Propos decousus sur l'art
DANS ces notes succinctes, écrites au courant de la plume, selon le vol capricieux de la pensée, mon esprit n'a pas été un instant effleuré par la tentation de faire une dissertation savante.
En parcourant un coin du bocage fleuri, plein d'ombres et de mystérieuses clartés, mon inoffensif dessein fut d'indiquer tel sentier discret ou tel intéressant point de vue aux promeneurs du dimanche qu'attire sans cesse le charme de ces lieux enchanteurs.
Car le nombre des visiteurs grandit de jour en jour; et chacun y va de ses admirations, de ses enthousiasmes, de ses jugements, de ses critiques, de ses théories mêmes, depuis l'appréciation puisée aux sources du plus pur snobisme, jusqu'aux sentences doctrinales de la plus effarante originalité.
C'est que depuis un demi-siècle, les artistes, les peintres surtout, on donné libre cours à toutes les fantaisies, attestant une étonnante fécondité.
A côté de ceux qui processionnent dévotement le long des chemins battus, soucieux seulement d'une certaine correction de métier, combien d'autres se sont lancés dans les extravagances les plus audacieuses, se sont livrés sur les plates-bandes aux gambades les plus folles !... Et le bon
public, aimant les choses de l'art en la simplicité de son cœur, ou avec la coquetterie detre dans le mouvement, assiste intéressé, ravi ou déconcerté, à tous ces beaux feux d'artifice multicolores.
Quelle mine d'observations dans ces propos échangés le long de la cimaise entre gens du monde, artistes ou rapins, bourgeois cossus ou pauvres hères ! On s'exclame, on s'extasie, on se recueille, on s'étonne, et l'on s'indigne ; on y jabote, on
y discourt, on y pontifie et les théories de l'art se font et
se défont, les réputations se fabriquent ou s'écroulent au caprice des langues bavardes.
C'est dans ces propos graves et légers que je voudrais chercher quelque aperçu typique, quelque sujet d'analyse.
Pour faire choix d'un théâtre approprié, il suffira de pénétrer dans une quelconque de nos expositions de peinture.
Hormis l'un ou l'autre détail, la scène et le décor ne varient guère : Salons de printemps éclairés par les grands lanterneaux d'un soleil qui rit à la vie — Salons d'automne sous un ciel rêveur — Froides salles de musées impassibles à travers les âges — Intimes « salonnets » tout imprégnés de
chaudes lumières Le long des murs, la série ininterrompue
des toiles encadrées, immenses ou minuscules, modestes ou criardes, se disputant les regards avec de grands gestes, de
petits signes engageants ou des attitudes de séduction Et
sur les planches, le va-et-vient des acteurs de premiers rôles, et des figurants de tous les âges, de toutes les classes, de toutes les opinions
Les pieds glissent comme à la danse; les regards voltigent
et se posent à la façon des papillons, tandis que les lèvres en disent plus qu'on ne peut en écouter
A l'avant-scène se distingue tout de suite une très élégante personne, ajustée par le premier faiseur, entourée d'une cour assidue et prévenante
Depuis quelques instants, elle est en arrêt devant un tableau qu'elle contemple avec admiration, et sa curiosité doit être vive, car elle s'est armée de son face-à-main.
— Eh bien, dit-elle, en prenant un peu de recul, c'est tout bonnement exquis ! quelle simplicité et quelle distinction dans la pose ! quel chic dans la toilette ! quel goût dans la disposition des accessoires ! Il n'y a rien de trop, rien qui manque; c'est juste ce qu'il faut !.... Et puis, voyez ce regard, ce sourire.... Si j'étais un homme, je m'affolerais de ce minois.... Dans tous les cas, je donnerais gros pour connaître l'adresse de sa modiste..... Avouez, mon cher vicomte, ajouta-elle en se retournant vers son plus proche voisin, que c'est une des pages les plus délicieuses du Salon.
— Je suis un peu embarrassé, Madame, pour apprécier en ce moment cette touchante apparition, car je dois confesser que vous lui faites tort...
— Je vous en prie ! Je ne vous ai pas demandé un
compliment, mais une appréciation sincère Reconnaissez
que cette œuvre vous réconcilie avec le peintre.
— Je dois convenir, en vérité, qu'il y a quelque chose de gracieux dans cette composition, mais la ligne est un peu flottante, la touche est timide, et la couleur ne vibre pas et
puis, je me demande depuis un instant d'où vient la lumière
je ne m'explique pas l'éclairage du sujet.
— Ah ! voilà bien vos éternelles critiques de magister ! Vous exigez du peintre qu'il vous dise dans son tableau que du côté gauche, en dehors du cadre, il y a une croisée de deux mètres cinquante de haut et de un mètre trente-cinq de
large éclairant en biais l'appartement Eh ! que m'importe
d'où vient la lumière !... cet être ravissant est tout en clarté; ses yeux sont des étoiles, sa coiffure une auréole, et son corps
un tiède rayon de soleil Et vous vous plaignez que le trait
soit sans énergie, et la couleur exempte de ces horribles empâtements alourdissant la toile et meurtrissant toute délicatesse Je le gagerais, mon cher vicomte, vous allez vous
pâmer tout à l'heure devant cette vieille mendiante informe, parce que, à la place des yeux, il y a deux trous noirs, parce que son visage n'est qu'une grimace et son corps une contorsion, son vêtement de sordides haillons. Ah ! oui, la ligne est ferme, la pâte est rocailleuse, et la lumière pénètre comme un voleur par une lucarne ; dès lors, c'est, sans conteste, une œuvre d'art ! Et c'est vous, vous l'arbitre des élégances mondaines, qui vous faites le champion de la laideur et de la vulgarité ! Cela dépasse mon entendement.
Savez- vous que ce n'est pas très flatteur pour toutes les belles dames dont vous êtes la coqueluche !
— Au contraire, chère Madame, j'ai tant d'admiration pour ces ravissantes créatures, alertes ou langoureuses, spirituelles ou sentimentales, mais vivantes et remuantes, que je finis par détester leurs insipides portraits, tandis que je prends intérêt à l'image de la vieille sorcière, sans doute parce que je ne fréquente pas dans ses salons.
— Vous êtes un impertinent et un insupportable contradicteur... Venez m'offrir une tasse de thé, ça dissipera vos cauchemars.
□ oa
Mais voici venir un grand jeune homme pâle, aux traits minces, aux mèches flottantes, l'œil enfoncé dans l'orbite et les lèvres incolores ; il s'appuie amicalement sur l'épaule de son compagnon. Il déambule comme une ombre, et la voix dont il parle est blanche.
— Crois-tu, commence-t-il, que cet étalage de couleurs m'horripile et me fatigue ! Ce bariolage carnavalesque de vermillon, de cobalt, d'émeraude, de violet et d'orange me donne sur les nerfs ; mon œil en souffre, comme mon oreille d'une barbare cacophonie. J'ai l'impression d'être à la halle aux criées ou dans un meeting anarchiste. Ce n'est que vociférations, invectives, interpellations bruyantes ! Même ceux dont la voix est naturellement plus douce élèvent le ton pour se faire entendre. La simple et pure chanson de l'artiste est étouffée dans ce vacarme. L'Art se passe de toute cette mise en scène ; il n'a que faire de cette débauche de colorations !
— Tu oublies, cher ami, risque timidement son compagnon, que nous sommes dans un Salon de peinture.
— C'est précisément le malheur ! Les peintres d'aujourd'hui, comme aussi, avec moins d'aberration, ceux d'autrefois, ont méconnu la mission supérieure de l'Art. Le mauvais goût est le partage de la foule, même de ceux qui se disent l'élite. Au lieu de les tirer tous de leur ornière, de les élever petit à petit vers la sobre beauté, les artistes se sont ingéniés à exciter
les passions malsaines de la couleur, des oppositions, des contrastes, des mascarades, des mélodrames, exagérant outrageusement les teintes en maquillant la nature. Ils ont traité le public innocent comme les trafiquants des colonies traitent les indigènes, en leur offrant des verroteries éclatantes sans aucune valeur, parce que le clinquant est le faible du sauvage, comme il est encore le faible de ces prétendus civilisés qui nous entourent.
— Mon vieux, risque le camarade un peu abasourdi, tu exagères ; où veux-tu en venir ?
— Je veux en venir, reprend 1 ephèbe avec un peu d'émotion dans la gorge, à te convaincre que la couleur est un instrument de perdition pour le peintre.
— Ah par exemple ! tu te paies ma tête !
— Tu vas me comprendre. Quand j'étais gamin et que j'avais été bien sage, le bon saint Nicolas m'apportait chaque année de gentils petits cahiers avec de charmantes images. C'étaient des bergères et des moutons, des chats, des poules et des canards, des dragons du Roi et des pioupious, le petit Poucet et l'Ogre. Toutes ces figures étaient simplement dessinées au trait et j'avais pour mission délicate de les parer des plus belles couleurs. Je m'y appliquais de mon mieux, et je ne réussissais pas trop mal, car au jour de ma visite chez mon parrain, on lui exhibait mes travaux qui faisaient son admiration. Il me comparait en souriant à Rubens et à Velasquez ; puis, après m 'avoir glissé une pièce blanche dans la main, il me disait plus sérieusement : « Tu as des dispositions, mon petit ; il faut continuer. » Mais quand je fus plus grand, je retrouvai, un jour, au fond d'un tiroir, quelques-uns de ces petits albums. En les ouvrant, je fus pris d'une étrange confu-
sion et d'un sentiment de tristesse. Une idée torturante me martelait le cerveau : comment avais- je eu la naïveté et le mauvais goût de barbouiller ces jolis dessins sous prétexte de les embellir ! Ce n'était pas, à vrai dire, des merveilles d'art ; ils étaient seulement justes et harmonieux ; j'en avais fait des images vulgaires, sans équilibre et sans charme. A partir de ce moment, je me brouillai avec les couleurs et m'enracinai de plus en plus dans la foi que les teintes n'étaient qu'un expédient pour cacher les faiblesses et l'impuissance de l'artiste, ou un moyen, commode mais indigne, de flatter les goûts sauvages de tous ces grands enfants passionnés d'oripeaux et de réclames lumineuses.
Le partner du sombre jeune homme résistait toujours...
— Vois pourtant, dit-il, en lui désignant une grande toile éblouissante de clarté, vois ce coucher de soleil sur la mer ; pourrait-on obtenir cet effet sans couleur ?
— Ah ! oui, dit l'autre, c'est un bel étalage d'une riche palette, et une recommandation pour le marchand de tubes : il en a fallu certainement de la couleur, et beaucoup, pour faire ça ; mais ça, c'est précisément à la portée de tout le monde. Si tu veux venir un de ces jours à mon atelier avec ta boîte, je t'apprendrai en deux séances à faire de ces machines-là : il suffit d'être hardi de brosse, en laissant libre carrière à sa fantaisie ; mais quand il s'agira de rendre, un simple crayon à la main, l'atmosphère fuyante d'un jour qui s'endort, après six mois, après un an, tu donneras ta langue aux chiens.
C'est que l'un est jeu d'enfant et l'autre travail d'artiste. La beauté de la ligne et des formes, le fondu des transitions, comme la force du trait, l'émotion, la fantaisie, le
pittoresque, la puissance du rendu, le caractère de la composition, tout cela peut s'obtenir sans le concours de brutales ou fades enluminures ; mais il faut, pour y parvenir, une main experte, guidée par un sentiment raffiné d'esthétique. Aussi, plus l'effet obtenu sera grand avec des moyens d'exécution simples, plus le dessinateur s'élèvera dans les régions supérieures de l'Art ; mais par contre, plus il emploiera d'artifices de coloration pour arriver au résultat médiocre, plus il restera terre à terre. Pour les yeux délicats, la moindre petite estampe bien venue est d'un mérite très supérieur à n'importe quel rutilant badigeonnage.
— De sorte que tu jettes, comme cela, d'un seul coup d'épaule, par-dessus bord tous les coloristes passés, présents et futurs, même notre magnifique Pierre-Paul Rubens, reprit l'interlocuteur avec un air de défi.
L'autre continua :
— Rubens restera toujours un magistral artiste, parce que, indépendamment de la couleur, il avait la maîtrise de tous ses instruments d'expression : l'imagination, la composition, la compréhension du mouvement et de la vie, la majesté du trait, la vision des reliefs et des effets de la lumière. On peut décolorer ses toiles, elles resteront des chefs-d'œuvre. Mais Rubens a aussi sacrifié à son temps, au goût fastueux des grands et de la foule, à cet étalage de richesses et de vie débordante dont la cour des princes lui offrait le spectacle. S'il faut néanmoins te dire toute ma pensée, je préfère à ses colossales exhibitions qui ont fait sa renommée, ses admirables croquis et ses sanguines qui dorment dans la gloire obscure des cartons. Et puis, je me permettrai d'évoquer à ses côtés cet autre génie de la peinture moins tapageur, Rembrandt, l'incomparable
Rembrandt. Celui-ci a marqué dans ses œuvres l'indifférence, j'allais dire le mépris de la couleur. Il s'est servi pour peindre de pâte à base d'huile, mais il n'a jamais cherché à faire chatoyer sur sa palette les teintes somptueuses et bigarrées, se contentant de juxtaposer les valeurs nécessaires échauffées d'ocre et de terre brûlée pour faire jouer, en prestigieux magicien, la lumière dans toutes ses toiles. Et pourtant, il s'en dégage des impressions profondes qui attirent et retiennent...
Ici, rien ne me retient. N'as-tu pas encore soupé de cette salade russe ? Viens te reposer les yeux dans le hall des sculptures, les nymphes n'y sont pas badigeonnées de couleurs de pêche avec des reflets verdâtres ou violacés, elles n'y sont pas drapées de pourpoints cerise ornés de boutons d'or. C'est un art qui se respecte.
Sur un pouf en velours cramoisi, à l'ombre d'un palmier, s'entretiennent avec animation une jeune fille aux regards clairs et un bel officier dont le teint basané indique la vie en plein air sous le chaud soleil des régions équatoriales.
— Nous avez-vous rapporté quelques croquis de votre expédition lointaine ?
— Hélas ! non; je m'étais armé de deux albums de poche, mais j'y ai consigné plus de notes que d'esquisses.
— C'est dommage ! car vous aviez un sérieux talent d'impressionniste. Le meilleur ami de mon père, dont plusieurs œuvres sont au Musée, lui disait souvent en parlant de vous :
Ce garçon a un œil étonnant; avec un peu de pratique, il ferait des merveilles.
— C'est vrai ! les spectacles de la grande nature m'ont toujours vivement impressionné, et j'ai cent fois regretté, ici comme au pays sauvage, de n'avoir point mes pinceaux et un bout de carton pour y fixer en quelques larges traits les visions qui m'emplissaient les yeux.
— Avez-vous remarqué, dans ce Salon, des choses qui vous ont empoigné ?
— Je n'ai fait que le parcourir ; à part l'un ou l'autre morceau un peu vivant, un peu senti, je n'ai rien vu de très remarquable.
— Il y a pourtant des œuvres de maîtres et de jeunes gloires naissantes.
— Sans doute, j'y vois des talents, de corrects talents ; j'y vois des métiers de premier ordre ; mais tout cela me semble si convenu, si apprêté ! Combien de ces tableaux ont été entrepris et achevés sous le coup de l'émotion, dans le feu de l'admiration qui absorbe toutes les facultés ! Voyez cette clairière : elle est parfaite, tellement parfaite que rien n'y manque ; les avant-plans sont en valeur, les horizons se perdent dans la brume, le sentier s'y amorce à la place voulue; j'y reconnais sur les côtés des bouleaux roses et des pins bleus, le tronc verdâtre d'un chêne et une herbe tendre ; il y a même un gentil petit chevreuil humant l'air, aux écoutes, qui est venu poser fort à propos, sans se faire prier... Mais comme c'est froid ! comme c'est arrangé ! Je n'y sens vibrer aucune âme.
— Vous préférez peut-être son voisin ? C'est d'un impressionniste.
— Son voisin? Le grand carré papillotant, jaune, rose et bleu ?... Mais qu'est-ce que c'est ? Une nature-morte ?
— Oh ! non. Le catalogue indique : Champ de blé sous le soleil de midi.
— Vous êtes sûre ?... C'est vrai, vous avez raison. Voilà même, je crois, des gerbes dressées. Je vous remercie de votre initiation; j'avais pris ça pour des bottes d'asperges posées sur des pelures d'oranges et des bâtons de vermicelle. Pour de l'impressionnisme, c'est de l'impressionnisme ! Je soupçonne le peintre de s'être surexcité dans son atelier et d'avoir attaqué son morceau avec une belle furia. Je le vois même s 'épongeant le front aux ardeurs de son soleil de midi, mais je pense qu'il sera seul à s'échauffer devant sa toile et que son impressionnisme n'impressionnera personne.
— Et parmi les scènes de genre, il n'y a rien qui vous dise quelque chose ?
— Je les ai toutes en horreur. C'est le mode le plus conventionnel, le plus théâtral, le plus faux qui existe. Ce sont des acteurs dans un décor qui prennent des poses arrangées avec des gestes réglés. Ah ! certes, ce sont de jolis thèmes à la virtuosité, et je comprends que les peintres les plus habiles s'y consacrent avec délices... Et puis, ça se vend bien pour les musées et les salons d'amateurs ; on en a pour son argent... La lecture du testament... Le dernier billet... Les adieux du marin... il y a là-dedans tout un drame, tout un roman, toute une idylle qui s'achèvent, et le public aime ça. On dévisage les personnages, on sonde leur émoi, on mesure leur douleur à leurs gestes, aux plis de leurs lèvres, à l'égarement de leurs yeux. Est-ce de l'art ? Assurément c'est de l'art, de l'art dramatique et de la symphonie d'atelier. Mais je ne sais pas
me convaincre que c'est de l'art au sens intime et profond du mot. Il y manque ce brasier intérieur qui consume l'âme et l'exalte, se répandant au dehors en un rayonnement lumineux, éclairant la vision, réchauffant la main jusqu'au moment où l'image prendra son expression adéquate. L'œuvre obtenue dans cet enthousiasme ne sera peut-être pas sans défaut et sans lacune ; elle sera du moins une émanation spontanée et vivante du cerveau et, à ce titre, une pure et sincère manifestation d'art.
— Je suppose que vous êtes moins sévère pour le portrait. Il y en a de ravissants dans tous les genres : la miniature, le pastel, la pointe sèche... Il a quelque chose de plus personnel, de plus vrai, de plus intime que tous les autres genres.
— Vous le dites très bien, ma cousine : le portrait offre un intérêt personnel et familial, et pour cette raison, je me fais un devoir de lui présenter mes hommages ; mais au point de vue de l'expression artistique, ce n'est pas le genre supérieur. D'abord, il coupe les ailes à l'artiste, à son imagination, à sa fantaisie. On le met en cage, le pauvre homme, — je veux dire devant son modèle, — et on lui impose des impressions sur commande... Ce n'est déjà pas beaucoup du domaine de l'inspiration. Ensuite, on exige de l'interprète d'exprimer en une langue universelle ce que chacun dit dans son idiome. Personne ne partage la même opinion sur le chapitre de la ressemblance, et vous voulez que l'artiste renouvelle le miracle des langues en exécutant une figure ressemblante aux yeux de tous ! Ce n'est pas assez : la jolie frimousse ou le distingué visage que vous lui confiez a la mobilité de tout ce qui vit, de tout ce qui pense, de tout ce qui ressent. Ces yeux, ces narines, ces lèvres s'éclairent et s'animent des incessantes vibrations de l'âme... et vous demandez à votre artiste d'immobiliser tout
cela, de le figer pour la postérité, en lui laissant l'impression de la vie ! N'est-ce pas, vraiment, trop exiger de son talent ?
— Il y a pourtant d'excellents portraits.
— Il y a, dans ce genre, d'excellentes peintures ; il y a peu de bons portraits, même en photographie. Tenez ! vous connaissez la galerie des aïeux qui ornent les salons de mes parents; ces toiles sont l'œuvre de peintres renommés. Eh bien, je ne sais pas les regarder sans rire.
— Il me semble, mon lieutenant, que vous manquez d'égards à vos ancêtres !
— Croyez bien, ma chère cousine, que je ne permettrais à personne de leur manquer de respect ; mais, entre nous, leur attitude est si compassée, leur moue ou leur sourire si imperturbablement les mêmes depuis des années et des années, que je suis parfois tenté de leur retourner charitablement la face contre le mur en leur disant : « Voyons, dégourdissez-vous un peu ; vous avez assez posé !... » Que vaut la ressemblance ? Je n'en sais rien ; pourtant, je puis vous dire que ma grand 'mère, dont la marotte était de se faire peindre, nous a laissé d'elle cinq portraits proprement brossés qui n'ont pas même entre eux un petit air de famille ! Vous vous en étonnez ? Bien à tort ; Madame Vigée-Lebrun, qui n'est pas la première venue dans le genre et qui connaissait apparemment son visage de coquette, s'est représentée plusieurs fois en des costumes et des attitudes variés; ce sont autant de jolies femmes... différentes.
Non, croyez-moi, ma cousine : la seule peinture qui laisse à l'artiste toute l'expression spontanée de son âme en respectant la fidélité du modèle inspirateur, c'est la reproduction des beaux spectacles de la nature, dépouillés d'inutiles détails
qui les vulgarisent et en atténuent la simple grandeur. Une large synthèse avec les colorations justes et la manifestation poignante de lemotion ressentie, voilà le chef-d'œuvre de l'Art !
— Je vois, mon cher cousin, que vous n'avez rien perdu de votre fougue. Votre âme est celle du cavalier ardent stimulant le galop de sa monture à travers la plaine, à l'assaut de la colline ou dans le ravin désert, auréolé de soleil ou de lune... A bientôt...
— Eh bien , cher maître, vous êtes satisfait de cette exposition ? Il me semble que vous trônez en bonne place !
L'interpellateur s'adressait à un petit homme exubérant et râblé, le poil roux, la chair haute de ton, l'œil vif, les sourcils effacés.
— Monsieur le Sénateur, je n'ai pas à me plaindre ; mes tableaux font tache lumineuse parmi les autres.
— Voulez-vous me faire les honneurs de vos chefsd'œuvre ?
— Oh ! Monsieur le Sénateur des chefs-d'œuvre ! Je
n'ai pas cette vanité; j'ai seulement la prétention d'être vrai, d'être sincère, d'avoir fait litière de toutes ces contraintes qui sont des chaînes d'esclavage, de ces poncifs qui tuent la sensation et vilipendent la nature ; je suis un fidèle servant de la couleur, parce que la couleur c'est la lumière, et la lumière c'est la vie. Tout rayon lumineux est un arc-en-ciel et le moindre fétu de paille, la plus petite goutte de rosée en sont les étincelants miroirs. La plante meurt sans soleil, comme l'âme s'étiole dans la nuit. Le plus pénible supplice pour
l'homme est l'obscur cachot, parce qu'il lui manque, là, ces deux éléments essentiels de vitalité : le jour et l'indépendance. La grande erreur de toutes les écoles est d'avoir travaillé avec des raisonnements plus qu'avec les yeux ; d'avoir analysé les choses avant de les reproduire. Chacun se livre à un travail de décomposition et de recomposition, peut-être très savant ou bêtement instinctif, mais qui n'a rien de commun avec la vision élémentaire de l'œil. La rétine est simplement frappée par un ensemble de tonalités ; rien de plus ; et c'est l'ensemble de ces tonalités que l'artiste doit chercher à rendre. Le raisonnement par déduction me fait dire : ceci est un arbre, une vache, un être humain; tandis que mon œil n'enregistre sur son écran que des teintes et des valeurs. Si ma main est assez experte pour transposer sur la toile ces teintes et ces valeurs, j'ai fait œuvre vraie, sincère, honnête; tout le reste n'est que procédé, artifice, mensonge ! Croyez-vous que l'appareil photographique, au moment où l'on ouvre l'objectif, se dit : Ah ! ah ! je vais saisir un arbre, une vache, un personnage ? Pas du tout ! il enregistre sans façon les valeurs qui ont frappé son œil de verre et sa membrane sensible. Ce n'est pas que je confonde la machine avec l'appareil humain; celle-là est un mécanisme travaillant à l'instar de ces merveilleux outils qui remplacent dans l'industrie le travail manuel ; celui-ci est un ensemble d'organes vivants agissant selon les lois physiologiques. A cause de cette différence essentielle, le photographe ne sera jamais qu'un adroit mécanicien dont le sentiment esthétique ne peut s'exercer qu'avant ou après l'opération créatrice; tandis que le peintre reste un artiste dans toutes les phases de son activité. Je reproche seulement à tous les interprètes de la nature de faire intervenir dans
leurs ouvrages des facultés qui sont le propre de la science et de la littérature : l'entendement et l'imagination, au lieu de ne laisser agir dans toute leur puissance que les facultés sensitives.
L'ingéniosité humaine a inventé le trait, le contour ; ils n'existent pas dans la nature. Nos ancêtres des cavernes y ont eu recours, parce qu'ils ne possédaient pas d'autres moyens d'expression; on a récemment découvert, dans des grottes obscures, des figurations d'animaux tracées sur la pierre avec une ocre rouge ; elles représentaient des buffles et des hippopotames avec des pieds de biche. Ce n'est pas là que j'irai chercher mes modèles. Les Egyptiens en ont été réduits, eux aussi, à ces procédés artificiels. Rubens lui-même, le chantre magnifique de la couleur et de la vie, Rubens, il est vrai, en a fait usage; il a dessiné ses admirables compositions avant de les peindre; mais Rubens a dû sacrifier aux erreurs de son temps; il a fait, par nécessité, de l'art décoratif; il paraissait déjà aux yeux de ses contemporains tellement révolutionnaire, qu'il n'eût pas osé aller plus loin dans la réalisation de son idéal.
Le noir et le blanc sont aussi des inventions de l'homme; ils n'existent pas dans la nature; il n'y a que des couleurs. Tous les débutants font des ombres noires ou grises ; c'est un défaut d'observation et d'acuité de vue ; les ombres sont bleues, violettes, vertes Et quant à ces malheureux incurables qui recourent à la grisaille, au crayon ou à l'encre de Chine pour réaliser leurs visions, ils sont plus à plaindre qu'à blâmer : ils ont des yeux pour ne point voir, ou ils se méfient tellement des fausses notes qu'ils jouent tout dans le même ton!
Je ne sais pas, Monsieur le Sénateur, si je ne vous fatigue
pas avec mon exposé, mais je le croyais utile pour dissiper certaines préventions contre la peinture coloro-réaliste.
— Au contraire, cher maître, vous m'intéressez beaucoup... Voici, je pense, un de vos tableaux ?
— Parfaitement, vous l'avez distingué ; il tranche sur tous les autres... Eh bien, qu'en dites-vous ?
— Vous savez, je ne suis pas très connaisseur ; et puis, comme vous le proclamiez justement, nous sommes un peu trop imbus des anciennes écoles... Cela me paraît très lumineux, très chatoyant, très animé; il y a là, au centre, un
heureux agencement de tonalités vives ; et en y regardant
de loin, on croit voir apparaître de gentils farfadets cueillant des nénuphars.
— Bravo ! c'est à peu près ça ; vous avez des dispositions à voir; le sujet m'a été inspiré par mes jeunes enfants jouant sur une pelouse avec une petite chèvre; quand on a la chèvre sous la main, on s'aperçoit qu'elle a quatre pattes, une tête avec des cornes naissantes et, au bout de l'échiné, une mignonne houppette ; mais, à distance, elle ne marque pas ses origines animales, elle forme tache lumineuse.
— L'effet est vraiment heureux ; il me paraît néanmoins que la méthode ne doit pas se prêter à tous les genres... le portrait, par exemple...
— Ah ! je vous demande bien pardon ! Du moment que j'apprécie exactement les couleurs et les valeurs, qu'importe l'objet à reproduire : paysage ou marine, intérieur ou figure, il sortira de mon pinceau en toute vérité.... D'ailleurs, la preuve est là... Voici votre serviteur qui vous présente ses respects.
— C'est votre portrait, ça ?.,. Attendez, je crois que je suis
trop rapproché... Parole d'honneur ! à travers cette broussaille de jaune, de rouge et d'indigo, je retrouve certainement quelque chose de votre aspect... C'est étonnant.
— Parbleu ! je vous garantis qu'on ne le prendra pas pour votre photographie ni pour celle de la petite dame qui est en train de le contempler avec un peu de surprise.
— C'est très intéressant ; mais je crois, tout de même, que ni la petite dame ni aucune autre n'iront frapper à la porte de votre atelier pour demander à poser devant votre chevalet... Ce n'est pas assez flatteur...
— Que le Ciel m'en préserve ! Les femmes ne sont que dissimulation et stratagème ; elles entraînent l'artiste à sa perdition...
— Oh ! cher maître, je ne vous croyais pas si misogyne !
— Monsieur le Sénateur, encore un mot : puis-je espérer que vous voudrez bien glisser une parole bienveillante à l'oreille de Monsieur le Ministre des Beaux-Arts ?
— Comment donc ! Vous pouvez compter sur moi, cher maître.
— Ah ! Monsieur l'Abbé, je ne m'attendais pas au plaisir de vous rencontrer en ces lieux !
— Oh ! cher Monsieur, j'en éprouve moi-même un peu de confusion ; j'ai néanmoins de bonnes excuses. Je fais partie, comme vous savez, de la classe des inscriptions et belles-lettres; je ne suis jamais resté complètement étranger aux choses de l'Art, et l'on m'avait signalé un jeune peintre dont les tentatives de restauration d'art religieux n'étaient pas sans mérite.
— Je comprends, Monsieur l'Abbé, que vous soyez un peu offusqué par tant d'académies...
— De grâce! ne faites pas cette injure à l'Académie ; dites plutôt ces immodestes nudités. Je comprends très bien que les artistes doivent étudier la structure corporelle pour camper exactement leurs personnages, à condition que ça reste travail d'atelier. Les médecins doivent aussi étudier le corps humain ; font-ils leurs démonstrations et leurs opérations chirurgicales au théâtre ou sur la place du Marché ? Il est de bonne hygiène de prendre des bains, mais il ne serait pas de bon goût ni du goût de la police de choisir pour baignoires les vasques des fontaines publiques ! Jésus a été cloué sur la croix, dépouillé de ses vêtements pour aggraver l'infamie du supplice et 1 enormité de l'holocauste. L'Eglise a conservé pieusement et respectueusement cette image dont la contemplation ne peut qu'exciter dans les âmes les plus purs sentiments de douleur, de repentir et du devoir. Mais regardez... ou plutôt ne regardez pas cet étalage d'indécences : ce ne sont que de criminelles provocations à la volupté ; non seulement elles outragent les yeux innocents de la jeunesse, elles constituent encore un grossier manque de respect pour tous ces visiteurs de bonne compagnie. Et ce ne sont pas uniquement ces panneaux licencieux que je condamne ; je critique encore d'autres peintures, y compris ces séduisants tableaux qui sont des manifestations exclusivement sensuelles...
— Oh ! Monsieur l'Abbé, vous me paraissez ici un peu rigoriste ; car si je ne suis pas éloigné de partager votre opinion sur l'inconvenance de certaines exhibitions dans les salons publics, j'admire sans réserve ces jolies choses.
— Entendez-moi bien, cher ami : je les appelle sensuelles
parce qu'elles ne flattent que les yeux et ne provoquent dans l'esprit ni pensées salutaires, ni sentiments élevés. Bien que les siècles les plus resplendissants de la peinture aient puisé leurs inspirations dans le domaine religieux, je ne vais pas jusqu'à prétendre que les peintres et les sculpteurs d'aujourd'hui ne devraient travailler que pour les églises, au service de la religion ; mais serait-ce trop exiger qu'ils missent dans leurs œuvres un peu plus de spiritualité, un peu plus d'idéal, ce quelque chose qui, loin d'inspirer la frivolité, imprègne l'âme d'émotions pures, bonnes et grandes? Je ne partage pas toutes les opinions de Victor Cousin ; il y a néanmoins dans son livre Sur le Vrai* le Beau et le Bien, des idées que nos peintres pourraient méditer avec fruit. Dieu est l'infinie Vérité, l'infinie Beauté, l'infinie Bonté; Il adonné à l'homme, à l'exclusion de tous les autres êtres, la faculté de rechercher le vrai, le beau et le bien, c'est-à-dire de s'approcher de sa suprême perfection. Par la science, l'homme s'approche de la Divinité ; si quelques découvertes positives paraissent, pendant certaines périodes, l'en éloigner, ce n'est qu'imperfection humaine : une autre découverte l'en rapprochera dès le lendemain. Il ne peut d'ailleurs pas en être autrement, parce que toute vérité émane de Dieu et retourne à Dieu.
La pratique du bien nous rapproche aussi de Dieu. Aimer son prochain comme soi-même et Dieu pardessus toute chose, tel est le précepte. Faire le bien pour la récompense est déjà méritoire ; mais faire le bien pour le bien, c'est-à-dire pour Dieu, c'est la perfection.
Ainsi la pratique des Beaux -Arts devrait aussi nous rapprocher de l'infinie perfection. La peinture, la sculpture, la musique, la poésie, l'éloquence sont d'admirables instru-
ments de beauté, à condition qu elles nous élèvent, qu elles nous grandissent spirituellement ; si elles nous rabaissent vers la terre, si elles ne flattent que nos yeux et nos oreilles d'épicuriens, elles manquent leur but, elles faillissent à leur mission divine ! Est-ce là du rigorisme, cher ami ? Mais non, c'est une conception très haute et très fière de l'Art.
— Je n'en disconviens pas, Monsieur l'Abbé ; je prise fort l'élévation et la sérénité de vos vues. Mais pourtant Millet, Meunier et...
— Je vous arrête, car vous me donnez une trop belle occasion de préciser ma pensée. Le tableau de Millet, le plus célèbre, le plus universellement connu, celui qu'on s'est disputé à prix d'or, c'est Y Angélus. Ce n'est peut-être pas, au point de vue technique, son meilleur ouvrage ; d'autres que lui ont fait preuve de plus de maîtrise ; mais il se dégage de cette page un sentiment de pure spiritualité qui en fait le charme pénétrant. Ces deux simples paysans sur la terre ingrate, à la tombée d'un jour sans éclat, redressant l'échiné et joignant les mains d'un geste familier à l'appel lointain d'une petite cloche qui tinte, pour élever, pendant quelques instants, leur âme naïve vers la Divinité, est du plus saisissant effet. C'est un émotionnant contraste entre la misère humaine et la mystérieuse destinée qui l'appelle d'en haut.
Quant à Meunier, ce n'était pas, je pense, un calotin fort dévot : il a su comprendre et interpréter la noblesse du geste de travail, l'harmonie de l'effort musculaire méritoire. L'Eglise a, de tout temps, cherché à relever la dignité du travail manuel ; elle donne en modèle le charpentier de Nazareth, et elle enseigne que l'ouvrage offert en expiation est aussi une prière. Meunier, sans y prendre garde, par inspiration instinctive et
par génie inné, apporte à cette conception sa magnifique collaboration.
Vous voyez, je ne suis pas exclusif ; je le suis si peu que j'admire même certains petits tableaux satiriques du peintre contemporain Guillaume, parce qu'il y tourne en dérision avec beaucoup d'esprit la vanité de ces snobs qui s'affublent des titres de noblesse d'amateurs d'art... Je vous le dis, en vérité, mon cher Monsieur : le talent et le génie sont des dons de Dieu ; mais l'homme ayant en partage le libre arbitre, il y a de par le monde de bons et de mauvais génies. L'art qui élève l'âme est glorieux ; celui qui l'abaisse déchoit. Et maintenant, il ne me reste qu'à m'excuser d'avoir interrompu votre promenade, en vous imposant mon petit sermon dans cette enceinte si peu accoutumée à les entendre.
— Au contraire, Monsieur l'Abbé, je vous en remercie, vous m'avez fort intéressé et je regrette de devoir si hâtivement couper court à cet entretien.
— Eh bien, si je ne vous ai pas trop ennuyé, faitesmoi le plaisir de venir, un de ces soirs, charmer ma solitude ; je vous montrerai ma collection de vieilles gravures et d'anciens missels enluminés... Je crois qu'il me reste encore bien quelques médiocres cigares.
A pas mesurés et discrets arpente le grand hall, de long en large, un petit homme au corps droit, sanglé d'un vêtement correct et suranné, le visage rasé de frais, orné de lunettes d'or et du cadre argenté de la chevelure débordant sous le feutre dans la nuque et sur les tempes ; à sa boutonnière
une très petite rosette fait un point d'éclat. C'est, sans doute, un archiviste ou un conservateur de musée.
Son interlocuteur d'occasion, de plus haute taille et d'âge moins mûr, l'écoute avec une attention respectueuse, mais sourit quelquefois de ses boutades et de ses doctrines sévères...
— Je ne suis ici, déclare-t-il, que par devoir ; les manifestations de la peinture moderne n'ont rien d'attrayant pour moi ; j'ai beau m'efforcer de les comprendre, je n'y parviens pas... On s'est tellement émancipé des règles des grandes écoles qui ont fait la gloire du passé et qui font encore l'inestimable prix de nos musées ! On a tellement rompu en visière avec toutes les saines notions des Beaux- Arts !... Je me sens comme un étranger dans cette cohue débridée d'artistes, qui sont pourtant mes compatriotes et mes contemporains !
Autrefois, les artistes constituaient une élite, j'allais dire une aristocratie ; ils devaient peiner dur pendant des années pour acquérir l'expérience de leur art, et ils ne se risquaient au grand air qu'après avoir atteint la maîtrise. Ils pouvaient au moins exhiber, avec leurs œuvres, leurs parchemins. Ceux qui les avaient précédés dans la carrière leur en donnaient d'ailleurs le salutaire exemple. Le moine n'était admis à décorer le temple qu'après avoir ouvré longtemps dans la cellule ; l'artisan devenu décorateur n'était reçu dans les palais et les églises qu'après avoir fait ses preuves. J'ai même connu le temps, pas très lointain, où fonctionnait consciencieusement une commission d'agréation des tableaux dans les expositions ; tout ce qui passait n'était pas chef-d'œuvre, mais il y avait toujours au moins le cachet d'un talent éprouvé. Aujourd'hui, sous prétexte d'originalité, de fantaisie, ou grâce à des protections, le premier rapin venu peut pénétrer. Ce n'est
plus ici le temple des arts : c'est le bazar à l'entrée libre, la foire aux camelotes ! L'artiste soucieux de son œuvre, qui apporte quelque conscience à la préparation, à la mise en page, à la composition, à la correcte exécution de son tableau, est submergé par la marée montante des médiocrités, par le débordement des extravagances. Puisque l'entrée est libre, et qu'une fois entré il faut à tout prix attirer l'attention, tous les moyens de réclame sont bons, jusqu'à la parade grotesque des tréteaux: il y a toujours assez de badauds pour applaudir !
Peine perdue que le travail serré du dessin ; peine perdue que la recherche des belles et justes combinaisons de couleurs ; peine perdue que l'échafaudage équilibré d'une heureuse composition ; peine perdue que l'expression sincère de vérité, sans truc, sans apprêt, sans chiqué ! Meissonier lui-même passerait inaperçu !
Et pour justifier cette anarchie, on a imaginé de nouvelles théories de l'Art : L'Art, c'est le cri spontané du cœur ; c'est l'explosion d'un sentiment ; c'est la manifestation originale d'une vision ; c'est la mise en relief d'une fantaisie !... On ne demande rien de plus. Et vous voyez le parti que vont tirer les innombrables apôtres de cette funeste doctrine ! Peindre avec justesse et correction? Ah non! c'est pompier cela!... L'idole de ce nouveau culte c'est l'originalité ; et chacun se fabrique sa grande ou sa petite idole à sa guise... Mais n'est-ce donc pas l'originalité qui distingue l'artiste du vulgaire? Et chacun alors veut être original, plus original que son voisin, original jusqu'à l'excentricité.
Et voilà, Monsieur, pourquoi il y a des peintres qui voient tout en violet, d'autres tout en bleu ou tout en vert ; il y en a qui voient de la lumière partout, même dans la cave, et
d'autres qui grelottent en plein soleil ; il y en a qui étalent l'océan comme une prairie, et la prairie comme un tapis de Smyrne ; il y en a qui peignent un ermite couvert de confetti, et une innocente jeune fille comme un polichinelle en goguette ! Eh bien, mon cher Docteur, voulez-vous me consentir un plaisir ? faites passer tous ces bonshommes à votre clinique ophtalmique, et vous vous convaincrez qu'ils ont des yeux comme vous et moi ; et si vous constatez que l'un ou l'autre a la vue basse, vous lui ordonnerez des lunettes comme j'en porte... Quant à moi, si je faisais encore partie de la commission de réception, je dirais à ces originaux : Non, Messieurs, ce n'est pas ici la salle de gymnase où l'on fait des sauts périlleux et des culbutes... retournez à l'école apprendre à faire des jambages et à mettre proprement de la confiture sur votre tartine....
Et le petit homme, d'un geste assuré, tira son lorgnon pour en soumettre les verres à la caresse d'un léger mouchoir de soie.
Voici maintenant une autre chanson, et le premier ténor, ou plus justement le premier baryton qui l'entonne est un grand garçon charpenté, mais tout en os, avec des mains puissantes attachées gauchement à des poignets trop minces, des traits en saillies : grand nez droit, front bossué, pommettes évidentes, bouche fendue sur des dents longues et blanches; l'oreille perçant à jour la crinière retombante, l'œil doux et profond d'une Andalouse. Il a un cercle d'auditeurs et il pérore comme au meeting.
— A l'époque du moyen âge, tout était sous la coupe des monarques et des princes. On ne pouvait exercer un métier
sans l'agrément du souverain et sans faire partie de la confrérie sous le patronage d'un saint. Aussi, il n'y avait pas de peintres indépendants comme il n'y avait pas d'ouvriers libres. L'artiste était au service du grand seigneur ou soumis à la règle comprimante du monastère; il travaillait sur commande sans jamais oser suivre son inspiration ; en avait-il seulement, de l'inspiration, au temps où toutes les forces sociales conspiraient à l'étouffer ! Les œuvres se ressentaient de cette contrainte... Ce sont des saints personnages de légendes qui n'ont rien d'humain, contorsionnés en gestes aussi cassés qu'extatiques, revêtus de manteaux trop lourds pour leurs épaules; ou bien des nobles et des grandes dames, en costume d'apparat éblouissant d'or et de brocards, raides et compassés comme des marionnettes. La Renaissance vint heureusement apporter un peu de vie à ces pantins, mais sans sortir d'un cadre de convention. Jean- Jacques Rousseau prêcha le retour à la nature, et quelques peintres s'y appliquèrent avec un succès plutôt médiocre.
Enfin, l'ère nouvelle se leva, le siècle de l'émancipation artistique et prolétarienne. Quelle magnifique efflorescence de talents ! L'art jaillit de toutes parts en manifestations surprenantes, sans chaîne, sans entrave, renversant les préjugés, bousculant les conventions, prenant d'assaut le Palais des Expositions comme une simple Bastille. Et chacun, dans la plénitude de sa liberté, fort de son talent et conscient de son labeur, vient ici même se soumettre au suffrage universel !
Qui règne maintenant en souverain le long de la cimaise?... Sont-ce les dieux?... Sont-ce les bienheureux?... Sont-ce les rois?... Sont-ce les princes, les grands ou les puissants du monde? Non, camarades, c'est l'ouvrier, le
paysan, le marin, le pêcheur, le gueux, le prolétaire; sa chaumière et son usine; la forêt qui retentit de sa cognée, la campagne où s'exhale sa chanson, la ruelle sombre où s'abrite sa misère, le grand océan qui remplit ses filets ou le guette pour l'engloutir
Voilà les fiers, les sublimes sujets de peintures qui rayonnent aujourd'hui le long des murailles ! Silence à la critique rétrograde ! Place à tous les artisans de la palette ! Honneur au prolétariat vivant et aux chantres enthousiastes de sa vie, de sa détresse, de sa grandeur et de son triomphe !
Ses compagnons levaient déjà les mains pour l'applaudir, lorsqu'il leur imposa silence en les entraînant dans une salle voisine pour leur montrer sa dernière composition. Il les mena à bonne distance et, d'un large geste de sa grande main osseuse, désigna l'œuvre.
C'était un énorme panneau exécuté avec une extraordinaire vigueur. Il donnait d'ensemble l'impression d'une statue équestre une fois et demie grandeur naturelle. Le cavalier était un solide gars de la campagne, vêtu d'un bourgeron et de pantalons de toile, tête nue et nu-pieds, cramponné à l'échiné et à la crinière d'un robuste cheval ardennais ; la bête se cabrait sous l'étreinte, les sabots de derrière enfoncés dans la glaise, les narines rouges et fumantes... ; elle avait quelque chose du Centaure et du dragon. Le tout se détachait en vigueur sur un ciel éclatant de soleil matinal.
La composition était d'une simplicité presque naïve, la peinture était brutale.
C'était sans doute une allégorie ; mais le catalogue ne portait que cette mention : Panneau décoratif pour la nouvelle salle des fêtes de la Maison du Peuple.
Maintenant le peintre se taisait, les bras croisés sur la poitrine, le torse rejeté en arrière et la tête en bataille ; ses compagnons gardaient aussi le silence, les yeux grands ouverts par l'admiration ou 1 etonnement.
Alors, l'un d'entre eux, plus initié peut-être, voulant résumer en une phrase lapidaire le sentiment intime de tous, s'écria brusquement : « Eh bin, mon vieux colomb, y a pas à dire, mais c'est fantastique !... »
Dans l'embrasure d'un portique, le coude appuyé au socle d'une colonne, se tient debout un personnage de taille et d'âge moyens ; son allure n'est pas sans distinction ; le vêtement qu'il porte, aussi bien que la molle coiffure ornant son chef, dénote une certaine recherche, sans corrélation avec le dernier cri de la mode ; il entretient son vis-à-vis d'une voix modulée, en ponctuant chaque proposition des gestes élégants d'une main de prélat.
— Je suis fort aise, lui dit-il, que vous preniez intérêt aux quelques bagatelles de ma composition...
— En toute franchise, je trouve plus d'originalité et de distinction en vos dessins rehaussés de couleurs qu'en beaucoup d'autres grandes toiles.
— J'accepte le compliment, et cependant la recherche de la distinction et de l'originalité ne m'a point guidé ; c'est le style ; mais du style même dérivent naturellement l'originalité et l'élégance.
— Est-ce du modern-style ?
— Le mot est aujourd'hui malsonnant. Ce n'est ni du style moderne, ni du style ancien ; j'emploie le terme dans un sens
spécial. J'entends par là une interprétation esthétique du sujet. A mon sens, où l'interprétation manque, l'art fait défaut ; mais toute interprétation n'est pas digne de considération. Pour vous faire comprendre ma pensée, je me permettrai de recourir à l'aide d'un schéma. Supposez une étoile à quatre branches, comme celle des vents, haut, bas, droite, gauche et centre. Celui qui copie rigoureusement n'interprète pas ; c'est le centre ; son œuvre est juste, mais banale.
Celui qui interprète en dessous de la réalité produit une œuvre inférieure et défectueuse ; c'est le fait des incapables, des débutants.
Celui qui interprète à gauche dévie ; son œuvre est fausse par rapport à l'objet. C'est peut-être bien exécuté, mais inexact.
Celui qui interprète à droite est aussi à côté, mais c'est une transposition ; il joue juste, dans un autre ton ; ainsi font beaucoup de coloristes exécutant en la bémol ce que la nature a écrit en fa.
Celui qui interprète au-dessus, stylise, et son œuvre est esthétique.
On peut classer dans les cinq catégories toutes les productions des arts. Œuvres justes et banales — œuvres inférieures et mauvaises — œuvres fausses — œuvres correspondantes — œuvres supérieures, les seules véritablement esthétiques.
Reproduire la nature telle qu'elle est, ou faussement, ou en transposant, peut être un passe- temps agréable : ce n'est pas une création ; et la reproduction — les moyens étant limités — est inférieure à la réalité.
Je préfère cent fois le soleil, le vrai soleil couchant, à ce simili - crépuscule ; j'aime mieux le torrent bouillonnant que
cette pseudo - cascade, la physionomie de mon ami que sa photo.
— Pourtant, objecte l'interlocuteur, j'éprouve quelque plaisir à contempler ici des aspects de la nature que je ne connaissais pas, des grâces féminines que je n'avais jamais rencontrées, des scènes d'intérieur que je n'avais jamais vues...
— Sans doute, c'est alors d'un intérêt documentaire et de curiosité, ce n'est pas d'un intérêt artistique ; le peintre fait en cela office de cicérone pour le public ; il montre avec quelques explications appropriées les curiosités de l'endroit, les points de vue pittoresques à côté desquels le visiteur inexpérimenté ou étranger risquait de passer sans y prendre garde... il pourrait en faire autant avec de bonnes photographies coloriées.
L'artiste digne de ce nom ne perd pas son temps à mal reproduire les œuvres bien venues de la création ; il innove en interprétant ; il crée, à son tour, en stylisant.
Et ceci, remarquez bien, s'applique à tous les genres de dessins ou de peintures, et conduit par une voie naturelle à l'art décoratif.
— Prétendriez- vous que l'art décoratif est supérieur à l'art pur ?
— Je ne dis pas cela parce que je n'admets pas la distinction. Il faut s'entendre sur les mots. Si vous entendez par les expressions art décoratif l'art appliqué, je vous concéderai que l'art appliqué est un dérivé de l'autre ; mais si vous voulez opposer la peinture en cadre à celle qui concourt à l'ornementation d'un ensemble, la statue sur socle isolé à celle qui entre dans une composition architecturale, je n'y suis plus. Je prétends précisément qu'un des caractères primordiaux de la peinture est d'être ornementale. S'il fallait bannir du domaine
de ce que vous appelez l'art pur tout ce qui n'est pas portatif, il vous faudrait frapper d'un barbare ostracisme les plus grands chefs-d'œuvre de la peinture, depuis la chapelle Sixtine ornée par Michel- Ange, jusqu'au rétable de l'Agneau décoré par Van Eyck.
Il est de l'essence de la peinture d'orner, et ce n'est que par déviation et par des raisons pratiques qu'on a travaillé sur panneaux volants. — Mais ces panneaux peuvent-ils être exposés dans un désert ? — Non, ils doivent figurer dans un milieu. On les a placés dans des cadres pour les isoler, mais l'isolement est insuffisant et ne les empêche pas de se bousculer ici d'une façon fort incongrue, et de se comporter en intrus dans les salons d'amateurs. Un tableau gagne cent pour cent à être vu, non seulement dans son jour, non seulement dans un cadre approprié, mais dans un ensemble avec lequel il s'harmonise. Il ne perdra pas pour cela de son individualité, pas plus qu'une femme exceptionnelle ne perdra de son caractère et de sa grâce dans l'appartement dont elle a ordonné la disposition selon son goût ; au contraire ! C'est pourquoi l'œuvre considérée en soi, et indépendamment du décor auquel elle participe, doit être traitée avec style. L'esthétique exige l'anoblissement des choses par le style, c'est-à-dire par une interprétation purificatrice. C'est une sorte d'idéalisation de la matière qui transporte la reproduction à un degré supérieur.
Cette opération interprétative impose naturellement à l'artiste une analyse judicieuse et une synthèse adroite, soutenue par une juste notion de l'équilibre et un sentiment délicat du goût.
Il ne faut point douter que la composition obtenue par la
mise en action de qualités aussi précieuses soit essentiellement esthétique et agréablement décorative.
C'est ce qui manque à tant de toiles faites à l'emportepièce, ou bien avec un soin méticuleux de copiste, ou simplement avec le parti pris d'une originalité déréglée.
Sans pousser la théorie dans ses extrêmes limites, toutes les écoles de peinture jusqu'aux époques modernes se sont inspirées de ces enseignements. Les gothiques sont des stylistes et des décorateurs ; les œuvres de la Renaissance italienne et flamande n'y échappent pas complètement. Le majestueux Rubens, tout en cherchant la vie et le mouvement, garde un souci constant de l'effet décoratif ; et Rembrandt lui-même, dans la disposition équilibrée de ses figures et la recherche harmonieuse du clair-obscur, a montré qu'il n'en faisait point fi. Cependant que de nos jours, le grand, le noble, le pur artiste Puvis de Chavannes sut en imprégner toute son œuvre marquée déjà de l'immortalité.
— Alors, mon cher Monsieur, vous n'êtes pas éloigné de partager l'opinion de Buffon : le style, c'est l'homme.
— Oui, et je transposerais volontiers la devise en disant : le style, c'est l'artiste.
A l'autre bout du Salon, la conversation bat son plein entre deux amis qu'une assez longue absence avait séparé.
— Tu nous reviens en superbe santé de ton petit tour du monde ; tu ne semblés pas avoir moisi dans quelque coin obscur !
— Oh ! non. J'ai fait un voyage merveilleux qui m'a
dégourdi les membres et rafraîchi les idées, réplique le voyageur, un homme robuste et souple, à la tête léonine. J'ai vu tant de choses admirables que ma faculté d'admiration est presque épuisée.
— Tu regardes de haut notre Salon de peinture !
— Je suis comme nous sommes tous au retour dans le pays d'une excursion sur les montagnes, au bord des lacs... nous jugeons la colline fort petite et la rivière très étroite.
— Tu as visité beaucoup de musées ?
— Des masses.
— Et tes enthousiasmes, où vont-ils ?
— Il est un peu tôt pour le dire : je n'ai pas encore mis de l'ordre dans mes idées. Si je m'en rapporte néanmoins aux impressions les plus vives, je ne te cacherai pas que les œuvres de la Renaissance italienne m'ont laissé les sensations les plus poignantes.
Quelle étonnante vision de puissance ordonnée et de grâce vigoureuse ! Quelle compréhension de la vie, du mouvement corporel ! Quelle synthèse condensée de l'humanité ! Les plus beaux spectacles de la nature s'effacent devant cette apparition formidable de l'être humain ; les hautes cimes, les horizons immenses, les architectures monumentales ne sont que des décors au milieu desquels se meut la toute-puissance de l'homme. Et ce n'est pas ici la profondeur de son esprit, la finesse de ses sentiments, l'élévation de son âme qui sont en jeu ; ce sont les images de l'être physique dans ce qu'il a de plus imposant, animé de la flamme intérieure de la vie. Certes, beaucoup de peintres se sont attachés à l'expression de pensées profondes ou sereines, mais cette expression même résulte plus de l'attitude et du mouvement corporels que de la
physionomie ; elle s'en dégage comme le parfum émane d'une fleur saine et robuste. D'autres n'ont pas négligé les magnificences du vêtement, mais les draperies impersonnelles ne sont pas des masques de parade ou de dissimulation : elles nuancent les formes de couleurs et font office d'écrin pour les perles précieuses ; les carnations y prennent plus de délicatesse, d'expression et de vie.
La structure corporelle, avec ses manifestations de vigueur, de souplesse, de grâce et de grandeur, voilà le thème essentiel de l'école... et les personnages se groupent et s'assemblent en une parfaite harmonie... et ce ne sont pas des êtres échappés de leurs boutiques, de leurs ateliers ou de leurs palais; ils apparaissent comme dieux et déesses évadés de l'Olympe, revêtus des formes les plus accomplies de l'humanité.
— N'est-ce pas surtout des saints et des madones ?
— Non pas ! Les tableaux les plus savoureux du Titien empruntent leurs inspirations à la mythologie, et les statues les plus expressives du tombeau des Médicis de Michel-Ange, sont les représentations allégoriques de la nuit et du jour, du crépuscule et de l'aurore ; même quand ils personnifient les grandes figures de la chrétienté, c'est encore la consécration de la beauté plastique à la façon de la statuaire grecque. Le célèbre Moïse pourrait aussi bien représenter un imposant Jupiter, et le prophète Jonas un Socrate ou un Platon. Les plus exquises madones de Raphaël sont pleines de grâces non seulement divines mais terrestres.
La Grèce antique avait idéalisé ses modèles au point d'en faire des divinités, comme la Renaissance italienne a élevé ses représentations tellement au-dessus de la vulgaire réalité qu'elles en deviennent surnaturelles au sens rigoureux du mot.
Ce ne sont cependant pas des âmes ou de purs esprits qui apparaissent illuminés de gloire ; ce sont des créatures en chair et en os d'une beauté supérieure. Les carnations ellesmêmes les moins voilées s'y parent d'idéalité et n'inspirent que des sentiments de pure esthétique. Ces êtres se meuvent dans un milieu si approprié, si parfaitement en harmonie avec la synthèse des formes dégagées, si délicieusement enveloppées de clair-obscur que rien n'offusque et ne blesse les yeux les plus farouches. Ainsi, la sculpture et la peinture de cette période, en puisant leurs éléments d'impression aux mêmes sources que le paganisme, ont créé de magnifiques images de splendeur et même d'édification.
C'est que, à la vérité, toute manifestation de beauté exempte d'inspiration triviale est un hommage au Créateur.
Sais-tu que Michel- Ange a passé quinze années à faire de la dissection anatomique pour se mieux familiariser avec la courbe des lignes, le relief des muscles, l'agencement des os ! Il n'en reste pas moins un des plus grands artistes religieux. D'autres ont été plus ascétiques, plus sévères, plus spiritualistes, mais leur art s'étant exercé dans un domaine moins accessible, leur œuvre n'a pas atteint un degré de perfection aussi éminent.
Et tu voudrais que je me pâme d'admiration devant des poupées en baudruche, méringuées de vanille et de framboise, ou devant des athlètes de foire aux mains déformées par le travail, aux pieds contrefaits par les chaussures, aux corps torturés par toutes les contraintes !
— Tu pourrais au moins admirer les très beaux paysages que tes anciennes écoles n'ont jamais compris.
— Ils ne sont pas sans mérite, j'en conviens ; Michel- Ange pourtant ne les prisait guère, non pas qu'il ne les ait
point compris : il les considérait comme un genre subalterne. « Il faut laisser cela, disait-il à ses disciples, comme amusement et dédommagement à de plus minces talents... »
— Alors, tu ne daignes plus abaisser tes regards vers nos peintures modernes, si réelles, si vivantes, si proches de notre existence, où palpite lame des êtres et des choses qui nous environnent... L'art ne doit plus vivre dans son milieu ! l'artiste ne doit plus s'inspirer de son temps ; il ne sera plus le chantre exalté de tout ce qui l'émeut et le passionne ; il cessera d'être l'illustrateur original de son pays, le conteur intime des anecdotes du foyer, l'historien expressif de l'activité contemporaine, le superbe héraut des sentiments et des grandes idées de son époque ; il se retirera du monde, il s'enveloppera d'un voile impénétrable, pour s'absorber et se complaire, à ton exemple, dans des souvenirs du passé et dans un rêve lointain ! Ah non ! tu me fais de la peine !
— Que veux-tu ! J'éprouve encore de ce rêve toute l'allégresse ; il hante mon esprit constamment, et le tient assujetti à sa domination !... Te rappelles-tu les beaux vers du poète :
Quand Michel-Ange eut peint la chapelle Sixtine
Et que de l'échafaud, sublime et radieux,
Il fut redescendu dans la cité latine,
Il ne pouvait baisser ni les bras ni les yeux ...
Comme lui, je reste en extase, et rien ne peut en troubler la sérénité ...
Une jeune femme du monde vient d'amener devant le portrait d'une aimable personne en robe de bal un des nombreux cavaliers dont elle avait recueilli les hommages.
— Dites-moi, interroge-t-elle, dites-moi, avec la franchise dont vous vous piquez, trouvez- vous mon portrait ressemblant ?
— Si je vous voyais pour la première fois avec ce costume de ville qui vous sied à merveille et ce gentil chapeau qui maîtrise les mèches folles de vos cheveux, j'aurais peine à vous identifier à cette figuration; je vous vois ici dans le tourbillon de vos admirateurs, vive, preste et souriante, donnant des poignées de main et babillant à droite et à gauche, avec une aisance parfaite ; tandis que là, un peu contrainte, dans une pose de commande, en robe chatoyante bien faite pour tenter la palette du peintre, vous paraissez songer à de lointaines choses. J'en conclurai : voilà deux natures bien différentes. Seulement, j'ai, sur un observateur d'occasion, l'avantage d'un peu vous connaître ; même il m'est arrivé — comme dit le loup de la fable — de chercher à déchiffrer votre caractère, en vous considérant avec une curiosité fort incivile dont je m'excuse... et j'ai pu remarquer parfois dans vos regards un rien de cette expression rêveuse... Je vous retrouve donc dans votre portrait.
— Figurez-vous que sur dix personnes, neuf m'ont déclaré que ce n'était pas du tout moi ; seul le petit baron de Croustaflore, qui me poursuit de ses compliments, s'est extasié en me comparant à une fée, à une déesse, à Madame de Rothschild — pas à la baronne — à la rose qui porte son nom... Vous comprenez ce que ça m'a fait plaisir !
— Je n'en suis pas trop surpris : le peintre ne vous a pas rendue sous votre aspect familier.
— Ma mère, qui connaît probablement bien mon visage avec toutes ses expressions, m'a déclaré qu'elle ne se réjouissait pas outre mesure d'avoir constamment une étrangère dans
son salon. Papa a été moins sévère ; il m'a dit : C'est toujours comme ça ; un portrait n'est jamais ressemblant au moment où il vient d'être terminé ; il le devient à la longue... C'est une boutade de consolation !
— Pas tant que cela ; il y a certainement des portraits ressemblants de prime abord ; mais, ils gagnent tous à être regardés, parce qu'ils finissent par dire des choses qu'ils n'avaient pas confiées tout de suite au premier venu.
— C'est, paraît-il, le genre le plus ingrat... Vous auriez dû voir mon peintre comme il s'énervait par moment. Tant qu'il travaillait à la robe et aux accessoires, il sifflotait, il chantonnait, il faisait la conversation, cherchant à m 'intéresser ; quand il abordait les mains, il devenait déjà plus sérieux; mais quand il en arrivait aux traits du visage, alors ses lèvres se serraient, son front se plissait, et c'était tout le temps des : « Ne bougez pas... Ne bougez pas... » qui me pétrifiaient ou me donnaient envie d eternuer ; j'avais, pendant ces instants, la sensation très pénible qu'à son exemple mes lèvres se serraient, mon front se plissait, mes yeux devenaient sans regards. Alors, il me confessait : C'est terrible la ressemblance, vous savez, un rien la donne, un rien l'enlève.
— Certainement, reprenait l'aimable cavalier, la ressemblance est quelque chose d'extrêmement subtil, et il n'appartient pas à tout le monde de la saisir. Mais cette difficulté, cette recherche fait l'attrait particulier de ce genre. Il ne suffit pas à l'opérateur d'avoir le métier, la finesse ou l'énergie de la touche, même le don d'observation ; l'émotion ne lui est pas d'un grand secours ; le goût peut seulement aider à embellir son œuvre; et l'imagination à égarer sa main... Ah! quand on a devant soi une nature-morte ou un paysage, on peut s'en
donner à cœur joie ; la fantaisie, l'intensité de la vision sont d'excellents stimulants... quand on s'en prend à un être en vie : un chien à la chasse, un bœuf à la pâture, de jeunes chats batifolant, un cheval au repos, il suffit, pour les camper avec justesse, d'une attentive observation des mouvements, résultat d'une patiente expérience d'après de bons modèles graphiques ou animés ; quand on aborde la figuration de l'être humain comme personnage anonyme d'une scène de genre, l'exacte connaissance de l'anatomie et la technique vous guident et vous éclairent jusqu'à l'achèvement ; mais quand l'être vivant se présente devant vous avec sa physionomie propre, son aspect particulier, son caractère, son esprit et sa personnalité qui n'est celle de nul autre, alors le problème se complique étrangement. Pour le résoudre, il faut avant tout, à l'opérateur, une rare finesse d'observation et d'analyse qui ne s'arrête pas à la ligne des traits, mais qui pénètre jusqu'à l'âme....
— N'est-ce pas là jeu de psychologue, exercice divinatoire plutôt que travail d'artiste ; la juste et intelligente imitation des traits ne suffit-elle pas ?
— Et l'expression, qu'en faites-vous ?
— Elle est essentiellement mobile et elle échappe par là même à l'empreinte.
— Sans doute, l'expression varie suivant les sentiments éprouvés, et c'est ce qui démontre la concordance intime de l'âme et de la face. Le chagrin altère les traits ; la douleur les déprime ; l'étonnement les dilate dans un sens différent de la joie; la sérénité les harmonise.
— Je veux bien l'admettre ; seulement, le peintre ne peut saisir qu'un seul de ces aspects à la fois, et il fixe de
la sorte définitivement une manifestation fugitive d'une émotion passagère.
— C'est l'erreur des peintres dépourvus de psychologie. Ils font prendre à leur modèle une pose qui leur paraît gracieuse, ou qui répond le mieux à la virtuosité de leur crayon, et ils lui suggèrent une expression de commande, souriante ou rêveuse, quand ils ne se contentent pas d'une reproduction sans aucune expression. Et cette erreur n'est pas celle des plus médiocres.
Rubens ne paraît pas s'être soucié beaucoup de la ressemblance intime. Les figures de Greuze sont pour la plupart langoureuses ou éplorées; les délicieuses pointes sèches de Helleu ont toutes un air de famille, qu'elles soient d'inspiration américaine ou française !
La force de pénétration du portraitiste consiste, selon moi, à débrouiller dans les diverses attitudes et dans les expressions mobiles du sujet, celles qui lui sont le plus familières, qui reviennent le plus fréquemment parmi toutes les autres comme à un équilibre naturel ; elles constituent la dominante du caractère.
Parmi les mouvements compliqués des membres, chacun de nous a sa pose instinctive de prédilection, ses gestes coutumiers, la manière propre de tenir la tête, de poser le regard, de fermer ou d'entr 'ouvrir les lèvres ; chacun possède un patrimoine de pensées et de sentiments, habituels qui se manifestent dans l'expression du visage avec plus d'obstination que les fluctuations passagères des émotions multiples dont il est sans cesse traversé.
Voilà ce que le peintre doit surprendre et fixer dans son œuvre.
A cet égard, le portrait d'un homme sera généralement plus facile à faire que celui d'une femme, parce que le caractère sera plus marqué et les pensées plus empreintes ; le portrait d'un enfant, plus facile que celui d'un être en plein développement, parce que son âme est moins compliquée ; le portrait d'une jeune fille simple, plus facile que celui d'une femme frivole et coquette, parce que celle-ci atténue son expression naturelle de mille pensées fugitives, de mille détours artificiels !
En photographie, l'instantané, par surprise, à un moment bien choisi, donnera un meilleur résultat d'ensemble que la pose, parce que le premier saisit la personne au naturel, tandis que la seconde provoque immédiatement l'attitude et la physionomie d'emprunt ; mais un seul instantané ne saurait suffire. Aussi le peintre devra-t-il procéder, avec son œil, à une succession d'instantanés dont il superposera ensuite les images pour obtenir la véritable synthèse de son modèle. C'est en quoi l'art du portrait exige une faculté très aiguisée de subtile et pénétrante observation; ce qui permet dédire qu'il est fait de plus de finesse et d'intellectualité que tous les autres genres.
— Alors, d'après vous, mieux on connaît une personne, mieux on fera son portrait.
— Non ! pas nécessairement. Les proches mêlent inconsciemment à l'image du présent les images successives du passé, même de l'enfance ; les parents ne distinguent pas nettement les transformations de l'âge, ils se font une représentation à eux de la physionomie de leurs enfants. Par contre, l'étranger qui voit pour la première fois une personne ne démêle pas du premier coup d'œil son caractère ; il lui
faudra une certaine expérience pour se familiariser avec son expression dominante ; il faudra, avant tout, que la glace des premières entrevues soit brisée. Léonard de Vinci a, paraît-il, cherché pendant longtemps le sourire énigmatique de Mona Lysa.
Il y a cependant des hommes particulièrement doués, qui, dès la première conversation, percent à jour le caractère de leur interlocuteur. C'est une force pour le diplomate, pour l'homme d'affaires, et même pour les gens du monde ; c'est un précieux privilège pour le peintre. Les caricaturistes sont passés maîtres dans ce genre.
— Au moins, n'allez-vous pas prétendre que mon portrait est une caricature !
— Au contraire, c'est une œuvre de bonne facture et consciencieuse, et je reprocherai plutôt à son auteur d'avoir méconnu ce qu'il y a de spirituellement piquant dans votre physionomie.... Mais j'empiète sur le domaine du baron de Croustaflore... Le voilà d'ailleurs qui rapplique avec une nouvelle guirlande de Julie tressée à votre intention. Je me sauve...
Tiens ! voici de nouveau notre petit homme correct, aux lunettes d'or, qui aborde avec une satisfaction manifeste un autre promeneur d'allure désinvolte, portant le chapeau haut de forme avec les bords droits, la cravate noire simplement nouée, la jaquette prenant à la taille, les pantalons un peu bouffants resserrés au cou-de-pied, et la barbe grisonnante au ras de la peau, tel un élégant de 1850.
— Enfin ! s'écrie celui que nous avons pris pour un
conservateur de musée, je retrouve ici, dans cette foire aux vanités, le premier homme qui va me donner sur cette exhibition les sages opinions dont ne frémiront pas toutes les cellules de mon cerveau ! Ne trouvez- vous pas, mon cher maître, que les talents se font de plus en plus rares à cette époque ?
— Vous connaissez, mon cher collègue, mes idées sur la peinture moderne. Ce n'est pas le talent dont je déplore l'absence. A côté d'un trop grand nombre de farceurs, de gens de mauvais goût et d'incurables malhabiles, il y a dans ce salon pas mal d'artistes qui connaissent leur métier et qui seraient capables de faire figure s'ils voulaient s'en donner la peine. Ce qui me frappe surtout, c'est l'insignifiance des œuvres. Il n'y a pas ici une toile d'importance qui dise quelque chose !
Vous y voyez de bonnes impressions, des morceaux bien venus, des tonalités d'élégance, de petites scènes gracieuses, des recherches d'effets, des inspirations décoratives ; mais pas une seule composition d'envergure qui domine et s'impose !
Avec ou sans talent, on se contente de peindre n'importe quoi : un vieux, une vieille, des bambins, une jolie femme, une mulâtresse, une simple scène champêtre, un pêcheur de goujons ou une pêcheuse de crevettes, un intérieur paysan, une prairie avec des vaches, une ferme avec des poules, un ruisseau, un rocher, une barque échouée sur le sable ou voguant sur le flot... Et quand, après quelques heures, quelques jours, quelques semaines, j'ose à peine dire quelques mois, on a terminé son travail, on se frotte les mains en se disant avec une pointe d'orgueil : « Ce n'est pas trop mal... », heureux et
satisfait d'avoir réalisé plus ou moins proprement cette petite tranche de vie ou ce petit coin de la nature !
— Ah ! je vous vois venir, mon cher maître. Ce que vous réclamez, c'est la grande scène sur laquelle joueront un grand rôle de plus grands personnages... Mais vous oubliez que tous les snobs qui se pavanent ici n'aiment plus ces grandes machines-là !
— Vous avez peut-être raison ; je me demande pourtant s'il faut attribuer cette indigence au goût du public ou à la faute des peintres. Croyez-vous à la puissance irrésistible des foules ? je n'y crois qu'avec le concours de meneurs. La foule est par nature flottante et ne demande qu'à se laisser conduire. L'opinion publique n'est pas le produit de la génération spontanée ; elle se forme sous l'influence des courants d'idées que des intelligences supérieures à son niveau moyen savent provoquer. Douteriez-vous à ce point de l'artiste que vous lui contestiez la puissance dominatrice de s'imposer à la masse? Mais elle ne demande qu'à s'enthousiasmer, à s'exalter en gestes d'admiration. Si elle applaudit l'orateur de carrefour, croyez-vous qu'elle ne se précipitera pas au forum pour acclamer le tribun !
Non, vraiment ! Je crois qu'il ne faut pas incriminer le public, mais les artistes. Est-ce pauvreté d'imagination, paresse de la main, ou insuffisance d'éducation esthétique ?
— Je pense qu'il y a surtout insuffisance de l'école; et puis nos peintres modernes se persuadent que la carrière a été tellement exploitée par leurs prédécesseurs qu'il n'y a plus rien à en tirer?
— Ce n'est pas possible, mon cher collègue ; la carrière est inépuisable, et si ses richesses ne sont pas à fleur de sol,
elle renferme encore assez de trésor pour enrichir toutes les générations présentes et futures.
Le sentiment de réserve de nos artistes à l'endroit de la grande peinture de composition et de caractère ne serait-il pas plutôt inspiré par la crainte de n'avoir pas les reins assez solides pour ramener au jour des merveilles comparables à celles de leurs devanciers, et ne trouvent-ils pas plus expédient de consacrer leurs plus légers labeurs à l'exploitation d'un champ moins glorieux ou d'une forêt encore inexplorée ?
— Cher maître, vous avez mis le doigt sur la plaie. Il est de la nature humaine de rechercher les travaux où l'on réussit le plus facilement. Il en est sans doute encore de nos jours qui préfèrent être premiers dans leur village que seconds à Rome !
— Eh bien, je le déplore plus que tout autre; je souhaiterais vivement voir notre génération d'artistes se complaire un peu moins à ces manifestations de sentimentalité, d'impressionnisme, de philosophie, de pittoresque, de brutalité ou d'élégance pour s'élever à une saine exaltation de l'imagination, non pas de cette imagination qui pousse aux pires excentricités, mais qui se tempère de savoir et de raison.
Je ne demande pas à nos peintres d'inventer de grimaçantes diableries où figureront tous les animaux de V Apocalypse à la façon de nos vieux Flamands; je ne leur demande pas d'illustrer de nouveaux Don Quichotte dans la manière d'un Gustave Doré; je n'exige pas qu'ils refassent des Adorations des mages ou les grandes scènes du Calvaire suivant les méthodes des Rubens, des Van Dyck et des Rembrandt; je ne voudrais pas les voir chercher leurs inspirations dans les
siècles éteints... C'est dans la vie, dans l'histoire contemporaine, dans le réservoir immense des réalités qu'ils devraient puiser les éléments de leurs conceptions ; mais de cette terre fraîchement remuée, de cette lumière de nos collines et de nos plaines, de cette chair palpitante du sang chaud de la race, leur force inventive pourrait faire surgir des œuvres monumentales comme des basiliques dominant de toute leur altière grandeur les toits disparates de la vieille cité. Alors nous verrions renaître les compositions splendides dont pourrait s'enorgueillir notre siècle et qui feraient l'admiration de la postérité. Car jamais le grand art n'a consisté à pasticher la nature; sa merveilleuse magie est d'exprimer l'invisible par le visible, suivant l'heureuse formule d'Eugène Fromentin.
— Que de joie j'éprouve à vous entendre, cher maître!... Eh ! n'avez-vous pas entrepris vous-même une œuvre de grande envergure ?
— J'y travaille depuis neuf mois, avec énergie, avec passion... Mais, par instant, mon zèle défaille; je me sens trop isolé ; ni dans mon entourage, ni au dehors, pas même ici, je ne trouve d'écho et d'encouragement à mes efforts !
— O cher et valeureux maître, ne perdez pas courage ! Le jour où je verrai renaître le grand art sera le plus beau de ma vie, et souvenez-vous toujours de cette parole profonde d'Ibsen : « L'homme n'est jamais si fort que quand il est seul. »
Bras dessus, bras dessous se promènent, très amusées du spectacle nouveau, deux jeunes filles babillant comme des mésanges. L'une est blonde, délicate et pimpante, le sourire
spontané aux lèvres et dans les yeux; l'autre, plus élancée, de tonalité brune, la carnation nacrée, avec des allures un peu préméditées d'indépendance.
— Tu aimes ces mièvreries ? dit-elle à sa compagne en lui désignant un tableau séduisant par la finesse de la touche et la distinction du coloris.
— Mais oui ! c'est frais et joli ; ça charme les yeux et donne des idées roses ; je serais enchantée de le placer dans mon boudoir au-dessus de mon scriban ; je m'amuserais à le regarder les jours de pluie ou quand j'aurais la migraine.
— Il y a certainement plus vilain ; mais je n'aime pas cette manière de peindre... c'est léché, ce n'est pas d'un artiste. Ce qui m'emballe, moi, ce sont ces toiles hardiment brossées ou travaillées au couteau... On sent là-dedans la force, la sûreté de main, le génie du peintre...
— Oui ! et il faut aller se placer tout au fond du couloir pour commencer à distinguer quelque chose !...
— Qu'est-ce que ça fait ! Les artistes ne travaillent pas pour les boudoirs de jeunes filles, ou les salons de parvenus ; ils travaillent pour l'art.
— C'est possible. Mais je ne trouve pas la manière très artistique. Regarde cette toile-là, est-ce attrayant ?
— Peut-être pas attrayant, mais très fort !
— Saurais-tu seulement dire de quoi il s'agit là-dedans ?
— Mais oui ! C'est une gardeuse de moutons, assise sur un talus, avec des fleurs dans la main; et vois comme le soleil lui tape sur les épaules, et sur le dos des moutons !
— Moi, je crois que les moutons sont de petits habillés de soie, et le bouquet serait bien de la laine qu'elle tricote...
Mais ça ne fait rien. Je reconnais que le soleil leur donne à tous de rudes tapes ; je ne voudrais pas être à leur place.
— Mais, ma chérie, si le peintre s'était amusé à fignoler une petite bergère proprette avec des agneaux bouclés, sous un ciel myosotis et rose, le tableau aurait perdu tout son caractère.
— J'aime mieux les bergères de Watteau.
— C'est bien désuet...
— Et puis, elles ne vous obligent pas à prendre le tramway pour chercher le recul nécessaire!...
— Comme tu exagères !...
— Non, ce sont tes peintres qui exagèrent...
— Eh bien, viens encore voir cet admirable paysage et dis-moi s'il n'est pas épatant !... Regarde l'effet de jour à travers les grands arbres, et les reflets dans l'eau... regarde cette eau, elle est transparente, elle est lumineuse...
— A la bonne heure ! pour celui-ci je partage ton avis, c'est épatant !
— Ah ! ah ! veux-tu maintenant le regarder de près.
— Oh ! non. Je préfère conserver ma bonne impression. Je crois, malgré tout, ma chère, que tu mesures un peu trop le talent des peintres à l'épaisseur de la couleur... C'est un genre. Je n'y mets pas autant de malice, moi; j'admire naïvement ce qui me charme ; seulement, par goût, je préfère un excès de douceur à trop de rudesse...
— Oh ! oui, ma mignonne, tu es une exquise petite créature pleine de délicatesse et de distinction, et c'est pour cela que tu es ma meilleure amie... Mais tu n'as pas une âme d'artiste... Ah! voilà justement M. Dupercy, nous allons l'appeler comme juge.
— N'est-il pas un peu vieillot?
— Pas du tout ! Je ne te le signale pas comme un prétendant, mais c'est une compétence...
— Que fait-il?
— Je crois qu'il est quelque chose à l'Académie des Beaux- Arts.
— Mince alors !
— M. Dupercy ! Nous discutons ici, mon amie et moi, des questions d'art ; ne voulez-vous pas nous servir d'arbitre ?
— Mille grâces, Mesdemoiselles, je vous félicite, mais je crains de ne pas être à la hauteur de la tâche !
— Comment donc ! Voici le sujet de la querelle : mon amie n'aime que les tableaux léchés ; son idéal, c'est ce petit tableautin près du portant.
— Oh ! Mademoiselle n'a pas mauvais goût, c'est une des perles de l'exposition... et vous, Mademoiselle, où vont vos préférences?
— Moi, j'aime mieux les tableaux brossés avec énergie, où l'on sent la main assurée d'un maître... comme celui-là, tenez... l'étang....
— Oh là là ! mais c'est une pure merveille !... Et c'est pour me faire admirer votre bon goût à toutes deux que vous me demandez d'être arbitre... Il fallait le dire tout de suite.
— Mais non, Monsieur Dupercy : nous aurions voulu savoir lequel était, du genre léché ou du genre brossé, le plus artistique. La question est nette, je crois...
— Certainement, la question est parfaitement posée ; mais ce n'est pas une question d'art, cela, c'est une question de procédé ; et je serai bien obligé de vous dire, la main sur la
conscience, qu'avec les deux procédés on a obtenu des chefsd'œuvre. Je ne vais pas vous faire un cours d'histoire de l'Art, je ne vous citerai que quelques noms parmi les plus grands artistes connus de vous, par réputation du moins. Du côté des peintres minutieux : Memling, Van Eyck, Holbein, Jean Steen, Metzu, Ingres, Meissonier, Stevens... et puis aussi Raphaël et Van Dyck, et Léonard de Vinci... De l'autre côté : Michel-Ange, Rubens, Jordaens, Franz Hais, Rembrandt... Parmi les interprètes de la nature, Ruisdael exécutait soigneusement ses toiles ; Corot avait la touche large et les accents très fins ; Rousseau, Courbet ont produit des esquisses d'une rare vigueur... Et de nos jours, des paysagistes et des luministes ont obtenu des effets surprenants avec des empâtements extraordinaires de couleurs... Après cela, n'exigez pas de moi que je proclame : ce procédé est artistique et l'autre ne l'est pas. Je veux cependant bien vous dire pourquoi, à mon humble avis, les personnes du monde — j'entends les personnes de bon goût, sans prétention artistique — préfèrent les œuvres poussées et un peu fines, tandis que celles qui s'occupent ou se piquent d'art marquent une prédilection pour les pages très largement traitées.
Les premières sont charmées par l'ensemble harmonieux et sans heurt de tableaux que l'on peut voir agréablement dans un appartement élégant; les secondes sont séduites par la force d'expression et par l'apparence au moins de maîtrise que donnent les ébauches lestement enlevées.
Mais les deux genres ont leurs écueils. L'écueil le plus redoutable pour la peinture brossée, c'est la dureté, la sécheresse et l'incohérence. La simplification outrée du modèle ne peut se faire qu'avec infiniment de tact et de sûreté ; pour
employer ce procédé avec succès, il faut être assez fort : il ne suffit pas de donner l'illusion de la force. L ecueil le plus dangereux de la peinture léchée, c'est la dispersion, le manque d'originalité et de caractère. Trop absorbé par les détails et les minuties, le peintre en arrive facilement à négliger l'effet d'ensemble ; il exécute une œuvre banale et sans relief. L'artiste judicieux n'emploiera pas l'un ou l'autre procédé indifféremment ; il s'inspirera du sujet à traiter, de son propre tempérament et surtout de ses aptitudes. L'usage de la méthode serrée et soigneuse ne l'empêchera pas de condenser les éléments de son œuvre pour obtenir l'unité de l'effet ; le travail lâche et fougueux ne le privera pas du sentiment d'harmonie et de fondu, sans quoi son ouvrage manquerait d'équilibre.
Le public initié ne demande pas raison à l'artiste de ses exercices préparatoires dans l'atelier ; mais il réclame l'aisance et une certaine désinvolture dans ses manifestations de force ou d'adresse, comme il aime que l'athlète ou le jongleur exécute ses tours le sourire aux lèvres. Si le travail révèle l'effort ou la fatigue, si les poids, en retombant, sonnent creux, le public siffle, et il a raison.
Puisque vous m'avez fait l'honneur de me consulter, permettez-moi, Mesdemoiselles, en termes de conclusion, de vous donner un petit conseil : Ne jugez jamais une œuvre d'après son procédé, mais d'après son mérite, qui dépend de beaucoup d'autres choses ; car, s'il y a des peintures léchées qui, à côté de perles, sont d'insipides berquinades, il y a aussi des peintures brossées qui, à côté de merveilles, sont d'abominables croûtes, d'autant plus dures à croquer qu'elles sont plus épaisses.
Si Rodin est Rodin, Phidias reste Phidias !
— Nous vous remercions infiniment, Monsieur Dupercy, de vos lumières, et nous ne maudissons pas notre juge qui nous renvoie aimablement dos à dos.
— Oh ! non, pas dos à dos, Mesdemoiselles, bras à bras, comme vous étiez tout à l'heure, formant le plus vivant tableau de contraste et de grâce qui soit dans ce Salon...
— Trop flatteur, Monsieur Dupercy !
J'arrête ici le moulin du stéréoscope avec le défilé des menus souvenirs de voyage autour d'un Salon de peinture ; et j'entends déjà la réflexion de ceux que le désœuvrement d'une heure a fait parcourir ces pages : « Voilà bien du bavardage incohérent dont on ne peut tirer ni des aperçus nouveaux, ni des enseignements documentaires... » J'en fais l'aveu sans peine. Mais je n'avais pas annoncé une grande tragédie ou une pièce à thèse parfaitement ordonnée ; je n'avais laissé entrevoir qu'un tout petit lever de rideau sur un théâtre de verdure, une simple revue sans prétention savante.
Pour ce qui est de l'incohérence et de la contradiction, le lecteur aura déjà noté qu'elles proviennent surtout des excès de langage de ces bavards ; car il me semble que tous ont émis quelques idées assez justes.
Il n'y a pas bien longtemps, le jeu de puzzle fit fureur... Pourquoi ne tenterions-nous pas, avec les douze petits morceaux découpés, de reconstituer un tableau d'ensemble dans lequel les lignes et les couleurs ne se heurteraient pas d'une manière trop bizarre ?
Chacun des figurants est venu chanter son couplet en faveur du genre de peinture préféré, soulignant la vertu qui le distingue, réprouvant les excès et les vices des autres genres.
La méthode est très à la mode en polémique ; mettre en vedette ses propres qualités en même temps que les défauts d'autrui est un procédé courant pour se faire valoir ; il réussit parfois auprès des simples, parce qu'il consiste à n'exprimer que des choses véridiques choisies avec adresse dans le grand réservoir des vérités.
Mais le juge impartial et avisé se laissera-t-il prendre à ces plaidoyers ?
L'Art n'est pas cette chose infiniment simple qu'il est possible de définir ou de caractériser d'un seul mot. C'est pourtant ce que font les chefs d'école et leurs prosélytes ! Ecoutez-les ! L'Art, c'est le style — c'est l'émotion — c'est la recherche du beau dans la nature — c'est l'expression originale d'une sensation — c'est la manifestation de l'invisible... formules d'une simplicité extrême, que le praticien adopte pour devise ; il en fait son cri de guerre ; il en fait son credo. Le caractère ainsi défini devient l'essence de son culte ; on lui dresse un temple où tout lui est sacrifié ! Ainsi se sont bâties les chapelles des idéalistes, des réalistes, des impressionnistes, des coloristes... et de tant d'autres encore.
Toutes ces écoles partaient d'une idée juste en soi : mais la prenant pour unique base de leur art, négligeant systématiquement les autres vérités contingentes, ces écoles sont tombées dans d'inévitables excès.
Non, l'art n'est pas un corps simple ; il est formé d'éléments complexes. Celui qui n'utilise qu'un seul de ces éléments,
apporte un élément d'art, il n'apporte pas l'œuvre d'art par excellence.
C'est ce qui ressort du langage même de mes figurants.
Le premier tableau montre une femme de goût s 'enthousiasmant devant la grâce d'un modèle que l'artiste n'a pas rendu avec la technique nécessaire. Elle apporte le commencement de preuve que le choix du sujet n'est pas insignifiant dans l'œuvre d'art. De fait, le motif traité a joué un rôle important dans l'histoire des arts, aussi bien dans la statuaire grecque que dans la peinture gothique, autant dans l'école de la Renaissance que chez les artistes contemporains, dans la littérature comme dans la poésie.
Le modèle n'est pas nécessairement un ensemble compliqué ; une simple apparence comme un heureux effet de lumière peut en faire l'attrait ; sa beauté ne sera pas toujours l'élégance de forme ; elle peut ressortir de la noblesse de caractère, de la puissance d'émotion, de la finesse expressive qui s'en dégagent. Mais on peut dire, sans crainte de se tromper, que si tous les sculpteurs et tous les peintres n'avaient travaillé qu'en face de potirons et d'objets insignifiants, nous ne posséderions pas tant de précieux trésors artistiques.
Le second tableau met en scène l'amoureux enthousiaste de la ligne et de la grisaille ; il ne veut connaître personne, hormis sa noire dulcinée ; la présence même des autres
femmes plus fraîches et plus séduisantes offusque ses yeux. Il est très exclusif.
Certes, le dessin est un élément primordial dans l'art pictural ; il fait sa partie dans le chœur avec tant de force et de justesse que, si une autre voix, la couleur, se tait, il prélude agréablement et se fait applaudir. Mais dans le concours d'ensemble, si le dessin vient à manquer, l'œuvre ne tient pas.
Sa meilleure amie, quand elle n'est pas sa rivale, c'est la couleur. Elle a trouvé un chantre convaincu dans le petit homme à la barbe de feu ; c'est aussi un amoureux jaloux. Quand il vient chanter sous le balcon de son amante : « Tu es la lumière et la vie...», il ne tient pas à la voir accompagnée de la mine de plomb, qu'il considère comme une gouvernante importune.
Nous n'avons sans doute pas les mêmes raisons de partager ses vues, et il ne nous déplaît pas que la couleur, jeune personne exubérante, soit chaperonnée par le dessin ; elle ne perdra rien pour cela de sa séduction, de sa grâce et de son éclat ; elle conservera toujours sa délicate expression de poésie et le prestige éblouissant de sa puissance.
Le bouillant officier du troisième tableau figure l'émotion vive de la vision et l'ardeur de l'action ; il a même tant de fougue qu'il ne peut rien souffrir arrêtant sa chevauchée. Comme le lui disait sa clairvoyante interlocutrice, ce qui le charme c'est la plaine, la montagne, le ravin, parce qu'il peut les parcourir au galop de son coursier.
Mais songera-t-on à contester que lemotion, l'enthousiasme soient de précieux inspirateurs du peintre ?
Le méticuleux et savant archiviste aux lunettes d'or se fait le défenseur de l'école, de la méthode, de la technique ; il déplore amèrement l'ignorance et le sans-gêne de tant de peintres contemporains cachant leur insuffisance sous la témérité du pinceau et la couleur de l'originalité.
Il n'a peut-être pas complètement tort, et tout le monde lui concédera volontiers, je pense, qu'en peinture comme en tout autre manifestation d'art, on ne peut se passer de technique et de métier. Presque tous les grands peintres ont été des virtuoses.
Est-il davantage dans l'erreur, le précieux personnage exigeant que le style anoblisse l'ouvrage, et ne serons-nous pas facilement convaincus que sans interprétation il n'y a pas, à proprement parler, d'ceuvre d'art? La reproduction judicieuse de l'objet par la simplification, la condensation de ses éléments caractéristiques n'augmente-t-elle pas la puissance du rendu et l'effet décoratif ?
Cette concession ne nous oblige pas, d'ailleurs, à ne jurer que par la stylisation intégrale en lui attribuant, à l'exclusion des autres adjuvants, le mérite de tous les chefs-d'œuvre.
Les grands mots et les grands gestes de l'orateur de meetings nous épouvantent un peu; il embouche, par habitude, la trompette de la révolution sociale.
Après beaucoup d'autres, il exagère, en ignorant le passé et en posant une couronne souveraine et despotique sur une chevelure en broussaille. Nous pouvons néanmoins retenir de sa harangue deux considérations : c'est que les temps présents ont donné l'essor à des productions d'art remarquables de vérité, non dépourvues d'intérêt, de pittoresque et parfois de grandeur; et que l'indépendance est une atmosphère favorable à l'éclosion abondante de ces œuvres.
Dans le discours du revenant de 1850, nous trouvons le panégyrique de la peinture historique et de caractère. Il se lamente sur l'abandon de la grande composition, mettant en oeuvre toutes les ressources de l'imagination, sur la pratique facile des impressions sommaires suggérées par l'aperçu de réalités plus mesquines.
Les facultés imaginatives et de composition ont tellement contribué au succès et à la renommée des plus grands maîtres qu'il serait téméraire de vouloir les bannir de l'activité artistique.
M. l'abbé fait entendre une voix franchement spiritualiste ; il attribue à l'Art, comme à toute autre manifestation humaine, une mission providentielle. Puisque l'Art est une forme élevée de ces manifestations, puisqu'il a le don précieux de suggérer des impressions profondes et des inspirations sublimes, sa raison d'être n'est-elle pas d'élever les âmes jusqu'aux plus purs sentiments, jusqu'aux plus nobles pensées ? N'est-elle pas de les conduire par les chemins des beautés sensibles à la suprême et infinie beauté? Si l'on peut
différer de conviction sur ce point culminant d'idéal, on ne saurait reprocher à cette conception d'enlever à l'Art son auréole !
Les idées du voyageur imprégné d'enthousiasme pour les peintures italiennes de la Renaissance semblent bien aux antipodes de celles-ci ; il admire moins le caractère religieux de ces œuvres que la parfaite connaissance du corps humain et de ses mouvements ; il confond dans un même culte les artistes de cette école et la sculpture grecque; de tous les sujets d'imitation, un seul lui paraît digne de retenir l'attention du peintre, l'être le plus parfait de la création. Et cependant, il se rapproche par deux côtés de la théorie précédente, en constatant que la statuaire grecque, comme l'art de la Renaissance italienne, a idéalisé ses modèles, et en affirmant que toute manifestation de beauté exempte de bassesse est un hommage à la Divinité. Il apporte, à son tour, un supplément de preuve que le choix du sujet et son étude consciencieuse ne comptent pas pour rien dans l'ouvrage.
Enfin, le portraitiste est venu enrichir la couronne du peintre d'un nouveau fleuron ; je veux dire qu'il a mis en relief une falculté spéciale, la pénétration aiguë qui ne s'arrête pas à fleur de peau, mais atteint jusqu'aux fibres du cœur et de l'esprit.
Qui songera à s'en plaindre ?
J'allais oublier le dernier tableau, où deux charmantes jeunes filles cherchent le mérite des peintres dans leur manière
d étendre ou de plaquer les couleurs. Je connais des personnes plus expérimentées qui partagent cette naïveté. Mais je n'en dirai rien, parce que M. Dupercy, qui est quelque chose à l'Académie et assurément plus averti que moi, a émis sur le sujet des considérations empreintes de la plus haute sagesse !
De cette revue analytique, je tire la simple conclusion que chacun de mes figurants, malgré son particularisme, apporte sa pierre à l'édifice ; il la jette parfois dans le jardin du voisin, mais elle peut encore servir à la construction.
Recherche du sujet, goût, connaissance du dessin, virtuosité de la couleur, inspiration, enthousiasme, technique, interprétation, style, puissance imaginative et de composition, finesse de l'esprit, sublimité de la pensée, ne sont-ce pas là les vertus cardinales de l'artiste? Toutes apportent leur précieux concours à la perfection de l'œuvre, et toutes y jouent leur rôle distinct.
Les facultés de perception fourniront à l'édifice les matériaux nécessaires. Le monde extérieur offre à l'artiste un champ d'activité inépuisable : depuis l'étude de l'être humain jusqu'aux fugitifs rayons de lumière ; depuis le sentiment le plus délicat jusqu'aux pensées les plus élevées... tout devient pour lui, comme pour le savant, curieux objet d'observation ; le motif de prédilection forme la caractéristique du peintre et le programme de l'école.
Les facultés d'exaltation exécuteront le travail de superstructure et d'élévation. Le spectacle qui frappe l'œil provoque
dans lame de l'artiste une certaine excitation, c'est l'inspiration ; tantôt ce sera la sensibilité qui s'exaltera, tantôt l'imagination, tantôt l'intelligence... et aussitôt la perception se pare de grandeur, de puissance, de poésie, d'originalité, de pittoresque presque surnaturels.
Les facultés d'harmonie entreront ensuite en action ; le goût, le style, la composition ordonneront les éléments de la vision en un juste équilibre qui en fera, sinon la puissance, au moins la splendeur.
Il ne restera plus à l'artiste qu'à mettre en œuvre ses facultés d'exécution par les moyens d'expression dont il dispose ; et pendant l'action, les autres facultés poursuivront leur travail, puisant dans l'image naissante de nouvelles données d'inspiration et d'harmonie...
C'est la genèse élémentaire de toute manifestation d'art.
Que servira à l'homme d'avoir dressé dans sa pensée un tableau magnifique, s'il n'a pas les moyens appropriés de l'exprimer par le pinceau, le burin, la plume ou la parole ?
Combien ont l'œil et l'âme d'un artiste qui n'en ont pas la main ! Combien en possèdent la dextérité dont le cœur reste froid et sans élan ! Combien aussi, par une puissance prodigieuse d'exaltation dépourvue d'équilibre, susciteront dans l'esprit du spectateur une sensation de vertige au lieu d'une extase admirative !
C'est que tous les artistes n'ont pas également pratiqué toutes les vertus de leur art.
Les uns, par tempérament, par prédilection ou par entraînement, ont poussé jusqu'à l'outrance la pratique de l'une ou l'autre d'entre elles ; ils se sont spécialisés, parfois singularisés, et ils ont brillé, un instant du moins, au
firmament ; ils ont été des peintres incomplets, mais l'intensité de leur ardeur, la hardiesse de leur entreprise en font quand même des innovateurs, des pionniers de l'Art.
D'autres, plus pondérés, ont su réunir dans une juste proportion un ensemble de précieuses qualités. Faute d'éclat, ils n'ont pas ébloui ; mais ils dominent néanmoins le vulgaire, comme la fleur, produit d'une heureuse sélection, domine la prairie.
Quelques-uns, enfin, ont possédé toutes les vertus à un degré éminent, et leur astre n'a pas cessé d'éclairer le monde des plus vives lumières. Toutes les écoles se réclament d'eux parce que chacune peut vénérer en eux sa vertu d'élection.
Ils régnent en souverains incontestés.
Les éléments que je viens d'indiquer sommairement, ces vertus cardinales du peintre, se retrouveront avec quelques variantes dans toutes les expressions de l'Art.
La sculpture n'y est pas étrangère ; la musique, la littérature, l'éloquence peuvent s'en prévaloir.
L'art de la combinaison des sonorités, qui paraît cependant se mouvoir dans un domaine si différent, emprunte ses caractères à la même langue.
Ne sera-t-on pas séduit, dans la composition musicale, par l'inspiration, l'émotion, le style, la technique, le charme ou la grandeur? N'y cherchera-t-on pas la beauté de la ligne et du trait, comme l'éclat et la finesse de la couleur ? Vous entendrez dire couramment : Grétry s'impose par la délicatesse du trait et la couleur locale ; Mozart, par la distinction
et la grâce ; Beethoven, par l'inspiration et le style ; Berlioz, par l'effet descriptif ; Grieg, par la fantaisie de ses dentelles ; Gounod, par la fraîcheur et l'harmonie des tons; Saint-Saëns, par la technique et l'allure décorative ; Wagner, par la grandeur colossale de la composition, la hardiesse des juxtapositions des couleurs, par l'ondulation continue de la ligne ; Massenet, par l'émotion passionnelle...
L'écrivain sera soumis aux mêmes lois ; que sa littérature soit descriptive ou historique, d'émotion ou de raisonnement, sentimentale ou fantaisiste; qu'elle soit épopée ou roman, ode ou satire, drame ou comédie, elle se distinguera par la composition, le style, l'inspiration, la méthode, la psychologie pénétrante, la force ou la délicatesse de sa charpente, l'éclat ou la finesse de la couleur ! — Celui qui n'a que le style et la méthode sera correct, mais froid ; celui qui se laisse aller sans retenue à la fougue de l'inspiration et de l'émotion sera expressif, mais sans équilibre ; celui qui aura souci seulement de la structure pourra donner une impression de force ou de grâce, sans vie ; tandis que celui qui cherchera seulement l'expression colorée éblouira un instant l'esprit sans le convaincre et sans toucher le cœur. Comme les peintres trop exclusifs, ceux-là auront peut-être leur gloire plus ou moins éphémère et ils laisseront dans la pensée et le souvenir de fortes, tendres ou délicates empreintes.
Mais seuls continueront à régner en génies immortels ceux qui auront su garder dans leurs mains le faisceau lumineux des vertus dominantes de leur art. Ils apparaîtront
comme des soleils ; leur force d'attraction amènera dans leur orbite d'autres astres; leur puissance de rayonnement les inondera de lumière, et ils donneront à toutes les générations la grandiose image de l'universel mouvement des mondes.
O vous ! que le bocage des Muses accueillantes attire par le charme de toutes ses splendeurs, venez sur la colline d'où l'on peut contempler le char de Phébus parcourant les nuages ! Si l'éclat magnifique de ses rayonnements éblouit vos regards et fatigue la vue, là-bas, près de l'étang où se mirent les cygnes, vous trouverez de l'ombre et la douce fraîcheur ! Si vous craignez le froid auprès des eaux tranquilles, sur les coteaux fleuris parmi les buissons verts une mousse moelleuse vous invite au repos !... Plus loin, la fière allée avec ses clairs-obscurs peut servir de prétexte à faire les mille pas !... Ici, un temple grec vous offre son abri, et là, dans la forêt, ce sont tous les grands arbres... Le vent y fait entendre des rumeurs éoliennes ! Du côté des guérets, c'est la chanson du pâtre...; au fond de la ravine, la chanson du ruisseau !... La brise se faufile et vous guette au passage pour épandre dans l'air léger du crépuscule des parfums capiteux ou des senteurs suaves...
O vous que le bocage des Muses accueillantes attire par le charme de toutes ses plendeurs, venez y rafraîchir la fièvre de vos fronts, et délasser vos âmes des choses importunes.
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