‹ Propos d'art et de cuisineChapitre 7 sur 29 · PARRAIN · texte numérisé non relu

PARRAIN

Régnier se retourna. Il vit son filleul qui lui fai-

sait une risette, comme disent les nourrices. Les

58 PROPOS D'ART ET DE CUISINE dents lui étaient poussées, peut-être par cela qu’on ne lui avait rien donné à mettre dessous; il les avait

même fort longues. Régnier eut pitié de lui.

A force de sollicitations, il le fit mettre au réper-

toire. |

Puis il se chargea des répétitions, des corrections, des raccords.

C’est un homme précieux, que Régnier. Je vous le dénonce comme le premier, comme le meilleur,

comme le plus complaisant donneur de conseils

dramatiques.

Je sais ceci, et je le dis tout haut, c’est que, dans

toutes les pièces que j'ai fait représenter au Théâtre Français, et dans lesquelles il a joué, il a été mon collaborateur.

Or, comme Régnier ne partage pas dans l'argent, si la pièce est sifflée, il est trop juste qu'il partage

dans les sifflets.

Vous voyez que c’est une belle chose que la re- à

connaissance; mais jouez dans la pièce, mon cher Régnier, et nous allons partager d'avance.

Vous prendrez pour vous les bravos.

Je prendrai pour moi les sifflets.

Chacun sera partagé selon son mérite.

Tant il y a que Régnier, qui avait été Le parrain de l'enfant, s’est encore chargé des mois de nourrice.

J'ai donc été voir hier l’enfant.

Je l’ai trouvé parfaitement portant, d’une gaieté | folle, trop gai, peut-être.

| Mais, ma foi, je l’avoue, je n’ai pas eu le courage | de le fouetter pour cela. C’est l'affaire de MM. les | critiques.

| Pauvre enfant, va, je te plains ! Décidément, j'ai

| bien fait de ne pas trop m'y attacher.

Or, en m’apercevant hier, Régnier m'appela au | moment où je passais du foyer au théâtre.

} — Ah ! me dit-il, c'est vous? Je suis enchanté | de vous voir.

— Et moi aussi. Avez-vous un bon conseil à me | donner pour ma pièce?

| mais pour vous-même.

| — Peste! mon cher, pourun bohiert sur ma pièce, | je vous eusse serré la main; pour un conseil sur | moi-même, je vous embrasserai,

— Vous tenez à être impartial ?

— Non pas pour votre pièce, me répondit-il,

M Un DE.

60 PROPOS D’ART ET DE CUISINE | — Dame! c’est comme si vous me demandiez si 4 je tiens à vivre. Rés J — Et, quand vous avez été injuste, à réparer votre n injustice ? 4 — Je le crois bien! À — Alors, cher ami, vous avez été injuste envers 4 M. Fulchiron dans un chapitre de vos Mémoires; î réparez votre injustice. 4 — Comment ! aurait-il été reçu, par hasard, en 1 1804, au lieu d’avoir été reçu en 1803, comme je le croyais? À — Non.

— Aurait-il été joué sans que j'en susse rien, | comme l’Arbogaste de M. Viennet? | — Non, il a fait mieux que cela ; il a donné son. tour de faveur à un jeune avocat sans cause, qui, | dans ses moments perdus, avait fait, lui aussi, nc} tragédie. L'avocat était M. Raynouard ; la tragédie, . les Templiers. - — C’est vrai, ce que vous me dites ?

— Je vais vous en donner la preuve.

— Comment cela?

— Venez avec moi aux archives.

ROMULUS ET PIZARRE 6h

— Montrez-moi le chemin.

Régnier marcha devant, et je le suivis, comme le Barbariccia de Dante suivait Scarmiglione, mais sans faire le même bruit que lui.

Cinq minutes après, nous étions aux archives, et Régnier demandait à M. Laugier, archiviste du Théâtre-Français, le dossier autographe de M. Fulchiron. :

M. Laugier le lui donna.

J’allais m'en emparer, et j'allongeais la main à cet effet, quand Régnier me le retira comme on retire un morceau de croûte de pâté à un chien savant qui ne sait pas compter encore jusqu’à neuf.

— Eh bien ? lui demandai-je,

— Attendez.

Et il appuya la paume de la main sur les autographes de M. Fulchiron, enfermés dans leur dossier jauni.

Remarquez bien que l’épithète n’est pas un reproche ; je connais des gens qui, depuis cinquante ans, ont bien autrement jauni que le dossier de M. Fulchiron.

— 1l faut d’abord que vous sachiez, mon cher ; 4

EEE

62 PROPOS D'ART ET DE CUISINE ami, continua Régnier, qu’autrefois, sous l'Empire particulièrement, aussitôt qu’on donnait une tragédie nouvelle, la recette baïssait.

— Je m'en doutais; mais je suis bien aise de le savoir officiellement.

— Il en résulte que les comédiens avaïent grand peine à se décider à donner des pièces nouvelles. — Je conçois cela.

— Un tour était donc une chose précieuse.

— Une chose qui n’avait pas de prix ! comme dirait Lagingeole. | — Eh bien, maintenant, lisez la lettre de M. Ful- . chiron,

Je pris le papier des maïns de Régnier, et je lus :

A MM. les Membres du Comité d’admimstration de la Comédie-Françase.

« Messieurs,

» Je viens d'apprendre que le préfet venait de donner son permis aux Templiers ; désirant rendre à cet ouvrage et à son auteur toute la justice et tous les égards qu’ils méritent, je m’empresse de vous annoncer que je cède mon tour à cette tragédie; mais

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je demande en même temps à reprendre le mien

. immédiatement après, de façon que la seconde tra-

gédie qui sera jouée, à compter d'aujourd'hui, sera une des miennes; si vous voulez bien m’en donner l’assurance par une lettre, celle-ci sanctionnera l’abandon que je fais actuellement de mon tour.

» J’ai l'honneur d'être, messieurs, votre serviteur,

» FULCHIRON fils. »

— Eh ! mais, dis-je à Régnier, permetiez-moi de vous dire que le sacrifice n’était pas grand, et que la valeur en était bien atténuée, grâce aux précautions prises par M. Fulchiron pour faire jouer une de ses tragédies.

— Attendez donc encore, reprit Régnier; la proposition de M, Fulchiron fut repoussée. On lui fit sentir que le tort qu'il ne voulait pas qu’on lui fit, à lui, allait peser sur un tiers. S’il y avait renonciation de sa part, il fallait que la renonciation fût en°

tière, et que M. Fulchiron, sorti des rangs, reprit

son tour à la file. Or, reprendre son tour à la file, c'était une grande affaire. En supposant toutes les

chances favorables, il y en avait pour dix ans au

moins. M. Fulchiron réfléchit peu de temps, il faut le dire, comparativement à la gravité du sujet, puis : « Allons, messieurs, dit-il, je connais la tragédie des Z'empliers; mieux vaut qu’elle soït représentée tout de suite, et que le tour de Pizarre ne vienne que dans dix ans. » Ge fut grâce à cette condescendance, dont bien peu d’autres seraient capables envers un confrère, que la tragédie des Templiers fut jouée. La tragédie des Templiers fut un des triomphes littéraires de l’Empire. Les Deux Gendres et le Tyran domestique complétèrent la trilogie dramatique de l’époque. Il y a plus de dix-huit cents ans que l’on rend à César ce qui appartient à César; pourquoi ne rendrait-on pas à M. Fulchiron ce qui appartient à M. Fulchiron ?

Ce n’est pas moi qui m'y refuserai ; et je suis enchanté d’avoir l’occasion de faire à M. Fulchiron une réparation publique. |

M. Fulchiron à fait mieux qu’une bonne tragédie, il à fait une bonne action ; de sorte que moi, en le raillant, je faisais une mauvaise action, sans même avoir fait une bonne tragédie.

Je vais vous parler cimetière.

Et de quel cimetière vais-je vous parler?

De Clamart, c’est-à-dire du cimetière des suppliciés.

Commençons par l’histoire du cimetière Clamart;

- elle est assez curieuse et n’est pas longue.

Quant à la cause qui m’y conduisait, vous la devinerez en lisant un roman que j’achève à cette heure.

Le cimetière Clamart, fondé en 1672, sous le nom de cimetière Sainte-Catherine, succéda, pour le service des hôpitaux, au cimetière de la Trinité, situé rue Saint-Denis, au coin de la rue Grenétat.

Le nom sous lequel on le désignait est une de ces appellations populaires qui l’emportent sur toutes les

affiches et sur tousles arrêtés, Il lui vient d’une croix élevée au milieu du carrefour formé par les rues de la Muette, des Fossés-Saint-Marcel et de Poliveau : sous Charles VI, cet emplacement faisait partie d’une maison de plaisance appartenant au sire de Clamart,

Voilà pourquoi cette croix s'appelait la croix de Clamart : voilà pourquoi le cimetière s’appelle le cimetière Clamart. |

Pour visiter aujourd’hui ce qui reste du double k cimetière Clamart et Sainte-Catherine, on m'avait dit qu’il fallait une permission. |

Cette permission dépendaitde M. Trébuchet, chef du bureau dela salubrité, qui a publié, sous le titre d’Znstructions au Peuple, deux excellents volumes

pleins de faits importants et derecherches curieuses.

Je m’empressai donc de me rendre à la préfecture,

et de me faire conduire au bureau de M. Trébuchet,

M. Trébuchet commença par mettre, avec une obligeance extrême, à ma disposition, toutes les circulaires et tous les arrêtés dont j'avais besoin. Puis il me donna une lettre pour M. Henchard, commissaire de police du quartier Saint-Marcel, qui avait Clamart dans sa circonscription. |

M. Henchard s’offrit à me conduire lui-même,

J'avais, du temps où Clamart était encore un cimetière, été deux fois à Clamart, |

A cette époque, l’entrée n’était point la même. . Autrefois, on entrait par la rue des Fossés-Saint- Marcel. |

Aujourd'hui, on entre par la rue du Fer-à-Moulin.

Ce changement, joint aux bâtisses qui ont été faites depuis sur le terrain, que je revoyais, dans mes souvenirs, couvert seulement d'arbres et de tombes, fit que j’eus d’abord grand’peine à me reconnaître.

En entrant autrefois par la rue des Fossés-Saint-

Marcel, on avait à gauche le cimetière Sainte-Ca-

therine, séparé du cimetière Clamart par un mur.

Une porte donnait passage d’un cimetière dans l’autre.

Maintenant, tout ce qui reste de l’ancien cimetière Clamart est divisé en deux parties, séparées | V'unedel’autre par l’amphithéâtre d’anatomie, grand | bâtiment carré, composé d’un rez-de-chaussée seu- | lement, éclairé par de grandes fenêtres placées à | hauteur d'appui.

Ce grand bâtiment carré enferme dans son en-

6 PROPOS D'ART ET DE CUISINE ceinte un jardin carré comme lui, triste, nu, sablé de jaune dans les allées, avec des carrés de ver- | dure, une espèce de campo-santo italien, une ma 4 nière de cimetière sans arbres et sans tombes. À travers les vitres de l’amphithéâtre, on voit quatre ou cinq cents élèves en médecine attablés À chacun devant un cadavre, qu’ils sont occupés à L anatomiser. À Quelquefois deux, quelquefois trois, sont occupés À au même; l’un prend les jambes, l’autre la poitrine, 1 l’autre le crâne, F Une injection dans les veines du cadavre, d’après É un procédé frère du procédé Gannal, a suffi pour « désinfecter ce cadavre. ! | Les amphithéâtres n’exhalent donc plus cette 4 odeur fade et fétide des morts, maïs seulement cette’ à émanation âcre et pénétrante des vivants.

Je ne sais pas laquelle vaut le mieux.

Chacune des quatre galeries est coupée, au mi-

lieu, par une voûte sous laquelle coule une fontaine où les élèves qui ont fini leur besogne se lavent les | mains. Des portes communiquent de chaque gale- É “rie à cette voûte.

| - cien emplacement duquel l’amphithéâtre est bâti.

LE CIMETIÈRE CLAMART 6y

Tout cela n’est ni joli, ni récréatif; mais cela indique une grande et puissante civilisation. C’est à la droite et à la gauche de ce grand quadrilatère

que sont les restes du cimetière Clamart, sur l’an-

A droite, le cimetière a bien conservé son aspect, et surtout à cette époque de l’année où tous les arbres ont perdu leurs feuilles, à l'exception des cyprès restés verts.

Tout arbre, au mois de décembre, peutétreunarbre de tombeau; ce sont ses feuilles qui lui donnent un air de gaieté ou de deuil, comme ce sont les vêtements qui font distinguer une fiancée d’une veuve.

Les arbres qui datent du temps des morts sont donc quelques groupes sombres de cyprès et de sapins. Les arbres plantés depuis sont des peupliers, des acacias et des vernis du Japon.

Une ou deux pierres, plates et arrondies à leur sommet, sont restées debout, et disent les noms, l’âge et les qualités des trépassés qu’elles gardent.

Le mur d’enceinte est presque entièrement cou-

vert d'inscriptions. Ce n’est point dans cette partie

du cimetière que l’on inhumait les suppliciés.

VA

70 PROPOS D’ART ET DE CUISINE Des terres rapportées font quelques mouvements 1 4 dans le sol. Une espèce de fossé qui règne le long 4 | du mur indique seul l’ancien niveau du terrain. 4 | Cette première partie visitée, comme ‘ce n'était 4 point là que j'avais affaire, je demandai à visiter la. partie attenante à la rue des Fossés-Saint-Marcel. Ce fut alors que nous traversàmes le jardin, et qu’en longeant une des galeries, je vis tous ces vi- 1 vants s’acharner sur tous ces morts.

Nous traversèmes une voûte, et nous nous trou- « vâmes dans cette partie du cimetière sur laquelle L s’arrondit, en forme d’abside d'église, l’hémicycle $ 1 destiné à la démonstration.

Je me reconnaissais : c'était bien là que j'étais venu, il y avait vingt-deux ans, conduit par un de mes bons amis qui, à cette heure, repose dans un autre cimetière. à |

Je me reconnaissais à la petite maison de l’ancien garde surtout, bâtisse carrée, à un étage, et dans

.les caveaux de laquelle on enterrait les sœurs de l'Hôtel-Dieu. At

Quant à l’aspect du cimetière lui-même, il a complétement changé. Des apports de terre y ont

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dessiné des labyrinthes, des plantations d’arbres y ont créé des massifs destinés à cacher aux voisins là vue des cadavres qu’on apporte entiers et qu’on emporte en lambeaux.

L'été, ce doit être un jardin comme tous les autres jardins.

: Cette portion soigneusement explorée, mes recherches scrupuleusement faites, je demandai à M. Henchard si je ne pourrais pas terminer mon | voyage par une visite au cimetière Sainte-Catherine. | C'était la chose la plus facile avec un guide si complaisant.

| Nous traversämes de nouveau le jardin de l'amphithéâtre et nous nous retrouvâmes dans la partie | de l’ancien cimetière destinée autrefois aux particuliers, et que j’ai essayé de décrire.

| Le mur qui séparait le cimetière Clamart du cimetière Sainte-Catherine est abattu. La communi- (cation entre ces deux vallées de la mort est donc libre.

Le cimetière Sainte-Catherine a, sauf cette désolation profonde de l’abandon, conservé son ancien

72 PROPOS D'ART ET DE CUISINE aspect. Je reconnus la même disposition du sol, les 4 mêmes arbres, les mêmes tombes. 4

Si ce n’est que les arbres avaient vieilli de vingt ans, Ce qui n’est pas grand’chose pour des arbres, \ mais ce qui est beaucoup pour des tombes.

Une femme, le seul être vivant qui animât ce” sombre tableau, au lieu de l’égayer, l’attristait en core, en étendant à des cordes, fixées aux branches de cyprès, des draps que l’on pouvait prendre pour les linceuls de ceux qui dormaient sous la terre où } nous marchions. 4

Le centre de l’enceinte est occupé par un tom- È beau de pierre, en forme de corbeille, et surmonté 1 d’un casque antique comme en portent dans Andro- | maque et dans Cinna, les figurants du Théâtre-Fran- À

çais. À à Ce tombeau est celui de Pichegru. ; Il est élevé au-dessus de la fosse commune où fut jeté, après son suicide, le cadavre du conquérant 3 de la Hollande. 1 Je m'approchai, et je lus cette inscription : {

ICI Tepose LES CENDRES DE CHARLES PICHEGRU GÉNÉRAL EN CHEF DES ARMÉES FRANÇAISES,

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