L'ART AU JAPON
D'où vient que le moindre objet japonais nous étonne par sa simplicité, nous émotionne par son étrangeté et nous charme par son harmonie ?
Qui a donné aux singuliers insulaires du Nippon le goût, la sobriété, l'élégance? Qui les a doués de l'invention, de l'adresse, du talent? La race, le climat, l'éducation.
Trois facteurs ont amené cette résultante exquise : l'art japonais. La race, quelle est-elle?
Ecartons d'abord les Aïnos, qu'on a, bien à tort, donnés pour ancêtres aux Japonais. Mettons de coté ces sauvages poilus, amis du froid, figés dans leur ignorance, Sibériens égarés dans l'Océan, échoués, on ne sait quand, sur la partie la moins aimable de l'archipel japonais.
Restent trois types :
Le Coréen, pommettes saillantes, face en losange, œil bridé, teint jaune, membres grêles, taille minime. C'est le dernier venu; amené sans doute par la conquête, il est dominateur et guerrier. Les grands seigneurs qui ne sont pas de la race des dieux sont Coréens. C'est ce type étroit qu'on rencontre le plus souvent parmi les jeunes Japonais que le Mikado envoie en Europe et en Amérique.
Le Chinois : c'est
un Coréen grandi et anobli. L'œil est moins, bridé, la joue plus remplie, le teint gris. Il est de préférence commerçant et agriculteur. Il est venu au Japon à toutes les époques et généralement dans les périodes pacifiques, attiré par les échanges et le besoin de coloniser.
Comment appeler
le troisième type ? Celui qu'on trouve sur les peintures les plus anciennes, celui qu'on donne aux dieux, celui qu'on ne voit qu'au Japon?
Eh parbleu, c'est le type japonais ! Autochtone peut-être , très ancien à coup sûr. Gracieux comme l'Annamite, élégant comme l'Indien, noble comme le Sémite, on le trouve chez les plus anciennes familles,
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mais aussi chez les plus pauvres; djinrikis et grands seigneurs sont frères par la beauté. Dans les villages des montagnes, le profil devient caucasien, la peau blanche et la joue rose.
Donc, c'est entendu. Nous trouvons là la race des dieux du Japon née sur le sol comme le veut la légende, ou venue de fort loin comme c'est probable. Dans tous les cas, le type le plus répandu , mais panaché , croisé, compliqué par le Chinois et le Coréen.
Cette race habite, sous un climat doux et chaud, rafraîchi par les brises de mer, un archipel enchanté , où les montagnes vertes se mirent dans les golfes bleus.
Partout les arbres géants
alternent avec les bosquets fleuris, constellés de camcllias ; sur les versants rapides, les azalées roses ou blanches étalent leurs plaques lumineuses; cà et là, le polonia étage ses plumets de fleurs d'un bleu pâle. A l'automne, les chrysanthèmes monstrueux ressemblent à des soleils perdus dans la verdure ; dans les vallons humides, les bambous vigoureux dressent leurs tiges luisantes vernissées de noir et de vert; les bambous, la vie du Japon qui y trouve ses maisons, ses meubles, ses ustensiles, les bambous, dont le feuillage léger et fin est un symbole de bonheur.
Du premier coup, le Japonais est resté émerveillé de la nature qui l'entourait. Il a admiré le sol bienfaisant, la mer poissonneuse ; il a pensé sincèrement que des dieux se préoccupaient de le rendre heureux ; il s'est montré plein de reconnaissance pour les forces surnaturelles qui lui donnaient la chaleur, la lumière, la joie du corps, la joie des yeux, qui faisaient mûrir sous ses yeux les fruits succulents, pousser sous ses pas les fleurs éclatantes, qui jettaient dans ses filets les poissons savoureux. Et il s'est recueilli, a joint ses mains, s'est incliné et a adoré. Qui?-... Quoi?... Tout!
Le panthéisme était un devoir pour lui; le naturalisme, un besoin. Il s'est fait une légende, une Genèse enfantine comme un conte de bébé. Il a déterminé ses dieux et leur a donné des noms ; mais, laissant dans l'infini les explications, les démonstrations, il a pensé qu'aucune méthode humaine ne pouvait préciser, qu'aucun talent mortel ne pouvait représenter ces prodiges incessants du sol japonais et le respect de la nature lui a évité l'idolâtrie.
Dans les endroits les plus beaux de son pays, il a éievé de petites chapelles (mias) en branchage ou en bois brut, couvert de chaume, mais il les a laissées vides. Ce sont des sanctuaires dont le dieu est partout. Comme les anciens prêtres de l'Egypte qui cachaient au fond des temples un naos inhabité, comme les prêtres de Diane qui vendaient aux croyants des niches creuses sans idoles, le Japonais voit l'Etre suprême ailleurs que dans le bois qu'il façonne ou la pierre qu'il ajuste.
Ces mias semés dans la campagne ne sont donc que des symbolismes de sainteté. On les fait précéder d'un arc de triomphe {tori-i) en bois ou en pierre affectant la forme relevée des perchoirs de faucons. Sanctuaires et tori-is sont ornés, les jours de fête, de tresses en paille de riz (simenava), de rameaux verts de sakaki ornés de rubans de papier blanc (fjoliei). De même en usaient les peuples de la Grèce, lorsqu'ils sus-
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pendaient aux colonnes de leurs temples des guirlandes de verdure garnies de bandelettes.
A certains moments, des citoyens officient. Ce ne sont pas des prêtres. Comme chez les veddhiques, comme à Rome, le sacerdoce est une fonction civile. Pour s'adresser aux dieux, on coiffe la tiare, on revêt de longs costumes où dominent le blanc, le noir, le violet.
Voilà la vraie religion du Japon, voilà sa croyance la plus ancienne, voilà le Shin-to simple, pur, grave.
Un peuple qui comprend ainsi le culte de la nature ne doit aborder l'art, ne doit toucher à l'imitation qu'avec une réserve, un respect, un amour, une conviction qui le sauvent de toute erreur et de tout mauvais goût.
Et voilà pourquoi l'art primitif au Japon est essentiellement correct, harmonieux et sobre.
Cette sorte d'austérité a eu son correctif dans le caractère même du peuple qui nous occupe. Le Japonais adore la nature, mais la nature est ici tellement gracieuse que forcément le Japonais est gai. Volontiers, le sourire ira jusqu'à la grimace; les Téniers viendront chatouiller les Van Dyck sévères. La légende nous raconte que lorsque Amateras, aux longs cheveux, personnification du soleil, se réfugia, triste et confus, dans la grotte sombre qu'il ne voulait plus quitter, Okamé, la grosse réjouie, vint l'agacer par l'aurore de son large rire ; armée du sistre sacré, elle dansa devant la grotte et. le soleil se montra de nouveau. Les peintres aiment Okamé. Sa figure ronde et joviale leur sert souvent d'enseigne. C'est dire que l'art sera sérieux, mais ne sera pas triste.
L'HIEROGLYPHE
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i nous suivons l'historique de l'art japonais, nous allons trouver d'autres éléments venus
S du dehors, qui tantôt le modifieront, tantôt,
J|3$? au contraire, développeront avec plus d'inten-
MStëL, site ses qualités natives.
Un beau jour, les Chinois arrivèrent important leur fétichisme taoïste, leur philosophie et leur écriture.
La sorcellerie grossière des Tao-ssé ne pouvait pas influencer beaucoup des gens qui n'ont rien à demander à la nature, puisqu'elle leur donne tout.
La philosophie de Gonfucius touche à peine aux croyances; elle écarte même avec soin toute dissertation sur les choses divines.
Si elle recommande le culte des ancêtres,, c'est parce qu'il est social et moral; le culte du ciel, parce que cela dispense de croyances plus compliquées, et le culte des esprits de la terre, du vent et des eaux, parce que c'est un usage ancien. Cette philosophie ne pouvait toucher le Japonais que par ses côtés moraux et pratiques ; elle vint donc s'ajouter à la
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philosophie shintoïste sans modifier les croyances déjà acquises sur la nature et sa sainteté.
Mais l'écriture chinoise fut pour les Japonais et pour l'art japonais un formidable moyen d'éducation.
Chaque caractère chinois contient à la fois un signe phonétique, un
signe représentatif et un signe déterminatif. Il représente l'objet même dont il est le nom, il est déterminé par une clef- indiquant s'il s'agit d'un mot appartenant aux idées abstraites, aux choses humaines, animales, végétales, minérales, etc.; il donne enfin le son syllabique qu'il faut prononcer pour lire le mot.
Tout cela est horriblement compliqué. A force de vouloir être clair, le scribe chinois s'est jeté dans un dédale dont il ne peut jamais voir les issues. Mais le scribe chinois est forcément un artiste ; il tient un pinceau qui doit représenter tout un tableau, parfois plusieurs tableaux, dont il ne doit prendre que les traits caractéristiques. De là une nécessité, une habitude de simplifier, une habileté incroyable pour saisir le contour qui désigne à lui seul un objet ou une idée.
Ainsi procéda l'écrivain des hiéroglyphes égyptiens ; mais, plus heureux que le Chinois, il arriva presque à l'alphabet net et précis des Grecs et se tira d'affaire en supprimant le plus possible les voyelles (habitude sémitique) et en restreignant le nombre des signes.
Dans les deux cas, il fallut arriver à un moyen rapide de repré-
senter les dessins les plus variés. En Egypte, l'hiéroglyphe conventionnel, pourtant si vrai, des papyrus hiératiques, arriva jusqu'au cursif des écrits démotiques sans perdre un seul instant le mouvement, la forme, l'aspect du tableau qu'il s'agissait de rendre.
Dans l'alphabet égyptien, une vingtaine d'oiseaux, d'espèces différentes, sont employés pour représenter des sons très éloignés les uns des autres ; il est important de ne les pas laisser confondre au lecteur, et il est vraiment surprenant de voir les égyptologues dessiner en deux coups de plumes des aigles, des hiboux, des cailles ou des vautours, sans qu'on puisse un seul instant hésiter à reconnaître l'oiseau indiqué.
Les Chinois aussi sont arrivés à ces résumés graphiques,, et ils ont transmis aux Japonais ces procédés d'écriture.
Mais les Japonais, qui aiment assez voir le côté pratique des choses, ont refusé la richesse surabondante de dix mille caractères, ils n'en ont accepté que mille, qu'ils ont choisis parmi ceux qui leur donnaient tous les phonétiques dont ils avaient besoin et qui étaient assez dissemblables pour ne pas être confondus.
Les Japonais voulaient encore condenser davantage leurs moyens d'action pour représenter la pensée; au v° siècle, Kibi-mabi inventait l'écriture katakana qui donnait en cinquante signes tous les phonétiques syllabiques nécessaires alors au Japon ; puis, au ix° siècle, Kooboo- Daïssi imaginait l'alphabet phirakana, sorte de katakana cursif, élégant, qui ajoutait la rapidité à la simplification, une manière de sténographie des caractères surchargés de la Chine.
On le voit, c'est la quintessence du dessin. Dans ces indications cursives, qui sont à la fois des lettres et des représentations, le Japonais a un avantage : il se sert du pinceau qui donne l'accent vrai avec bien plus de facilité que le roseau des Egyptiens, le stylet des Romains et la plume des peuples modernes.
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Le pinceau pousse à la peinture : avec leurs tablettes de noir de Chine, le peintre, le poète, le commerçant, l'écolier se font des teintes plus ou moins foncées et voilà qu'ils peuvent reproduire des ombres, des éclats lumineux. Avec deux tons seulement, ils peuvent rendre
en camaïeux des -|
plantes, des oiseaux.
Là, comme pour les caractères symboliques, le Japonais court au plus pressé, il cherche le trait qui donne le mouvement et détermine l'objet; il procède par élimination pour ne garder qu'un contour et quelques touches de noir ou de clair.
Il se met à épeler la nature et y trouve un nouvel alphabet dont toute lettre aura une signification et s'exécutera suivant un procédé déterminé par l'expérience. De la sorte, chaque plante, chaque animal, chaque objet sera un symbolisme et s'écrira en trois ou quatre coups de pinceau.
Et, en effet, on peut regarder la plupart des dessins que les Japonais répètent sans cesse sur leurs kakémonos, leurs boîtes, leurs bronzes, leurs faïences, et, toujours, il sera facile d'y trouver un sens.
Chaque mois, chaque jour, chaque heure a sa fleur ou son animal.
Les sensations de tristesse, de bonheur, la richesse, la santé, la jeunesse, la longévité, la famille, la naissance, la générosité, la prière, que sais-je? Tout peut s'exprimer par un dessin.
Certaines légendes, certains faits historiques, certains hommes célèbres, toutes les familles nobles, les dieux, les dynasties, les provinces, les villes peuvent être désignés par un objet ou une fleur.
On peut presque dire que tout objet japonais est un hiéroglyphe.
Ou, pour être plus exact, que les artistes emploient dans leurs œuvres les procédés hiéroglyphiques : le symbolisme et la simplification, la pensée exprimée d'un trait.
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