L'ALMANAÇH DES MUSES PENDANT LA RÉVOLUTION
« Une vue de la littérature, isolée deThistoire des nations, dit Chateaubriand, au début de son Essai sur la littérature an fflaise, créerait un prodigieux mensonge; en entendant des poètes successifs chanter imperturbablement leurs amours et leurs moutons, on se figurerait l'existence non interrompue de Tâge d'or sur la terre... Il y a toujours chez une nation, au moment des catastrophes et des plus grands événements, un prêtre qui prie, un poète qui chante. »
Sans doute; mais ce prêtre et ce poète, par leur sérénité ou leur indifférence, sont la preuve que, même au moment des plus tumultueuses catastrophes politiques, il y a encore des retraites, en un pays anciennement civilisé, où l'on peut vivre en paix, prier, rêver, faire des vers — et même badins. Il serait puéril et, en effet, mensonger, de prendre
pour témoin quelques petits poètes, que la Révolution ne fut qu'un trouble bénin; mais le petit poète est un signe que tout n'est pas perdu.
En X793, tout n'était pas perdu, mais presque tout. On avait vu mourir à la fin ou au cours de l'année précédente la plupart des recueils littéraires ou scientifiques. L'homme le plus désintéressé ne se désintéresse pas de sa vie; et le meilleur, le seul moyen de vivre alors, pour qui n'était pas du parti des bourreaux, était de se taire et de se terrer. On se demandait donc, vers le temps où l'on tuait le roi, si VAdmanach des 3Iiises allait paraître : il parut.
Ce recueil, fondé par Delalain, en 1764, était lu de tous les poètes et de tous les amateurs de poésie. Il se reliait au passé par les Annales poétiques où le même éditeur avait recueilli en quarante volumes des extraits des poètes vieux et modernes, de Charles d'Orléans à Voltaire. Avoir une piécette de versiculets dans VAlmanach des Muses était le rêve de tous les poètes inconnus. Et en France tout le monde fait des vers. Jusqu'à trente ans, le Français est poète; au delà, il devient homme d'Etat et aspire à gouverner son pays. Un des désirs de Chateaubriand débarquant à Paris fut de faire
l'aLMANACH t)ES MUSES PENDANT LA RÉVOLUTION SlQ
agréer un poème par le sieur Delalain ou Vig'ée, le directeur. C^était difficile. Un avis de l'éditeur placé en tête du volume 'de 1791 nous en avertit : « Ceux qui voudront faire insérer des pièces de poésies, etc. On les prévient que l'éditeur recevant une quantité prodigieuse de lettres à ce sujet, il lui est impossible d'y répondre; mais on peut être sûr que toutes les pièces qui lui parviennent sont examinées avec le plus grand soin. » L'éditeur ne change pas, sans doute parce que son métier est toujours le même; mais les poètes sont encore plus toujours les mêmes. Le désir de M. le chevalier de G.... fut accompli; sous cette signature abrégée, r Almanach des Muses de 1790 publia F Amour de la Campagne :
Que de ces prés l'émail plaît à mon cœur !
Tout, dans ce morceau ingénu, n'est pas si mauvais que le premier vers, et c'est encore la meilleure page de tout le volume :
Rentré dans la nuit des tombeaux, mon ombre encor, tranquille et solitaire, dans les forêts cherchera le repos.
Au séjour des grandeurs mon nom mourra sans gloire, mais il vivra longtemps sous les toits de roseaux... (i).
(i) La principale originalité de V Almanach des Muses, sous ia
(( Mon nom mourra sans gloire », c'est-à-dire: « je voudrais que mon nom vive dans la gloire, mais j'ai trop d'orgueil pour laisser soupçonner mon désir aux hommes que je méprise et que pourtant je voudrais dompter, ou séduire. » Le caractère de Chateaubriand est déjà tout entier dans cette piécette qui, venue de toute autre main, serait sans grand intérêt.
L'année 1790 est, comme l'indique un sous-titre, le « choix des poésies fugitives de 1789 ». Il faut se souvenir de cela pour juger des réactions de la politique sur l'esprit des poètes. » Le volume débute par une Ode de Ginguené, Avril lySg :
0 Louis ! ô Roi populaire !
François ! tombez à ses genoux !
il brise le sceptre arbitraire :
il ne règne plus que pour vous...
M . Necker y est appelé :
le Cygne du Lac Genevois !
Presque tous les autres poètes ignorent la politique ou n'y font que de très vagues allusions. Voici des fables, par M. de Fontanes, M. de Florian, M. Le Bailly, voici la Petite Chienne^ le Merle et
direction de Vigée, est de ne point faire commencer les vers, selon l'usage ancien, par une capitale.
l'almanach des muses pendant la révolution 321
l'Hirondelle, un « fabliau », par M. Imbert, des chansons; la romance fait son début sentimental, sous le patronage de Tidylle à la Gessner et à la Berquin. Tout est mièvre. Pons de Verdun, futur buveur de sang, insère un morceau appelé les Réponses galantes. C'est d'une bêtise inimaginable. Un M. Carn**, qui n'est autre que Lazare Carnot, expose la Revue des amours, la revue « que Vénus fit de ses enfants » :
— Je suis, dit Tun, V Amour fidèle.
— Moi, je suis V Amour papillon,
— Moi, j'aime à dompter la cruelle,
— Moi, j'aime un facile tendron.
Le malheureux, auquel on en donnerait douze, avait trente-huit ans ! « Il cultiva la poésie dans sa jeunesse, dit un dictionnaire, et on trouve quelques-unes de ses productions dans l'A lmanac h des Muses. » Robespierre ne faisait plus de vers en 1790, mais il était sans doute encore membre de r Académie « littéraire et bachique », les Rosati, et peut-être daigna- t-il lire le Remerciement à Messieurs de la Société des Rosatis d'Arras, sur la réception de l'auteur, par M. Damas :
Quoi ! dans un diplôme enchanteur, du Dieu des vers dignes apôtres...
Je ne sais s'il faut voir dans la « fable allégorique » le Plaisir, l'Espérance et la Pudeur, l'un des premiers essais de Grainville. Elle est médiocre et ne présageait point le Dernier homme, ce poème inconnu (en prose) qui est une œuvre encore émouvante. Il est plus certain que M. Désaugiers fils est le célèbre chansonnier et qu'il débuta e'n cet Almanach, l'an 1790, par nn^ Imitation de la deuxième Elégie de Tibulle. Ce petit travail est fort honorable.
Le T riomphe de nos paysages, de Lebrun, si drôlement appelé Lebrun-Pindare, était connu. h'Almanach le réimprime comme extrait d'un recueil que l'auteur allait faire paraître. Le recueil ne parut qu'en 181 1. Lebrun, qui signait encore « secrétaire des commandements à&feu M. le prince de Conti, Grand-Prieur de France )),se garda bien, pendant la période révolutionnaire, de rien publier qui ne fût révolutionnaire. C'était un habile homme et un homme d'esprit. Il y a vingt ans, on faisait encore apprendre par cœur, dans' les lycées, le Triomphe de nos paysages :
La colline qui vers le pôle ( La colline de
borne nos fertiles marais ( Montmartre
occupe les enfants d'Eole ( est couverte de
à broyer les dons de Cérès ; ( moulins à vent .
l'aLMANAGH des muses PiiNÛANT LA REVOLUTION 323
Vanves, qu'habite Galathée, ( Vanves, où il y a des
( prés^ des bois,
fait du lait dlo^ d'Amalthée, Ç fait, avec du lait de vaépaissir les flots écumeux ; < clie et de chèvre^
( du fromage ; et Sèvres, d'une pure arg-ile / et Sèvres, compose Talbâtre frag-iîe ) des tasses où Moka nous verse ses feux. ( à café.
En ce temps-là André Ghénier écrivait la Jeune T ar^/zifmg qui ne devait paraître que bien longtemps après, le i^^' germinal an XI, dans le Mercure de France, Son frère est représenté dans /'J./r/2a/2ac/z de 1790 par une Epître au Roi et un Dithyrambe à l'Assemblée nationale, qyi dut faire un certain effet par son tour oratoire. Une bonne partie des collaborateurs avait de la réputation ; ce sont, outre ceux que j'ai déjà dits, La Harpe, Mallet (de Genève), Vigée, Ximénez, Dupaty, M^^^ Dufrénoy, Collin d'Harleville, Bignan, Barthe, et un sieur Béraoger, fort goûté des beaux esprits.
A Tannée 179 1 et aux suivantes Féditeur a retranché quelques pages, sans doute pour diminuer ses frais, car si on faisait encore beaucoup de vers, on
en lisait moins assurément ; mais pour donner un nouvel attrait à son recueil, il y a ajouté une revue critique des ouvrages de poésie et de théâtre pour Tannée précédente. Gela serait utile si la littérature de cette époque avait le moindre intérêt.
Le couplet politique qui ouvre le volume est de Collin d'Harleville. Il apour titre les Muses délaissées et s'explique d'abord dans la langue des dieux sur le retranchement d'une feuille de trente-six pages :
Fidèles à remplir leur vœu,
les neufs sœurs, hélas ! sont confuses
d'avoir à vous offrir si peu.
Mais, et c'est le dernier mot de Fauteur :
Si quatre-vingt-neuf fut stérile en bag-atelles, en chansons, contemplez d'autres moissons :
fut-ii année aussi fertile ?
Et le défilé reprend, des fables et des impromptus, des petits contes et des épîtres. Fanny, « qui ne fait point ses vers », se choisit, si c'est vrai, cette année-là, un collaborateur qui n'est point trop hête. Mais je crois que Lebrun a menti ; le morceau intitulé Vers à l'amitié est bien d'une femme, et M^^^ de Beauharnais avait le droit de le
l'almanagh des muses pendant l/v révolution 3'^5
signer. Hoffman, qui devait faire tant de célèbres
et mauvaises pièces de théâtre et si mal, comme
critique, accueillir les romantiques, rédige des
Stances sur la mort ; il la considère en épicurien
et termine ainsi :
Que chaque jour de ma vie, heureux jusqu'à son déclin, soit une rose cueilKe Qui s'efPeuille dans ma main.
Comme il suffit de vouloir être heureux pour Têtre, Hoffman réalisa parfaitement son dessein. La Révolution ne semble l'avoir troublé à aucun moment.
Ce volume est des plus médiocres ; la qualité baisse et serait nulle (je me mets au point de vue de Tan 1791) sans quelques morceaux aimables d'Andrieux ou de Ginguené. Les futurs terroristes (et ce n'est pas la dernière année) sont de plus en plus badins. Pons de Verdun met en vers un Mot attribué à Hearij IV. M, Garn''*, « capitaine au corps royal du génie, de FAcadémie de Dijon », produit une chose appelée le Temps passée « dialogue burlesque entre M^^^ Fagotin et M. Barbichon. » Air : « Nous sommes précepteurs d'amour. »
L'année suivante, 1792 (Poésies fugitives de /7p/)M. Carn^^se qualifie de Député à l'Assemblée nationale législative. Ce chang-ement de condition n'a ni augmenté son talent ni modifié sa manière. Comme en 1790, il célèbre l'amour, sur ce thème, le Fils de Vénus, et sur cet air : « L'amour est un enfant trompeur. »
Qui définira cet enfant
aussi vieux que îe monde,
marmot dont l'empire comprend
les cieux, la terre et Fonde ;
qui les yeux couverts d'un bandeau
lit dans nos cœurs^ tient le flambeau
qui consume et féconde ?
Le morceau caractéristique de l'époque, c'est peut-être le couplet, Aux tourterelles, d'un sieur Gaborit de Glisson. Et cela n'est pas très loin d'une autre poésie, notre contemporaine, également sensible et puérile :
Que murmurez- vous, tourterelles?
Que roucoulez- vous de si doux? Comme vous étendez vos tressaillantes ailes ! Dans vos baisers, secousses mutuelles, tendres oiseaux,qu'exhalez-vous ?
Que dites-vous à votre Laure ?
Que lui soupirez-vous d'une touchante voix ?
l'almanagh des muses pendAxNt la révolution 827
La stérilité deFinvention est tellequeM.deSaint- A-ngQ Teîmi Philémon et Baucis.Gesi imité d'Ovide, ie titre le dit; mais encore plus de La Fontaine, le titre ne le dit pas. Ce Saint-Ange mériterait (et son nom convient) cFêlre le patron des plagiaires. Quand il trouvait un bon vers dans on poète oublié, il le prenait. Il en a volé plus de quinze cents au seul Thomas Corneille. Il fut de F Académie.
La Table de Fannée 1798 commence ainsi: (( Le Citoyen Andrieux..^. » Au renvoi, on lit : « On ne s'est point servi de cette dénomination dans le cours du volume, parce que Fimpression en était commencée avant que cet usage fût généralement établi. » Le volume paraît en pleine Terreur; jamais poésies ne furent songées pendant des jours plus sombres. Il n'y paraît guère.
Le morceau de début est V Hymne des Marseillais, par M. Rongez, officier du Génie. A la suite, sans signature, le Couplet des Enfants, « ajouté à la pièce précédente dans la fête civique du i4 octobre ». Puis une épigramme ridicule et aussitôt après le Danseur de corde et le balancier, par
328 PP.OI'rNAI^ES LÎTTÉRATIU-S
M. de Florian(à la Table, le C. Florian). Voici un fragment de M. de Fontanes, d'une noble banalité :
Tout passe, et tout s'éteint : les siècles écoulés dans un gouffre éternel vont se perdre sans cesse sur les siècles accumulés.
Le G. Charlemagne, poète sans talent, mais non
sans esprit ni sans bravoure, raille la Nouvelle
Manie, celle de remplacer les noms traditionnels
par des surnoms latins :
Pour mieux encore être à la mode prenons pour patron saint Brutus .
Il ose railler Robespierre, qui dédaigna ou oublia de se venger. Puisque la mode est de changer de nom, prenons-en de modernes et de célèbres :
Chénier s'appellera Voltaire ; Fauchet, l'évêque Massillon ; d'Eglantine sera Molière ; et Robespierre, Gicéron.
L'amour ne chôme pas. Voici VEducation de
r Amour, voici V Absence, par M. de Ghoisy (à la
Table, le G. Ghoisy) :
0 ma Glycère! ô toi dont le sourire versait plus qu'un beau jour le calme dans mon cœur !
Get inconnu en valait bien d'autres, qui ont fait
l'almanagh des muses pendant la révolution 829
du bruit. De Moustier, Fauteur des L^^/r^5 à Emilie^ écrit «Au Rédacteur des Petites Affiches. Demande parliculière » :
Je voudrais trouver un réduit fait pour l'amour et pour Tétude.,. petit cabinet pour Thalie, petit boudoir pour Emilie. ..
petite alcove où la lumière * ne s'introduise qu'à moitié, de peur d'éblouir le mystère...
Daignez, monsieur le rédacteur, insérer soudain ma demande (i).
"Peut-on être plus innocent, plus calme, moins troublé par la politique? Cependant, M. de La Chabeausière, non moins serein, adresse une badine épître Au Vaudeville^ sur l'air : (( Du petit mot pour rire. »
Au nom de l'ordre et de la paix, ramène l'aimable Français au petit mot pour rire.
(1) Un nommé Glavel d'Haurimonts s'est amusé à refaire ces vers faciles de De Moustier :
Chambre à coucher pour moi, pour mou amie , Toilette auprès, cabinet à côté, Pour le berceau d'une jeune Emilie ; Plus loin un lit pour l'hospitalité.
Point de remise et pour toute écurie, L'humble réduit..,
M. Vigée s'adresse à Délie, avec son ordinaire
fatuité :
Tu permets donc enfÎQ l'amour, et dans tes reg-ards qu'il inspire^ qu'il anime^ éteint tour à tour, c'est mon bonheur que je puis lire !
Je ne sais si Dorat-Cubière s'intitulait déjà le (( Poète de la Révolution » et songeait à chanter \ Eloge de Marat; il conseille à M*"^ de Jaucourt de prendre le nom de Psyché. Cette dame faisait des vers. Ce nom,
Il est plus tendre, est aussi court
que celui de Sophie.
Soyez donc Psyché de Jaucourt,
vous serez accomplie.
Sophie, dix pages plus loin, déclare que Cubières est un nouvel Apollon.
Continuant ses études sérieuses, Désaugiers fils traduit un fragment d'Ovide, Dry ope.
La Rose nous peint la beauté, mais le talent est Timmortelle,
nous assure Hofïman, en une fable appelée de ces deux fleurs ; et Ducis, qui atteignait la soixantaine, raconte bénévolement qu'un matin, ayant pris une tasse de café, il se sentit tout guilleret :
L^'ALMANACè DES MUSES PENDANT LA REVOLUTION 33 1
Mais, je soupire, ô nectar adorable,
de ton pouvoir est-ce un effet nouveau ?
L'ambre gris avait alors pareille réputation. Mais quelle drôle de poésie ! Moins ridicule peut-être que cette autre qui cherchait la naïveté du vieux français, supprimait les articles, ainsi que font les nègres. Le poète, c'est le sieur Charlemag-ne, s^'adresse au soleil :
Mais si, près de douce bergère, beau pastoureau parle d'amour, dérobe un instant ta lumière ; il leur suffit d'un demi-jour.
Quelques écrivains débutèrent, en cette lourde année gS, ddnis l'Almanach des Muses ^ Defauconpret (le citoyen Fauconpret), qui s'est rendu célèbre par ses médiocres traductions, et Campenon, poète honorable, que son Enfant Prodigue mit à la mode, en
Mil huit cent onze, année où des peuples sans nombre...
En somme, sans la Marseillaise quelques allusions badines à une jolie émigrée.
Partout où plaira la beauté vous serez dénoncée...
à une nonne décloîtrée, sauf quelque nouveauté
dans le jargon, Temploi inusité des mots égalité, liberté, — on se croirait toujours en 1788. La Révolution ne semble pas avoir suscité d'émotions chez des hommes capables de les transposer en poésie. Il y avait André Ghénier...
Les « Poésies fugitives de 1798 », année 1794 de rAlmanach^ ne diffèrent des précédentes ni par le ton ni par le talent. Le couplet politique est chanté par le G. Ximenez, hier encore le marquis de Ximénez, qui se faisait appeler « le doyen des poètes sans-culottes ». Il avait alors près de soixante-dix ans et devait vivre jusqu'en 181 7, lourd d'un siècle et léger de génie. C'était un pauvre homme lâche et versatile, prêt à tout pour quelques applaudissements. Après le salut du citoyen à l'Ere républicaine^ et quelques gaudrioles, Ducis s'avance, modeste et doux, chante le Saule de r Amant. Le saule était déjà fort à la mode. Il figure en plus d'une image sentimentale de ce temps très souvent associé à des idées funèbres; sans doute à cause de l'expression saule pleureur^ on en plantait sur les tombes, qui avaient cette forme
l'at/? ' r> s muses pi^ndant la révolution 333
fâcheuse. Musset s'en souviendra. Chez Ducis, le saule éveille des images d'amour et de mélancolie :
Humbie saule, ami du mystère, que je me plais sous tes rameaux !
Je chéris, amant solitaire, comme toi le bord des ruisseaux. . .
Ta feuille est mobile et tremblante, lu me peins l'amour qui frémit ; elle est douce, elle est languissante : tu me peins l'amour qui gémit.
A tes pieds dormait ma bergère, quand elle eut mon premier soupir :
oh! c'est là que je vis Glycère, ah ! c'est là que je veux mourir !
Cela est un bon spécimen de la poésie en 1798. Mais Ducis avait décidément, cette année-là, une passion pour le saule, car, à la page igf), il nous donne le Saule du Sage^ en faisant remarquer que :
Il est un saule pour le sage, il est un saule pour l'amant.
Le premier convient à mon âge ; mais, hélas! que l'autre est charmant.
On ne trouverait pas deux autres pièces à citer dans tout le volume , sinon parmi les morceaux patriotiques. Le petit filet d'eau qui coulait encore I l'année précédente est bien tari. Encore n'est-il pas
sûr que ces deux Saules de Ducis aient été écrits en 1793. Le volume contient cinq ou six Fables de Florian qui avaient été imprimées en 1792. Quant aux hymnes politiques, ils abondent, le genre ne demandant qu'une certaine facilité oratoire. Ces vers, qui ne semblent avoir été insérés que comme paratonnerres dans rAlmanach des J/w^é'^, paraissaient en même temps dans les journaux ou les autres recueils. Ainsi les deux hymnes de Chénier, Tun « chanté dans la ci-devant église métropolitaine, à la fête de la Raison », Tautre sur la Reprise de Toulon, la chanson de Cadet-Gassicourt, la Montagne^ des « Stances irrégulières pour l'inauguration de Marat et Lepelletier », et d'autres morceaux encore moins curieux se retrouvent dans le Chansonnier de la Montagne, de l'an 11, paru, comme rAlmanach des Muses ^ au printemps de
On comprend donc queDelalain se soit découragé, abandonnant un recueil qu'il avait fondé et mené à bien pendant près de trente ans. UAlnianach de I 795 porte un autre nom d'éditeur. Il paraît chez Louis, libraire, rue Séverin, n' 29. Ce volume, si
l'almanagh D(i;s muses pendant la RèvoLunoN 335
Ton en croit une note du nouvel éditeur, fut publié au commencement de l'an III, fin de septembre 1794. II contient donc les poésies fug"itives de cette même année de 1794, jusqu'aux environs du i^' thermidor (date extrême des envois, précise Louis) (i). C'est donc, rigoureusement, FAImanach des Muses de la Terreur, le miroir des poètes sous le règne de Robespierre.
, jLes temps étaient durs. Il faut s'en donner la ^ vision d'après les journaux, huit petites pages in-8, ^imprimées comme à regret sur un papier rebelle. La rubrique « Tribunal Révolutionnaire » tient une page, quelquefois plus. C'est une liste de noms avec, à la fin, « ont été condamnés à la peine de mort ». Courrier républicain , quintidi 5 prairial an II : (( Tribunal Révolutionnaire. Du 4. — Costard, âgée de 27 ans, travaillant au Journal des Spectacles..,, Canolle fils, 18 ans, soldat..., Fotin, 44 ans, ci-devant marchand-mercier..,, Barrême, 35 ans, ex-noble... Serrj, 52 ans, garde-malade, veuve deDupré, huissier..., Lanoue, 87 ans, compagnon peintre... etc. » Il y en a 17 ce jour-là de toutes professions^ péchés comme au hasard, pour terro-
(i) Pourtant une pièce de François de Neufchâteau est datée dn 20 tncrmidor.
riser le milieu d'où on les tirait, sous le prétexte d'avoir provoqué « l'avilissement et la dissolution de l'Assemblée nationale ». Le 8 prairial, il y en a 27 {Journal de la Convention, n^ 6i3); le 22 messidor, il y en a 60 {Courrier Républicain, n^ 252) ; le 6 thermidor, il y a en 55 {Courrier, n^ 256) ; le 7, il y en a 36 {Journal de la Convention, n" 670). Le poète lit ces journaux ou d'autres qui donnent les mêmes nouvelles. En sera-t-il ému? A peine. Nous lisons la liste des victimes d'une catastrophe, tous les noms nous sont inconnus, le désarroi est bref. La mort de quelques hommes de plus ou de moins ne change ni la couleur des fleurs ni celle des yeux. Quoi, parce qu'on a tranché une soixantaine de têtes, le sieur Benoît La Mothe, poète lyrique, doit "il trouver sa maîtresse moins jolie? Rassure-toi, trop sensible Mimi...
Mais en lisant plus avant ce morceau adressé
A ma plus tendre amie, je m'aperçois que cette
Mimi est une petite chienne :
Ma mimi, le trésor, le charme de ma vie! Au début, vous croyez, cher lecteur, Qu'ici je veux parler d'une jeune maîtresse : Non, je parle d'un être un peu moins séducteur, Oui surpasse vraiment une femme en tendresse Et surtout en fidélité...
l'almaxagii des muses pendant la révolution 337
Il suffisait de cela pour distraire des événements
ce poète de Tan 1794- Le C. Notaris nous dit les
charmes du Crépuscule du soir vu des bords de
la mer^ et pas trop mal :
L'aimable demi-jour, avant-coareur de l'ombre, Sur la pourpre des monts verse une teinte sombre...
et voici du bon Delille :
Cette écume argentée Dont le retour des fïots Tun par l'autre pressés. Lave les sables d'or qui les ont repoussés.
Encore plus idyllique, le G. Latour-Lamontagne
aime à contempler le Lever du soleil :
Viens, ma chère Zulmé, dans ces belles campagnes, Ecouter des oiseaux les amoureux accens. Du soleil les rayons naissans Dorent déjà la cime des montagnes...
Mais Zulmé est bien compromise parla confession qu^elle a faite à Ginguené; peut-être n^aimaitelle pas tant que cela à voir lever l'aurore. Et Ta™ mour alterne, en cette année qui nous effare, avec le patriotisme et la gauloiserie. Les poètes chantent Sophie et l'armée de Sambre-et-Meuse, PEtre Suprême et la C. Saint- Aubin. Demoustier, d'un génie décidément sobre, refait en quatrains sa Demande insérée dans les petites Affiches : Je voudrais bien avoir une chaumière
Dont un verger couroiiDât le contour ; Pour y passer la saison printanière Avec ma mie, et ma muse, et l'amour.
Point de fossés, point de murs : pour clôture L'humble sureau, l'aulne et le coudrier; Que la bergère y détache la mûre Ou de noisette emplisse son panier (i).
La G. Pipelet (car il y eut uiie poétesse ainsi nommée) 5 continuant la tradition de Berquin, imite en une idylle, le Bon fils, de Gessner; cependant que le G. Parny, fatigué de Férotique, s'essaie à chanter le Vaisseau le Vengeur, morceau qui fait assez mauvaise figure à côté du Chant du Départ, Le G. Chénier ne manquait pas d'un certain talent ferme et sévère. Cette ode est bien- supérieure à la Marseilloise. Chénier dit sèchement ce qu'il veut dire; mais il le dit. Le a citoyen Rougez » n'avait que des intentions.
Et reprennent les chansons, les stances et les romances. En voici adressées à Dorothée ; en voici
(i) Et Glavel d'Haurimoots contioue de lui emprunter ses douces petites idées, avec de moins en moins de vergogne : Je veux avoir un jour une chaumière.
Dont un verger ombrage le contour.
Pour y passer la saison printanière, Avec ma muse, et ma mie et l'amour.
Point de fossés ; point de murs de clôture Aulnes, sureaux, aubépme, églantier ; Que la bergère y détache la mûre, Ou de noisette emplisse son panier.
l'almanagh des muses pendant la révolution 339
pour Isabelle. Ducis plante un nouveau saule, le Saule du malheureux. D'où viennent tous ces saules? [1 nous le dit, et j 'aurais dû- y penser. Ses vers se chantent sur l'air de la /lo/j^^^/zcg ^^^^^^^^ dans la tragédie à'Hamlet. Le jeuiie poète de Tannée 1794 qui semble avoir le plus de talent et d'avenir est le G, Notaris. Il est demeuré rigoureusement inconnu.
LAlmanach de 1796, donnant les poésies fugitives depuis thermidor an H à thermidor an III, apparaît souriant, avec un air de délivrance. Il s'ouvre parla description du temple de la Clémence^ par Collin d'Harleville, d'après Stace. A la page i8i, on voit pour la première fois une signature sans laquelle il n'y aura plus jamais aucune anthologie de notre poésie française ; elle est au-dessous des meilleurs — des seuls — vers français écrits depuis la Fontaine. UAlmanach des Muses 1796 publie la Jeune captive, par André Chénier. Au ; nom du poète, il y a un renvoi, et cette note : |(( Massacréle 7 thermidor avec le malheureux Roucher et vingt autres prisonniers de Saint-Lazare, convaincus, comme eux, d être auteurs ou com-
plices de la conspiration des prisons. — André Chénier n'avait que trente ans. Il avait beaucoup étudié, beaucoup écrit, et publié fort peu. La poésie, la philosophie et 1 érudition antique font en lui une perte irréparable. »
La Jeune captive avait déjà été imprimée, moins de six mois après la mort du poète, dans la Décade du 3 janvier 1795. En même temps que cette fleur coupée, rAlmanach s'orne des roses en papier, joliment ouvragées, du C. Delille, qui fait sa rentrée à l'assemblée du Parnasse. Il donne la traduction d'une épître de Pope et un fragment de V Imagination. Enfin, voici les débuts d'un poète qui devait être mêlé à toutes les intrigues contre les romantiques et rédiger ce vers qui mérite l'immortalité :
Avec impunité les Hugo font des vers.
En 1795, il traduisait modestement la Jérusalem délivrée. Son nom? Baour-Lormian. Sa médiocrité 2a;'empêche pas qu'il n'ait eu, par sa traduction d'Osian(i8oi), une très grande influence sur la poésie française et sur l'éclosion même du romantisme.
Cet examen pourrait se prolonger; mais il lui
l'almanach des muses pendant la révolution 34ï
faudrait un autre prétexte. Sans doute, la période révolutionnaire n'est pas achevée ; Bonaparte n'a point encore paru ; cependant, une paix et une sécurité relatives régnent à l'intérieur. Nous sommes sous le Directoire ; avec la liberté des mœurs, enfin reconquise, la viereprendson cours normal; la poésie est possible. Si elle ne fleurit pas, c'est désormais sans excuse. Il en allait autrement durant les années de fièvre et de sang que nous avons parcourues : les poètes de ce temps eurent quelque mérite même à dire des bêtises. Il faut surtout admirer la persévérance et le courage de Vigée, qui dirigea V Almanach des Muses depuis 1789 jusqu'en 1820 et le fit paraître régulièrement au milieu des circonstances les plus fâcheuses.
Il y aurait eu un autre moyen de connaître Fétat de la poésie pendant la Révolution : Fexamen des volumes de vers. Il serait mauvais, et d'ailleurs ce travail a été fait dans les diverses histoires litté-
. raires qui traitent de cette période. On pourrait en donner un résumé d'après F Almanach des Muses lui-même, Vigée ayant eu l'heureuse idée d'annexer à sa publicationune liste des livres nouveaux, poésie et théâtre; mais à quoi bon copier un calalo-
I gue? Les ouvrages parus à cette époque et dont on
ait conservé quelque souvenir sont fort rares. Que citer? Le Mal^ poèmephilosopliique (1790), de Salchli, où on lit ce vers, qui n'est qu'une promesse illusoire :
J'entreprends de chanter le mal et ses bienfaits ;
Poésies diverses, de M. de Bonnard (1791), recueil réimprimé de nos jours ; mais Bonnard était mort depuis 1793. Voici les Fables du doux Florian; mais elles était écrites depuis longtemps; en 1795, les Odes républicaines, de Lebrun, et un Recueil de morceaux détachés j par M"^® la baronne de Staël de Holstein, qui contient, dit Vigée, (( une Epîtreaa malheur^ en vers, suivie de quatre opuscules en prose, genre d'écrire où l'auteur paraît plus exercé » ; en 1796, la Jérusalem délivrée de Baour-Lormian, où Vigée trouve « de Télégance et de la pureté, mais plus souvent encore de la monotonie, de la faiblesse, peu de verve et de coloris » ; les Fables de Mancini-Nivernois (le duc de Nivernois) ; encore des Fables^ par Mérard Saint- Just; les Œuvres de Saint-Lambert, contenant ses poésies diverses.
Mieux que les livres, l'Almanach des Muses est
l'almanach des muses pendant la révolution
un bon miroir de la poésie de cette époque. Elle est précieuse, cette petite collection, bosquet chétif, mais vert, de palmiers dans les sables.