ÉPICTÈTE
de l'abîme; vagues courroucées; menace; assaut. » Cela n'est point vrai; ce sont des balancements selon la pesanteur, la marée et le vent; nul mauvais destin; ce n'est pas tout ce bruit ni tout ce mouvement qui te tuera; nulle fatalité; on peut se sauver d'un naufrage; on peut se noyer dans une eau tranquille; le problème véritable est celui-ci : auras-tu la tête hors de l'eau? J'ai entendu conter que de bons marins, quand ils approchaient de quelque rocher maudit, se couchaient dans la barque en se couvrant les yeux. Ainsi des paroles entendues autrefois les tuaient. Leurs corps, rejetés sur la même plage, témoignaient pour l'opinion fausse. Celui qui saurait penser simplement à des rochers, à des courants, à des remous, et en somme à des forces liées entre elles et entièrement explicables, se délivrerait de toute la terreur et peut-être de tout le mal. Tant que l'on manœuvre on ne voit qu'un certain danger à la fois. Le duelliste habile n'a point peur, parce qu'il voit clairement ce qu'il fait et ce que fait l'autre; mais s'il se livre au destin, le regard noir qui le guette le perce avant l'épée; et cette peur est pire que le mal.
Un homme qui a un caillou dans les reins et qui se livre au chirurgien imagine un ventre ouvert et des flots de sang. Mais le chirurgien non. Le chirurgien sait qu'il ne va pas trancher une seule cellule; qu'il va seulement écarter les cellides de cette colonie de cellules, s'y faire un passage; laisser couler peut-être un peu de ce liquide dans lequel elles baignent, moins sans doute que n'en coûterait une coupure à la main mal pansée. Il sait quels sont les vrais ennemis de ces cellules, et contre lesquels
elles forment ce tissu serré qui résiste au fer; il sait que cet ennemi, le microbe, est dans la place, par ce caillou qui ferme la route aux excrétions naturelles; il sait que son bistouri apporte la vie, non la mort; il sait que, les ennemis écartés, tout cela va revivre aussitôt, comme on voit qu'une coupure nette et propre se guérit presque aussi vite qu'elle est faite. Si le patient se forme de ces idées-là, s'il supprime l'opinion fausse, il n'est pas pour cela guéri de la pierre; il est du moins guéri de la peur.
stoïcisme
On a peut-être mal pris les fameux stoïciens, comme s'ils nous apprenaient seulement à résister au tyran et à braver les supplices. Pour moi j'aperçois plus d'un usage de leur sagesse virile, simplement contre la pluie et l'orage. Leur réflexion consistait, comme on sait, dans un mouvement pour se séparer du sentiment pénible et le considérer comme un objet en lui disant : ce Tu es des choses; tu n'es pas de moi. » Au contraire ceiix qui n'ont point du tout l'art de vivre en rois sur un escabeau laissent entrer l'orage au-dedans d'eux-mêmes, disant volontiers : ce Je sens l'orage de loin; je suis impatient et accablé à la fois. Tonne donc, ciel! » C'est proprement vivre en animal, avec la pensée en trop. Car, selon l'apparence, l'animal est modifié tout entier par l'orage qui vient, de même que la plante se courbe au grand soleil et se redresse à l'ombre; mais l'animal n'en sait pas grand-chose, de même que dans le demi-sommeil nous ne savons pas si nous sommes gais ou tristes. Cet état de torpeur est bon aussi pour l'homme et toujours reposant, même dans les plus grandes peines, à condition que le malheu-
reux se relâche tout à fait; je l'entends à la lettre; il faut que tous les membres soient bien appuyés et tous les muscles détendus; il y a un art de les tasser en repos, qui est une espèce de massage par l'intérieur, et qui est l'opposé de la crispation, cause de colère, d'insomnie, d'anxiété. A ceux qui ne peuvent s'endormir, je dis volontiers : ce Faites chat crevé. »
Maintenant, si l'on ne peut descendre à cet état animal, qui est le vrai de la vertu épicurienne, alors il faut s'éveiller fortement, et bondir, en quelque sorte, jusqu'à la vertu stoïcienne; car elles sont bonnes l'ime et l'autre, et c'est l'entre-deux qui ne vaut rien. Si l'on ne peut se plonger dans l'état orageux ou pluvieux, il faut alors la repousser, s'en séparer; dire : « C'est pluie et orage, ce n'egt pas moi. » Plus difficile, assurément, quand il s'agit d'im reproche injuste, ou d'une déception, ou d'une jalousie; ces mauvaises bêtes se collent sur vous. Mais il faut pourtant s'aviser de dire enfin : « Ce n'est pas miracle si après cette déception je suis triste; c'est naturel comme la pluie et le vent. » Ce conseil irrite les passionnés; ils s'obligent, ils se lient euxmêmes; ils embrassent leur peine. Je les compare à l'enfant qui crie comme un âne et s'irrite tellement de se voir aussi bête, qu'il crie encore plus fort. Il pourrait se délivrer lui-même en disant : « Eh bien, quoi? Ce n'est qu'un enfant qui crie. » Mais il ne sait pas vivre encore. Et du reste l'art de vivre est trop peu connu. Mais je tiens qu'un des secrets du bonheur, c'est d'être indifi'érent à sa propre himieur; ainsi méprisée, l'himieur retombe dans la vie animale, comme un chien rentre dans
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sa niche. Et voilà, selon mon opinion, un des plus importants chapitres de la morale réelle; se séparer de ses fautes, de ses regrets, de toutes les misères de réflexion. Dire : ce Cette colère passera (juand elle voudra. » Semblable à l'enfant que l'on n'entend point crier, elle passera tout de suite. George Sand, qui avait de la tête, a bien représenté cette âme royale dans Consuelo, œuvre forte, trop peu lue.
13 août 1913.