VALÈRE
Cela s'entend.
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MAITRE JACQUES
Eh bien! il nous faudra quatre grands potages et cinq assiettes (i). Potages : De poulets farcis à la purée verte ; une bisque de pigeons; potage d'agneau aux laitues romaines ; de dindonneaux aux morilles fraîches et aux choux blancs. Entrées : Longe de veau avec un salpicon dessus, garnie de côtelettes mari-nées ; lapereaux aux sauces blanche et brune ; queues de moutons à la Sainte-Menehould ; poupeton garni de pigeonneaux; filets de poulardes aux concombres,.,
HARPAGON
Que diable, voilà pour traiter une ville entière !
MAITRE JACQUES
Rôts: Culotte de bœuf garnie de hâteleties; chapon panné garni de trois pigeons et trois poulets; marcassin aux oranges, et quatre petites salades,
HARPAGON
Ah! traître, tu manges tout mon bien.
MAITRE JACQUES (très vite)
Entremets : Une tourte dam.andes; artichauts à la saingaraz ; ragoût de foie gras; champignons et jambon; des pois à la crème garnis de ramequins au fromage.
(i) Ceci constituait le premier service. Le second se composait des rôtis et entremets. A chaque service on ajoutait des hors-d'œuvre ou plats froids, mais seulement pour les grands repas. C'est donc justement que Molière les a négligés.
PROMENADES LITTERAllvl S
HARPAGON [en même temps)
Encore?
VALÊRE
Est-ce que vous avez envie de faire crever tout le monde, et Monsieur a-t-il invité les gens pour les assassiner à force de mang*eailles ?. . .
On peut varier le menu; mais celui que j'ai donné semble assez convenable.
Il y a donc une lacune dans l'Avare de Molière; je Tai prouvé par le raisonnement ; l'édition de 1682 le prouve par le fait même. Voici son texte :
Maître Jacques. — Hé bien, il faudra quatre grands potages bien garnis et cinq assiettes d'entrées. Potage bisque^ potage de perdrix aux choux verts, potage de santé, potage de canards aux navets. Entrées : fricassée de poulets, tourte de pigeonneaux, ris de veau, boudin et morilles.
Harpagon, — Que diable, voilà pour traiter toute une ville entière I
Maître Jacques. — Rôt : dans un grandissime bassin en pyramide, une grande longe de veau de rivière, trois faisans, trois poulardes grasses, douze pigeons de volière, douze poulets de grain, six lapereaux de garenne^ douze perdreaux, deux douzaines de cailles, trois douzaines d'ortolans.
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Je Favoue, parmi les éditions anciennes de Molière que je possède, celle-ci manque, et c'est fâcheux, car elle est excellente et curieuse, quoique infidèle çà et là, c est-à-dire dissemblable des éditions orig'inales. Cependant, comme elle est l'œuvre de Varlet de La Grange, l'un des meilleurs comédiens de Molière, et le plus fidèle ami du grand poète, l'homme de ses secrets, de sa comptabilité, l'auteur du journal où sont notés quotidiennement les faits et gestes de la troupe {Registre de La Grange) ; comme La Grange a voulu servir la gloire de Molière, mais comme il était incapable de le faire par Finveniion, en étant dénué, il faut avoir confiance en lui chaque fois qu'il ne s'agit pas ou d'une appréciation littéraire ou d'une question de prudence philosophique.
Si donc j'avais eu connaissance du texte de La Grange, ma dissertation aurait été toute différente, les raisons qu'il faut pour justifier un fait n'étant point celles dont il est nécessaire d'étayer une hypothèse. Tout d'abord, je déclare que l'énumération des victuailles donnée par La Grange est bien plus vraisemblable et de meilleur ton que celle que j'avais reconstituée. Elle a je ne sais quel air de vérité familière qui manquera toujours à un menu fabri-
qué, après deux cent cinquante ans, à l'aide d'uti obscur livre de cuisine, par un écrivain que la cuisine sollicite peu.
Un autre détail montre bien qu'elle n'a pas été inventée, du moins de toutes pièces, c'est qu'elle est muette à l'article entremets. A peine Maître Jacques a-t-il prononcé ce mot qu'Harpagon lui ferme la bouche en criant : « Encore ! » J'avais hésité sur ce point, essayant de corriger, par un jeu de scène, ce que l'insistance de Maître Jacques ou la patience d'Harpagon pouvaient présenter d'excessif. Il est d'ailleurs exquis, ce menu, et d'une piquante littérature : a Rôt : Dans un grandissime bassin en pyramide, une grande longe de veau de rivière, etc. » Et comme ce mot grandissime est bien choisi par la malice du cuisinier pour faire bondir Harpag"on ! Grandissime ! cela est du Molière.
La valeur de l'édition La Grange étant admise, reste la question des éditions originales, de celles qui furent imprimées du vivant même de Molière. Elles sont muettes, assurément, sur !e menu. J'ai donné les motifs, que je crois vraisemblables, de ce silence. Il peut y en avoir un autre. C'est que VAuare a sans doute été imprimé sur le texte écrit de la main de Molière, tandis qu'il a été appris et
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joué sur une copie, un texte de théâtre, prêt à être modifié selon les exigences de la mise en scène, Teffet produit, diverses considérations sans rapport avec la littérature. 11 serait donc arrivé que, sur son manuscrit original, Molière a remplacé par des points les menus qu'il ne pouvait improviser, même avec la collaboration de La Forêt; au théâtre, cette lacune aurait été comblée. De là deux traditions : Tune constituée par les textes imprimés, Tautre par les rôles conservés par la troupe et par La Grange lui-même.
On lit dans une note de l'édition de 1789 : a Le sieur Du Chemin, comédien, qui a su faire un bon usage des leçons qu'il a reçues dans sa jeunesse des compagnons de Molière, nous a dit que Raisin avait toujours joué le rôle d'Harpagon, tel que nous l'avons imprimé (sans les énumérations), et que lui-même il serait fort embarrassé, s'il était obligé d'écouter tout ce qu'on fait dire à Maître Jacques, contre toute vraisemblance. » Mais ceci prouve seulement que l'opinion des comédiens était la même, sur ce point, en 1789 qu'en 1904. Les uns et les autres sont partisans delà simplification. Ils aiment à parler, et cela les ennuie d'écouter. Moins long sera le discours de Maître Jacques, et plus
facile à maintenir sera Tattitude d'Harpagon. Leur logique, cependant, se contente facilement, puisqu'ils trouvent vraisemblables que les seuls mots: potage ^entrée ^ fassent dire à Harpagon : «Que diable I voilà pour traiter une ville entière »; et que le seul mot : rôt^ lui arrache : « Ah! traître, tu manges tout mon bien. » S'il fallait les croire, Harpagon ne serait pas un simple avare, ce serait aussi un épileptique, un forcené, qui ne peut entendre certaines paroles sans entrer en fureur.
Oui, peut-être un avare sordide, solitaire, habitué à vivre de soupes et de rogatons, s'effraierait à la seule idée d'un dîner composé de plusieurs plats; mais ce n'est pas le cas d'Harpagon. Il a un cuisinier. Quand on a un cuisinier, c'est pour faire la cuisine. Il est d'ailleurs rose et ventru, ce cuisinier, tel qu'exhibé par la Comédie-Française. Si Harpagon réduit ses gens à la famine et porte — comme le veut M. Coquelin — un manteau rapiécé il y a, dans l'apparition de ce gâte-sauce florissant, une singulière faute de goût.
L'avarice, cela est relatif, comme tous les vices et toutes les vertus. On peut être avare et dépenser encore dix fois le revenu d'un homme pauvre et généreux. C'est se faire une idée bien faible de
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Favarice que de la croire incompatible avec la tenue d'un bon rang* social. Il y a des avares dans toutes les conditions, et les pires, souvent, sont ceux qui gardent une certaine apparence.
Les comédiens feront ce qu'ils voudront. Peutêtre queM. Laugier, qui joueHarpagon d'une façon si originale et si naturelle, reviendra sur son impression. Après avoir réfléchi, il ne dira peut être plus: (.{ Si Ton tolérait à Maître Jacques Ténumération des plats désignés dans certaines éditions, Harpagon aurait parfaitement raison de s'écrier : a Voilà pour traiter une ville entière ! » Il ne faut rien mépriser. M. Laugier et M. Ad. Régnier, son maître en histoire littéraire, s'ils avaient daigné ouvrir le Cuisinier royal et bourgeois ou s'arrêter à telles pages des anciens Mémoires, auraient vu que le menu, ajouté en 1682 au rôle de Maître Jacques, est plutôt un véritable menu de famille, si l'on considère la prodigalité de la table à cette époque. Celui que j'avais imaginé était un peu compliqué : je Tabandonne.
Dernier argument. Il n'y a presque jamais rien d'inutile ni dans les paroles, ni dans les actions des personnages de Molière. Or, peut-on supposer qu'Harpag^on fasse venir son cuisinier pour s'en-
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tendre dire que le dîner comprendra potage^ entrée, rôt, entremets? Il le sait. Ce qui lui importe, c'est de connaître de quoi se composeront ces services, quelle sera leur abondance. Sans les énumérations, la scène est puérile, et puérile la colère d'Harpagon qui se fâche contre le dessein même qu'il a de donner un repas. La logique veut que maître Jacques énumère un menu un peu corsé. Harpagon est avare; il n'est pas imbécile, et s'il a le sens de l'économie sordide, il a aussi le sens du ridicule. Il faut rétablir le texte de l'édition La Grange.