‹ Propos rustiques; introduction et notes de Jacques BoulengerChapitre 8 sur 11 · QUERELLES ENTRE GUILLOT LE BRIDÉ & PHILIPPOT LENFUMÉ · texte numérisé non relu

QUERELLES ENTRE GUILLOT LE BRIDÉ & PHILIPPOT LENFUMÉ

Du village de Vindelles fut esleu pour Francarchier {^) Guilîot le Bridé, tant pour sa hardiesse, mesmes au plat (b), que pour la grandeur de corps, car beau mastin estoit, sil eust voulu mordre ; & croy aussi quil estoit gentilhomme, à cause dun pré que son père vendit ; & portoit en ses armes une escuellée de choux, billettée de lard (c).

Ce vénérable & discret Guillot, un jour, estant à sa garnison (pource que les Canarriens {^) faisoyent mine de descendre), Se là ne feit pas grands armes {^), & ne servit que de nombre («), se advisa

(a) Le duc Jean V de Bretagne avait institué cette milice dès 1425. Chaque village devait fournir un fantassin en temps de guerre. La littérature s'est beaucoup moquée de cette sorte de garde nationale.

(b) A table.

(c) En termes de blason, unebillette, c'est une sorte de rectangle plein. Un blason billeté : chargé de billettes. Une billette de lard, c'est un lardon. Inutile de dire que ces armes sont fantaisistes, comme la noblesse de Guillot.

(d) Rabelais cite ces fantaisistes Canarriens plusieurs fois.

(e) Exploits.

(f) Fit nombre seulement.

que si le decours (n) passoit, que saporrée {^) tarderoit beaucoup à planter, en quoy seroit trop lourdement intéressé (f) ; &, pour obvier (d) à tous & chascuns les inconveniens qui en eussent peu venir, sans prendre congé de son Capitaine, alla faire sa besongne & pa5'er quelques arrérages quil devoit à sa femme (*"), où pour rien ne se vouloit laisser encourir(f), car il les eust payées au double, interest & tout, se il neust voulu estre battu.

Apres quil eust achevé son faict (quil entendoit, disoit il, comme un autre), retourna à sa garnison, ses souliers bien mignonnement pendants à la ceinture, à laquelle estoit aussi sa rapière, le chappeau bien & au busq (s). Et, arrivé, compta si bien les raisons de son absence à son Capitaine Tireavant (h), & de si bonne grâce (car gracieux fut Ihomme de bien), quil fut clamé quitte & dict absous.

Or voicy le poinct de la querelle. Philippot Lenfumé, aussi Francarchier de Flameaux, voyant que Guillot estoit quitte & quil navoit point payé

(a) Le moment.

(•>) Poireaux, choux, etc.

(f) Souiîrirait trop dans ses intérêts.

(d) Remédier.

(<') On devine lesquels.

(f) Protester.

(k) a la mode.

(h) Rabelais donne ce nom à l'un des capitaines de Picrocholc.

damende (a) , se appliqua fort & ferme du contraire ; & en cholere, disant en son clein que, dune mesme raison & pareil fondement, sen iroit achever la platte forme de son four ou tailler sa vigne, attendu que autant estoit privilégié que luy, & en rien ne se sentoit inférieur à luy : car autant bien que luy, & mieux, sestoit gouverné, le tout avantageusement {^) & selon lassise au comte Geoffroy (<=), concluant comme dessus («i) ;& que, s'il avoit tort, vouloit payer quelque bonne chose à lesgard de toute la compaignie, de tout quoy demandoit respons, sauf à passer du parsus (e).

Guillot ne dist mot, sinon que : « Bien ! », & destacha une desesesguillettes,& en bailla un bout à Philippot, luy disant :

— Tu mentends bien ?

' — Cest mon (9, dea (g), je te entends bien (dist Philippot) & t'asseure que je ne te crains.

Voicy un poinct de difficulté, que je ne veux laisser en doubte. Couper lesguillette (ainsi que

(a) Pour s'être absente,

(b) Noblement. Le gouvernement a\^anta^eur, c'était en droit breton le régime nobiliaire en fait de succession.

(c) Le duc Geoffroy II de Bretagne avait réglé par un acte en 1185 le partage des biens nobles : c'est là l'assise ail comte Geojjroy.

(d) Formule juridique.

(^) Sauf à passer sous silence le reste de ses griefs.

(I) Oui.

(g) Vraiment !

disent les maistres) est une manière de deffy ou bien d'un chartel quilz faisoyent anciennement, coupans une esguillette par la belle moytié, &, tandis quilz estoyent sans la renouer (comme un signe & renouvellement de cholere) ilz se combattoyent, la part où {^) ilz se trouvoyent, sans dire qui ha perdu ou qui ha gaigné {^) . Et nestoit loysible la couper que pour justes, grandes & favorables causes, comme de n'avoir payé son escot, ains sans dire mot à l'hoste sen estre fuy, faisant semblant daller pisser ; navoir plegé aucun quand il avoit beu à luy (*=) ; avoir joué de faulse compaignie, comme dire : Attendez moy icy, je reviendray tantost, pour le seur, & ny aura point de faulte (d) ; avoir tiré la langue sur aucun, puis luy venir rire en la bouche (e) ; avoir disné sans son compaignon, que premier ne eust esté appelle trois fois soubs la table ; avoir entré en une taverne sans avoir baisé la chamberiere, qui estoit villainement faict, & ne y avoit propos (f) autrement ; avoir parlé du vieux jeu, incarnation ou ancien mestier devant l'hostesse, qu'elle ne leust

(a) Partout où.

(b) Sans explication.

(c) N'avoir pas fait raison à quelqu'un qui vous portait une santé.

(d) Attendez-moi sous l'orme.

(^) Avoir médit ou s'être moqué de quelqu'un, puis lui venir faire des grâces.

(f) Raison.

entendu. Pour toutes lesquelles causes se trouva ceste coustume, quon appelloit vulgairement & notoirement incision, division, coupement ou coupation desguillette.

Revenuz quelque temps après de leur garnison (pour retourner à noz moutons) se portèrent tousjours mauvais visage, mesmes Philippot, lequel, ayant prins les porcs de son ancien ennemy, Guillot, qui mangeoyent ses naveaux en son jardin derrière, ne leur voulut jamais faire mal, ne pis que aux siens, ains les traicter comme appartient à bestes de telle ou semblable gravité. Auquel comme Guillot eust envoyé son filz aisné Tredouille le remercier du bien & honnesteté que de sa grâce, avoit faict à ses porcs, dont luy restoit bien obligé, respondit :

.. — Ce que jen ay faict, ce nest àloccasion de chercher amytié avec ton père, mais mon naturel, qui ne consiste (dont je remercie Dieu) à me venger sur une beste, bien sachant ce ne provenir que de ton père, premier argument (») de nostre débat. Au reste asseure le de par moy (ce quil sçait assez toutesfois) dune perpétuelle inimitié, & quil navoit que faire rornpre ma haye pour furtivement me prendre mes choux, le larron, & me nier un unzain que javançay pour luy au

Sujet.

faiseur de roues (=^), qui tous les jours me menasse demefaireadjourner (''). Aussi que ses porcs sont continuellement soubs mes pojTiers, dont je me sens fort intéressé, & ne faut quil allègue mes champs estre mal clos, car je suis celuy (possible) qui regarde autant de près à les bien clorre & hayer (f) ; mais que ferez vous à un larron ?

■ — Ha ! (dist lorsTredouille)jay ouy dire àmon père que vous luy prinstes une bécasse à un collet quil avoit tendu près la rivière, es prés de Caillette, ne vous en souvient-il ? Il faudroit donc...

— Hay? Trut avant! (d) (dist Philippot). Debout, que je ne vous voye jamais !

— Voire mais (contestoit Tredouille, qui estoit aussi mauvais que un oyson) si les estrilles & conclusions...

• — Bo bo ! vertu ma vie ! (feit Philippot) parla dague sainct Chose («) ! Se il fault que Martin baston trotte ? Et quest cecy à dire ? Je ne seray donc le maistre à ma maison, Alison .'' Croy hardiment quil men souviendra, & fust à cent ans dicy, & dy à ton père que baste (*), & que un

('>■) Charron.

(b) Citer à tel jour devant la justice.

(c) Clore de haies.

(rt) Hue !

(e) Comme on dirait : Par la dague de saint Machin ! [i] Cela sufiil.

bon coup payera tout. A qui pense il avoir affaire ? Sont des comptes cela, tu Dieu !

— Vrayement (dist Anselme) voylà de tresbelles querelles, & bien fondées !

— Haa, je vous diray (respond maistre Huguet) il est malaysé & quasi impossible que voysins nayent quelque différent, je le sçay bien pour moy. Il y ha des gens avec lesquelz vous ne pourriez avoir amytié, tant sont pleins de mauvaise grâce ; & ne congnois homme de ce païs qui sy puisse honnestement reigler.

— Par mon cotin (dist Lubin),il est vray ! Toutesfois Perrot Claquedent, que tous avez congneu, faisoit bien cela : car à grand peine ouystes vous jamais guieres dire quil prinst noyse avec voysin qu'il eust, & tant y ha quil estoit dordinaire appelle des ('*) nobles, & à leur conseil, où y se entendoit très bien, & y gaigna tout son bien.

— Vous dictes le mieux du monde (dist Pasquier), mais cest un entre cent, aussi que tout le monde ne peult pas avoir les couillons dacier.

— J'ay souventesfois (dist Anselme) ouy parler de ce Perrot comme dun grand allant, & qui (à propos) entretenoit fort ces gentilz hommes avec lesquelz se trouvoit fort bien, mesmes à quelques banquets qui se fussent faicts (sil en eust senty

(a) Par les.

la fumée) neust eu garde den perdre sa part. Que si vous trouvez bon que je dye ce que luy ay veu faire autresfois, je mettray peine me y acquitter.

Alors tout le monde le pria, & quil ne falloit ainsi demander congé dune chose quil pouvoit sans commandement.

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