DU COUCHER ET DE LAMOUR
anciens se démenassent comme celles de aujourdhuy ?
— Nenny vrayement (dist Lubin) je le sçay bien pour moy : car, quand il fut question de me marier à vostre niepce, je avois daage trente quatre ans ou environ, auquel temps ne sçavois que*cestoit estre amoureux, encore moins comme il sy falloit gouverner, sinon que ma feu mère grand (dont Dieu ayt l'ame) me monstra un petit le moyen de my enharnacher. Advisez si aujourdhuy le jeune homme passera quinze ans sans avoir practiqué quelque cas avec ces garses, comme bosses chancreuses, véroles, chaude pisse, ou estre j à marié (''^). Au moyen dequoy les enfans de aujourdhuy ne semblent que nains, au regard des anciens. Quoy ? Et l'aage de dixhuict ans est blasmé, quand n'entretient les dames, ne muguette les filles, ne faict le brave, le mignon ; & fault quen despit de luy il erre avec ceste sotte multitude (^) pour estre compaignon en malheur, sil ne seveult ouyr appeller partial (°), melancholique, se reiglant de sa teste, opiniastre.
Maistre Huguet print lors la parole, disant avoir ouy dire que un homme ne peult estre
(a) Même s'il est déjà marié.
(b) De jeunes débauchés.
(c) Qui se part, ou comme nous dirions, se sépare, qui vit à part.
8o PROPOS RUSTIQUES
gallant, brusque (»), & sçavoir son entregent, s'il ne ha conversé & hanté avec les femmes ; & que anciennement peu estoyent qui [ne] fussent rustres, & qui entendissent poincts dhonneur, & autres honnestetés de aujourdhuy. ^
Et puis (disoit il) que avez parlé de voz amours, je vous diray la façon des antiques : c'est que un bon lourdault de adonques (b), bien brusquement & au busq accoustré (<=) , — comme d'un saye (d) sans manches, le beau pourpoint de migraine (e) bordé de verd & coupé au coude, le petit bonnet rouge, le chappeau dessus, auquel pendoit le bouquet bien mignonnement composé ; la chausse jusques aux genoux, & pour cause ; les souliers descouvers, la ceinture bigarrée, pendante sur les souliers,— le gallant ainsi f risque (f), tabourdant(g) des pieds sur un coffre (^) , disoit le petit mot à la traverse(*) à Jeanne ou Margot, & soudain, regardant si l'on le voyoit point, l'empongnait, & sans dire mot la jettoit sur un banc, & le reste, je le vous laisse à songer. La besongne parfaicte, secouoit
(a) Décidé.
(l>) D'alors.
(c) Bien tiré à quatre épingles, dirions-nous.
(d) Vêtement de dessus, fort ouvert.
(e) Drap fin teint de kermès.
(i) Pimpant.
(g) Tambourinant.
(h) Sur lequel il était assis, évidemment.
{») Au passage.
DU COUCHER ET DE L A M O U R 8l
les oreilles & vie, après toutesfois avoir donné un beau bouquet à la done (») , qui estoit la plus grande recompense & entretien d'amour que on eust pour lors, neantmoins que je ne dis pas que un ruban n'eust esté receu, ou une ceinture de laine, mais ce fust esté à grand peine, car trop se fust senty obligée.
Regardez, ô muguets, qui sçavez que cest & qui en faictes mestier, si par tel moyen viendriez à ce but prétendu que vous appeliez le don de mercy, le contentement, la recompense du travail, le cinquiesme poinct d'amours, & aucuns Docteurs (b), le vieux jeu, l'ancien mestier, & le joly gentil petit jeu des cymbales ou manequins(c), non certes asseurément monachal {^) ; ains par longues & énormes protestations vous désespérez, vous mettez aux champs, parlez seuls comme lunatiques, envoyez rithmes (e), donnez aubades, allez emmasquez, donnez de l'eaue benoiste à l'Eglise, faictes la court, changez d'accoustremens, faictes de belles signatures (^) chez les mar-
(a) Dame,
(b) Et que certains Docteurs nomment...
(c) Sortes de cymbales.
(d) Les moines passaient proverbialement pour réalistes en amours ; il faut songer à cela pour découvrir la plaisanterie : Du Fail assure ici ne pas être « monachal » un jeu qui au contraire l'eût été.
{^) Rimes, ver».
(t) Beaux billets, dettes.
chans, entretenez gens pour vous seconder en voz propos (a), fondez querelles, contrefaictes l'audacieux, estes (ce que Ion dict) hardiz entre les femmes & muguets entre gens de guerre : car, [si] quelquefois avez la commodité de parler à elles en privé, vous estes les plus mauvais que Ion sçauroit voir, comme dire :
« Hée, ma maistresse, voulez vous, que pour vostre amour conquérir, je me rompe le col ? Mais pource que cela est un peu fascheux, je combattray, & fust le Turc, qui est grand terrien. Parla vertu saint Quenet (''), belle Dame, ceste dernière guerre (je croy que ce fut à Luxembourg) je feis un coup de ma main, & seulement pour un simple souvenir de vous, dont toute la trouppe... Je ne dis rien {^). Haa ! ma Dame, mon souvenir, mon bon espoir, ma fermeté, mon petit cœur gauche, mon soûlas (d) ! Helas ! amour ! Las ! qu'on congneust. Je sens V affection. Perrette, venez tost. De ce brandon... (f) Quoy? que voulez vous que je vous offre (dictes vous après), fors ma personne, de laquelle tant y ha quelle est à vostre
(a) Desseins.
(b) Saint imaginaire. Les personnages de Rabelais jurent plusieurs fois par saint ( hionet.
(c) Dont toute la troupe a parlé. Par modestie je n'en dis pas plus.
(d) Ma joie.
(^) Titres de chansons dont plusieurs sont connues. Le muguet déclame mille fadeurs de romances.
DU COUCHER ET DE l'aMOUR 83
service, que pouvez en disposer comme dune chose toute vostre, vous asseurant que si me faictes tant de bien de me recevoir des vostres & croire que le nombre de voz serviteurs est creu(a), vous trouverez en moy non moins d 'obéissance que le cœur sera disposé, pour leffect mettre à fin ».
De toutes lesquelles belles prières & requestes, avez (^) au bas dicelles signé : Je ne vous congnois point (c), qui est à dire que de\'ez estre serviteur deux & trois ans, perseverans en vostre follie, à fin que on congnoisse de vostre constance asseurée & maintien non variable.
Cependant il survient quelcun plus rebrassé (d) que vous, qui vous ruse (e) autant loing que vous estiez près, & lors est une vraye diablerie à quatre personnages {^) , car en despit de vous il fault faire la court à ce nouveau survenu pour
(a) Accra.
(b) Il y a.
(c) Au bas des requêtes de justice, le juge inscrivait une note signée pour indiquer la suite à donner à l'affaire : « Ajourné », ou quelque autre. De même la dame inscrit au bas de la requête de son amoureux : Je ne vous connais pas.
(d) Rebrasser : relever ses manches. Au sens figuré prêt à entreprendre, entreprenant.
(e) Repousse.
(f) Une diablerie, un mystère à quatre personnages donnait lieu à des jeux de scène compliqués. On dit encore : faire le diable à quatre.
l'KOPOS RL'STIQLES
luy tirer les verms (») du nez, & là cautement(*') dissimuler & faire bonne pippée (<=) , luy affirmer que au tout vous estes retiré de elle, & que trop longuement y avez perdu & le temps & voz pas, & qu'elle ne mérite que un homme de bien entreprenne rien pour elle, veu que à tous faict un mesme visage sans recompenser celuy qui ha desservy (*). Et en tous ces beaux motz le cœur ne parle point : car, vous faisant un jour après une œillade, un soubriz de travers, un coing dœil, ou seulement que vous puissiez toucher sa robbe, ou luy lever son deal (0) ou fuseau, vous estes (ce vous semble) le plus heureux de tout le monde ; neantmoins que, après que estes destourné de sa veûe, elle tire la langue sur vous, elle vous faict la moue, elle se moque à tout le monde de vous, disant que vous estes un beau jeune homme, de belle taille, de belle venue, bien adroit à une table, & que vous serez homme de bien avec un long biays (^ , si vous vivez vous aurez de laage(g), que vous avez bonne grâce, mais
(a) Vers.
(b) Avec ruse.
(c) Piège, tromperie.
(tl) Servi, fait une longue cour.
(e) Lui ôter son dé.
(f) Détour, c'est-à-dire qu'il vous faudra marcher encore beaucoup pour être homme de bien.
(g) Plaisanterie proverbiale. Cf. Rabelais, 1. II, ch. H.
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que vous la portez de travers, & autres motz desquelz si le moindre aviez entendu, vous yriez pendre de la honte & mespris que elle ha de vostre personne ; & puis allez vous y frotter !
— Comment ! (dist lors Pasquier) après vous avoir bien escouté, Compère, à qui parlez vous, veu que telz muguetz & petits braves ne seroyent pas les bien venuz en rtoz villages, aussi quil ne si (a) en trouve nuls.
Auquel respondit maistre Huguet qu'il luy pardonnast & quil se estoit forvoyé, ce que bien congnoissoit, & que, puis qu'il avoit tant poursuivy le conte, quil le achevroit.
— Achevez donc (dist Lubin), & quelle façon de faire doibt tenir le muguet sus mentionné.
— Je veux (respondit maistre Huguet) quil laisse ces longues & fascheuses harengues qui (pour la vérité) ne mouvent (*>) en rien la Dame : car il aura plus tost conquis ce quil prétend avec un mot bien couché & de bonne grâce, joint un peu de ce que Ion met en la gibbessiere (<=) , que par servir & faire le mignon long temps, qui est loffice dun Jobelin bridé : car (pensez vous) ilz en voyent tant & de divers, lesquelz avec leurs bravades
(t>) N'émeuvent.
(c) On entend assez ce que Du Fail veut dire.
laissent passer {^) , & sans flux (^) , & y sont autant accoustumées que un asne à aller au moulin : & me semble que on les peult comparer à ceux qui ont ordinairement gens de guerre, lesquelz sont tant duits à les ouyr jurer, maugréer Dieu & faire les mauvais, que pour toutes ces mines ne daigneroyent bouger, se ilz ne frappent à grands coups de baston ou mettent leur hoste au travers du feu comme un fagot.
Autant en peult Ion dire de noz Dames daujourdhuy, lesquelles ne prennent moins de passetemps à voir se donner un povre languissant au Diable, & se désespérer, que à le voir à tous propos changer contenance & perdre grâce pour la veiie délies, lesquelles (ce me semble) fault que elles tiennent leurs cœurs (<=) avecques elles enveloppés, car en quelque forme quelles voudront le feront mettre & changer, comme feroit le magicien avec son image (^i) . Mais quand nostre amoureux produit un baudrier bien clousté (e) &
(a) C'cst-à-dirc : elles en voient de tant de sortes qu'elles sont blasées sur ces muguets et qu'elles les laissent passer avec leurs bravades.
(b) Le flux était un jeu de cartes cité par Rabelais. « Passe sans flux » est une expression tirée de ce jeu. Au ri<;uré, elle signifie : passer outre sans difficulté.
(•^) Les cœurs de leurs amants.
(tl) Car elles les transformeront, les modifieront, ces cœurs, à leur guise, comme fait un magicien. (e) Orné de beaux dessins en clous ou en aciei
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en bon equippage, les portes fermées luy sont ouvertes grandes comme à passer une charretée de foin, qui est le souverain remède, la clef de la besongne, la peautre ('») du navire, le manche de la charrue.
— Vous en parlez, à ce que je voy, comme expérimenté, mon Compère (dist Anselme), & croy que vous avez passé par les piques {^).
— Par ma foy (respond maistre Huguet) tant y ha que je le sçay très bien, que jen ferois bien un livre aussi gros comme un doctrinal («).
— Mais (feit Lubin) ne se pourroyent trouver quelques femmes qui, non meûes d'avarice, convoytise, voudroyent loyaument aymer ?
— Il s'en trouve (dist Huguet), mais de celles tant seulement parle qui plus ordinairement sont ainsi, car j'ay esté trompé comme les compaignons.
— Je ne m'esbahis (feit lors Pasquier) si vous aviez tellement la matière recommandée (d) & en affection. Mais je vous diray, pource que desmeshuy («) mal conviennent telz propos à nous autres vieillards, retournons aux premiers qui
(a) Poutre.
(b) On châtiait les soldats à coups de manches de piques : c'était passer par les piques.
(c) Livre d'église.
(d) Si la matière vous intéressait.
(e) Désormais.
ne touchent que preudhommie & antiquité : car, par sainct Aubert ! vous ne faictes que men faire venir leaue à la bouche, & avons bien affaire de sçavoir ce que vous faisiez tandis que estiez escholier !
— Moy ? (feit maistre Huguet) jà à Dieu ne plaise que, estant escholier, je feisse rien avec ce que les escholiers en ont, s'il en demeure, car les femmes disent qu'ilz n'ont pas si tost attaché la brayette de leurs chausses {>^) , quilz ne cherchent à haste à qui le dire.
— En bonne foy (dist Lubin) si ay je autresfois ouy dire que avec la graine de fougiere vous aviez faict je ne sçay quoy, Haa, vous estes un gallant !
Maistre Huguet en soubriant & tournant la teste à costé, disoit que Dieu pardonnast au temps passé & quil faut tous passer par là, ou par la fenestre (*>).
— Or bien(disoit il) dictes donc quelque cas de vostre village, Pasquier.
Lequel respondit quil ne avoit veu rien en son temps, fors lancien Thenot du Coing, duquel tout le monde sçavoit la vie.
— Je pense bien (dist Lubin) que tous en ont ouy parler, mais si est ce que vous estes plus
(a) Apres l'avoir détachée, on devine pourquoi.
(b) Proverbe.
DU COUCHER ET DE l'aMOURSç
résolu en cela que aucun à raison de la longue demeure près luy, parquo}^ dictes un peu sa manière de faire : car cest homme là fut faict en despit des autres, & vivoit à sa guise sans avoir regard aux autres.
— Je diray donc (feit Pasquier) ce que bon men semble, & se mousche qui voudra, sil ne veult avoir de la gaule par soubs l'huis.
EN ce temps, dequoy avons parlé cy dessus, vivoit le prudhomme Thenot du Coing, oncle de Thibaud le Nattier. Ainsi appelle du Coing pource que jamais ne sortit hors sa maisonnette, ou (pour ne mentir) les limites ou bords de sa parroisse. Par ce moyen luy estoit grand contentement attiser son feu, faire cuire des naveaux(<'^) aux cendres, estudiant en de vieilles fables d'Aesope, allant aucunesfois voir si les geais mangeoyent point ses pois, ou bien si la taulpe avoit point bêché en ses febves du petit jardinet. Auquel avoit tendu des fillets pour les oyseaux qui ne luy laissoyent rien. Ha ! vrayement je diray bien cela, & sans mentir, que de deux boisseaux de febves quil sema, encores mesure de Chasteaugeron (b), nen eut jamais un bon quart, avec ces larrons doyseaux, aussi ne demandez pas comme il les donnoit au Diable. Et toutesfois quand il les y trouvoit (il les y trouvoit quasi tous
(a) Navets.
(b) Chef-lieu de canton, arroi;d. de Rennes, dont la mesure à grains particulière était l'une des plus vastes du pays.
les jours) il prenoit plus de plaisir à voir leur grâce de venir, despier & sen retourner chargez, qui! ne faisoit à les chasser. Et puis quand quelcun luy disoit :
— Comment souffrez vous, Compère Thenot, que visiblement & apertement (;^) ilz vous gastent ainsi voz pois ? Par la vertu saint Gris {^>) , si cestoit moy !...
— Ho (respondoit le preudhomme) mon amy, je ressemble à ceux qui ont querelle avec gens bien parlans, lesquelz devant quilz les voyent, tuent & mettent à sac de paroles, mais, lors quilz s'entrerencontrent, jamais ne fut amytié plus grande. Ainsi est il de moy : car voyant à veùe dœil le degast que font ces oyseaux de mes pois, je nen suis guieres content & les souhaitte le plus souvent en la rivière. Mais allant tout à propos les espier soubs une coudre {^) là auprès, & voyant lindustrie quilz ont à regarder ça & là, si j'ay point tendu quelques laqs ou trebuschet pour les surprendre, & tout à un coup en prendre {^), pour vistement sen voler, je me rends content, considérant quil est nécessaire quilz vivent par le moyen des hommes. Quoy } Et daucunesfois à
(a) Ouvertement.
(b) On a fait diverses conjectures sur l'origine du nom de ce saint supposé, dont aucune ne s'impose.
(c) Coudrier.
(d) Des pois.
peu près ilz me attendent, bien sachants (ainsi je le cu5'^de) que ne leur veux aucun mal, & le plus souvent font leurs nids en ma maison, comme l'hironde & passerons (») & autres, tout joingnant, qui aucunesfois entrent familiairement dedens ou viennent manger en ma court avec mes poulies & oyes, où prends tel passetemps quel un prince souhaitteroit, & à grand peine le pourroit avoir.
Telles choses disoit le bon homme, sans mal penser. Et me souvient (disoit lors Pasquier en continuant son propos) que, estant jeune garçonnet comme vous pourriez dire vostre filz Perrot (parlant à Lubin), il me menoit par la main, jazant avec son compère Triballory, homme fort rusé & asseuré menteur. Lesquelz assemblés en comptoyent en dixhuict sortes (^), le bon homme Thenot ayant un petit baston à crochet, me faisant dire mille beaux motz à un chascun & tous bien à propos, puis ma feu bonne femme de mère arrivant, comme de fortune (<=), luy disoit :
— Par mon serment, compère Thenot, vous avez bonne grâce de ainsi bien apprendre mon filz à parler ! Vrayement je vous suis fort atténue {^) !
(a) Passereaux.
(b) Nous dirions : en contaient de toutes les couleurs,
(c) Comme par hasard.
(d) Fort tenue, fort reconnaissante.
En bonne foy vous este aussi mauvais que lenfant (a).
— ■ Oui dea, de beaux ! (respondoit le preudhomme). Laissez nous faire tous deux & nous ferons de beaux bleds à moytié {^) . Vous navez que voir icy, allez vous en filler.
Lors je commençois (possible) à faire une maisonnette & amasser force petit bois. Le bon homme de son costé amassoit quelque bagatelle pour me ayder, ou me faisoit un cousteau de bois, un moulinet, une fusée, une fluste descorce de chastaigner, une ceinture de jonc, une sarbattaine (<=) de feuz, un arc de faulx & la fîesche dune chenevotte ou de mesme, ou bien une petite arbaleste & le traict empenné de papier, un petit cheval de bois equippé à l'avantage (d), une charrette, un chappeau de paille, ou bien me faisoit un beau plumart de plumes de chappon, & les me mettoit sur mon bonnet, au vieux busq(e) ; & en tel equippage suyvois le bon Thenot & son cher compère Triballory, lesquelz congnoissans les choux & lard estre cuits (ce voyans par les corneilles qui se retiroyent des champs pour
(a) Elle le gourmande de faire tenir à l'enfant des propos un peu verts.
(6) A frais communs.
(c) Sarbacane.
(d) Tout sellé et bridé.
{«) A la vieille mode.
percher au bois, & du bestial qui desja estoit mis au tect ('i),s'en alloyent le petit pas, disputans quelque matière de conséquence, comme de regarder par leurs doigts quand seroit la feste de Noël ou Ascension, car tresbien sçavoyent leur compost (b) ; ou jugeoyent de la sérénité des jours subsequens par les bruines du soir ; puis me chargeoyent de un petit fagot de bois que ilz mavoyent faict amasser, disans (en conscience) que jamais ne fault retourner à la maison vuyde & que cest le dire dun bon mesnager.
Eux arrivez se mettoyent comme deux fourbisseurs vis à vis lun de lautre, & grand chère : car tous deux mettoyent tresbien le nez au barril, se il en estoit question.
Apres soupper recommençoyent de plus belle à caquetter, escrivans au fouyer avec chascun son baston bruslé par le bout («') , affermans que cela sert moult (d). aux lunatiques. Un quidam passant par ce païs, & adverty de la vie du bon Thenot non moins moins saincte que louable, escrivit sur la porte dun charbon de saulx :
Suyve qui voudra des Seigneurs, Les honneurs,
(a) Sous le toit, à l'abri.
(b) Comput.
(c) Cf. Rabelais, 1. I, ch. xxviii.
(d) Beaucoup.
Pompes & banquets de ville.
Ne sont eîi moy telz labeurs, Et ailleurs Passe le temps plus tranquille.
Mes jours se passent sans bruit Au déduit
De ceste vie umbrageuse, Dont un doulx fruit est produit Et réduit A ma vie si heureuse.
La mort me sera joyeuse,
Glorieuse.
Mais à cil (*) qu'est de tous congneu
Odieuse
Et fascheuse, Estant à luy mesme incongneu.
Et en cest exercice passa son temps le bon Thenot, & vesquit jusques à la mort en despit des médecins, & mourut lan&jour quil trespassa(^'). à la grande joye de Tailleboudin, son filz, héritier principal & noble (c), qui, peu de temps après sa mort, meit tout par escuelles ('i)& fut un terrible
(a) Celui.
(b) Cf. Rabelais, 1. II, ch. m. Plaisanterie proverbiale qu'on trouve déjà dans le Franc-archer de Ba^nolet.
(c) Dans une famille noble, l'aîné héritait de tout.
(d) Prodigua, dissipa tout.
mesnagier, & qui mettoit une ordre non veiie (=^) à ses affaires.
— Sçavez vous bien (dist lors Anselme) de quel mestier il est à ceste heure & quel trein il meine ?
— Nenny (respondit Pasquier). Mais bien ay je ouy dire que on ne sçait où il est, & estime Ion quil soit pendu.
— Tant s'en fault (dist Anselme) quil soit pendu, encore moins estranglé, quil faict plus grand chère que homme qui soit en la compaignie ; & si vous voulez ouyr la façon, je la vous diray à deux mots.
Lors, prié par toute la compaignie & ne refusant ceste charge, commença à dire :
(a) Non encore vu jusque-là.
DE TAILLEBOUDIN, FILZ DE THENOT