‹ Propos d'art et de cuisineChapitre 18 sur 29 · NT © 0 PR ER · texte numérisé non relu

NT © 0 PR ER

LE CARMEL PAT quer l'esprit merveilleux qui le faisait agir. I} Jui fal- | - lait quelqu'un qui donnât de la publicité à sa mis- … sion. Il avait compté sur moi pour cette publicité.

J’allai trouver Girardin et réclamai de lui une colonne de son journal.

11 me l’accorda.

L] L j #, Alors l’œuvre m'inspira sans doute. Je racontai

| l’histoire de cet homme, sa mission sainte au milieu

des peuples, son passage à travers les mers et les continents. Pour les fidèles, je fis valoir le côté religieux; pour les tièdes, le côté philosophique ; | pour tous, le côté humain.

Je donnai ma double aumône : l’aumône d’argent, pauvre et telle qu’elle pouvait sortir de la bourse d’un poëte; l’aumône de la parole, que Dieu fit plus riche que si elle était sortie de la bouche d’un roi.

En France, le père Jean-Baptiste recueillit près de trois cent mille francs.

Avec cette somme, il retourna au Carmel pour ne plus revenir. | Le Carmel fut achevé.

Le père Jean-Baptiste vit toujours, et, à chaque

4 VE , V | ET er:

ñ v ». < \ 24 4 + su ù Ê LS

occasion, me fait dire qu'il m'attend pour me rece-.

qu’il espère bien ne pas mourir sans m'avoir em-.

brassé encore une fois,

PR APRES dde

N’avez-vous pas remarqué, chers lecteurs, que, de même que des milliers de mondes différents roulent dans les profondeurs du ciel, chacun dans la voie que lui trace son divin Créateur, projetant sa lumière sur les autres mondes qui l’illuminent à son tour de ses clartés, sans jamais se rencontrer dans le même sillon aérien avec les mondes ses voisins et ses frères, de même il y a dans notre société des mondes différents, tournant chacun sur son axe, parcourant chacun son périple, et passant chacun, dans ses révolutions quotidiennes, près de ses voisins les autres mondes sans les toucher jamais ?

Comptons ces différents mondes.

11 y a le monde des princes, le monde de l’aristo-

170 PROPOS D'ART ET DE CUISINE cratie, le monde militaire, ie monde de la Banque, le monde des notaires, le monde des agents de 1 change, le monde des boutiquiers, et le monde des artistes. ( P

Il y a même le monde du dimanche, qui, éclos vers dix heures du matin, disparaît vers minuit, et tourne dans son orbite dominical, sans toucher le monde du samedi ni celui du lundi, qui sont encore deux autres mondes bien distincts.

Mais j'ai remarqué que, de tous ces mondes-là, le plus spirituel, le plus causeur, le plus amusant,

était le monde des artistes.

Et dans le monde des artistes, je comprends les peintres, les statuaires, les comédiens, qui sont autant de mondes individuels emportés dans le tourbillon général.

Eh bien, en attendant que j'entreprenne l’intéressante monographie de ce monde d'artistes, il m’a pris le désir de vous en montrer un charmant petit spécimen : Eugène-Auguste Colbrun. |

Pourquoi celui-là plutôt qu’un autre?

D'abord, je pourrais vous dire que c'est par la même raison qui ferait qu’un naturaliste, ayant à

raconter le monde des oiseaux, au lieu de commencer par décrire le roc, le condor ou l'aigle, commencerait par le colibri ou l’oiseau-mouche.

Et puis j'ai peut-être encore, à part moi, une autre raison d’agir ainsi; à une époque douloureuse de … ma vie, quand beaucoup de ses confrères, de ses grands confrères, qui auraient dû être reconnais-

sants, étaient ingrats, peut-être lui, cette excellente

petite nature, a-t-il, au contraire, été fidèle et

dévoué et a-t-il fait tout ce qu’il a pu pour ronger de ses belles petites dents de rat le filet honteux qu’on avait jeté sur le lion.

En 1846, au moment où je m'’occupais de la formation de la troupe du Théâtre-Historique, au moment où Raäucourt conduisait chez moi madame Person, qui venait de jouer avec lui en province; où mon fils m'amenait madame Lacressonnière, qu’il avait vue à Marseille; où le prince de Monaco me recommandait mademoiselle Hardi ; Camille, le correspondant des théâtres, me parla un jour d’un petit bonhomme qui, selon lui, avait un talent remarquable.

Je me défie toujours des recommandations inté-

ressées de MM. les correspondants; cependant Ca-

mille revint si souvent sur son protégé, que, de «

guerre lasse, je lui dis un matin de “me l’amener. Le lendemain, il était à la maison avec un enfant 1 qui paraissait avoir douze ou quinze ans au plus. | Cependant le petit bonhomme avait un chapeau, 41 une redingote, une canne et une montre comme un | homme aurait pu les avoir.

J'interrogeai le protégé de Camille sur ses anté- ’ cédents ; il arrivait à Paris après une tournée à l’é- .

tranger et en province. Il savait tout le répertoire de

Bouffé et m'offrait de jouer le Gamin de Paris ou les

Enfants de Troupe sur le petit théâtre de Saint-Germain, que je venais d’acheter à cette époque.

Je refusai, L'enfant m'avait paru si original, si spirituel ; il avait, en se dressant sur ses ergots pour m'arriver à la ceinture, dialogué avec moi d’une voix de fausset si comique ; il faisait si adroitement siffler sa petite canne; il regardait si coquettement l'heure à sa petite montre, que je commençais à être de l'avis de Camille, c’est-à-dire à croire que j'avais devant les yeux, non pas un de ces phénomènes que l’engouement proclame et que l’entêtementsoutient,

mais un artiste d’un véritable talent.

| Or, j'avais peur que ce talent ne perdit de son ori- | ginalité en se produisant dans un de ces rôles aux- | quels Bouffé a donné son empreinte. Il faut être deux fois fort comme l’homme qui a créé un rôle pour )) faire oublier cet homme quand on joue le même rôle | quelui.

= — C'est inutile, dis-je à l'enfant. Je vous verrai | jouer dans un rôle de moi.

— Dans lequel voulez-vous me voir jouer? Dites, et je l’apprendrai.

| — Le rôle dans lequel je vous verrai jouer, mon | cher enfant, n’est pas encore écrit.

— Alers, vous me l’écrirez?

— Oui.

— Ce qui veut dire que vous m’engagez à votre théâtre?

— Parbleu!

— Fanfare, alors!

— Maintenant, le point prineipal ?

— Du moment que je suis engagé, il n’y a plus de point principal.

— Si fait, il y a l’article des appointements.

æ— Oh! nous n’aurons pas de discussion là-dessus.

— RIRES dites votre chiffre,

je jouerais pour rien.

— Ce n’est pas assez.

—- Façon de dire.

— Voyons, combien veux-tu par mois?

— Tiens, voilà déjà que vous me tutoyez, ça die. minue mes prétentions de moitié. 1

— Dis tes prétentions, |

— Si je vous demandais soixante francs par mois, 1 ce serait-il de trop? hit 1

— Non, certes; mais nous n’ouvrons que dans six mois, et, d'ici la... | |

— Eh bien, on retournera en province. et puis : on a des économies,

Le bonhomme frappa sur la poche de son gousset et y fit sonner trois ou quatre pièces de cinq francs.

— Diable! tu es plus riche que moi. l

— En voulez-vous?

Et il tira en riant les pièces de cinq francs de sa poche, et me les offrit. | |

— Peste ! Et moi qui voulais te donner vingt francs

pour acheter un polichinelle à la foire des Loges. — Donnez toujours, on l’achètera en pain d’épice; ce sera une économie de 90 pour 100, et l’on donnera le reste à la mère Choquet.

sé Qu'est-ce que c’est que ça, la mère Choquet?

— Une manière de grand'mère que j'ai; mais je * n’ai pas encore l'honneur de vous connaître assez pour vous conter ce genre d’histoire-là, Où sont les vingt livres en question ?

— Tiens.

Il les prit.

— Bon! me voilà à votre service. Vous ne pouvez plus me renvoyer qu’en me prévenant huit jours d'avance. |

— Ainsi, c’est convenu, tu iras voir Hostein, et tu arrangeras l'affaire avec lui, à soixante francs la première année; ne signe que pour un an,

— Est-ce que vous voulez me diminuer à la seconde, par hasard?

— Non, mais je veux t’augmenter ; ça te contrarie-t-il ?

— Oh! pas au point de me faire rompre, soyez

calme. Je dois donc voir M. Hostein?

476 PROPOS D'ART ET DE CUISINE — Oui, c’est lui que toutes les affaires matérielles \ regardent. |

— Eh bien, alors.

I fit le geste d’un homme qui écrit.

— C'est juste; va voir les singes, je vais donner pe la lettre à Camille. Venez, Camille. | €

Camille me suivit. | 1

— Quel charmant moutard vous m'avez donné là, « mon cher Camille, 4

— N'est-ce pas?

— Ma foi, oui; quel âge a-t-il ?

— Vingt ans, je crois.

— Plaît-11?

— Dix-neuf ou vingt ans.

— Maisilne grandira plus, alors?

— Très-peu. | |

— C'est miraculeux! et, s’il a du talent, comme vous dites. |

— Plus que je ne vous dis.

— Je veux lui faire une réputation,

— Cela dépend de vous.

— Je ferai mon possible,

— Alors, j'ajouteraiunechose qui va vous étonner,

MON AMI COLBRUN ant — Laquelle?"

… — C'est que, quand vous lui aurez fait une répu- | tation.

« —Ilseraingrat. Vous ne m’étonnez pas le moins | du monde, mon cher Camille. La à —Eh bien, non, tout au contraire ; il vous ser reconnaissant. ù | — Parole d'honneur?

— Parole d'honneur.

— Alors, vous avez raison, Camille, vous m’étonnez... Sous quel nom dois-je l’introduire auprès | d’Hostein.

— Eugène-Auguste Colbrun.

— Eugène-Auguste Colbrun, voici votre lettre, | mon cher ami. | Le lendemain, Eugène-Auguste Colbrun était en- | gagé au Théâlre-Historique moyennant le somme | de soixante francs par mois, non pas pour remplir | tel ou tel emploï, mais pour jouer les rôles de fans | taisie.

Le premier qu’il joua fut celui de Friquet, dans la Reine Margot. Le rôle était assez joli; mais la

pièce avait fini à trois heures et demie du matin. Il

fallut couper un tableau tout entier, et c'était juste E

ment dans ce tableau-là que se trouvaient les meilleures scènes de son rôle. |

Mais, au lieu de bouder, de crier, de récriminer, il se contenta de secouer la tête. l — Pas de chance! dit-il.

Et ce fut tout.

Sa résignation, moitié triste, moitié comique, meM

mieux pour une autre fois.

— Oh! ce n’est pas cela, dit-il.

— Comment, ce n’est pas cela?

— Non.

— Qu'est-ce donc?

— Si votre prose, à vous, était comme celle des autres. | à — Après? 4 — Ça ne serait rien.

— Comment, Ça ne serait rien?

Out Es — Que veux-tu dire?

— Je veux dire qu’on se referait un rôle.

— Comment cela?

MON AMI COLBRUN 179 |. — Dame, en disant ce qui passerait par la tête. | — Essaye. |

| — Vous permettez?

|| — Je permets.

ls — Bon! me voilà votre collaborateur.

| —Touche là!

| — Ça me donne-t-il le droit de signer un billet pour demain?

— Non, mais je t’en signerai un.

— Attendez-moi là.

— Où vas-tu?

— Chercher une plume, de l'encre et du papier. — Va.

Je lui signai son billet et n’entendis plus parler 5h de lui.

Huit jours après, j'assistais, par hasard, à la re- | présentation, et je vis, à mon grand étonnement, | | qu'il m'avait tenu parole, ou plutôt qu’il s'était tenu parole à lui-même.

Le drôle s'était refait un rôle, gai, spirituel, frétillant, plein de mots d’un bon et franc esprit, tout Là fait dans ses moyens, et meilleur certainement

| que je ne le lui eusse fait moi-même,

l’ art; faire un rôle pour un acteur. : 20

Je fais une pièce pour moi; puis je fais les rôles pour la pièce; ils sont bons ou ils sont mauvais, peu m'importe, pourvu que chacun, dans sa sphère, concoure au but de l’ouvrage. ; # 1

A mon avis, il n’y a pas de bons rôles dans un : mauvaise pièce, et pas de mauvais rôles dans une” bonne. | À

Après la Reine Margot vinrent les Girondins. Colbrun jouait dans ce drame, qui fit si peu d'effet à la… lecture et tant d'effet à la représentation; Colbrun, dis-je, jouait le jeune sectionnaire. |

Lucie, en mère Tison; Alexandre, en perruquier | dénonciateur; et Coibrun, en tambour, eurent à. eux trois tous les honneurs du tableau de la section. 1 |

Puis vint HMonte-Cristo, où Colbrun joua Benedetto. Il ue paraissait que dans la seconde. partie. 4 Tous ceux qui l'ont vu se rappelleront le tableau de. l'ile et le tableau de la prison: c'était éharmant à d'esprit, de fantaisie et d’ intelligence.

* h k per Ù, we ;

Après Benedetto, Colbrun joua Cicada, le gamin de Rome, le compagnon du soldat Valens et du mendiant Gorgo. Colbrun aurait vécu au siècle d’Au-

guste, Aurait joué à la toupie sur les larges dalles de

« la voie Appienne ou sur les marches ébréchées de la

prison Mamertine, qu’il n'aurait pas été plus Romain à Rome, l’an 3983 de la création du monde, qu’il ne l'était à Paris l’an de grâce 1848.

Après Cicada, il joua Boniface du Chevalier d’Harmental. Demandez à Laferrière si Colbrun l’a agacé avec le rire qui le suivait partout, devant le public comme derrière la toile, qui rentrait avec lui pour ne sortir qu'avec lui. C'était tout bonnement du talent, du plus vrai, du plus pur et du meilleur; —

du comique comme il n’y a peut-être qu’un homme

qui en ait à Paris, Boutin.

Puis, après Boniface, Colbrun créa le Castorin de la Guerre des Femmes. Vous rappelez-vous ce malheureux coureur du chevalier de Çanolles, qui est toujours par monis el par vaux, que son cheval em-

porte incessamment de Bordeaux à Chanülly et de

Chantilly à Bordeaux; qui, chaque fois qu’on le

descend de cheval, marche les reins plus cambrés,

182 PROPOS D'ART ET DE CUISINE les jambes plus roides, jusqu'à ce qu il ne marche plus du tout ; qui, dès qu’on cesse de lui parler, s en dort; qui, dès qu’on le touche, jette un hurlement d’ écorché, en criant d’une voix de plus en plus he | mentable : « Touchez pas?» : 4

Par malheur, ce fut la dernière création de Colbrun au Théâtre-Historique ; le Théâtre-Historique ferma. Fete | à à

C’est à l’occasion de cette fermeture que Colbru ‘me prouya une telle reconnaissance, que ce fut à. mon tour d’être reconnaissant. à ce bon petit cœur | de toutes ses délicatesses pour moi,

Un jour, je lui dis : 80

— Que diable pourrais-je donc faire pour toi, mon | cher gamin? h 4

— Promettez-moi une chose.

— Laquelle? |

— Oh! mais promettez-la-moi.

— Jetela promets, |

— Votre parole?

-— Parole d'honneur. ul

— Eh bien, un jour... Mais bah! vous ne voudrez 14 pas? .

— Si fait.

— Un jour... Que je suis bête d’avoir l’idée de vous demander une pareille chose, à vous!

— Demande toujours.

— Non, une autre fois.

— Voyons, tout de suite.

— Un jour... Vous ne me donnerez pas un coup de pied quelque part, hein?

— Non. .

— Un jour, quand je serai grand...

— Bon ! nous voilà remis aux calendes grecques.

— Allons, j'ai grandi de trois millimètres depuis cinq ans. Eh bien, un jour...

— Achève.

— Un jour, vous ferez ma biographie.

— Oui; mais, d’abord, il faut que tu me racontes ton histoire.

| .— Je ne demande pas mieux, — Est-ce triste, ou gai?

— Lamentable! c’est-à-dire que l’histoire de Didier et d’Antony sont des récits folâtres à côté de celui que vous entendrez le jour où vous consen-

tirez...

— Je consens tout de suite; mets-toi là et raconte.

— Vous m'en priez bien fort ?

— Je t'en prie.

— Aiors, tirez votre mouchoir de votre poche, et écoutez.

J'écoutai, me réservant de tirer mon mouchoir de ma poche quand le moment des larmes serait venu.

— Faut-il, demanda Colbrun, que je commence par l’histoire de mes parents ?

— Cela ne ferait pas mal.

— C’est que je ne les connais pas.

— Comment, tu ne les connais pas?

— Mon Dieu, non!

J’ai pour tout nom Colbrun. Je n’ai jamais connu

Mon père ni ma mère; on me déposa nu,

Tout enfant, sur le seuil d’une église; une femme

Pauvre et du pêuple, ayant quelque pitié dans l’âme,

Me prit, fut ma nourrice et ma mère, en chrétien :

M’éleva; puis mourut...

— Mais c'est du Didier tout pur que tu me dis là?

— Je crois bien! c’est moi qui ai posé pour Didier; seulement, la ressemblance s'arrête là. Il y à

dans Marion Delorme :

de aan de EN OO

En me laissant son bien,

Neuf cent livres de rente, à peu près, dont j'existe, La mère Choquet ne m’a absolument rien laissé.

— Comment tout cela s'est-il passé ?

— Oh ! mon Dieu, de la façon la plus simple. Au moment où je suis venu au monde, ma mère m'a tout bonnement fait porter aux Enfants-Trouvés; #/ je suis resté là pendant treize mois sans le plus petit engagement. Au bout de treize mois, le patron de l'hôtel Meurice fait honte à ma mère de l'abandon où elle me laisse ; ma mère vient, meréclame, m’emporte, et me dépose chez la mère Choquet, — et voilà.

— Qu'est-ce que c'était que la mère Choquet, d’abord ?

— Pour moi, c'était la Providence; pour les autres, c'était la femme d’un bonhomme de journalier, travaillant dans les serrures, et gagnant juste ce qu'il fallait pour nous nourrir. |

— Mais ta mère?

— Ma mère, nous n’en avons jamais entendu parler. |

— Et où demeurait la mère Choquet ?

186 PROPOS D’ART ET DE CUISINE — Rue du Jour, à la Pointe-Saint-Eustache. — À sept ans, on m'a mis à l’école des Frères; à huit,

à l’école mutuelle ; à neuf, chéz MM. Ruffiat ét

Thousery, — ceux-là m’adoraient ; le résultat de

cette adoration fut qu'ils ne crurent pas devoir cacher à la mère Choquet que j'étais le plus mauvais élève de la classe; en conséquence de cette déclaration, on me retira de la pension, et l’on me mit en apprentissage chez un colleur de papiér. Au bout de trois mois, il fut reconnu, par le maître colleur, par Je père et la mère Choquet, que le métier était trop fatigant pour mon âge. J'avais dix ans, à peu près. Je dis à peu près, parce que je suis comme Homère on n’a jamais bien su mon âge.

— Mais, animal, tu m'as dit un jour que tu étais né le 20 mai 1898 ?

— Je dis cela par amour-propre; mais, quand je connais les gens comme je vous connais aujourd’hui, je leur avoue que je ne sais pas.

— Bon! Alors, à dix ans, à peu près ?..

— On me mit chez un scuplteur sur bois. Ak!

par exemple, celui-là, c’est autre chose.

— Tu étais bien chez lui ?

NC, 7 ren

—À l'exception qu’il me rouait de coups, oui, je n'étais pas mal.

—Ettun’as pas eu l’idée de te sauver? |

— J’allais m'en occuper sérieusement, quand M. Meyer, vous savez, l’ancien directéur de la Gaîté?

— Oui. | | . — Eh bien, il m'avait connu tout petit,

— Chez la mère Choquet ?

e Toujours. — Il apprit que mon patron me battait, et il dit à ma grand’mère : « Envoyez-le-moi, je le ferai débuter dans le Sylphe d'or. »

— Dans quel emploi ?

— Dans l'emploi de comparse, donc ! — Le jour de mes débuts, je jouais trois rôles : un Amour, un guerrier romain et un diable. J'avais cinq sous pour tout cela, et je dois dire que c'était payé plus que ça ne valait. Six mois après, on monta le Massacre des Innocents. Les dispositions que j'avais montrées, lors de mes débuts, firent que l’on me distribua l'Enfant intelligent.

— Qu'est-ce que l'Enfant intelligent?

— C'est un des personnages de la pièce.

— Parle-t-il ?

— Non, il agit. |

LE quelle façon ?

— Voici. — Au moment où le guerrier lève son glaive sur lui, la mère de l'Enfant intelligent mord le guerrier au bras; alors le guerrier lâche son glaive, l'Enfant intelligent le ramasse et le lui plonge dans le cœur.

. — Très-bien!

— Ce fut dans cette pièce-là que M. Montigny m’apprit à faire ce qu’on appelle une entrée.

— Il donne de bons conseils, Montigny.

— Excellents, vous allez voir. J’entrais poursuivi par les assassins. Vous comprenez, je devais entrer

effaré comme un moutard qui se sauve des sergents

de ville; pas du tout, je faisais une entrée lympha-

tique, les mains dans mes poches.

M. Meyer m'invita deux ou trois fois à corriger cette entrée-là; puis, comme ça ne me faisait pas marcher plus vite :

» — Attends, lui dit M. Montigny, je vais lui montrer comme on fait une entrée. — Viens ici, petit.

» J'étais comme Joseph, plein d’innocence;j’yallai.

» Il me prit par les épaules, me placa derrière le

ÿ | # fe La ÿ

troisième portant, et se mit à cinquante centimètres de moi.

» Puis, lorsque ma réplique fut arrivée, il m’allongea un effroyable coup de botte au derrière ; je peussai un hurlement et j’entrai en scène en courant et en regardant tout effaré derrière moi.

» — Très-bien ! dit M. Meyer.

» — Tu vois, me dit M. Montigny, ce n’est pas plus difficile que cela.

» Je lui ôtai ma casquette et le remerciai.

» Je venais de recueillir mes premiers applaudissements. |

» À partir de ce jour-là, on me baptisa du nom de mon rôle; je fus appelé l'Enfant intelligent.

» Grâce à cette distinction, qui me séparait des autres comparses, j'attirai l'attention de M. Monval Saint-Hilaire, directeur du Gymnase-Enfantin, qui, me reconnaissant un grand avenir, me fit figurer dans la Nacelle, d’'Adrien Lelioux.

» Je faisais un mousse. ;

» Un des effets de mise en scène sur lequel on comptait le plus était un passage sous la ligne ; on

exécutait le baptème du bonhomme Tropique,:

» Un immense baquet plein d'eau avait, à cet effet, été préparé sur le pont du bâtiment, qui n’était autre que le plancher du théâtre. RMC

» C'était un nommé Lacombe qui faisait le rôle du capitaine, rôle majestueux, et dans lequel il n'y avait pas le plus petit mot pour rire.

» Quant aux mousses ét aux matelots, ils faisaient toutes sortes de farces.

» Une des farces qu’on me faisait, à moi, c'était de me passer un crochet dans la ceinture de ma culotte, de m'enlever à l’aide d’une poulie, et de me faire prendre une leçon de natation à la sangle sèche.

» Vous comprenez que je ne me laissais prendre que lorsque je ne pouvais plus faire autrement, attendu que l’opération ne me procurait qu’un médiocre plaisir, |

» Au reste, ma fuite avait, aux répélitions, été réglée dans tous les tours et tous les détours,

» Seulement, le jour de là première représentation, comme la cérémonie du baptème avait produit beaucour. d'effet aux répétitions, j'eus l’idée d’augmenter cet effet en passant entre les jambes du capitaine,

« » Cette idée m'avait été inspirée par Lacombe, Li qui, amateur de la vérité théâtrale, se tenait les Le jambes écartées, comme s’il eût eu besoin de maintenir son équilibre au milieu du roulis et du tan- | gage.

î » Il va sans dire que je négligeai de prévenir Lacombe de ce changement de mise en scène.

» Le moment venu, je me lançai à toute volée dans la nouvelle route que j'avais résolu de par- | courir, | He

» La surprise de Lacombe fut si grande, et le choc que je lui imprimai si inattendu, qu'il piqua une tête au beau milieu du baquet.

» Je compris que je payerais la majesté du grade compromis ; aussi j’essayai de me réfugier dans les hunes.

» Mais, au changement de décor, il me fallut descendre, et Lacombe m'’attendait au pied du grand mât. Il me frappa beaucoup et longtemps.

» À mes cris, M. Monval Saint-Hilaire accourut et me tira de sés mains. Lacombe avait pris son rôle de capitaine au sérieux et donnait l’ordre de)

m'appliquer cinquante coups de garcette,

» Pour me consoler, M. Monval Saint-Hilaire me k donna, dans une comédieintitulée le Pot deconfitures, «

le rôle de l’enfant qui mange les confitures.

» J’eus un tel succès dans cette nouvelle création, Ë

que M. Monval m'accorda cinq francs par mois.

» De cinq francs en cinq francs, j'élais arrivé à È

vingt-cinq francs; j'allais en avoir cinquante lorsque, en 1842, le Gymnase-Enfantin brüla.

» Alors, M. Monval, pour nous utiliser, nous emmena tousen Angleterre, |

» Ce fat le véritable théâtre de mes succès. Je devins chef d'emploi et jouai à Saint-James et à Covent-Garden tout le répertoire de Bouffé.

» Au moment de partir, j’eus une représentation soi-disant à mon bénéfice,

» Le bénéficiaire, c'était la poche gauche de M. Monval.

» Au moment où, rappelé par les applaudissements de toute la salle, je recueillais, comme on dit, les bravos d’un public idolâtre, une boîte en carton tomba à mes pieds.

» Dans la boîte, il y avait du coton, et, au centre

du coton, une montre.

» La voici.

» Lisez, si vous pouvez, ce qui est écrit sur la boite; ma modestie m'empêche de vous y aider.

Lait y a : 20 novembre 1843, hommage au talent ! A Colbrun, les Français résidant à Londres !

— Eh bien, le premier jour que je l’eus, je laissa tomber la montre.

» Le second jour, je la mis au mont-de-piété.

» Le troisième jour, je perdis la reconnaissance,

» Elle resta juste au mont-de-piété le même temps que j'étais resté aux Enfants-Trouvés, treize mois.

» Je revins à Paris, et j’entrai chez M. Comte.

» J'avais enfin atteint le but de mon ambition. Je venais de signer un engagement d’un an à soixante francs par mois, quand le préfet défendit à M. Comte d'engager des enfants au-dessous de seize ans.

» Comme je n'avais que quinze ans et neuf mois, — j'avais eu la bêtise de déclarer que j'étais né le 20 mai 1828, — comme je n'avais que quinze ans et

neuf mois, je dus quitter le théâtre du passage Choiïiseul, et aller chercher fortune en province.

» J'y allais bon train; il y avait des soirées qui me

rapportaient deux cents francs, lorsque j’eus l’im-

194 PROPOS D'ART ET DE CUISINE prudence, Le 20 mai 1844, d atteindre ma seizième année. | |

» M. Comte m'attendait à mon anniversaire. Il : me réclama vingt-quatre heures après l’acomplissement de mes seize ans; force me fut de revenir faire neuf mois chez lui, à mon grand regret, et surtout à celui de la mère Choquet, à qui j'envoyais plus des trois quarts de ce que je gagnais, et qui disait à tout. Iè monde que j'étais en représentation en Cocagne.

» Je la soupçonne d’avoir teujours confondu la Cocagne avec l'Espagne.

» Mon année finie, je demandai une augmentation à M. Comte, qui m'offrit de me diminuer.

» Comme nous ne pouvions rien arrêter sur ces bases-là, je retournai en province.

» Huit jours avant que je vous fusse présenté, j'étais arrivé à Paris. | |

» Il me semble que, comme j’approche de la fin, je puis lâcher le subjonctif, hein ?

— Lâche. |

— Camille me conduisit à Saint-Germain, me présènta à vous, je vous plus, et vous m'engageñtes… Vous savez le reste. Le

On a vu la liste des rôles que joua Colbrun au | Théâtre-Historique.

À Le Théâtre-Historique fermé, il entra à la Gaîté, | où il débuta dans le vicomte Hercule de Montbazon, | de Paillasse.

Le lendemain de la première représentation, on | s’'aperçut que son rôle faisait longueur, et l’on en | coupa les trois quarts. |

| Puisil joua le Champenois, dans le Naufrage de | Ja Méduse, reprit le rôle de Pistol, dans Xean, et | passa à la Porte-Saint-Martin.

| * Son rôle de début fut Pervenche, dans {a Pois- | sarde.

Puis il créa frère Linotte, des Nuits de la Seine; | puis Colibri, de la Faridondaine.

| Enfin, dans les Sept Merveilles du monde, il joua | le phare de Saint-Cloud et l’Amour.

| . On se rappelle que c’est par l’Amour qu'il débuta | dans Le Sylphe d’or, il y a quinze ans.

À Alfa première représentation, il avait créé, avec

| un immense succès, le rôle d’un hanneton.

196 PROPOS D'ART ET DE CUISINE Mais les hannetons furent coupés, probablement, à la demande de Romieu, et le hanneton Colbrun fut compris dans la mesure générale, 1 Le père Choquet est mort du choléra en 1849, à l’âge de soixante et dix ans. | É La mère Choquet est morte de vieillesse en 1853, à l’âge de soixante et douze ans, | Resté seul, Colbrun se maria, | Marié depuis six mois, Colbrun se désespère de ne voir poindre aucune postérité, 1 Mieux que personne, je puis, moi qui lui ai confié quatre ou cinq rôles, apprécier les qualités dem Colbrun. Les principales sont une aisance parfaite! en scène, Colbrun ne gêne jamais personne, et | n’est jamais gêné par qui que ce soit. 4 Une conception extrêmement rapide de tous les moyens mécaniques qui peuvent venir en aide à l'exécution intellectuelle, Une justesse de composition dans son rôle qui dispense l’auteur de lui donner aucun avis. | Un comique toujours joyeux, toujours mordant, toujours communicatif, et, chose inappréciable ;.

FEU RSS s distingué.

Un esprit qui s'élève à la hauteur de l’œuvre, de telle façon que, si, par caprice, par fantaisie, par humour, il ajoute quelque chose à son rôle, l’auteur est toujours forcé d’applaudir à ce qu'il a ajouté.

Quand, dans une pièce, le hasard fait qu’il a une scène avec Boutin, on peut les laisser tranquillement répéter leur scène au foyer et s’occuper des autres; quand ils l’auront mise au point, comme on dit en termes de statuaire, ils reparaîtront tous les deux, et ce sera un grand hasard si leur scène n’est point, sinon la meilleure, du moins l’une des meilleures de la pièce.

Puis, à côté de tout cela, Colbrun est, je le répète, non-seulement un charmant talent, mais encore, ce

qui he gâte rien, un excellent cœur!

Fa nl NE QE ES PT 2 fe Seau à N'a HF htssetel

Ho ANT D Pre Re CL EN LE PORTE PAT RES D ONELL RRS POE NUE PA es à VD < AE Up WTIEFE 119% f S0 019.810

Les » Ta L ve # À x ï + FI LRATA “at { 1 VERRE RE 4 PDU E DEL E SES à t5ty NT LOL de 11 Dei Te ASE ME PU AIRE LE " EN RTC : i | £ LT LM jé St RTE {: … F L

DIR ET FAN ES UT QE ur

Far À ve + » ! = RL DER à D é D à 8 97 2 PU x

FE : ETEL d TASSE MERE TRE

Page 1