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LA MUSIQUE

(Paru dans « L’Ermitage ».)

Si quelques-uns se plaignent qu’en peinture les modes changent trop souvent, depuis le milieu du siècle dernier, que dira-t-on de la musique ? Cet art est, pour nous, relativement ieune ; nous n’avons accordé notre attention qu’à ses formules modernes et c’est à peine si, avant de récents essais, dont la Schola Cantorum peut être fière,

1 nous connaissions les ouvrages antérieurs à ceux de Bach. Nous vivons, en France, dans la musique moderne et même la plus limitée, confessons- le, une bonne fois, et sans honte. Les maîtres classiques, nous les vénérons, oui, si, le soir, las des plus récentes publications amassées sur le piano, îous sommes décidés à agiter nos doigts ; c’est i Beethoven ou à Mozart que nous demanderons m instant de distraction; mais c’est une pure gymnastique, un travail hygiénique auquel cerain esprit se plaît par discipline. Il y aura touours de braves gens, officiers d'artillerie ou

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ingénieurs, qui, imperturbables, joueront san ! agacement et sans répit, les chefs-d’œuvre classi 1 ques. Certaines dames croiront qu’elles ont gardé 1 jusqu’à la fin de leur vie, la même fraîcheu * d’impressions, qn’on surprend chaque dimanch * s’exalter à tel adagio d’une symphonie, à tel ai favori ; et les abonnés du Conservatoire, dont j> 1 suivis, de huit à trente ans passés, les concert lu avares de surprises, continuent peut-être, eux oi leurs enfants, de se pâmer discrètement au: mêmes rentrées de flûte, attendues et accueillie; d’enthousiasme; chacun n’a pas cette persistance Et nous voyons des musiciens honnir la musique avouer même une indifférence absolue pour c< qui n’est pas leur ouvrage.

On peut détourner les yeux d’un tableau, mai; la musique vous poursuit; on se prend à la fuir tout en l’aimant àu fond de soi ; elle a ses réac-i tions sur les nerveux et les sensibles, comme l’état de l’atmosphère. C’est ainsi, du moins, qut je la sens ; il me reste bien, en tout cas, l’inépuisable et divin Bach, à qui Gide a pu me reproche] de consacrer plus d’heures que je n’en emploie è cultiver un Mozart intégral, que je garde pour h cinquantaine. Dieu soit loué, puisque j’ai encore quelques années de répi t !

Pourtant, je sens que c’est Mozart qu’il faudrait aimer davantage. Debussy et Ravel, « bien revenus du pachyderme Beethoven », gardent ce

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iqu il leur reste de dévotion, ces négateurs, pour le ■ maître de Salzbourg. Mais cela ne fait pas qu'il ,ne nous faille, sans cesse, de la chair fraîche; nous sommes des ogres affamés de nourritures musicales. Que nous prépare-t-on?

Debussy est déjà trop connu ! Et si l’on parle ;3e ses deux dernières pièces pour le piano, roules nouvelles encore : L ’lsle Joyeuse et Masques, c’est pour en regretter les redites ou l’arome

Iin peu éventé. Ces deux petites merveilles de ythme et d’harmonies précieuses nous avaient onquis, alors que Ricardo Vinès, correct et scrutuleux, de ses fortes mains d’accoucheur, en prêtait la lumière et les ombres. Son intelligence t sa culture le servent pour l’interprétation de .es quelques pages, si riches ou si dénuées, selon - -lui qui les dissèque. Je sais bien qu'il y a deux •îotifs dans l’Isle Joyeuse — auxquels on reprofie comme de garder un arrière-goût de Godard ; fis délicats s’offusquent de ce qu’elles n'ont pas la •elle assise un peu classique, de Prélude, Sara unde et Toccata, ni les parfums d’Qricnt, ni l’ocà dentale fraîcheur printanière d’ « Estampes » : a agodes, Grenade et Jardins sous la pluie — mais tur disposition, classique, q.uoique très voilée, le développement romantique de la pérorai - • n, dans 1 une, — du milieu, dans l’autre, — c nt du piano, tantôt un orchestre militaire écla- ( nt de cuivres, tanlôt une bande de tziganes,

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ou encore le tambourin mêlé à la guitare des soirées espagnoles.

Il y a deux ans, les revues étaient remplies du nom de Debussy, on ne consentait pas à lui reconnaître un ancêtre. Debussy était le produit d’une autre planète, — un aérolithe. C’est à peine si l’on admettait cjue les Russes (pas même Moussorgski) lui eussent appris quelque chose. Aujourd’hui, non contents de «dépiauter » son -quatuor et d’y reconnaîtie Siegfried, Bons, les Enfantines, ils y voient la muse du macrocéphale auteur de Jocelyn !...

Le fluet, ténu, fureteur Ravel était, la saison dernière, un reflet amoindri de Debussy ; maintenant : « Qui a dit cela? Aucun rapport entre ces deux maîtres, Ravel a dépassé Claude Achille ; 1! est si français ! »

La ravissante « Pavane pour une Infanh défunte », de Ravel, est en effet, dans sor archaïsme rajeuni, bien de chez nous; mai: « Oiseaux tristes » ! N’est-ce pas une dernièri forme de l’impressionnisme des sons? Car ce impressionnisme musical observe encore de: règles, des limites rigoureuses, grâce à ce for métier dont, plus avisés que les peintres, le musiciens se flattent tous d'approfondir l’étude Je voudrais, une autre fois, analyser d assez prè les licences, les fautes contre la règle de 1 École les feintes grimaces de dérision qu’a faite

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Debussy, sans que dans aucune de ses pages les plus aériennes, et qui semblent écrites par un Francis Poictevin ressuscité, la ligne ne soit tracée d une main volontaire, qui la cache, puis la fait reparaître, comme le rayon intermittent d’un phare.

Que sont l’impressionnisme et le modernisme savants, en regard des touchants mais par trop frustes tâtonnements d’un Alfred Bruneau, le dernier disciple « naturiste » d’Heclor Berlioz?

Ce « naturisme » mystique rejoint presque le «vérisme» de Gustave Charpentier. «Louise», si réussie, sorte de nouvelle Carmen , scénique, vivante, prouve l’inanité des théories pédantes, puisque, à sa façon, elle est un chef-d’œuvre, en dépit de sa marqueterie disparate : survivances du wagnérisme le plus extérieur et dernier écho lu Chat-Noir; sorte d’imagerie que Rochegrosse, ou tel pensionnaire de la Villa-Médicis, aurait pu ’êver... Avec son humanité conventionnelle, elle demeure originale, puissante même. Un auteur oourra garder sa personnalité intacte, toute pleine que son œuvre soit, d’ailleurs, de réminiscences [u’il serait puéril de trop marquer au passage, oa musique moderne n’est-elle pas faite d’em- >runts et de souvenirs? L’étude du grand Franz âszt nous renseigne quant à cela, qui semble voir trouvé maints diamants bruts, que, généeux, il présenta taillés, mais non encore sertis, à jiichard Wagner et à tant de ses contemporains.

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L’exécution par Chevillard de la Faust symphonie, surtout de sa dernière partie, prouva le peu de scrupules d’un plagiaire de génie. Wagnci est très au-dessus de Liszt, mais celui-ci, qui lui a tant prêté, demeure, quoiqu’en disent MM. Adolphe Jullien et Edmond Shuré, un prodigieux inventeur.

Je suis parfois tenté d’aller chez un chanteur qui, du moins, soucieux des effets de sa voix, me ferait connaître des opéras ou des mélodies qu on rougirait, dans les bonnes maisons, de même mentionner. Les snobs portent, ces jours-ci, Mozart sur le pavois. Quand sera-ce le tour de Rossini ? Beethoven et Wagner pâlissent. Berlioz ! on en rit. Bientôt on découvrira Gounod, qu’il serait temps de ne plus confondre avec Ambioisc Thomas, car il est le père de Saint-Saëns, qu il faut toujours citer le premier, de Gabriel Fauré (en baisse dans l’opinion, lui, mais patience!) de Massenet... de Debussy, de Ravel...

Nous ne chercherons plus la vérité; contentons, nous de l’émotion, nous fût-ellé communiqué! par un orgue de Barbarie, ou par les danse.1 anglaises des music-halls, chers endroits d où h Grand Art est banni, heureusement !

L’imitation importe peu. Tous les grands mai très ont été des pillards. Seulement, il faudrai avouer et ne pas se donner pour un Cévenol quand on se gave de choucroute à Bayrculh.

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Le cas dlndy! C’est cette sorte de hantise qu’exerce un Wagner sur un Vincent d’Indy, au point de lui dicter des poèmes dont les situations mêmes l’écrasent. Le cas de cet excellent musicien, d’ailleurs presque unique, est désolant pour ses admirateurs.

On me reproche souvent de trop m’arrêter aux questions de technique. Je suis loin de penser qu’elle se suffise à elle-même, et toute l’adresse, la science de l’orchestre, qui scintillent à là première lecture d’un ouvrage de Saint-Saëns, ne me feront pas retourner à une représentation dlldem, après que j’aurai joui, une fois, de

I adresse du compositeur. Pas plus son orchestre, tour à tour fluide, simple ou dense et si bien divisé, ne me retient, que le meilleur entre les poèmes de Richard Strauss, ce Meyerbeer de la symphonie. Il nous occupe plus longtemps avec 5O11 orchestre, mais la banalité, pour ne pas dire ^lus, de son inspiration nous décourage. Une ‘PParente supériorité lui vient de la complication ollement amusante de ses parties instrumentales it d’une fausse « obscurité ». Je viens d’entendre

II Londres la Symphonie Domeslica, où les querelles, omme les tendresses d’un ménage, le bain de enfant, les projets d’avenir pour celui-ci, doivent tre saisis au passage, — trois quarts d’heure \ intentions, sans répit, — avec quelques beautés ans un désert.

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Parlerai -je de M. Albéric Magnard? car ses partitions non jouées sont le plus neuf attrait pour les musicographes. Je le connais assez pour être sur que rien de banal ne tombera jamais de sa plume économe. Une symphonie nous apprit, naguère, les belles forces dont il dispose. Mais les circonstances m’ont jusqu'ici privé de lire son drame lyrique et ses autres publications. J'attendrai donc. Mais déjà l’on entoure M. Magnard d’un mystère de légende. Je suis très curieux de voir comment il a célébré musicalement la Justice. Les idées chères à notre époque auront sans doute rencontré en Magnard un chantre dont je sais l’adstère accent, le sens populaire et les hautes aspirations sociales...

La République et la Démocratie ne sauraienl manquer de produire un musicien, pour sanctifier leur idéalisme, jusqu’à ce jour si médiocrement formulé dans la littérature et les arü plastiques.

Mais on nous assure que le prochain géni< musical ne naîtra, ni en France, ni en Allemagne ni en Italie. Il paraît que c’est « le tour » de h race anglo-saxonne. Je ne vois pas en sir Edwarc Elgar, ce phénix attendu. Paris va connaître, dit on, son « Songe de Gérontius ». Mais il est pei vraisemblable que l’ennui morne qui se dégag de toutes ses œuvres, ne fasse fuir nos compa triotes. Je ne suis pas encore fatigué, quoiqu'oi

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en rie, de la pompe écrasante de Johannès Brahms. Il me paraît quelquefois encore presque agréable. Mais Elgar !... Un Brahms pour la place publique et qui n’a rien du caractère si particulier au rythme anglais. Il pourrait aussi bien être allemand. Mais je vous prie de retenir un nom, Percy Grainger, celui d’un tout jeune homme né en Australie. Vous ne connaîtrez pas sa musique avant peut-être de longues années, car il n’a pas vingt ans encore et ne compte rien faire exécuter avant la trentaine (1). Il lui faut d’ici là, dresser des exécutants, chœurs et orchestre, capables de l’interpréter et des chefs d’orchestre exceptionnels pour conduire l’armée de ses exécutants, dans des morceaux d’une si folle complication de mouvements simultanés et contraires, qu’il tente, pour remplacer les bra? du chef, de faire établir par quelque Edison, ua conducteur automatique, capable de ïnener à l’assaut des bandes tonitruantes. Pour Percy Grainger, toutes les musiques de tous les pays, ont e même intérêt. Sa tête est pleine de ce qu’il a mtendu au Japon, en Chine, dans les différentes parties de l’Orient et de l’Occident. Il sait Bach )ar cœur, méprise l’entière production du siècle >assé, tolère à peine Wagner et quand je lui

(1) Grainger a dépassé la trentaine, mais ses triomphes comme ianiste... et la guerre, qui l’a « exilé » en Amérique, ont intet*ompu une œuvre trop brève jusqu’ici.

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apportai Pelléas et Mélisande: « Voilà s’écria-t-il, enfin, qui contient les graines de toutes les essences d’arbres que je veux cultiver intensivement dans mon énorme forêt ».

On me ménagea, ceitain jour, un étrange régal. Enfermé entre deux portes, sans qu’il en sût rien, il me fut donné de l’entendre jouer, hurler, siffler deux choses : « Danses anglaises » (orchestre) ; « Sur la Montagne » (orchestre et chœurs). Jamais je n’oublierai ces minutes... et depuis lors j’ai lu les partitions aux innombrables parties et je vous puis assurer que je n’ai pas été le jouet d’une illusion. Ce sont là deux pièces inouïes, d’une forme aussi décidée que celle de Bach, d’un rythme britannique qu’on ne saurait confondre avec rien d’autre, d’une conception thématique inconnue jusqu’ici, poétique, populaire, grossière, violente ou ingénument touchante.

L’été dernier, je retrouvai Percy, dans l’atelier j de Sargent, à Londres, où il consentit à blesser un piano, devant quelques admirateurs conviés à cette lutte : quelques musiciens de Chelsea vous diraient que je n’exagère pas. Ce qui vous donnerait la meilleure idée de l’allure générale de ses morceaux, ce serait le milieu du prélude de Tristan , quand les gammes ascendantes jaillissent l’une' après l’autre, comme dans une poursuite, ou comme les vagues, qui semblent dans leur course, toutes, vouloir arriver la première sur la »

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plage, quitte à s'écraser en route. Cyril Scott et Percy Grainger ne veulent pas de « trous » ni d’arrêts dans le jet de leur musique, c’est pluë'que la mélodie infinie, c’est, disent-ds, le « ûow ».La « danse » de Grainger est thématiquement simple et d’allure populaire, mais le travail harmonique et le contrepoint en sont stupéfiants, par le retour et la superposition en forme de canon, de deux figures sur quoi elles sont bâties et qui se magnifient, vont se multipliant, brisées et ressoudées de mille façons. Il est impossible d’écouter cela immobile. On se prend à frapper du pied et à s’agiter; l’auteur chante et parfois siffle pour détacher le thème des broussailles- qui l’enserrent. Je sais pourtant des mélodies du môme Grainger, simples et majestueuses, comme du Ilaëndel.

Le piquant et la saveur acide de certaine musique des « burlesques » anglais, se retrouvent dans d’autres pages yiolentes, de mouvement persistant et progressif, qui s’élèvent jusqu’au plus haut pathétique. Dans tel chœur, la donnée est la suivante : des hommes de différents âges et de tailles diverses, des enfants, marchent à différents plans d’un scène ; chaque partie est écrite dans un temps opposé, qui correspond à la grandeur iu pas que marque chaque groupe. Chaque motif, :ar ce n’est plus, à proprement parler, une mélolie, se distingue, dans la trame enchevêtrée de

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cette partition surchargée. Attendez, attendez!... Percy Grainger a une tète de jeune archange, aux cheveux d’or, blanc et rose, avec des yeux gris... d’un qui sait ce qu’il veut !

La difficulté du métier, sans quoi l’œuvre est inexistante, les règles qui n’en sont pas encore oubliées, protègent la musique contre les attentats aveuglément révolutionnaires; les plus anarchistes par leurs tendances, vont d’abord étudier la mathématique, aux Ecoles, et ils composent pour un public sensiblement plus instruit que ne le sont les visiteurs d’un Salon. Presque tout le monde a quelques notions de ce dont un morceau de piano, d’orchestre même, est fait. Enfin, si épuisante que dut être notre préoccupation des réminiscences, le public passe outre, si l’œuvre est magistrale. Regrettons la trop grande réticence d’un Debussy ou d’un Ravel, dont je sens que l’idéal de perfection dans l’étrange et le rare, les menacerait des mêmes dangers que les derniers mallarmisants ; mais à côté d’eux, il y a des tempéraments moins resserrés, et l’abondance, la facilité même et l’agrément, qui sont si réprouvés parmi les goûts du jour, quelquesuns en feront un usage imprévisible dans un art nécessairement formel où la force et la science à la fin prévalent.

La réputation d'un compositeur sans métier n’est pas de longue durée. Parfois on nous en

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signale un, et n'y a-t-il pas eu jadis un Gabriel Fabre?... Mais sa gloire reste terne, alors que s’il s’était exprimé en couleurs sur la toile, je ne sais s’il ne serait pas un génie... pour Charles Morice. . .

1) A.TES

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