DE PARIS A ROUE
Deux petites religieuses, des Filles de la Chaité, n’ont pas bougé dans le compartiment, lepuis Paris. En passant dans le couloir, je les tbservais. Dès Pise, elles tendent la tète hors de a fenêtre dans l’espoir que le dôme de Saint- ’ierre déjà se profile à l’horizon ; un chapelet et eur livre de prières tendrement serrés dans leurs nains osseuses, sur les genoux, des figues et du )ain : toute leur nourriture d’un jour et demi. )n croit entendre leur cœur bondir à l’approche le la Ville Sainte ; elles sont pâles et rayonnantes.
A l’autre bout du train, du côté des sleeping- ;ars, Mmc Moore compose le programme de ses êtes au Grand-Hôtel, annoncées par le Neiv-York Herald, pour après Pâques. Nous n’allons pas ous à Rome dans le même dessein, mais un ■’oyage à Rome est un acte grave, chacun sent ;ela et s’y prépare à sa façon
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Je cause avec mon voisin de wagon, un brave avocat romain aux saines idées antimaçonniques, modéré, intelligent ; né dans le Piémont, il parle un français très pur. La politique actuelle, l’antipapisme du maire Nathan, ne lui plaisent guère. Me prévalant de ses réserves, je me permets de critiquer les projets municipaux dont la Ville Éternelle est menacée. « — Avez-vous le droit d'haussmanniser, comme vous dites, un musée qui est le patrimoine de l’humanité civilisée ? » Mon voisin fronce le sourcil, s’efforce de suivre ma pensée, m’interrompt : — « Nous serons bientôt un million de citoyens dans la capitale, nous y étouffons. Elle ne saurait demeurer la bourgade que vous défendez avec tant d’énergie ; on s’écrase au Corso, il faut faire des trouées dans tous les sens pour notre commodité et celle de nos hôtes... »
Ces chers Italiens, nos frères, ils nous sautent à la gorge pour nous arracher ce cri : « Quel peuple vous êtes redevenu, quelle nation ! »
Nul besoin, pourtant, d’un Palais de Justice à la Bruxelloise, d’une synagogue en forme de Hammam, ni de boulevards plantés de trolleys, pour que nous saluions leur superbe renaissance. Ils feraient croire qu’ils ne sont pas si convaincus de leur propre force et qu’ils s’attendent à ce que nous les rassurions. Mais, non, certes ! Ils ne se trompent pas.
Samedi Saint , 22 mars . — C’est l’été. Vers midi, le soleil, haut dans un ciel pur, découpe en arêtes vives ce plan en relief qu’est le torum du professeur Boni. Donc fais-toi conduire au Palatin, si tu en as l’heureuse occasion, par un archéologue qui ne soit pas un froid pédant : le passé revivra à l’appel du magicien. Mrs Strong nous a menés, avec ses élèves de la British School of Archeology, au sommet de ce qui fut le Jardin Farnèse — et le bosquet de lauriers et de cyprès où des rites brutalement physiques étaient célébrés en l’honneur de C}rbèle, la Mère Auguste ; un des sanctuaires nationaux de la Rome primitive. L’érudite Mrs Strong fait un cours familier à une vingtaine de jeunes gens qu’elle entraîne à sa suite, tout en exigeant de ces étudiants un travail formidable. Elle a un talent particulier,
I cette femme, car les profanes ne se lassent pas de l’écouter, même si leurs jambes flageolent, si le déjeuner les attend à l’hôtel. Sans un tel | guide, comment s’y retrouver dans cet inextrij cable dédale ?
Il s’agit aujourd’hui de la formation du Palatin, non pas un mont naturel, comme on l’a cru, mais une superposition de temples, de palais édifiés l’un sur l’autre par chaque Empereur, sans qu’aucun d’eux ait pris la peine de raser 1 œuvre des autres. Chaque monarque veut bâtir plus grand, plus haut encore, effacer la trace de son
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prédécesseur. C’est le vertige de l’orgueil sans contrôle. Septime-Sévère, afin d’impressionner les fastueux Orientaux entrant dans la Ville par la Via Appia, commande des colonnades, des fontaines jaillissantes, des pylônes, des colonnes, des bas-reliefs plus blancs, plus richement décorés1 que ce monument Victor-Emmanuel, sous quoi Rome entière semble se courber aujourd’hui.
C’était déjà le cri d’admiration provoqué. « Quel peuple vous êtes ! » Et quel, en effet, celui qui part d’ici, s’en va fonder d’autres Romes au bout du monde et stigmatise la route de ses arcs de triomphe, de ses Théâtres etde ses Temples, afin que nous suivions sa trace, dix-huit cents ans'après...
Déjeuner au Palais Caetani. — De ma place, j’aperçois un général en or, qui chevauche audessus des toits, galope dans l’azur céleste : Victor- Emmanuel sur son piédestal, au milieu des cheminées et des tuiles. Il semble qu’il s’avance vers nous, qu’il va briser les vitres, entrera dans la salle à manger. Mais je m’étonne moins, depuis que Mrs Strong m’a donné la solution de ce problème si souvent posé : pourquoi l’architecte Sacconi a-t-il doté Rome de cet extraordinaire monument, hors d’échelle avec ses entours, pourquoi l’avoir adossé au Capitole ? Je comprends : le comte Sacconi était dans la tradition de sa race. Il a, lui aussi, désiré faire du colossal à la gloire du Présent. En croyant nous affirmer
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ravaleurs, nous recommençons inconsciemment es gestes de nos pères.
Quasimodo. — Dans l’ombreuse église de Saintefobas, sur l’Aventin, derrière le Prieuré de Malte, m ecclésiastique traduit des inscriptions latines mx garçons d’un patronage. L’on se croirait au forum à la grande époque. Le maître mime aux çamins incrédules la résurrection d’un saint, fours visages, leurs attitudes sont ranimés, ceux les statues et des bas-reliefs antiques. Assis en ;ercîe, ils s’agitent sur leurs sièges, prêts à la liscussion, bondissants, querelleurs, familiers et >olis à 1a. fois. Il ne leur manque que la toge et m Cicéron.
Sur le Palatin, le soir. — Heure rose et verte les marbres et des vieilles pierres étiquetées. Le ;répuscule enveloppe déjà pour la nuit les fouilles lu professeur Boni. Vers le Nord, du côté du Juirinal, des feux s’allument aux fenêtres des [uartiers neufs. Une lueur signale les Palacelôtels de la quatrième Rome, où Boldi accorde es violons. Sous prétexte de tango, des Aipéri- ;aines assoiffées de tradition ont soin de rappeler i l’indulgente aristocratie romaine sa hiérarchie, es prérogatives, l’exclusivisme indispensable à me classe dont elles envient'les noms. On ne les rompe pas sur les généalogies. Mais soyons noins injustes à l’égard de ces femmes respecueuses. Elles ont le sens des valeurs, le culte de
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notre passé européen, s’offrent à redorer les bla sons authentiques et à racheter des portraits d famille. Quel mal font-elles, si elles préfèren l’Almanach de Gotha à Bædeker, ces vestales di la quatrième Rome ? Elles s’y « cultivent » entn deux thés, car il faut respirer une bouffée d’ar dans les galeries et les églises, avant de s’asseoi à table entre un prince et un marquis. Elles ni chôment pas dans le pays du farniente.
Plus tranquillement en apparence, mais tou aussi acharnées à la poursuite de leur but, no: petites religieuses du train, avec des dévote laïques, des dames de province venues de tou nos départements, jouissent de leur séjour dan d’obscurs couvents pauvres.
Il est sept heures. Dès V Angélus, mes petite: religieuses vont se coucher, après une journée laborieuse que divisent de multiples sonneries d* cloches... peut-être rêver d’une audience au Vati can. Or, las ! le Saint-Père, chuchote-t-on, n’es pas en état d’en accorder — on le dit malade.
Dans le quartier du Panthéon, il est, pour le: Français catholiques, toute une mystérieuse petit* vie qu’on voudrait pouvoir étudier. A ces voyageurs discrets, glissant leurs feutres sur le; dalles des rues tortueuses, la Semaine sainte ei Pâques réservent des trésors d’émotion, des cérémonies qu’il faut croire occultes, puisque nou: autres pouvons à peine, si déçus, entendre un*
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nesse en musique, quelques notes de Palestrina. Juant aux fameuses Pompes dans Saint-Pierre, il l’en est plus question ! Mais d’humbles fidèles se ont appuyer par Monseigneur, se faufilent, attenlent dans les vestibules du Vatican, un placet dans eur poche, s’insinuent... parviennent quelquefois. *our être conduits aux bons endroits, il nous audrait sans doute habiter la Minerva, rendezous des ecclésiastiques, l’auberge où nos pères escendaient, frugaux et contents de sardines et es quatre mendiants pour dessert. Quant à nous, la via Veneto, nous sommes presque seuls à lire maigre le vendredi saint, tes beignets frits e la Saint-Giuseppe sont plus populaires que le îaigre en carême...
Nonobstant, Pâques est la saison de Rome, îais, alors même, Rome a des attraits incompaîblement variés, qui répondent à tous les besoins e l’âme. Elle ne déçoit que ceux qui n’ont rien lui demander.
Trop de voitures dans les rues, trop de Cook’s ourists, toutes les langues parlées à la fois, c’est l tour de Babel. Au bas des degrés de la Trinité- 3s-Monts, les marchands abritent leurs fleurs 3 parasols blancs, et, je l’observe chaque matin, iragouinent un peu d’allemand, plus indispentble, désormais, que l’anglais à leur négoce. Allemand,. l’Allemand, il nous poursuit! on croirait chez nous, au boulevard Saint-Michel,
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mais l’invasion cosmopolite n’est pas comme ai leurs un fait nouveau : il y a deux mille an; nous apprend Mrs Strong, Rome ne savait o loger ses visiteurs ; ses aubergistes, débordé; improvisaient des campements. Des quartiei entiers ont disparu 5 c étaient les faubourgs de 1 ville antique, construits, pense-t-on, en terre < en planches, caravansérails jusqu’au loin dans 1 campagne, et la Rome de pierre et de marbre éta à peu près ce qu’est le Kremlin à Moscou, la vil sainte.
Tous les chemins, depuis qu’on se souvien ont amené des convois de pèlerins passionnés ic
Promenades. — La quatrième Rome mange pet à petit celle des Papes et la dernière d’avant 187< Certains étrangers même qui, comme Hem James, la connurent sous Pie IX, nient qu subsiste encore une Rome. Où sont les cai rosses des prélats, leurs livrées jaunes à galoi blason nés, le luxe un peu poussiéreux de leu palais? Les jardins de la villa Ludovisi, ombragi majestueux au centre même de la ville, ont céc la place aux moellons des immeubles moderne, Toutefois, si vous en prenez la peine, vous retrov verez la Rome antique. Les vieux aqueducs 1 sont pas déparés par les gazons du golf ; les habi rouges de la chasse à courre ne déshonorent pas campagne, et le tombeau de Cecilia Metella por une ombre agréable à la meute du marquis Casat
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Stendhal, Chateaubriand nous accompagnent, ms autres Français, dans nos promenades. Corot rtout surgit à chaque coin de rue. De la villa ittei, des jardins Colonna, du Pincio, ou bien tour de Saint-Jean de Latran, en suppriint quelques détails du panorama, ce ne, sont e toiles signées Corot.
Ce divin ingénu dessinait, comme une fdlette ss sage, des façades dont on peut compter les lêtres et les portes, modelait amoureusement 3 coupoles d 'églises. La Rome de Corot est bise, îleur de café au lait, avec quelques touches de ;e tendre et de jaune relevées d’accents noirs, i sont les pins parasols et les cyprès. Cet aspect us charme plus qu’aucun autre, mais, ne nous rompons pas, le carrare offensant de l’homge à Victor-Emmanuel évoque, plus que les s de notre Corot, « l’Urbs » de l’Empire. Si 1 crois les archéologues, les prisonniers ramenés ; guerres lointaines étaient aveuglés par les ’rbres, les ors, les polychromies violentes, urne d’une maquette de Bakst. Nous en ions plus long que Corot et Stendhal sur l’aniuité.
1 la villa Mills , sur le Palatin. — Je prends §é des ogives à la Walter Scott de Charlie ls. Quand ce gentleman recevait la société laine de 1840, dans sa fragile**villa, il ignorait 1 sous ses pieds plusieurs étages de briques
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empilées par Septime Sévère étaient enseveli mais il fondait la quatrième Rome. Le houx et chardon héraldiques, dans leurs médaillons ( plâtre rose, vont tomber en poussière, car pioche du professeur Boni est sans pitié pour j xixe siècle, indifférente aux amis de la jeune reit Victoria. Le nom de Charlie Mills restera ch' aux lecteurs de mémoires, et cela suffit appareni ment. Il fut un des premiers à implanter ici 1 coutumes anglo-saxonnes.
Henry James dépeint, dans plusieurs de s admirables contes, les premiers Anglais et Am( ricains s’installant dans les palais aux vast salles décorées à la fresque, où tant d’allianc se tirent, si bien qu’il est peu de familles ( l’aristocratie italienne, qui n’aient dans leurs vein< une goutte de sang « british ». Combien de romai heureux ou tragiques s’esquissèrent chez ceCharl Mills, pour, s’achever au pathétique cimetière d protestants, entre la pyramide 'de Cestius et 1 tombes de Keats et de Shelley, au milieu d cyprès géants...
En sortant du Vatican. — Nous répétons satiété que l’art et le Beau sont condamnés. Qu’< savons-nous ? Peut-être l’art fleurit-il au moine où nous le croyons en léthargie. J’ai passé matinée à la chapelle Sixtine, aux chambres ( Raphaël. Plus lArd, je suis entré à la « Sécessii de la Via Nazionale », car Rome y expose enf
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es impressionnistes. Je n’aûrais pas dû m'avenurer dans ces parages. Les futuristes sur la rive ;auche du Tibre, Michel- Ange sur la rive droite. Æ noble fleuve continue de couler imperturbableaent, insoucieux des transformations de notre oût.
Il serait temps d’écrire un «Précis des variations u goût à travers les âges», indispensable pour que Los arrière-petits-enfants ne nous méprisent pas rop ; car nos ancêtres étaient aussi versatiles et eslructeurs que nous le sommes ! Le nom de blticelli, qui collabora aux peintures de la ixtine, fut oublié pendant trois siècles, après voir connu le succès, comme Bouguereau et labanel. Un Anglais le réhabilite.
Fuyons les musées, marchons en plein air ; luissons des monts Albains et de ce Soracte si leu, cadre indestructible de toutes les Romes assées et futures.
A l'Académie de France. — Il a plu, cette nuit, es nuages nacrés font des boules qui roulent ans un lac gris de perle. L’odeur des buis, des aênes-lièges et de la terre mouillée, emplit les irdins de la villa Médicis. Sous les quinconces éserts, M. Ingres doit revenir, la nuit ; que ne uis-je entendre sa voix ! Souhaitons que le futur Irecteur de l’Académie ait, comme lui, le sens ; le respect de Rome. Je n’ai connu, parmi les ensionnaires, que de pauvres jeunes hommes
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anémiés par la monotonie d’une existence inutile si elle n’est pas une joie de tous les instants. Ui seul d’entre ces prisonniers commença d’entrevoi son bonheur quand ses quatre années de bagn< furent révolues. Il était trop tard. Il ne lui rest: que d’épouser une Transteverine et de mange du macaroni...
L’éducation entière de nos peintres lauréats es à refaire. Depuis M. Ingres, la villa Médicis n’; été qu’un hôtel gratuit, avec des ateliers lugubre où des rapins tâchent de se croire encore à Mont martre.
Aussi insidieuse à Rome qu’à Florence, et plu dangereuse encore, la leçon du passé ne tou ch' que quelques élus. Si vous voulez profiter d’ui pays comme celui-ci, ce n’est pas son art qu vous étudierez; mais respirez son air, remettez vous dans telles conditions physiques et morales celW de la campagne et du loisir. Pourquoi de musiciens, dans la ville du monde où l’on enten< le moins de musique? Pour leur accorder ce loisirs mêmes que Liszt s’offrit à Tivoli. — L’Aca demie de France ne pourra durer que si ui directeur intelligent et plein de sympathie pou les débutants, dit à ceux-ci : « Vous êtes che vous, dans un site admirable, faites ce que boi vous semble, causons, vagabondez, oubliez Paris Tant pis si vous ne rapportez pas un lour» bagage d'œuvres. Pour peu que vous valiez quelqu
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hose, vous vous serez enrichis auprès de
IOUS. ».
M. Ingres n’est pas un maître pour la quatrième tome. Si son ombre erre encore parfois au clair le lune, dans les allées de l’Académie, l’aurore loit l’épouvanter, car il ne peut risquer des renontres qui seraient trop dangereuses.
Rome est un mystérieux grimoire ; elle nous >ropose un manuscrit dont les caractères et la angue sont, pour la plupart de nous, comme du anscrit. Les Anglais et les Allemands vont en talie par devoir, par tradition, sous la conduite le Goethe, de Ruskin ou de Byron. S’ils ne com- >rennent pas, ils savent au moins des noms, lais pour le Français, primaire et laïque, le guide oanne doit être affolant. Quelques-uns s’avisent l’y commencer leur éducation, d’autres s’avouent empiétement déçus. Pourtant chacun à la longue init par trouver la récompense de l’effort exigé le lui. Puissance évocatrice des noms ! Un aveugle oublierait son infirmité, s’il se savait fouler la erre qui le porte. Scapulaires ou chapelets, Mauvaises copies de tableaux anciens, meubles mités, ou photographies souvent plus éloquentes jue tel plafond perdu dans la pénombre, chacun ait à Rome des provisions de souvenirs pour 'ornement de sa vie quotidienne. Qui y est allé ; voudra retourner. Buvez avant de partir la belle ;au pure de la Fontaine de Trévi.
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De Rome a Florence
Non loin de moi, un couple de Francs-Comtois! au parler traînant, se racontent l’un à l’autre h Sicile, Naples et Rome d’où ils reviennent, fourbus mais contents. La dame est haute en couleurs: saine et plus jeune que son mari, type de militaire retraité, décoré, *peu loquace. Elle semble avoir vu le Souverain Pontife ; tirant de se sacoche une série de portraits de Pie X, elle les étale sur ses genoux et s’attriste, comme une mère de son enfant malade : « comme il a l’air mélancolique! » Enfin, elle l’a aperçu ! De moins près, assurément, que ces Dames françaises de la Pension du Bon Salut, qui se vantaient de leurs sept audiences au Vatican :
« Elles en disent, elles en racontent et elles croient qu’on les écoute ; des faiseuses d’embarras, ces Françaises en voyage!... »
Ma voisine se plaint d’avoir mal dormi la dernière nuit, s’étant posé des questions énervantes, agacée par l’insuffisance de ses notions historiques : « Qu’est-ce que cette Reine de France enterrée à Saint-Pierre, Regina di Francia e Iberia, a dit le guide ? A qui, Sosthène, pourrais-je demander ? Iberia ? reine d’Iberia ? Je ne connais pas ce pays.»
Et vous? M. Jourdain n’était pas plus ardent à s’instruire. Le Joanne consulté reste muet.
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La robuste Franc-Comtoise n’apprécie pas le aysage classique des environs de Rome, ni, plus ird, d’un vert laiteux de jade, le lac Trasimène, ue nous contournons un peu avant la nuit. ’Ombrie, puis la Toscane, la déçoivent : « passe ncore pour les saules pleureurs de nos cimetières, ls ont au moins de gentilles feuilles claires ; nais l’idée de planter partout ici ces horribles vprès noirs ? Cela vous fait mal. Et pourtant, enez, lisez votre Joanne : la Toscane est riante ! » j’ofiicier repouàse cette offre et se plaint de la
aim.
En face de mes compatriotes, un étudiant l’Oxford est plongé dans la lecture d’un texte >rec. De temps à autre, parlant à l’oreille de son compagnon de route, — un autre « fellow » aux grands yeux bleus, trop grands et trop beaux, il prépare ce néophyte aux mystères de Florence. Pour les Anglais lettrés, Florence résume toute l’Italie.
Florence. — Je compléterai, cette fois-ci, ma collection des villas florentines et me promènerai dans la campagne. Je me suis juré de ne pas entrer dans un seul musée. Assez de tableaux, assez de statues, trop d’Art à discuter avec trop d’amis qu’on rencontre et qui deviennent de féroces esthéticiens, pour le temps de leur séjour à Florence. Les amoureux de Florence vous la gâtent, l’on a parfois envie, *en leur compagnie,
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de nier sa beauté et je me rappelle que je failli; sauter au cou d’un monsieur qui, dans un restaurant, expliquait à sa femme : « Oui, ils ont eu des peintres, des sculpteurs ; mais des architectes, eh bien ! non ! »
Si ma 1- ranc-Gomtoise n’avait déjà. filé vers sa Franche-Comté, je voudrais la suivre dans les rues rébarbatives de la « cité des fleurs », rasant les hautes murailles des palais féodaux, cherchant en vain les marbres, si teintés d’ocre qu’ils en sont devenus comme de la pierre calcinée. Et les fameux iris? ils croissent aux jardins des collines, loin des hôtels. Les photographes, comme les guides, vous indiquent des choses impossibles à découvrir !
Combien Florence peut, à certaines minutes, vous contrarier ! Sans la courbe exquise du pont dAmmanati, sous les fenêtres d’André Gide, et ces façades jaunes, maussades, hautaines, mais si délicates, de l’autre côté de l’Arno, j’allais cette année médire d’un décor qu’affinent cependant les treillis d une pluie tiède. Le voyageur pressé court au Bargello, galope au travers des galeries, croit avoir accompli son devoir, mais il ne se doute pas qu’à côté de cette froide cité, il en est une^autre, toute riante et parfumée de ses cascades de glycines. On ne l’a connue qu’en vivant ( avec des Anglais et des Américains, conservateurs 1 pieux des anciennes demeures à jardins suspen-
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lus, qui se cachent dans les replis de la ceinture ie collines : Arcetri, San Minialo, Bellos Guardo, désolé, Settignano, séjours de plaisance autour le la revêche préfecture aux airs de petite cour illemande.
Que les diplomates honoraires prolongent dans 'aristocratie locale leur monotone traintrain de ’éceptions mondaines; que la bourgeoisie s’y mdorme, c’est leur devoir; mais qu’à cause de 'Art, les ratés, les détraqués et les épaves du monde entier viennent s’ensevelir vivants à Florence, cela irrite. On dirait qu’au lieu de s’exposer au soleil comme dans une Nice, leurs demeures s’orientent vers Donatello.
Peu de cervelles qui résistent après quelques jannées à l’influence de cet art homosexuel. Ne me demandez pas pourquoi le meilleui ipeintre, s’il s’y laisse prendre, deviendra un méticuleux copiste, ou un extravagant. On s’assoupit à la longue, ou bien l’on perd la raison, à respirer cet air, énervant ou trop stimulateur. Oscar Wilde ! Il n’y a plus de place ici que pour l’admiration platonique ou pour... Vous y oubliez le présent et vous rétrécissez dans une vaniteuse illusion d’être propriétaire de la Tour de Narcisse.
Ou mieux, l’alternative de considérer Florence comme une station balnéaire. Arpentez la Via Tornabuoni, avant le déjeuner ou à l’heure du thé, quand la pâtisserie Donney et le confiseur
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Jiacosa Offrent leurs tribunes d’où les preneurs de glaces regardent passer ceux qui viennent d’en prendre. Mais alors, ce n’est, plus l’Italie, c’est la rue de Paris à Trouville, toilettes, chapeaux, conversations de bar, et vous, jeunes hommes et vieillards peints ! Des existences singulières se cachent derrière les rangées de cyprès, dans les clos d’oliviers gris enguirlandés de vignes jaunes. Toute la gamme des verts, depuis le plus éteint jusqu’au fulgurant véronèse... O maniaques des villas et villini !...
Cette douce harmonie de la campagne toscane a de secrètes blandices à quoi succombent les « natures sensibles ».
La science des jardins aménagea cent musées bucoliques sous les fenêtres grillées des villas, belles, graves ou souriantes, et qui eurent pour architectes Michel-Ange, Sansovino, ou Ammanati ; c’est la Capponi, la Pietra, I Tatti, Gamberaia, la Bambici ou la Medici, colonnades, terrasses, statues, bustes, fontaines, fresques, richesses paradoxales de ce sol où l’Art poussa comme de l’herbe. Pendant quatre siècles et plus, le prodigue génie florentin s’est livré au gaspillage. De cette puissance créatrice, il ne reste guère, mais... peut-être un mince filet d’eau marque la source où espèrent se désaltérer les dilettanti et de pitoyables victimes d’une fausse vocation. *
Florence, mère désormais stérile, plus indolente d’avoir été trop féconde, laisse admirer ses enfants de marbre et de bronze.
Son temple est gardé par des prêtres sans foi, qui, tout juste, l’empêchent de se détruire, grâce à l’obole que leur main, tendue pour l’aumône, y reçoit des fidèles.
Florence, cruelle et sanguinaire, poursuit son œuvre médicéenne, sous une mante de provinciale et de commerçante, faiseuse de simili-tout, « truqueuse », ex-courtisane maintenant vêtue de bure; son art païen, comme son art angélique, vous m’en direz l’emploi, si ce n’est d’en parer nos beaux esprits d’amateurs ou de petits jardins vers quoi montent, de la coupe où s’écrase son Dôme, les mille carillons d'importuns campaniles.
La religion des Anglais. — Des pensions du Lung’Arno sortent des caravanes de jeunçs misses, le pliant et la boîte de couleurs sous le bras, infatigablement prêtes à copier le Ponte Vecchio ; des jeunes hommes d’Oxford, deux par deux, bras dessus, bras dessous, sentimentaux et convaincus, se dirigent vers l’Académie et San Marco; doux athlètes, ils ont le culte du Grec et de la Renaissance aux formes ambiguës. Tel qui jouait à l’Université dans des tragédies de Sophocle, vient pendant ses vacances de Pâques, revoir le Printemps de Botticelli, s’exalter devant le David de Donatello. C’est la tradition d’Oxford et
un mot d’ordre périlleux, car souvent une crise de mysticisme se déclare à Florence. J’en connus un, de ces inflammables adolescents, qui voulut se convertir, abandonner la littérature; et déjà, le cloître le guettait. Fra Angelico ne se doutait pas, quand son pinceau, sous la direction d’un invisible chérubin, enluminait les cloisons blanches de sa cellule, qu’au xxe siècle, ses images de piété, reproduites en cartes postales, voisineraient dans l’album d'un Huguenot avec les Dieux de l’Olympe. Le Bon Frère précédait la Renaissance païenne, mais bientôt Mantegna, Léonard, Sodoma, le Pérugin, allaient verser du venin dans la chaste corolle des fleurs franciscaines.
Opinions à la mode. — De Fiesole à San Miniato, Echo répète les noms de Giorgione et de Cézanne. Si Florence ne produit plus d’œuvres originales, Florence critique, discute, croit penser. Dans les caves du palais Antinori, le cuisinier Lapi a établi une taverne, un bouge où cochers de fiacre, étudiants, esthètes, se coudoient pour déguster à bon marché les vins légers et des plats savoureusement indigestes. A manger les petits pois tendres d’avril, vous croiriez croquer la Primavera de Botticelli ! Les voûtes sombres du soussol sont égayées d’affiches polychromes, qui en tapissent la pierre. Lapi, ruisselant de sueur, mais fier de sa popularité, interpelle les habitués
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dans un langage aux lazzis toscans, tout en faisant griller les beefsteaks et sauter l’acide tomate, tandis que les délicats fanatiques de la colonie cosmopolite échangent des propos rares, célèbrent les mystères du Giorgione.
Florence rallume de temps en temps une lampe votive dans quelque chapelle oubliée, pour le culte des « happy few ». Après Piero délia Francesca et Masaccio, voici qu’on parle sans répit du maître de Castel Franco, et de son élève Cézanne, « le plus significatif des peintres français », selon ces critiques nouveaux nés; j’écoute les conversations dans tous les dialectes, où les noms de Verlaine, de Mallarmé, se mêlent à ceux de Matisse et de Michel-Ange. L’époque de Ruskin est déjà bien loin d’eux. Une admiration ne s’est jamais établie que sur des ruines et des négations.
Un sanctuaire négligé. — Dans un quartier peu fréquenté des étrangers, plein de ces majestueux 'palais qui semblent toujours bouder et que personne ne visite, à part les amis des vieilles familles dont ils sont encore la propriété; une rue comme tant d’autres, étroite et assombrie par l’auvent des toits tendus, de chaque côté, contre l’ardeur du soleil et les frimas, une rue sans trottoirs, dédaigneuse et vaine de ses beautés dissimulées. Une petite porte donne accès dans l’ancien cloître de Sainte-Apollonia. On y a réuni
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les fresques du « prodigieux » Castagno. Peu de touristes jugent nécessaire de les voir, je les ai ignorées jusqu’ici. Enfin, grâce à l’insistance de Gide^ j’ai « comblé cette lacune », malgré que je me fusse promis de fuir les galeries de musées.
C’est là, peut-être, que s’est réfugié le génie même de Florence, dépouillé de ses charmes équivoques, viril, âpre et ravagé de passion. L’étonnement est comme un briquet où s’allume encore notre admiration lasse. « La Cène » de Castagno ne ressemble à rien d’autre.
L’accentuation des type? est d’un caricaturiste, chaque apôtre, une charge étrange et si sugges- j tive, le Jésus, si humain, que l’on dirait presque les acteurs d’un idéal Oberammergau. Une réalité terrible, qui sent la bête, la laine et le cuir. Ces apôtres-ci sont pris dans les carrefours de la Florence où chaque demeure fut une forteresse barricadée contre les égorgeurs nocturnes. Quelle saveur, le curieux sens décoratif et pittoresque ! Cependant les touristes se ruent à la Tribuna et s’exaltent devant des chefs-d’œuvre inférieurs à tant d’autres qu’ils ignorent.
Impruneta. — C’est le village où se fabriquent les pots de terre cuite aux formes classiques, à peine modifiées depuis trois siècles, et qui servent dans toute l’Italie à orner les jardins et les potagers. Le chemin qui y conduit est accidenté comme des « montagnes russes ». Les freins de
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l’automobile manquent à chaque instant de se briser. A chaque détour de la route, par-dessus un mur bas, au travers des oliviers, Florence semble se montrer comme dépouillée d'un de ses voiles ; parvenu à un sommet, vous la voyez dans toute sa beauté, nue et digne de sa renommée. Le Dôme, rose et blanc, reprend sa véritable proportion dans un encadrement de montagnes, encore neigeuses au printemps, et d’un bleu plus sombre, à cause des avoines et du blé vert électrique, qui tapissent les premiers plans. Les demeures de campagne sont des réductions de palais urbains, avec leurs nobles petites façades; les bourgs, aux rues dallées de marbre, eux aussi des miniatures de nobles cités. L’église d’Impruneta, sur sa vaste piazza princière, peut rivaliser en richesses avec les plus notoires ; et tout autour, c’est, à six kilomètres de Florence, la vie agreste, qui continue, primitive et si ignorante de sa civilisation, que les maîtres -potiers restent sans réponse à cette question : « Pourrez- vous emballer ma commande et me l’expédier à Paris ? — Parigi ? e molto lonlano — non so ! »
Les fours, à flanc de coteau, s’étagent les uns sur les autres, comme des joujoux d’enfants. Dans le roc ou la terre rouge, chaque minuscule fabrique a l’air d’une maisonnette japonaise. Les villages étrusques ne devaient pas être bien différents de cette idyllique Impruneta; vous perdez
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toute notion du temps et du lieu, en faisant la sotte emplette de ces bacs à orangers, qui, sous noire ciel noir, vous communiqueront leurs nostalgies d’émigrés. Ici, vous êtes tentés par leur beau profil; ils font partie de cette nature où toutes les lignes ont un rythme parfait et d’où la Laideur a été bannie par la Volupté.
Entre Florence et Grasse. — J’ai quitté Florence la nuit, car l'heure du retour a sonné et les départs nocturnes me semblent moins déchirants. Je veux revenir par la Riviera et la Provence, afin de prolonger d’un peu l’exaltation et la fièvre d’Italie. L’aube se lève sur la Méditerranée; bientôt Gènes va s’étirer devant nous, après son léger sommeil de cité noctambule. Que l’on entre en Italie, ou qu’on en sorte par Gênes, on voudrait s’y arrêter. A ses fenêtres, d’où pendent des loques et des draps, des femmes échevelées se penchent et semblent faire signe au voyageur de s’attarder dans ce port terminus. Du môle à la crête des Alpes » protectrices, ce n’est qu’un sourire, palais ou maisonnettes, églises à coupoles surbaissées, marbre et carton-plâtre peinturluré, comme un gâteau d’anniversaire, pyramide d’astragales en sucre coloré. Sur les plages proches de Gènes, Nervi, Pegli, les barques de pêcheurs s’appuient mollement sur le galet poli, comme sur un oreiller. Elles ne se traîneront jusqu’à la mer que pçur une promenade de plai-
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sance : navigation de paravent, décor pimpant, qui exclue toute idée de. travail et d’effort.
Voici les cultures d’œillets, au milieu des arbres africains, acclimatés malgré eux de ce côté-ci de la Méditerranée, pour faire illusion à l’hivernant transi. Voici le soi-disant pays du palmier, Bordighera, Vintimille. L’architecture italienne n’est plus visible que dans des pavillons de jardins, des orangeries et des chapelles, datant au plus du xvine siècle. Nous disons adieu à l’Italie dans le rococo qui se fond insensiblement en un style bâtard, niçois, celui des villas modernes et des hôtels, peut-être lé plus méprisable, où les hommes auront marqué leur empreinte. Nous tâcherons de fermer les yeux, en traversant la Principauté de Monaco, ce sublime coin de terre à jamais souillé. De Menton à Cannes, tant que je suis dans le wagon, je voudrais suivre les phases sensibles de la pénétration de l’Italie en France. Quelle est l’une, quelle est l’autre ? Le même trajet, en voiture, m’.épargnerait la vue des Palaces et de ces joueuses maquillées de Monte- Carlo, attendant, leur réticule à la main, l’heure de se rendre au tripot.
La population cosmopolite, grouillante sur la Côte d’Azur, inspira le style casino-palace. La peur de la mort chasse vers la Riviera — où les feuilles brunes de l’automne ne rappellent pas le printemps passé, ni qu’il y aura un hiver — des
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vieillards futiles, que ronge encore la joie de vivre ; ils respirent chaque jour la rose et l’œillet sous l’olivier phénix, et ces figurants de Carnaval, poudrés de la farine dégoûtante des confetti, finissent par' se croire éternels comme cette végétation de zinc et de caoutchouc.
Grasse. — Si l'automobile vous portait de Gênes à Grasse par la montagne, vous feriez, ici, un dernier relai en Italie. Les vallées furent plantées par les Romains, à la mode de chez eux. Ils y ont construit leurs routes. Entre Ranguin et Grasse, je me suis encore cru dans la province de Rome.
Grasse s’agrippe au roc, comme un Tivoli ; mais une porte joliment moulurée, un heurtoir de cuivre, l’urne d’une fontaine, encore décoratifs à l’italienne, se parent d’un fini à la française. Le Louis XVI fait rentrer les panses obèses, amenuise, lime le métal, et châtie la forme. Les anciens hôtels de la bourgeoisie locale et les bastides, sont juste à mi-chemin entre les palazzi, les villas de Toscane et les pompeuses demeures versai llaises.
La vie modeste, dans le passé, n’a pas produit ici d’exemplaires œuvres d’art. Nous sommes éloignés des grands centres ; mais il y a une aimable et jolie élégance répandue, le parfum évaporé d’une cassolette qu’on n’a plus remplie d’essence depuis un siècle.
Fragonard. — De Grasse pourtant il s’élança,
le pimpant à la veste de zinzolin ; dans- ces mignons jardinets, dont plusieurs intacts, tels qu’ils furent par lui dessinés, il étudia la forme des fleurs et des feuillages. Ici, bouffait à son intention le taffetas des jupes, se poudraient les visages ronds, aux lèvres rougies ; et l’escarpolette tendue entre deux platanes dont l’écorce gorge de pigeon a la fraîcheur de sa palette, était lancée haut dans ces furtives frondaisons, pour que, d’en dessous, des yeux, heureusement indiscrets, suivissent les entrechats et les jelés-battus de petites mules de satin clapotant dans la mousse des linons.
L’étroit salon, frustré de ses fameux panneaux aujourd’hui transportés au delà des mers, il faut y venir par une journée pluvieuse, pour mieux comprendre pourquoi Fragonard l’agrandit de ses perspectives de parcs fictifs. Des copies habiles remplacent les originaux. La vie provinciale, avec son odeur de lessive et de lavande, toutes fenêtres closes, y est la même qu’au temps du maître ; la lumière et la gaîté, bannies des demeures provençales, Frago les recrée et les fixe pour toujours sur les parois de la sienne.
Les bonnets phrygiens et les faisceaux de licteurs dont il parsème, du haut en bas, son escalier, comme un hommage propitiatoire aux inquisiteurs de la. Révolution, n’ont-ils pas, de môme que les galants du salon, la grasse touche
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facile, la légèreté d’une improvisation sur lé manteau d’ Arlequin d’un Guignol? Longhi de notre Provence, mais dextre comme Tiepolo, coloriste comme Rubens, l’errant Fragonard, nourri des sucs de cette terre balsamique, tel un gros bourdon gourmand, un vent l’emporte au loin, un autre le ramène à sa ruche favorite.
18 Avril. — Départ de Grasse. — Les dormeurs sont à plaindre en voyage, ils se refusent les féeries de l'aube.
Hier soir, une tempête de neige ; il gelait. Après une périlleuse rentrée sous l’avalanche, j’allai voir en bouclant mon sac, la vieille ville rosir sous le soleil levant qu’elle guettait, encore bleue et blanche, avec ses toits enfarinés ; et les palmiers ridicules, pliant sous le poids de la neige, simulaient les panaches d’écume des Grandes Eaux de Versailles. Glace-surprise ! Les nuages vont faire place à un azur étale qui semble chaud, malgré le coupant mistral déchaîné derrière l’Estérel.
La course en automobile, de Grasse à Avignon, par Aix, il y taut renoncer; et nous partons de Cannes dans un train d’Allemands et de Russes, direct pour Berlin et Pétersboürg, toutes fourrures dehors, dans le compartiment surchauffé; les hivernants emportent des brassées de fleurs, qui luttent avec l’odeur aigre de la salade remuée dans l’office du dining-car.
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Marseille. — Je ne l’ai jamais vue que par le troid, poudreuse, contractée sous les apparences d’une photographie en couleurs. Vers Lestaque, c’est, à perte de vue, comme des fortifications de marbre rose; étang de Berre, la Crau, désert caillouteux ; le long des cyprès inclinés par le vent, quelques paysans sous leur peau de bique font le gros dos au vent déchaîné. L’horizon s’agrandit, l’œil ne connaît plus d’obstacle, le gris atmosphérique, qui établit les distances, est balayé : il me semble être à l’intérieur d’une immense pierre précieuse, magnifiante comme une loupe. Une plénitude d’impression. Claude Lorrain. Couleur, formes, détails, quoique précis, se fondent en un reposant ensemble eurythmique.
Les cyprès de la plaine Arlésienne, rangés, pressés l’un contre l’autre en palissades droites et parallèles, au-dessus des cultures maraîchères, ces noirs arbres utilitaires, seront les derniers, sur notre route, des parents éloignés des aristocrates italiens.
Notre Rome, Avignon. — Dès la gare franchie, en 'attendant de monter dans l'omnibus de l’hôtel, la bise glaciale nous flagelle. Petite ville, la préfecture d’un département de France. La rue de la République avec ses cafés, ses pharmacies et ses « Galeries parisiennes » rompt le charme. Mais, un brusque détour à gauche, et nous nous engageons dans des rues vides, muettes, non changées
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depuis le xvne siècle. Une chaise à porteurs et des perruques pourraient sortir encore des portes cochères armoriées ; l’omnibus passe entre les deux battants d’une grille, vire dans une cour encombrée d’automobiles ; c’est la vieille auberge installée dans l’ancien hôtel de Forbins.
Ici, de même qu’à Rome, les Anglais et les Américains promulguent leurs lois, implantent leurs coutumes ; mais leur ténacité n’a pas encore, Dieu soit loué ! construit des « palaces ». Si on leur doit les bienfaits du net lit de cuivre et de la salle de bains, Avignon, enrichie par leurs visites de curieux, n’a rien perdu de son caractère. Dans le « hall » de « l’Europe » les rocking-chairs bercent de jeunes misses et de lourds touristes d’outre-mer, bâillant à côté de leur thé, ou cherchant des noms amis sur les listes de leur journal, le Herald. Des manteaux, blancs de poussière, des casquettes et des lunettes de chauffeurs jonchent les banquettes, et des mécaniciens discutent avec leur patron l’itinéraire de demain malin, l’heure du départ vers un autre lieu qu’il faudra, par acquit de conscience, avoir visité.
Le jardin des Doms. — Avignon, résidence des Papes 1 et pourquoi pas une fois encore? Le Rhône, plus grandiose que le Tibre, ce soir un lisse miroir où le Ventoux sommé d’une crête neigeuse, reflète le trapèze de sa silhouette, làbas, au delà des plaines fécondes, roule, vide de
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barques, ses flots encore froids des glaciers alpestres. Au pied de la terrasse au cadre de pierre et de ses parterres cerclés de buis, ce fut sans doute la berge où s’amarrèrent les barques qui apportaient du nord l’hommage des fidèles au Saint-Père de la Chrétienté universelle. Des processions s’engageaient sous les arches à créneaux, poternes de l’enceinte fortifiée ; les bannières et les cierges, montant par les ruelles, parvenaient îu faîte de la ville, au Palais féodal et conventuel lont les pierres sont prêtes à redire l’écho des hymnes, des prières et des cloches. La soupe, le tambour et le clairon, les régiments trop longemps casernés dans ce Vatican provençal, ne oeuvent rien contre^ces augustes parois ; si des ourlourous y ont inscrit le nom de leur payse et a date de leur libération, qu’on les efface...