Propos rustiques
l^^^ouRQuoi donc ne reviennentiDJf) ils pas?... Quatre mois sont passés, et ma porte est res- "^ " tée close et mon seuil inviolé. Peut-être je n'abriterai plus leur joie et leur vie »...
Ainsi pensait, sous le front détérioré de son vieux toit, un vieux hangar. Et il s'attristait de penser ces choses : et la lumière tiède et blonde de nos soleils d'octobre qui enveloppait ses larges pans et faisait briller ses fenêtres, donnait à ses réflexions plus de regrets et plus de mélancolie.
Il se sentait mourir comme toutes les choses que l'automne a flétries, comme la tige grêle de houblon qui languissait maintenant sur sa façade, comme les longues herbes jaunies qui avaient poussé à travers les pierres de son solage. Et parce qu'il se sentait mourir, toutes les tristesses de la nature le faisaient rêveur et désolé. Depuis que juin avait ramené la saison chaude, il attendait les hôtes qui chaque année venaient se réfugier en lui, l'animer et l'égayer. Et voici que pour la première fois depuis plus de cinquante ans, il était resté vide, et solitaire. Il ne pouvait en son cerveau de poutres et d'entraits s'expliquer un tel abandon, un pareil délaissement. Aussi le vieux hangar était-il bien triste dans la lumière tiède et blonde de nos soleils d'octobre.
Savez-vous bien, d'ailleurs, ce que
c'est qu'un vieux hangar ? et quel§ souvenirs il enferme ? et quelle place très large il tient et il occupe dans la vie de nos braves habitants ?
Le hangar, n'en déplaise à tous les dictionnaires, et le lexique francocanadien que prépare et publie la Société du Parler français devra tenir compte de cette acception, c'est le « cottage », le chalet ou la maison de campagne du cultivateur.
C'est dans cette originale et fraîche demeure qu'il va passer la belle saison, et qu'il fait sa villégiature.
A la campagne, voyez-vous, dès que le soleil recommence la fête de la nature, et que la prairie est bien verte, dès que les pommiers fleurissent et que les oiseaux sont revenus chanter sur les toits, il faut changer de résidence. La maison où l'on a passé l'hiver, et que l'on s'est appliqué à faire chaude et confortable, paraît à l'homme des champs beaucoup trop fermée ; elle lui devient
insupportable, une sorte de quatrième étage où l'on manque d'air, où l'on étouffe et où l'on s'ennuie. Il faut donc en sortir, comme on sort d'une ville pour aller aux plages lointaines et rafraîchissantes. Il faut sortir de cette maison urbaine pour aller habiter la villa champêtre. Et l'on en sort donc, hommes, femmes et enfants,... et l'on s'en va au hangar.
Or, le hangar, — le vieux du moins, — est toujours complètement séparé, détaché de la maison ; il est, à proprement parler, la maison d'en face, et distant de vingt ou trente pas de la maison principale. C'est donc, pour y aller, un long voyage qu'il faut entreprendre, et c'est aussi une promenade que l'on doit recommencer tous les jours. Parce que le hangar ne peut offrir à ses hôtes un logement convenable pour la nuit, on a soin dès le matin de retenir à la maison sa chambre et son lit, où l'on retourne le soir dormir.
Et c'est pourquoi, pendant l'été, le cultivateur est un véritable touriste qui chaque matin se rend à sa maison de campagne, et qui ne se lasse pas de se replonger chaque jour avec délices dans la vie simple et rustique de son chalet.
Là, il ne s'entoure que de ce qui est nécessaire à l'existence. D'ordinaire, l'intérieur du hangar, — du moins la partie qui est destinée au logement d'été, et qui en hiver devient l'atelier, la boutique où travaillent les hommes, — est tout d'une seule pièce, très large, spacieuse, au centre de laquelle s'élève la cheminée monumentale, faite de pierres brutes, blanchies à la chaux. Adossé à cette cheminée, et communiquant avec elle, s'étale et s'écrase le four où l'on cuit le pain de ménage. Et c'est pourquoi très souvent le hangar s'appelle aussi le fournil.
Autour de cette pièce unique, non lambrissée, et qui laisse voir la char-
pente rugueuse de tout l'édifice, vous n'apercevez que les chaises droites, les berceuses, la table où l'on mange, le buffet où l'on garde la vaisselle, le banc à longues pattes sur lequel est placée et se recueille la chaudière pleine d'eau fraîche ; au-dessus de la chaudière, suspendue à un clou qui est obliquement planté dans le mur, brille la grande tasse de fer blanc. A côté du four se dresse l'escalier à jour et à pic qui monte au grenier ; plus loin, vers l'arrière, surgit la pompe de cèdre avec sa rigide brimbale ; près de la fenêtre, sur une petite table, le a panier à ouvrage », et, tout à côté, le rouet que fait ronronner grand' mère ; enfin, dans un coin, au fond, le métier sur lequel pédalent en chantant les filles robustes et joyeuses du logis. Sur les murs non tapissés, entre les chapeaux de paille et les blouses qui sont accrochés à des clous solides, quelques images dévotes, ou des
portraits de personnages très sympathiques que Ton a découpés dans le journal d'hier.
C'est dans ce milieu très modeste, et dans ce décor peu dispendieux que le cultivateur transporte et installe, en été, sa petite famille ; c'est là que tous vont oublier pour un temps la vie presque solennelle, et toutes les féminines exigences qu'après le ménage du printemps on vous impose à la maison.
C'est au hangar que travaillent les femmes pendant que les hommes sont à labourer, à couper les foins ou à moissonner. Le soir, tout le monde se rassemble autour de la grande cheminée, où l'on cause sans feu, sans lampe, ni chandelle, à moins que l'on aime mieux s'asseoir aux fenêtres, ou devant la porte pour respirer le parfum des champs, et compter là haut, voir scintiller et filer les étoiles.
Quand octobre arrive, et fait siffler
le nord-est à travers les planches minces du mur en charpente, on s'attarde encore dans le vieux fournil ; on ne se presse pas de le quitter, et Ton veut jouir des derniers effluves chauds du soleil. Mais alors, le soir, on ferme les portes et les fenêtres pour empêcher l'air trop frais d'entrer, et l'on soupe le visage sous la lampe. Et quand ce dernier repas est fini, et que la vaisselle est bien lavée, on se reforme en groupe autour d'un large panier, ou d'une manne remplie de pieds de fèves ou d'épis de blé d'Inde, et chacun, patiemment, écale ou égrenne avec une attention variée et distraite. On entend, à travers les gais propos et les histoires pour rire, tomber au fond des plats de fer blanc la musique sèche et monotone des grains qui jaillissent et s'échappent des doigts de l'artiste rustique. Et parfois aussi, à travers les fentes du plancher mal ajusté, on entend chanter et
pousser son cri aigu le grillon qui annonce la venue de l'automne.
Quand on a épuisé toute la joie de cette vie libre et peu cérémonieuse ; quand on a donné au vieux hangar de suffisantes preuves d'attachement, quand surtout on y a grelotté pendant une suite de plusieurs jours, on retourne à la maison si bonne, si hospitalière et si chaude ; on y refait le nid des affections familiales, et l'on s'y enferme pour les longs mois d'hiver.
Donc, il y avait l'autre jour un vieux hangar qui s'ennuyait beaucoup, et qui s'attristait à mourir pendant que le baignait encore et le réchauffait doucement la tiède et blonde lumière de nos soleils d'octobre.
Que voulez-vous ? Il n'avait pu remarquer, à cause de ses fenêtres et de ses yeux restés fermés, qu'une autre construction s'était élevée en
face de lui, fraîche et ouverte comme lui, mais plus petite que lui, une « cuisine », comme ils disent maintenant, bourgeoisement et prosaïquement, et qui s'était blottie tout près de la maison, qui s'était collée à ses flancs, qui avait soudé son existence à la sienne, afin de s'assurer davantage ses bonnes grâces, et de supplanter plus sûrement le vieux et pitoyable hangar. Il n'avait donc pu voir cet autre logis, ce rival prétentieux, blanchi d'une première couche de chaux, à la mine neuve et banale, indifférent et insignifiant comme toutes les choses qui n'ont pas d'histoire. Et parce qu'il ne pouvait pas voir, le vieux hangar ne pouvait comprendre, et il se tourmentait donc, et il s'affligeait.
Il s'affligeait, le vieux hangar !
Et ceux qui connaissent son histoire savent bien pourquoi il y avait tant de chagrins dans cette âme de hangar. Dans l'âme de ce bon et doux
vieux, il y avait tant de souvenirs !
Il avait été si intimement mêlé à la vie de la famille qui maintenant paraissait le dédaigner ! Et la joie avait si longtemps couru en rires sonores le long de ses poutres noircies, autour des pierres vieilles du foyer, au bord des fenêtres ouvertes, et sous les grands larmiers où nichent les hirondelles.
Vingt berceaux avaient tour à tour, sur son pavé inégal, roulé leurs cadences, et il les avait si tendrement portés ! Et il avait autour d'eux si amoureusement répandu et fait voltiger et flotter l'âme familiale!
Il avait pendant les longues soirées d'été entendu raconter tant de choses, écouter tant de divers propos et gardé tant de confidences. L'histoire de tous ceux-là qu'il avait vus grandir, et hélas ! tour à tour franchir son seuil et s'éloigner, n'étaitelle pas aussi son histoire ? Et quand, d'ailleurs, tous ceux-là par-
taient, il savait bien qu'ils reviendraient bientôt, et qu'ils restaient attachés et rivés à son rude foyer par la chaîne d'or des pieuses souvenances. Et quand chaque année les absents retournaient à ce foyer, de la colline voisine où ils le pouvaient apercevoir, ils saluaient déjà le vieux logis, et il leur semblait qu'alors celui-ci s'enveloppait, pour les mieux accueillir, d'une atmosphère de joie, que ses fenêtres avaient de bons regards, et qu'il dilatait, jusqu'à la rompre, sa façade vieillie et penchée.
Et eux, en le revoyant, ils se sentaient aussi rajeunir et redevenir enfants. Chaque pierre du chemin, chaque arbre, chaque fleur du jardin, l'herbe verte qui s'allonge en tapis à l'un des bouts de la maison, la barrière qui a fini par rester toujours ouverte à force d'avoir laissé passer, la courte montée bordée de petits érables qui ont toujours mal poussé,
et le sable rouge répandu devant la porte, toutes ces choses, banales pour l'étranger, leur étaient familières, leur rapportaient des parfums et des parcelles de vie, et les faisaient entrer peu à peu et pénétrer dans les souvenirs qu'évoquait à leur mémoire la seule image du vieux fournil.
C'est sur ce long perron que leurs yeux avides avaient si souvent fouillé la route, regardé la mer, le beau fleuve, large et gris, qui apporte jusqu'au hangar le bruit de ses flots.
Assis sur les genoux paternels, que de fois, tout enfants, ils avaient compté du doigt les vaisseaux qui ouvraient au vent du large leurs toiles blanches ! Dans ce temps-là, il en passait par centaines, toutes voiles déployées, et le port de Québec était un grand nid d'où sortaient à tired'aile les oiseaux des mers.
Mais ici surtout, dans cette pièce large, nue, vaste, et qui n'eut jamais pour ornements que la vie et la joie
de ses hôtes, ils se souvenaient d'avoir vécu les heures premières et les plus aimées de la vie. Il leur semblait entendre encore les vieux et bruyants refrains qui avaient amusé leur enfance. Les plus petits se revoyaient sauter sur les genoux des plus grands : car c'est tout un peuple de frères qui avait habité sous ce toit, et qui chaque été faisait éclater et chanter sa jeunesse sous le plafond discret du vieux hangar ! Que de récits on avait racontés là, le soir, dans l'ombre transparente sous l'œil d'une mère bonne qui ne se lassait pas de les entendre ! Que de contes on y avait inventés, qui tour à tour égayaient ou terrifiaient les âmes crédules ! Et que de chansons de collège, mêlées aux ballades et aux romances, y avaient jeté vers la nuit leurs gammes légères et sonores !
Et puis, le vieux hangar n'éveillait jamais en la mémoire le rappel de douloureux souvenirs. Il avait si
bien gardé les vies qu'on lui confiait ! N'est-ce pas lui qui, il y a juste quatre années écoulées, fixait à son front des guirlandes et sur son toit des drapeaux, pour célébrer à sa façon cinquante ans de l'union bénie et féconde de ses doux maîtres ? Non!
jamais avant le premier mois, si funèbre, de cette année 1905, qui le met lui-même en deuil de sa propre joie, il n'avait vu passer près de son seuil d'autre tombe que celles où l'on endort les petits anges qui vont au ciel !...
Il fut donc longtemps heureux, le vieux hangar ! Et c'est pourquoi de se sentir pour la première fois abandonné, vide, sans vie, fut pour lui le sujet d'une amère tristesse.
Ces délaissements présagent toujours la ruine et la fm prochaines. Les vieilles maisons qui ne peuvent plus servir, croulent bientôt sous le poids
de leur vétusté, et l'on en fait des fagots qui vont réchauffer d'autres foyers. Et quand s'en vont en fumée bleue les débris des vieilles maisons, c'est tout l'essaim des souvenirs qui s'en échappe et qui revient longtemps errer autour des toits nouveaux.
C'est donc tout cela, c'est l'exil de son âme et de sa joie que pressentait l'autre jour le vieux hangar. Et il avait raison de se tourmenter et de s'affliger, quand pourtant, à cette heure de midi, l'enveloppait encore dans une molle caresse la lumière tiède et blonde de nos soleils d'octobre.
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E journalisme, on l'a bien assez dit, est partout une grande puissance ; c'est une cinquième roue devenue nécessaire au char de l'Etat. On ne peut guère gouverner sans lui, et l'on ne peut, sans lui, préparer ni conquérir l'avenir.
Le journalisme canadien, malgré ses très manifestes imperfections, ne peut donc pas ne pas être lui-même une partie essentielle de notre machine politique.
Il suffit, pour se faire quelque idée de son influence sur l'esprit de nos compatriotes, de voir avec quelle avidité, dans nos villes, au coin des rues, sur les places publiques, on se dispute le dernier numéro que le
petit crieur annonce aux passants.
L'ouvrier et le patron, le pauvre et le riche ne peuvent plus se passer, en nos modernes cités, du papier quotidien. On ne veut plus ignorer ce que font au parlement députés et ministres, à quoi ils peuvent consacrer tant de discours ; on veut savoir aussi quels accidents de la rue peuvent chaque jour émouvoir et ébranler notre inquiète sensibilité.
Dans les campagnes de notre province, le journal grossit sans cesse sa clientèle de lecteurs et d'abonnés, et c'est là surtout peut-être qu'il exerce le plus souverainement son empire. Mais il faut, pour se rendre bien compte du respect qu'il y inspire aux pieux et fidèles lecteurs, avoir vécu dans quelqu'une de ces campagnes il y a vingt-cinq ans, et il faut remonter aussi loin que possible dans ses souvenirs d'enfant. Aujourd'hui nous sommes si familiarisés avec cette feuille légère que les
soufïles de l'opinion vont partout disperser ! Mais alors le j ournal était beaucoup moins répandu dans les paroisses rurales, et l'on estimait privilégiées les maisons où venait se poser l'intéressante messagère, et l'on ne manquait pas d'y accourir souvent la semaine pour entendre lire ou raconter ce que disait la gazette.
Nous nous souvenons d'un bon vieux voisin, depuis longtemps déjà disparu, qui s'occupait de la chose publique avec autant de zèle que le pouvait faire un athénien contemporain des guerres sacrées. Il s'abstenait rarement, même par les rudes soirées d'hiver, de venir prendre sa place au foyer paternel, près du poêle ronflant où l'on se groupait en cercle pour lire l'évangile politique. Quand le bon vieillard n'était pas là, il manquait à nos joies d'enfant : c'est qu'il était conteur intarissable et qu'il ne se lassait pas de répéter, en mâchonnant son bougon de pipe, les
aventures populaires et quasi héroïques dont il disait avoir été témoin, et auxquelles il mêlait toujours des variantes qui surprenaient et amusaient nos imaginations. Peu à peu, cependant, ces causeries, monotones pour les anciens qui les savaient par cœur, dérivaient vers les choses de la politique, et après plusieurs histoires tant de fois rééditées, l'on ouvrait enfin, pieusement, le journal qui enfermait en ses pages la solution catégorique de tant de problèmes qui s'y trouvaient posés.
Et c'est là, dans ces réunions intimes du soir dont l'enfant n'oublie jamais le souvenir, que l'on apprenait qu'il existe une autre vie que la vie familiale ou paroissiale, plus large et plus mouvementée ; que l'on ouvrait peu à peu le cercle de ses préoccupations, que l'on s'habituait à voir plus loin que les horizons du fleuve ou du coteau voisins, et à reculer son patriotisme jusqu'aux fron-
tières mêmes du pays natal. C'était par le journal, et pour les grands comme pour les petits, la révélation progressive de l'âme elle-même de la patrie, s'exprimant par la bouche des orateurs ou par la plume du journaliste, et emplissant peu à peu notre tête et nos esprits de sa douce et prestigieuse image.
Quels noms illustres frappaient alors nos oreilles ! et quelles gloires se levaient sous nos regards ingénus !
C'étaient nos politiques d'il y a trente ans qui défilaient tous en une procession où nous aurions été bien empêchés de mettre de l'ordre ; et la voix du lecteur soulignait avec emphase ces vocables retentissants : Sir John, Blake, Mackenzie, Chapleau, Joly, Mousseau, Thibault, Fortin, Fradette ! Notre naïveté faisait tous ces personnages immortels ! Les uns nous apparaissaient comme les ouvriers de la fortune et de la gloire nationales ; les autres, ceux
que flétrissait la gazette, comme les artisans de tous nos maux présents et futurs. Nous, les enfants, nous nous inquiétions assez peu de savoir lequel était le plus illustre ou le moins malfaisant, et il suffisait à notre admiration de voir leurs noms courir et voler sur les lèvres des vieillards. Ils grandissaient à nos yeux de tout le prestige que donne la renommée, et nous ne pensons pas que jamais plus tard, dans nos visions d'étudiant, même les pères conscrits de la république romaine aient pris des attitudes plus héroïques.
C'est donc le journal qui initie l'électeur à la vie publique ; c'est lui qui allume et attise toutes les passions politiques du citoyen ; c'est lui qui dicte au peuple ses jugements, et qui lui fait connaître tour à tour les hommes auxquels il faut accorder sa confiance, et ceux auxquels il serait imprudent de commettre la chose de l'Etat.
Et en quelque pays que l'on se transporte, et où que l'on étudie l'action du journal, c'est toujours le même spectacle que l'on observe, et la même conclusion qu'il faut tirer. On a d'ailleurs épuisé déjà toutes les formulas laudatives dans lesquelles on a est ayé de saisir, et de concentrer, comme pour la faire saillir ensuite et Iriller d'un plus vif éclat, la gloire ài journalisme; et l'on revient invî riablement à cet axiome : le journal est une force, et la plus grande qii soit en nos modernes sociétés.
Une chose varie avec les pays et les climats, c'est la qualité du journal. Et dans notre pays neuf, et dans notre climat froid, il ne faut pas s'attendre à rencontrer le journalisme le plus parfait et le plus rempli de vie chaude et féconde.
Si l'on excepte les crises électorales
et politiques qui font affluer dans les colonnes du journal des torrents de prose enflammée et criarde, on reconnaîtra volontiers que notre littérature politique, que la littérature des journaux est plutôt indigente, et que trop souvent elle ne se couvre guère d'autres couleurs que du rouge ou du bleu dont le rédacteur a teint son drapeau.
Ajoutons sans tarder, — pour ne pas ameuter contre nous toute la cohorte des journalistes — qu'il y a aujourd'hui en plus d'un bureau de rédaction de louables efforts pour relever vers un idéal plus beau la mission du journalisme canadien. Si, d'ailleurs, la littérature de nos journaux n'est pas toujours aussi parfaite qu'on le pourrait désirer, cela tient à bien des causes indépendantes le plus souvent de la bonne volonté des rédacteurs ; cela tient surtout à une certaine pénurie d'hommes et de moyens dont il faut accuser surtout
peut-être notre pays trop jeune, et nos institutions encore insuffisantes.
Mais il y a une sorte de journalisme que notre inexpérience même ne saurait excuser. C'est le journalisme qui semble vouloir user de tous moyens pour faire sa clientèle nombreuse et payante, qui se livre aux réclames impudentes, qui raconte les immorales turpitudes de la vie quotidienne, qui joint au sérieux le plus grave, le grotesque le plus ridicule.
C'est le journalisme à images folles ou stupides, barriolé de je ne sais combien de couleurs, et qu'on appelle le journalisme jaune. Ce journalisme-là est le plus détestable qui soit, et il semble se donner pour mission de corrompre et de gâter le goût des lecteurs.
Certes, le journalisme jaune n'est pas l'expression de ce génie français que nous nous efforçons de maintenir en nos esprits et dans nos traditions littéraires. Le goût français
est surtout fait de mesure, de tact exquis, de dignité, et de simplicité merveilleuse. C'est cela que Ton peut voir encore dans les grands journaux que Ton publie chez nos cousins d'outre-mer, et c'est cela que détruisent peu à peu l'intempérance et l'appétit vulgaire de certains directeurs de nos grands journaux. Et quand ces grands journaux, pour s'illustrer et s'épaissir, multiplient leurs pages de réclames et leurs images baroques, ils ne font que déchoir, et s'abaisser et s'avilir. Il ne suffit pas à leurs directeurs de compter chaque semaine des milliers d'abonnés ou de lecteurs que leur attirent leurs excentricités, pour persuader ceux qui ont quelque souci du bon goût que leur journal bondit de progrès en progrès. Il reste évident et notoire que nos grands journaux à vingtquatre ou trente-six pages font sourire l'étranger, et n'ajoutent rien à notre gloire littéraire et artistique.
On dira sans doute que les enfants aiment les images, qu'ils attendent avec impatience chaque samedi le retour de Gugusse, de Ladébauche et de Timothée(l), et que le peuple aussi est enfant, et qu'il le faut prendre comme il est. Certes, nous ne nions pas qu'il faille au peuple et aux enfants des images, des gravures, et que le burlesque leur plaît à merveille.
Et les journaux humoristiques ont donc leur raison d'être ; et le grotesque peut donc se vendre tant la page en quelques boutiques où l'on peut faire commerce avec ce qu'il y aura toujours en nous de sottise humaine.
Mais qu'on laisse bien en leur lieu et place convenables les choses qui intéressent les badauds que nous sommes, et n'allons pas prostituer le bon goût et l'art en mêlant et confondant des genres qui ne doivent jamais aller ensemble. Laissons aux journaux
> (1) Personnages grotesques, en ce temps-là popularités par la Presse et la Patrie.
pour rire leur programme, et que ceux qui ont l'ambition de développer ici le journalisme convenable, sérieux et vraiment éducateur, aient un plus vif souci de leur dignité.
Aussi bien, nos journaux jaunes ne peuvent-ils même se justifier par cette raison que ces images dont ils se couvrent sont dessinées et coloriées avec art, puisque le plus souvent rien n'est plus gauche, ni plus maladroit, ni plus pâteux, ni donc' plus propre à pervertir le goût de ceux qui les recherchent et les admirent.
Ces habitudes qu'ont prises et qu'entretiennent quelques-uns de nos journaux canadiens, nous viennent sans doute de ces feuilles américaines où s'étalent souvent, à côté de choses très graves, les plus inconcevables bouffonneries. L'Américain aime ces bouffonneries inattendues, dans le journal comme au théâtre, et cela l'amuse considérablement. Mais nous avons mieux à faire que d'amé-
ricaniser nos arts et notre esprit.
Nos voisins nous peuvent donner d'excellentes leçons de vie pratique ; prenons garde pourtant d'oublier à leur contact qui nous sommes, et quelle mission nous, Canadiens français, nous devons ici accomplir.
Il faut rendre à Québec cette justice et cet hommage qu'il a jusqu'ici, et mieux qu'on ne l'a fait ailleurs, résisté aux envahissements du journalisme jaune. Montréal est plus cosmopolite et plus américain que notre vieille capitale, et Montréal est donc davantage aux prises avec le mauvais goût et semble se complaire et s'enfoncer en ses égarements artistiques. N'imitons pas Montréal.
Gardons à Québec son cachet de ville française, et que l'âme ancestrale qui s'y est amoureusement réfugiée, se traduise en toutes ses pensées et resplendisse en toutes ses œuvres.
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ES vacances ont donc elles aussi leurs leçons ; et elles les donnent, et il faut les subir et les apprendre.
L'écolier qui vient de quitter les bancs de l'école, le pensionnaire qui a échappé aux regards du maître, à la tutelle d'une règle de vie, et qui n'entend plus la cloche annoncer à ses oreilles les ordres du jour, s'imagine peut-être que désormais du moins il sera libre, libre comme l'oiseau des champs, comme l'alouette des grèves, et que ni sa volonté, ni son esprit, ni sa mémoire ne seront pour deux mois obligés de se plier, de se tendre et de se remplir. Les vacances, c'est la saison des longs repos, des flâneries innocentes, des
nonchalances permises, c'est l'heure de la liberté. Et les écoliers s'en vont en vacances comme les papillons aux prairies pour voltiger, butiner, n'obéir qu'aux souffles des brises légères et parfumées. Ils estiment et ils croient que pendant ce temps ils n'auront plus de maîtres ni plus de leçons.
Et pourtant les vacances elles-mêmes sont pour l'esprit des étudiants de très éloquentes maîtresses, et elles ; lui procurent le plus persuasif des enseignements.
Les vacances sont un repos et elles sont une récompense. Le repos suppose la fatigue, et la récompense est le prix de l'effort. Et l'on ne peut se livrer au repos sans s'inquiéter de savoir si vraiment l'on a travaillé, et l'on ne peut accepter de récompense sans réfléchir et se demander si on l'a bien méritée. D'où il suit
que l'entrée en vacances est pour quelques consciences l'occasion des plus vifs remords, et pour d'autres le motif de la plus saine et de la plus instructive des réjouissances. Il y a des élèves paresseux que torture en ce moment la seule pensée qu'on leur donne deux mois pour se reposer, et qui, précisément parce que les vacances leur sont données pour qu'ils se reposent, se demandent comment ils les pourront bien employer. Dès la sortie du séminaire, du collège, de l'école, ils ont apporté avec eux les données de cet insoluble problème ; leurs premières joies furent traversées de pensées sombres ; le sentiment profond de leur indignité, et l'humiliation que l'on éprouve toujours à recevoir une récompense qui ne nous est pas due, empêchent encore la paix du soir de se poser sur leurs paupières, troublent les nuits trop longues, et les fatiguent à force d'insomnies. Peu à peu sans doute
les larmes répandues et les regrets purifieront leurs âmes d'écoliers, tranquilliseront leurs consciences, et Texpiation douloureuse les fera demain dignes d'eux-mêmes et dignes de leurs vacances. Mais ils auront donc appris des vacances la loi inéluctable du travail, et ne sera-ce pas pour eux la meilleure et la plus utile des leçons ?
Quant à ceux qui ont peiné, qui ont feuilleté et fouillé les livres, qui ont sans faiblesse accompli la tâche de chaque jour, et que la fm de l'année scolaire a surpris penchés sur leur travail, le front abrité sous la main, attentifs et blêmes, ceux-là goûtent le bonheur indicible des devoirs bien remplis ; ils sont joyeux parce qu'ils ont mérité, parce que les vacances ont pour eux tout leur sens, et aussi parce qu'elles leur apportent tous leurs charmes.
Repos et récompense sont des mots dont ils comprennent toute la
consolante signification, et ils vont à loisir les presser, les épuiser, les vider de leur contenu ; ils n'en laisseront que récorce et la lettre, bien sûrs qu'à la prochaine saison ils les pourront retrouver encore pleins de sens et de promesses.
Qu'il est heureux l'étudiant qui revient au foyer après une année laborieuse, et qui a utilisé pour le progrès de son esprit tous les sacrifices qu'il a coûtés à ses parents et à sa famille ! Comme il se sent aimé pour avoir bien compris et réalisé une année de sa jeunesse ! Et comme il grandit à ses propres yeux de toute la dignité noble et sérieuse qui l'élève au-dessus de lui-même ! Il éprouve en son âme satisfaite combien le repos est bon et la récompense honorable. Et il aime cette loi de justice dont il peut aujourd'hui bénéficier. Dès les premiers jours de sa vie, il admire ces sages rétributions dont la Providence et les
hommes ont semé nos existences, et qui stimulent et encouragent nos efforts. Et cela l'attache à ceux qui l'entourent, à la société qui l'enveloppe. Il est reconnaissant parce que l'on a respecté ses droits au repos et à la récompense, et il a hâte d'arriver lui aussi à ce moment de sa vie où il pourra autour de lui répandre le bienfait, et faire des heureux.
Pour un tel écolier, les premiers soirs de vacances ont des fraîcheurs suaves et des enivrements qui le grisent des plus douces émotions ; et les premiers soleils libres qui se lèvent sur sa tête d'adolescent ont des sourires qui l'inondent de lumière et de joie. Et toute la nature va lui parler un langage que pendant deux mois il pourra, à merveille, écouter et comprendre.
Aussi bien, la nature est-elle, pendant les vacances, la grande maîtres-
se des intelligences, l'éducatrice incomparable que jamais on ne se lasse de fréquenter et d'interroger.
Pendant l'année scolaire, ce sont les livres qui ont le plus appris à l'élève ; c'est eux qu'il a le plus consultés, et c'est à eux qu'il a le plus demandé de réponses aux questions qui se posaient en son esprit studieux. C'est sous la couverture des manuels, des dictionnaires, et des recueils de toutes sortes qu'il trouvait la clef des connaissances humaines, de celles-là du moins dont on voulait meubler son cerveau. Or, le contact des livres, si utile qu'il soit, ne peut être suffisant pour ouvrir tout à fait l'esprit, et lui donner une formation complète. Le point de départ de toutes sciences est dans les choses, et ce sont donc les choses qui peuvent encore mieux que les livres dresser l'entendement, l'avertir et le développer. Aussi, lors même que les livres, l'étude, la réflexion
ont tour à tour aiguisé nos facultés intellectuelles, celles-ci cherchent encore, et aperçoivent surtout dans les choses, et elles en font sortir, et elles en déduisent, les conclusions les plus certaines, les plus personnelles, les plus utiles.
Oh ! sans doute, l'élève qui promène à travers la campagne sa tête de dix-huit ans ne verra pas dans la nature, et dans tout le monde qui s'agite autour de lui, toutes les vérités splendides et tous les problèmes obscurs qu'y pouvaient découvrir Platon ou Kant. Et ce n'est pas, non plus, à de si profondes considérations que la nature et les vacances invitent l'écolier à s'abandonner. Celui-ci n'apercevra le plus souvent, de tant de choses qui s'offrent à son regard, que la fleur et la surface, et il livrera toute son âme aux seules impressions que les spectacles extérieurs peuvent en lui créer et entretenir. Mais cela encore est suf-
fisant pour dilater l'âme de l'enfant et du jeune homme, pour l'attendrir, pour la féconder, pour la rendre meilleure.
Impressions banales, direz-vous, que celles de ce rhétoricien qui, aux heures calmes du soir, se recueille, et se drape dans le manteau de blanche lumière que la lune laisse pendre, traîner sur notre planète, et dont elle touche si doucement les choses !
Rêveries inutiles que ces longs regards qui s'attardent à voir scintiller les étoiles ! Emballement puéril qui consiste à étreindre en une vision enthousiaste et caressante un coin de paysage où la verdure, l'onde des ruisseaux, les arbres, le chant des oiseaux et les harmonies de la brise font à l'œil et à l'oreille une fête aussi vieille que le monde !
Oui, tout cela est bien usé, bien ancien ; tout cela pourtant depuis des siècles enchante les âmes sensibles. Tout cela est toujours aussi
neuf que chaque génération qui arrive à la vie, et que l'existence a pour la première fois placée en face de ces spectacles. Il ne faut donc jamais craindre de s'abandonner à toutes ces joies faciles, et à toutes ces émotions que peuvent en nous éveiller les choses : ces joies et ces émotions nous détachent de nous-mêmes, nous arrachent à notre égoïsme, et nous élèvent au-dessus de nos mesquines et pitoj^ables préoccupations. Le service utile et précieux qu'elles ont rendu à d'autres, elles nous le peuvent rendre. Ne soyons jamais de ceux qui s'imaginent qu'ils sont venus trop tard dans un monde trop vieux. Ecoutons à notre tour, et avec une naïve admiration, les leçons de la mer, des montagnes, des rivages, des prés et des fleurs. Ces leçons sont celles de la vie, et elles sont bonnes, et elles communiquent sans cesse à nos âmes cette jeunesse éternelle dont tou-
jours se revêtent et se parent les choses.
Ces grandes voix de la nature sont celles de Dieu lui-même. Et c'est sans doute ce qui les a faites si puissantes et si irrésistibles. Ces voix sont pures ; ces spectacles sont les plus hautes leçons de morale que l'homme puisse recevoir ; et c'est pourquoi l'homme ne veut guère apercevoir que des symboles dans la blancheur des lys, dans le parfum des fleurs, dans la limpidité des eaux, dans la fraîcheur et le calme des bois, dans la sereine majesté des montagnes. Et il voudrait son âme semblable à ces choses, enveloppée comme elles d'innocence et de beauté, comme elles n'existant que pour Dieu, et se reposant toujours dans la paix douce et profonde des volontés du ciel.
Et puis, que pour d'autres raisons encore nos écoliers s'approchent de la nature : qu'ils la considèrent et la
fixent pour la bien saisir, la bien aimer, et la bien décrire. Elle est si belle cette nature canadienne que nous connaissons encore si mal I Combien d'images gracieuses elle peut laisser au fond de l'œil de ce littérateur en herbe qui demain enfoncera les portes de la troisième, ou se présentera sur le seuil des belles-lettres. Chaque étudiant peut trouver dans sa paroisse, dans le milieu champêtre où s'écoule le temps des vacances, des tableaux que sa plume peut essayer de peindre et de reproduire en vives couleurs ! Et s'il s'y essaie seulement, il verra bientôt toutes les lignes de ce tableau, et les plans, et les groupes, et les nuances se préciser et se multiplier sous son regard plus attentif. Et cet effort lui aura révélé l'art de voir et de découvrir ces beautés multiples, fugitives, qui échappent aux observateurs superficiels, et ravissent l'enthousiasme des plus pénétrants.
Et si, après toutes ces impressions reçues, ces émotions éprouvées, et ces communions incessantes avec la nature, l'écolier revient à ses classes dispos, rajeuni, plus attaché à Dieu et à cette terre canadienne qu'il aura mieux aperçue et plus aimée, les vacances ne lui auront-elles pas vraiment donné les plus saines, les plus efficaces et les plus durables leçons ?
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