémonial princier.

Mais ni la beauté du paysage, ni les joies d'une politesse dont les rites dirigent tous les actes et occupent tous les instants, ne purent arriver à distraire la jeune fille.

Elle devint de plus en plus triste. Et, comme si sa maladie était contagieuse, sa suivante, Matsoué, se mit aussi à pleurer et gémir au milieu des splendeurs qu'on multipliait autour des deux invitées.

De sorte que le père, ne sachant plus à quel dieu se vouer, se décida à user du grand remède : le mariage.

Car au Japon, comme en Europe, le mariage a toujours été un traitement propre à guérir les maux des jeunes filles atteintes de mélancolie.

Il fit donc revenir Mmégaé à Kioto et prit le parti de la marier à Hana-no-Koogi, jeune noble fort estimé à la cour.

Pendant ce temps, Korétoki ayant appris que sa mère se mourait à Yeddo était parti subitement pour la capitale des Shiogouns.

Mmégaé apprenait à la fois les projets de son père et le départ de son amant. Elle faillit en mourir.

Matsoué, de son côté, s'aperçut que ses relations avec Obana l'avaient mise dans un état qu'elle ne pourrait bientôt plus cacher et elle résolut de se donner la mort.

Un soir, donc, elle se munit d'un de ces petits poignards que les femmes nobles portent sur elles, et attendit que tout le monde fût endormi pour mettre son funeste projet à exécution.

Avant d'en venir au coup fatal, elle repassa dans son esprit tous ses malheurs. Elle se fit, selon l'usage en pareil cas, un long monologue entrecoupé de sanglots, qu'elle ne put assez étouffer pour empéV cher son amie Mmégaé de l'entendre pleurer.

Mmégaé, qui avait aussi ses raisons pour ne pas dormir, se précipita dans la chambre de sa suivante, et, saisissant le poignard, qui 'brillait déjà hors de son fourreau :

— Que faites-vous, Matsoué? Que voulez-vous faire? Perdez-vous la raison? Pourquoi vous tuer? Je ne vous permets pas de vous donner la mort.

Et elle ajouta d'un ton plus doux :

— Je vous aime tant, Matsoué ! Et je ne compte plus que sur vous maintenant.

Alors elle se coucha à côté de son amie et, la tenant doucement enlacée dans ses bras, elle chercha à la consoler.

Mais, loin de se calmer, les deux jeunes filles ne purent qu'aiguiser leur chagrin au récit de leurs malheurs. Si bien que l'heure du lièvre arriva qu'elles mêlaient encore leurs larmes en se parlant à voix basse.

Le même jour, la vieille tante, désirant distraire sa nièce, envoya de son château un jeu de /leurs.

Gela se composait de boîtes élégantes toutes ouvertes et pleines de fleurs de différentes espèces, chaque boîte ne contenant qu'une seule espèce, et chaque espèce remplissant deux boîtes.

Deux personnes se partageaient les deux séries de boites et il fallait simultanément présenter des fleurs semblables.

Toutes les suivantes de Mmégaé crurent avoir trouvé une occasion d'égayer leur jeune maîtresse. Elles se réunirent aussitôt pour la pousser à jouer avec elles.

Mmégaé y consent. Mais, à peine a-t-elle choisi une fleur que, au lieu de penser au jeu, elle se lance dans des considérations sentimentales sur le triste sort de la pauvre fleur séparée de la racine qui lui donnait la vie, et sur l'indifférence de la racine, qui attend tranquillement une nouvelle fleur, et qui suppose que la fleur qu'on a cueillie est bienheureuse d'être dans une jolie boîte laquée d'or, tandis que, au contraire, la fleur séparée de sa tige languit, se fane et meurt.

Les suivantes ne comprirent pas grand' chose à ces plaintes de la fleur; mais Matsoué en conclut que l'amour de sa maîtresse était sans remède, et elle résolut d'en parler à Obana et de prendre un parti décisif.

Et, par une nuit sombre, Mmégaé et Matsoué, vêtues du costume que les dames de la cour mettent en voyage, se sauvaient par la petite porte du jardin.

Obana, habillé en domestique de grande maison, les suivait. Marchant à grands pas, les trois fugitifs gravirent la montée de Hino-oka, qui se trouve sur le chemin du lac Biva.

Au lever du soleil, ils se reposaient à Otzou, sur les bords du lac dont ils admiraient les rives boisées.

Là, les femmes prirent des cangos portés par des gaillards vigoureux, dont le trot rapide les emmena vite à travers la chaîne de montagnes qui s'étend au nord de la capitale et sépare la province de Yama- Shioo de celle de Oomi.

Lorsque la famille de Mmégaé s'aperçut de la disparition de la jeune fille et de son amie, les amoureux étaient déjà loin, et c'est en vain qu'on envoya dans toutes les directions des serviteurs, qui revinrent au milieu de la nuit, déclarant que nulle part ils n'avaient trouvé trace des fugitifs.

LE KANDOO

uivie du jeune couple, Mmégaé marchait rapidement vers le Nord ; elle arriva enfin à Yeddo.

Mais, avant d'entrer dans la ville, la jeune fille s'arrêta sur les hauteurs de Shiba, près du temple d'Hatchiman, le dieu guerrier, et elle réfléchit à ce qu'elle avait fait, à ce qu'elle voulait faire.

Sur le point de retrouver son amant, elle hésitait. Elle pensait à son pays, à sa famille qu'elle avait abandonnée.

Son regard s'étendait distrait sur la baie de Sinagava, où les barques à voiles blanches sillonnaient les eaux tranquilles. Le calme du paysage contrastait avec l'agitation de son àme. Elle hésitait à aller plus loin et pensait presque à revenir sur ses pas.

Ses réflexions furent troublées par le chant d'un jeune garçon qui passait dans le chemin ombreux. L'enfant s'avançait en fredonnant, du ton nasillard et indécis qui caractérise la mélodie japonaise. Les bouts de

son tenogoui, arrangé en couronne, lui faisaient comme une aigrette sur le front; une canne de bambou, posée sur sa nuque, supportait gracieusement ses deux bras dont les manches tombantes, agitées par la marche, formaient comme deux ailes.

— Ecoutez, s'écria Mmégaé s'adressant à ses compagnons, je connais cette chanson, Korétoki la chantait bien souvent. Je vous en prie, Obana, interrogez ce garçon, il peut nous donner d'utiles renseignements sur la personne que nous sommes venus chercher.

En effet, l'enfant était un domestique de Korétoki. Il se promenait dans les sentiers du parc sacré en attendant que son maître, qui était venu implorer pour sa mère malade le dieu Hatchiman, eût terminé ses dévotions.

Korétoki, lui-même, ne tarda pas à paraître. Mais, quels que fussent son étonnement et sa joie de trouver là son amante et ses amis, il ne laissa voir aucune émotion, car il savait vivre et connaissait les convenances. Il conduisit, dans une attitude respectueuse, Mmégaé jusqu'à une salle du temple, la fit asseoir à la place d'honneur, en face de la porte d'entrée, plaça, aux côtés de sa maîtresse, Obana à droite, Matsoué à gauche, et, s'inclinant devant son amante, il se mit à frotter ses tibias avec les mains, ce qui est le comble de la déférence.

Puis, prenant la parole, il pria la jeune fille d'agréer l'assurance de ses sentiments distingués, et la félicita sur sa bonne santé.

Mmégaé rougit, baissa la tète, leva sa manche et ne répondit pas, ce qui était, remarquons-le, contraire aux rites.

Alors le jeune homme s'adressa à Obana et apprit de lui toute l'aventure.

Il fut convenu que les voyageurs seraient conduits chez les parents de Korétoki, où ils seraient présentés comme des connaissances de Kioto, et qu'on aurait soin de cacher la haute naissance de Mmégaé.

Les voyageurs furent cordialement reçus par les vieillards et installés dans la maison même, ee qui lit la joie de tout le monde.

Ici se présente une suite de ces incidents qui font le charme des romans.

Obana, qui connaît la vie, propose à son ami d'en finir par une solution convenable.

La solution convenable révolte Korétoki, qui n'ose s'allier à une grande dame.

La mère de Korétoki veut lui faire épouser Mmégaé.

Korétoki, singulier amoureux, gagne du temps.

La mère meurt.

Le père s'en va en pèlerinage à Kioto pour prier le dieu Quanon, de là-bas, de veiller au repos do l'âme de sa femme.

Là, il apprend tout, en écoutant la conversation d'un marchand de poissons qui raconte la mort de Sonoïké, le malheureux père de Mmégaé, tué par le chagrin.

Il revient dans sa maison, à Yeddo, et, au moment où tout le monde se réunit en ordre dans le salon pour le recevoir, il s'asseoit au fond de la salle, et, prenant un visage terrible :

— Korétoki, souvenez-vous de tout ce que vous avez fait à Kioto! Vous avez séduit la fille de votre maître ! Savez-vous combien vous avez compromis l'honneur de votre seigneur ainsi que mon propre honneur?... Savez-vous que Sonoïké est mort de douleur et de honte?... Pour votre seigneur, vous êtes un traître, pour vos parents un ingrat... Et vous avez osé revenir dans votre pays et souiller, par votre inconduite , le toit paternel ! Vous allez immédiatement quitter la maison.

En entendant la formule du kerndoo (malédiction), Mmégaé se prosterna sur la natte et fit éclater ses sanglots.

Obana et Matsoué s'inclinèrent profondément et, cachant leurs figures derrière leurs manches, implorèrent le père de Korétoki.

Mais il fut inébranlable.

Alors le fils maudit se leva et marcha lentement vers la porte. Avant de la franchir, il s'appuya un moment contre un des poteaux qui soutenaient la chambre ; puis, prenant son parti, il s'enfuit rapidement.

Mmégaé, hors d'elle-même, s'élança sur ses pas. Matsoué et Obana la suivirent.

Et le malheureux père resta seul dans la maison vide.

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